mardi 16 avril 2024

Intrigue à l’anglaise

Adrien Goetz
Grasset, 2007



Avez-vous déjà eu l’occasion d’admirer la célébrissime tapisserie de Bayeux ? Moi non. D’ailleurs, si on m’avait interrogée sur elle avant la lecture du délectable roman d’Adrien Goetz, j’aurais été bien en peine d’en dire quoi que ce soit. Tiens, par exemple, savez-vous qu’elle a été amputée des quelques mètres de son extrémité finale ? Celle-ci illustrait-elle le couronnement de Guillaume le Conquérant au lendemain de la bataille d’Hastings en 1066 ? C’est ce que la majorité des historiens s’accordent à penser. Mais ce n’est que l’une des interrogations que pose cette oeuvre vieille de près d’un millénaire : qui en a été  le commanditaire ? Où la tapisserie était-elle destinée à être exposée ? Comment fut-elle conservée au fil des siècles ? Autant de mystères ouvrant sur toutes sortes de conjectures… au coeur desquelles le romancier s’est engouffré pour nous offrir une intrigue aux fils impeccablement tissés !


Première des aventures de Pénélope et Wandrille, Intrigue à l’anglaise nous présente la récente lauréate du concours de conservateur à la veille de sa prise de poste au musée de la Tapisserie de Bayeux. Pas exactement celui des rêves d’une spécialiste de l’Egypte ancienne… Elle n’est pas encore arrivée sur place qu’elle se sent déjà terrassée par l’ennui et la poussière. Pourtant, les événements ne vont guère tarder à s’accélérer. Tandis qu’à Paris, en cette fin août 1997, Lady Di perd tragiquement la vie sous le pont de l’Alma, la toute nouvelle supérieure hiérarchique de Pénélope, Solange Fulgence, fait quant à elle l’objet d’une violente agression qui la plonge dans le coma. Apparemment aucun lien. Si ce n’est le fil ténu de la monarchie anglaise.


Solange Fulgence était sur le point de préempter quelques bouts de dentelle et morceaux de tapisserie mis en vente à l’hôtel Drouot. Compte tenu des circonstances, c’est Pénélope qui la remplacera, non sans se demander quel pourrait bien être l’intérêt d'une telle acquisition. Une question que ne se pose manifestement pas l’homme qui la dépouillera de son lot à peine Pénélope sortie de la salle des ventes…


Son amoureux, le journaliste Wandrille, à Paris, et elle-même à Bayeux vont conjointement mener une enquête dont tout l’enjeu va être l’authentification de pièces brodées dont la signification pourrait bien faire chanceler la monarchie britannique. Car la réapparition de la pièce finale du témoignage historique que constitue la Telle du Conquest pourrait remettre en question rien moins que la légitimité de l'accession au trône des Windsor.


Pleine d’humour et de fantaisie, cette enquête policière s’appuie pourtant sur une documentation scrupuleuse et une remarquable connaissance de l’histoire de ce chef-d’oeuvre exceptionnel de l’art roman. Si la confection de cette tapisserie de près de 70 mètres de long est un véritable exploit artistique, ce récit aussi érudit et instructif que pétillant et amusant pour nous en révéler toute l’histoire en est un d’ordre littéraire dont j’ai particulièrement apprécié la lecture !




jeudi 11 avril 2024

Une femme de mauvaise vie

Virginie Roels
Robert Laffont, 2024



Connaissez-vous Maria Tarnowska ? Il est probable que, tout comme moi, vous n’en ayez jamais entendu parler avant la sortie de ce roman. Sans doute n’en serait-il pas de même si Visconti avait réalisé le film qu’il projetait de tourner avec Romy Schneider dans le rôle de cette comtesse russe à la tragique destinée. C’est bien malgré elle que celle-ci connut son heure de gloire, en 1910, lorsqu’elle fut traduite en justice lors d’un procès retentissant qui fit la une de la presse internationale et attira les foules - jusqu’à Sarah Bernhardt qui fit le déplacement à Venise pour y assister.


C’est que son histoire avait de quoi exciter les plus bas instincts… et permettre de s’offrir une posture morale à peu de frais. Pensez donc ! Une femme qui aurait guidé la main de l’un de ses amants pour assassiner celui qu’elle s’apprêtait à épouser en secondes noces, une femme totalement assujettie à l’opium, une femme dénuée de morale au point de se laisser photographier dans les poses les plus lascives… 


Le livre s’ouvre brièvement sur les injures qu’elle reçoit ainsi que sur les abjects examens gynécologiques qu’elle subit préalablement à l’ouverture de son procès. Mais Virginie Roels nous ramène aussitôt aux premières années de sa vie, lorsque Maria n’était encore qu’une adolescente. Sa découverte fugitive et inopinée du plaisir, l’accident qui s’ensuivit et sa passion naissante pour Vassili, un ami de son frère qui fréquenta assidument son chevet durant sa convalescence et qu’elle finit par épouser, forment peut-être le noeud à l’origine de sa chute. Cela n’a rien d’anecdotique : l’une des spécificités du procès de Maria fut la place qu’y tinrent pour l’une des toutes premières fois les expertises psychiatriques. Mais n’anticipons pas.


