mardi 14 avril 2026

Une main vers le ciel

Jean-Christophe Boccou
La Manufacture de Livres, 2026



Il existe peu de romans, à ma connaissance, relatant l’effroyable épisode cambodgien des khmers rouges. Il faut dire que faire de ces années meurtrières un espace fictionnel n’est sûrement pas des plus aisé. C’est pourtant le choix qu’a fait l’auteur de polars Jean-Christophe Boccou pour son troisième roman. J’ignore quelles étaient ses motivations et s’il a des accointances avec ce pays, mais il nous offre aujourd’hui d’effectuer une percutante plongée dans le régime de Pol Pot.


17 avril 1975. Khieu, 17 ans, vaque à ses occupations dans l’épicerie de l’oncle qui l’a élevé. Les derniers hélicoptères américains vrombissent encore dans le ciel de Phnom Penh. Bientôt la foule exulte, tandis que l’Angkar padevat - l’Organisation révolutionnaire - entre triomphalement dans la ville. Mais celle-ci est aussitôt vidée de ses habitants, envoyés dans des camps de rééducation à la campagne. Le génocide qui fera entre 1,5 et 2 millions de victimes vient de commencer.


La première partie du récit dépeint la cruauté du régime du Kampuchea démocratique à travers la destinée de Khieu. Si l’auteur épargne au lecteur de se complaire dans des descriptions de torture par trop pénibles, il ne cache cependant rien de leur réalité et l’on n’imagine que trop bien l’arbitraire et les souffrances que cette population a endurés. 


Mais ce livre est un polar avant d’être un roman historique, et l’auteur n’a pas pour ambition de faire le récit détaillé de cette période. Une ellipse de plusieurs années nous propulse dans les années 2000. Le Cambodge est désormais dirigé par un premier ministre tenant de la réconciliation nationale. Ce qui signifie concrètement l’empêchement des procédures visant à juger les anciens dirigeants khmers rouges, dont bon nombre ont pu se maintenir dans les instances de pouvoir ou, à tout le moins, poursuivre une existence paisible. Khieu, qui contrairement à son oncle a réchappé au massacre, n’a quant à lui qu’une seule obsession : démasquer les coupables et les faire condamner. Devenu l’un des premiers juges d’instruction d’une cour internationale placée sous l’égide de l’ONU, il n’aura de cesse de traquer celui qui fut responsable de sa propre tragédie.


Sur ce fond historique, la dimension policière prend alors le pas à grand renfort de flash backs, de scènes d’action et de personnages plus ou moins patibulaires. Mené avec une redoutable efficacité, ce récit offrira si ce n’est un tableau approfondi, au moins une bonne entrée en matière à l’histoire de la dictature cambodgienne, et il se lit avec un réel appétit. Il n’en faut pas davantage à mes yeux pour faire un bon polar.

vendredi 10 avril 2026

Le jour de guerre est arrivé

Laurent Seksik
Gallimard, 2026


Tirer les leçons de l’Histoire : un impératif bien trop souvent balayé d’un revers de main. Génération après génération, les souvenirs douloureux s’estompent et les horreurs que l’on croyait avoir définitivement enterrées refont leur apparition… Ainsi d’une guerre à l’autre voit-on refleurir le bellicisme et son cortège d’orgueilleux slogans triomphalistes.


En juillet 1914, le jeune Lucien Latour, élève officier à Saint-Cyr, attend l’ordre de mobilisation qui l’enverra mettre ses connaissances en pratique sur le front. Il ne semble pas encore convaincu que le conflit amorcé par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand puisse s’étendre, mais l’idée de s’inscrire dans la lignée de son grand-père, tombé sur le champ d’honneur à Sedan, le remplit cependant de fierté. Une revanche personnelle, mais aussi collective : au sein de la population, la cinglante défaite infligée par les Prussiens qui entraîna en 1870 la capitulation des Français et signa la chute du Second Empire avait ancré dans les esprits un violent ressentiment à l’égard des « boches ». Le temps de la revanche était venu et on allait marcher sur Berlin en deux temps trois mouvements.


