mardi 13 janvier 2026

Aqua

Gaspard Koenig
L’Observatoire, 2026


Le réchauffement climatique et la crise écologique nous contraignent - ou devraient nous contraindre - à réviser en profondeur la gestion et l’exploitation que nous faisons des ressources naturelles. Gaspard Koenig a choisi d’aborder cette réflexion par le biais de la fiction à travers un cycle romanesque explorant les quatre éléments. Après avoir enfoncé ses mains dans la terre avec Humus, il met aujourd’hui en scène une commune rurale aux prises avec un circuit d’alimentation en eau de plus en plus défaillant…


Alors que les élections municipales approchent, Jobard, le maire historique de Saint-Firmin, au coeur de la Normandie, ne va pas se représenter. Pour son neveu Martin, haut fonctionnaire soucieux de se doter d’un ancrage local, c’est une occasion en or. Mais son parisianisme va se heurter à la candidature de la gérante de l’épicerie, elle-même d’origine roumaine, mais installée sur place depuis plusieurs années. C’est autour de l’approvisionnement en eau de la commune que la campagne va se jouer. Depuis toujours, Saint-Firmin gère son circuit en parfaite autonomie en puisant à la source de la Maline selon une méthode des plus artisanale. Une démarche que celui qui est connu dans les couloirs du ministère de l’Ecologie comme Monsieur Eau ne peut tolérer : Saint-Firmin doit entamer sa modernisation en se raccordant au réseau régional, seul à même de garantir aux habitants la fourniture d’une eau parfaitement dépolluée répondant aux normes en vigueur. 


Rien de tel pour réveiller l’esprit gaulois de la population qui n’entend pas se soumettre à une quelconque autorité exogène. Mais lorsque l’été et la canicule arrivent, asséchant les réserves hydriques et contraignant la municipalité à limiter drastiquement l’accès à l’eau, l’émoi atteint son comble et les conflits s’exacerbent…


Quoique légèrement moins baroque que ne l’était Humus, Aqua se distingue par un caractère romanesque très affirmé sans faire pour autant l’économie de fondements techniques assez étayés. Ainsi ce texte se révèle-t-il instructif  - on n’ignore plus grand chose de la réglementation française relative à la distribution de l’eau lorsqu’on en tourne la dernière page ! Koenig ne se prive pas d’égratigner au passage le millefeuille administratif qui caractérise nos institutions ni le carriérisme de nos élus.


Mais le principal atout atout de ce roman réside peut-être dans la confrontation qu’il effectue entre la tentation que chacun peut avoir de défendre ses intérêts individuels avec la nécessité de préserver l’intérêt général en pariant sur la capacité de tout être humain à raisonner sur des problématiques concrètes plutôt que de déléguer cette faculté à des technocrates pas forcément mieux armés pour le faire. S’appuyant sur les théories développées par une certaine Elinor Ostrom, co-récipiendaire du Nobel d’économie en 2009, il propose une forme d’organisation permettant la gestion collective des problématiques environnementales par la mise en commun de tous les savoirs, de toutes les contraintes et de toutes les exigences y compris contradictoires pour trouver des solutions adaptées et non déconnectées des différentes réalités de terrain. Ce type de gestion est-il efficient ? Pourrait-il être mise en oeuvre dans un cadre dépassant celui d’une échelle locale ? J’avoue que je n’ai pas suffisamment réfléchi à la question pour avoir un avis tranché sur la question. Mais la piste est fort intéressante et mérite assurément d’être approfondie.




