mercredi 7 octobre 2026

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Lucie Rico
POL, 2026


Que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? Mais, tout d’abord, qui est donc Jennifer ? L’auteure ne la décrit pas, ne dresse pas son profil psychologique, ne plante pas le décor. C’est à travers un incident technique, d’apparence anecdotique, que l’on fait sa connaissance : la touche point de son ordinateur ne répond plus et c’est toute sa production écrite qui se lézarde, les phrases des réunions dont elle est chargée de faire le compte rendu s’enchaînant sans plus connaître ni début ni fin. Au lieu de faire réparer son outil de travail, elle poursuit ses retranscriptions. Même lorsque les disfonctionnements se multiplient, la privant de l’usage de certaines voyelles, elle poursuit, coûte que coûte. Comme une course folle. Comme pour écarter l’impression diffuse que ces mots tronqués, ces phrases dénuées de lien font écho à autre chose. Elle poursuit jusqu’au black out. Ecran noir. Perte de toutes les données. Laissant désormais place à une phrase unique, tronquée, qui vient la hanter :

« Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et »

Et quoi ? Impossible de terminer cette phrase qui vient coloniser son esprit sans plus lui laisser aucun répit.

Elle cherche, imagine ce qui se passe ensuite. En vain. Cette phrase n’engendre rien d’autre que des questions, privées de la moindre réponse. Elle commence alors une véritable enquête, questionne ses proches, retourne sur les lieux de son enfance, se livre à une reconstitution pour tenter de faire jaillir ce qui se dérobe à elle.

Ce roman suscite dès les premières lignes une sensation d’inconfort, qui perdure tout au long de la lecture. C’est précisément elle qui permet au lecteur de faire corps avec la protagoniste aux prises avec un récit familial faisant écran à ses souvenirs. Pour l’héroïne, la question est de savoir ce qui s’est passé dans son enfance et qu’elle a refoulé. Pour le lecteur, il s’agit davantage de saisir, par une expérience de lecture singulière, la dualité des mécanismes psychiques qu’un individu peut mettre en œuvre pour se protéger en posant un voile sur un traumatisme afin de pouvoir continuer à vivre, tout en essayant de le lever pour comprendre ce qui fait obstacle à la poursuite de cet objectif. Un pari ambitieux, parfaitement relevé par Lucie Rico.

vendredi 2 octobre 2026

Fille de

Anne Pitteloud

Finitude, 2026


De son vivant, Christian Monnay publia deux livres qui connurent un succès considérable, l’imposant d’emblée comme un écrivain de premier plan. Puis plus rien. Un silence de plusieurs décennies. Alors qu’il vient tout juste d’être inhumé, son épouse et sa fille Chloé se préparent à ouvrir la porte du bureau où il avait l’habitude de se retirer, au dernier étage de la maison familiale. Car s’il avait choisi de disparaître aux yeux du monde, nul doute qu’il n’avait pas renoncé à écrire. D’ailleurs, n’avait-il pas continué à s’entretenir de ses manuscrits avec ses visiteurs ? Et n’avait-il pas promis à son éditeur qu’il pourrait les publier après sa mort ?

Son épouse est sur les charbons ardents. Elle va enfin découvrir les textes dont l’écriture a vampirisé son mari. Mais, désormais âgée, en perte d’autonomie et aveugle de longue date, elle est dans l’impossibilité de les lire elle-même. C’est donc à Chloé que revient le privilège d’en prendre connaissance. Lorsqu’elles pénètrent dans cette pièce dont l’accès leur fut si longtemps interdit, Chloé les aperçoit immédiatement. Ils sont là, neuf volumes reliés, soigneusement alignés sur une étagère, leur titre parfaitement lisible sur le dos : Passeport pour les déserts, Les Baleines vertes, Laissez pourrir le raisin... Au moment de les saisir, l’émotion est à son comble. « Sont-ils là ? », « Les vois-tu ? », demande la vieille femme.

Lorsqu’elle ouvre le premier ouvrage, Chloé tombe sur une page blanche. Elle la tourne, la deuxième l’est aussi. De même que la troisième, et toutes les suivantes ! Stupeur. Elle en saisit un autre. Pas le moindre mot. Les neuf volumes sont totalement vierges. Sa mère s’impatiente : « Alors ? », « De quoi ça parle ? », « Ça a l’air bien ? », « Lis-moi quelque chose ! ».

Prise de cours, Chloé lui récite un extrait de l'un de ses propres textes, mettant ainsi le doigt dans un inexorable engrenage. Car Chloé écrit aussi, même si, fille de, elle n'a jamais osé franchir le seuil d'une maison d'édition… C’est sous le nom de son père qu’elle va donc publier, satisfaisant du même coup l’attente du public et sa soif de succès.

Jouant habilement sur le mythe du grand écrivain, Anne Pitteloud nous propose un premier roman palpitant autour de la création littéraire. Pourquoi l’écrivain a-t-il choisi de retenir ses mots ? Son silence aurait-il été dû au caractère trop soudain de la reconnaissance dont il avait bénéficié ? Chloé parviendra-t-elle à s’émanciper de l’ombre de son père ? La supercherie sera-t-elle découverte ? Et comment expliquer l’écart stylistique entre les deux premiers textes et les suivants ? 

Derrière une intrigue matinée d’enquête policière, Anne Pitteloud interroge plus largement la question de la mystification littéraire et les conditions du succès sur fond de stratégies de communication éditoriale et d’emballement médiatique. 

Il y a quelques jours, j'aurais conclu en disant que tout ça nous ramenait à l'actualité. Mais aujourd'hui, le lynchage médiatique d'un homme qui aurait soit-disant écrit avec une IA est passé à l'arrière-plan pour laisser place à ces innommables scène de passage à tabac de nos gamins. Ce monde devient vraiment irrespirable.