Mais pourquoi la grand-mère de Lucien ne manifeste-t-elle pas un égal enthousiasme à l’idée de voir le petit-fils qu’elle a élevé marcher dans les pas de son défunt époux ? Parce que contrairement à lui, elle connaît les falsifications, elle sait la réalité de la guerre et des horreurs qu’elle implique.


Le récit qu’elle entreprend alors offre à Lucien une tout autre vision des événements, mis en perspective par ce que le récit officiel s’est attaché à dénaturer, à salir et à taire (qui s’est vu enseigner l’histoire de la Commune de Paris au lycée ?) : celui de la guerre civile et de la violente répression qui s’est ensuivie et qui porte - et pour cause - le terrible nom de Semaine sanglante.


A travers ce court roman aux allures de fable, Laurent Seksik dit parfaitement ce que sont la guerre et les ravages qu’elle produit. Ce texte est aussi une excellente introduction à la Commune de Paris, ces deux mois d’espoir sanctionnés par une répression d’ampleur inégalée. Ce n’est pas le moindre de ses atouts. 


N'hésitez pas à compléter la lecture de ce billet par celui de Nicole qui m'a donné envie de lire ce livre.

mardi 7 avril 2026

Madame Bovary

Gustave Flaubert
Publié en 1857


Cela faisait un petit moment que l’idée de re(re)-lire Madame Bovary me trottait dans la tête. Comme nombre d’entre nous, je l’avais lu en classe de première, puisque cette oeuvre était au programme du bac. Mais à 15 ans, encore peu familiarisée avec un courant littéraire qui n’allait pourtant pas tarder à faire mes délices, je n’avais pas saisi toute la richesse de ce texte. Je l’avais donc lu une nouvelle fois après que ma chère prof de français m’en avait révélé les trésors, de l’ironie de la scène des comices agricoles à la dimension érotique de celle du fiacre… et c’est ainsi, je crois, que je suis définitivement tombée sous l’empire de ce siècle littéraire.


Quoi qu’il en soit, le temps ayant passé, j’avais oublié toute la saveur de la phrase flaubertienne et, même si le souvenir des scènes clés me restait en mémoire, leur détail s’était estompé. Et il faut dire que le roman ne manque pas de morceaux de bravoure ! C’est d’ailleurs sur eux bien davantage que sur une approche psychologique de l’héroïne que se fonde l’adaptation théâtrale qu’en propose aujourd’hui Christophe Honoré. C’est ainsi qu’il justifie son choix ô combien audacieux de projeter Emma dans un cirque : plus que l’étude de la psyché d’une femme, c’est un tableau des « moeurs de province », comme l’indique son sous-titre, qu’aurait cherché à produire l’écrivain.


Emma est ainsi intégrée au sein d’une troupe dans laquelle elle vient se fondre. Même si c’est bien autour de l’histoire de sa vie qu’est construit le spectacle, celle-ci vient servir une succession de numéros révélant l’étroitesse de la vie de province. Les différents protagonistes gagnent alors en puissance, au détriment d’une Emma d’emblée désenchantée et éteinte. Le jeu de Ludivine Sagnier est en demi-teinte quand celui, magistral, de Marlène Saldana, interprétant une Madame Loyale créée pour l’occasion, s’impose avec éclat, le personnage de Rodolphe, incarné par Harrison Arévalo, n’ayant rien à lui envier. Ce dernier compose avec Lheureux et Homais - le marchand de nouveautés et le pharmacien - un inénarrable trio qui souligne - surligne ? - avec un burlesque assumé la prédation dont Emma est l’objet.  