vendredi 9 janvier 2026

Je voulais vivre

Adélaïde de Clermont-Tonnerre
Grasset, 2025

Prix Renaudot 2025



Les Trois Mousquetaires : qui, l’ayant lu en ses jeunes années, n’a pas été irrémédiablement marqué par ce texte ? Quant à moi, j’entrais dans l’adolescence lorsque je l’ai découvert. J’étais déjà lectrice, mais ce livre-là a été une révélation. Le plaisir de la lecture, bien sûr, celui qui fait tout disparaître autour de vous, qui vous met dans un état d’urgence où tourner les pages relègue la satisfaction des besoins les plus élémentaires - se nourrir, dormir - à un rang accessoire. Mais c’est surtout une de ces lectures, et la première de toutes, qui a donné une inflexion à ma vie et a fait celle que je suis devenue. Une scène m’avait particulièrement marquée : lorsque Milady, prisonnière, promise à une sentence définitive, employait toute sa duplicité, martelée par Dumas, à attendrir son geôlier pour parvenir à s’évader. J’étais littéralement déchirée : « Ne te fais pas avoir ! », pensais-je tout en éprouvant de la compassion à l’égard de la jeune femme… Pour la première fois je percevais la puissance des mots et de la littérature, ne cessant depuis lors d’en rechercher l’écho dans chacune de mes nouvelles lectures.


Plus encore que Constance Bonacieux, l’autre personnage féminin du roman, Milady occupe un rôle déterminant. Sans elle, D’Artagnan et ses complices seraient sans doute bien falots. D’une certaine manière, c’est la rouerie de Milady qui, par contraste, confère aux mousquetaires toute leur noblesse de coeur. Son histoire est pourtant pleine d’ellipses, et Dumas s’acharne à peindre d’elle un portrait sombre et vénéneux, archétypal de la femme dangereuse que les hommes doivent impérativement soumettre sous peine de connaître les plus grands tourments, voire la mort. C’est pourtant Milady, alors comtesse de La Fère - épouse de celui qui ne s’appelait pas encore Athos - qui faillit perdre la vie dans ce qu’Adélaïde de Clermont-Tonnerre qualifie de plus grand féminicide de la littérature. Et pourtant, toutes et tous autant que nous sommes, nous n’avons rien vu. Aveuglés par ce que Dumas nous présentait comme le panache de ses héros, tout entier captivés par l’intrigue ô combien efficace que nous dévorions, envoûtés par l’art narratif de l’auteur, nous l’avons suivi comme un seul homme, ne songeant pas un seul instant à mettre en question ce qui nous était présenté.


A la faveur sans doute de la prise de conscience collective en cours depuis la vague MeToo, Adélaïde de Clermont-Tonnerre a relu Les trois Mousquetaires avec un regard différent. Elle a pris la plume pour raconter l’histoire du point de vue de Milady, pour donner la parole à celle dont la voix était jusqu’alors restée étouffée. Je dois bien avouer que j’étais dubitative, redoutant une démarche opportuniste surfant sur l’un des plus grands succès de la littérature. Peut-être aussi craignais-je de voir renverser l’un de mes mythes personnels. C’est l’enthousiasme manifesté par de nombreuses lectrices (et lecteurs ?) tout au long du calendrier de l’avent littéraire qui m’a décidée à passer outre mes résistances. Combien je m’en suis réjouie ! La démarche s’est révélée non seulement convaincante, mais la lecture a été des plus réjouissantes ! L’auteure est parfaitement parvenue à s’insérer dans les interstices de l’histoire de Dumas, à en revisiter les épisodes majeurs sans jamais les dénaturer mais en en retissant la trame selon une perspective nouvelle. Le tout dans un rythme aussi trépidant que celui de l’oeuvre originale et un style d’une parfaite fluidité. C’est à regret que j’ai quitté Milady en tournant la dernière du page du roman, une Milady dotée d’une épaisseur nouvelle, à la psychologie plus nuancée, une femme qui voulait vivre, tout simplement, et avec laquelle j’aurais volontiers passé un peu plus de temps. Et puis - ce qui n'est pas rien - Adélaïde de Clermont-Tonnerre m’a donné envie de lire à nouveau le chef-d’oeuvre de Dumas. Sans rien rejeter du plaisir, mais avec cette fois la distance qui s’impose.

mercredi 7 janvier 2026

Repentir

Cécile Ladjali
Actes Sud, 2026


L’affaire Weinstein et la vague Metoo auront, j’ose l’espérer, irrémédiablement libéré la parole des femmes, ouvert les yeux de tous - et de toutes - sur leur condition et l’infinie diversité des voies empruntées pour s’assurer de leur soumission. Les témoignages, les oeuvres - littéraires, picturales, cinématographiques, les chansons - n'en finissent pas de dresser la litanie des avanies qu’elles subissent et révèlent l’ampleur du phénomène. Cécile Ladjali a cependant choisi pour l’aborder un angle assez inédit et extrêmement intéressant : celui de la responsabilité des mères.