Christophe Honoré n’a certes pas opté pour la nuance. Transposer les lectures d’Emma dans des chansons populaires, assurer la narration en adoptant les codes de la télé-réalité et pousser la charge jusqu’au grotesque, les partis pris peuvent surprendre. Mais le spectacle fonctionne et on s’amuse énormément. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on retrouve tout ce qui est au coeur du texte de Flaubert même si Honoré appuie le trait jusqu’à l’excès - et bien qu’Emma renonce ici à se suicider. En dehors de cette séquence finale, toutes les scènes d’anthologie font l’objet d’un numéro aussi inattendu que réjouissant - à l’exception de celle du fiacre, qui est pourtant peut-être la plus emblématique du roman et qu’Emma se refuse à interpréter. Mais il faut dire qu’on ne voit pas bien comment Honoré aurait pu surpasser la stupéfiante scène de chevauchée avec Rodolphe…


D’aucuns pourront déplorer que la figure d’Emma se trouve diluée dans le tableau présenté par Honoré et regretter que les personnages satellites lui volent ici la vedette. L’étude de moeurs voulue par Flaubert n’exclut en rien l’analyse psychologique de son héroïne : dans le roman, les deux dimensions se nourrissent au contraire. Mais adapter un texte implique d'opérer des choix, et c’est bien aussi ce qui permet de renouveler constamment le regard que l’on peut poser sur une oeuvre d’une infinie richesse. En ce qui me concerne, je me suis régalée de cette ébouriffante adaptation !


jeudi 2 avril 2026

Les belles promesses

Pierre Lemaitre

Calmann-Lévy, 2026


Et voilà ! Avec ce quatrième volume, le rideau est tiré sur l'histoire des Pelletier qui aura permi à Pierre Lemaitre de brosser un tableau des Trente Glorieuses, ces trois décennies de renouveau et de prospérité économique qui s'ouvrirent dans l'immédiat après-guerre pour se clore au mi-temps des années 70 - même si Les belles promesses se referme à la veille de mai 68.

Le lecteur retrouve les personnages où les avait laissés Un avenir radieux, et c’est avec la même facilité et le même plaisir qu’il accompagne cette fratrie qui lui est devenue familière. Ce sont d’ailleurs ses vicissitudes plus encore que les événements historiques qui constituent le coeur de ce chapitre final. Si la guerre d’Algérie, les grands travaux qui transforment Paris ou les bouleversements que connaît le monde rural sont bien évoqués, ils constituent un arrière-plan très (trop ?) vite esquissé qui n’a d’autre vocation que de servir à conclure la rocambolesque épopée des Pelletier.

Une fois encore, on adore détester l’odieuse Geneviève, éprouver de la tendresse pour Thérèse et de l’empathie à l’égard de Colette, et l’on ne peut s’empêcher de connaître une forme de compassion pour Jean alias Bouboule (ah là là, Lemaitre sait y faire pour susciter chez son lecteur des sentiments contraires !). Mais j’ai pour ma part regretté que l’articulation entre fresque socio-historique et destins individuels soit réduite à sa portion congrue. Je dirais même que les coutures sont ici un peu trop voyantes. Ainsi le personnage de Manuel - pour ne citer que cet exemple - avec son obsession pour le sanglier auquel il fit face enfant, s’insère-t-il avec peine au milieu du roman, et ce n’est qu’au dénouement que l’on comprendra la justification de son apparition.

Sans doute était-il temps pour l’écrivain de tourner la page des Pelletier pour ouvrir un nouveau cycle romanesque. Gageons que la libération sexuelle, la montée du néo-libéralisme, la chute du mur de Berlin, l’irruption du sida ou encore la naissance d’une prise de conscience des problématiques environnementales lui offriront un nouveau souffle. Il dispose à n’en pas douter d’un très riche matériau… ouvrant à de belles promesses littéraires ! Je serai assurément au rendez-vous pour me plonger avec délices dans ces années que j'ai connues, puisqu'elles furent celles de mon enfance et de mon adolescence.