Charlotte a élevé son fils seule. Pour cette comédienne en quête éperdue de reconnaissance, cet enfant constitue le coeur battant de l’existence. Lorsqu’il lui présente la jeune femme dont il est tombé amoureux, elle ne peut s’empêcher de considérer cette dernière comme une rivale. D’autant qu’Emmy est une jeune femme solaire. Etudiante aux Beaux-Arts, elle est déjà reconnue par ses pairs comme une artiste talentueuse. Contrairement à Gabriel, recalé au concours d’entrée qui a dû se rabattre sur une coûteuse école privée financée par sa mère, qui se refuse à voir la médiocrité de son fils et qui conserve religieusement la moindre de ses productions. 


Tandis que le rôle qu’elle s’apprête à endosser sur scène l’amène à réfléchir à la question de la culpabilité, Charlotte fait preuve d’un complet aveuglement lorsqu’il s’agit de la relation qu’elle entretient avec son fils et des comportements de ce dernier. Celui-ci manifeste pourtant des signes croissants de mépris et de brutalité, tant à l’endroit d’Emmy que de Charlotte - qui préférera se réjouir de la désaffection qu’elle croit déceler pour sa rivale qu’y voir un quelconque comportement répréhensible.


L’amour maternel prive-t-il une femme de sa lucidité ? Absout-il toute déviance ? La question vaut d’être posée, et toute mère peut être amenée à s’interroger sur le comportement de ses enfants et sur les principes éducatifs qu’elle met en oeuvre. Sauf que - et c’est à mes yeux l’angle mort du roman - la mère n’est pas censée porter seule cette charge. Mais ici point de figure paternelle, ni pour Gabriel ni pour aucun autre des personnages du roman, la seule figure masculine en dehors de Gabriel étant dépourvue d'enfant. Comme si les femmes étaient seules responsables, voire coupables, de la conduite du monde. 


Cela m’a d’autant plus gênée que les deux principaux protagonistes apparaissent d’emblée aussi détestables l’un que l’autre : impossible d’éprouver la moindre empathie à leur égard. En suscitant le rejet, ils rendent tout phénomène d’identification difficile et coupe court aux questionnements nécessaires auxquels le roman pourrait pourtant inviter. C’est dommage. Une approche moins manichéenne aurait à mon sens conféré plus de force à ce roman qui sonde des notions tout à fait pertinentes.


vendredi 2 janvier 2026

Les explorateurs

Iegor Gran
POL, 2026


Qui, les années passant, n’a jamais laissé sa mémoire vagabonder vers ses années lycée ? Qui, ce faisant, n’a pas revêtu cette époque révolue des couleurs de l’insouciance et de la fantaisie ? Iegor Gran, quant à lui, en a fait tout un roman.


C’était les années 80, à Sceaux. Il était en seconde et les cours l’ennuyaient à mourir - surtout les maths, ce n’est pas moi qui lui jetterais la pierre ! Comment meubler ces heures, qui semblaient ne devoir jamais finir de s’étirer ? De l’objet même du supplice devait naître le salut : pour être à ce point accablants, parfois obscurs, souvent soporifiques, les profs ne devaient pas être d’essence humaine. Il convenait donc de les observer avec une attention accrue pour déceler les signes de leur nature extraterrestre. Chaque geste, chaque mot des enseignants de cette classe est soigneusement scruté par Iegor Siniavski et trois de ses camarades qui les consignent dans un registre hautement confidentiel, qui sera ainsi à l’origine d’une complicité que seuls les plus jeunes savent nouer.


Si cette chronique des années lycée n’est pas d’une profondeur folle, elle se teinte d'un côté potache qui la rend attachante et en fait une lecture plaisante. Entre nostalgie heureuse et vertiges de l’adolescence, chacun pourra y trouver écho à ses propres souvenirs. Surtout si, comme moi, vous appartenez à la même génération que l’auteur : nul doute que l’évocation des sacs US, des tubes de Madness ou le rappel de l’apparition du mythique walkman vous donnera le sourire…


A lire si vous aimez le parfum doux-amer des souvenirs d’enfance.