Le doux Vassili se révélera un mari distant et, surtout, à l’affût de plaisirs toujours plus sulfureux, livrant Maria au désarroi le plus profond. Pour le reconquérir, elle ne trouvera d’autre voie que de l’accompagner dans ses errances nocturnes. Ainsi la romantique jeune femme amorcera-t-elle un basculement qui ne connaîtra pas de retour. C’est ce scabreux cheminement que restitue l’auteure, la violence des sentiments bafoués, le corps avili, l’oubli de soi dans les limbes de l’opium. Maria n’a-t-elle pas été entraînée dans un jeu auquel elle n’avait guère été préparée et qu’elle ne maîtrisait pas le moins du monde, elle qui avait du mariage une vision bien éthérée ? N’a-t-elle pas été la victime expiatoire d’une société dominée par des hommes soucieux de satisfaire leur désir ? 


Le regard que nous posons aujourd’hui sur une telle histoire est évidemment bien différent de celui qui prévalait au début du siècle dernier. Pour autant, je n’ai pas ressenti une grande empathie à l’égard de cette femme. Est-ce en raison de l’entrée en matière sur ses années de jeunesse que j’ai trouvée un peu longue, retardant légèrement ma pleine adhésion au roman ? Ai-je été gênée par ce qui m’est apparu comme une absence de libre-arbitre entraînant la complète soumission de Maria aux événements et aux hommes qui la convoitaient ? Sans doute. Mais avait-elle seulement les moyens psychiques, mais aussi économiques, de prendre le dessus ? C’est sans doute plutôt en ces termes que nous nous interrogerions aujourd’hui - comme nous y invite Virginie Roels avec pertinence à travers ce roman.




jeudi 4 avril 2024

Saturation

Thaël Boost
Anne Carrière, 2024



Nous avons tous connu au moins une fois ce phénomène – en tout cas, je vous le souhaite : être habité par un artiste dont les œuvres – quelle qu’en soit la nature – nous ont impressionné, marqué, bouleversé, au point d’y revenir régulièrement, d’en rechercher constamment la compagnie et d’en voir le regard que nous portons sur le monde modifié. Thaël Boost en a fait l’expérience avec un peintre, Gustave Courbet, qui lui a ainsi offert le point de départ de son deuxième roman : grande amoureuse de ses toiles, elle en a fait le héros de son livre. Enfin, le héros, pas exactement : plutôt le narrateur. 

 

Ainsi le fantôme de l’artiste est-il convoqué, en plein centre commercial, lorsqu’une jeune femme tombe en arrêt devant la couverture d’un livre orné du célébrissime Désespéré. D’emblée rebuté par ce temple de la surconsommation où résonne un fond sonore abrutissant, Courbet observe la lectrice. Son regard ne la quittera plus. C’est son histoire qu’il entreprend de nous conter, tout en s’adressant à elle.


Les amants dans la campagne.
Sentiments du jeune âg
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Ce sont d’abord les sentiments du jeune âge qu’il évoque, le premier regard qu’elle a échangé avec un garçon croisé dans son quartier, prémices d’un jeu de séduction qui n’en finira pas de se prolonger. Les émois des jeunes gens, Courbet connaît ; ce sont précisément eux qu’il a peints dans cet autoportrait le représentant joue contre joue avec celle qui était alors sa compagne. De ses premières amours avec Virginie Binet à celles de cette jeune fille avec George les échos se répondent. Courbet perçoit parfaitement ce qui se joue. Si le décor change, c’est ce jeu éternellement recommencé, génération après génération, qu’il reconnaît parfaitement. S’il n’était devenu un spectre, il saisirait volontiers ses pinceaux pour représenter, comme il l’a déjà fait de manière parfois inattendue, ces drôles de péripéties que nous inspire le sentiment amoureux… 


Chapitre après chapitre, Courbet poursuit le récit de la relation complexe qui se noue bientôt entre la jeune fille et George. Une relation au long cours dont ils veulent conserver l’intensité des premiers jours et dont on découvre peu à peu qu’elle se teinte d’une forme d’emprise. En observateur scrupuleux, Courbet relève tous les détails éclairant ce qui se joue entre eux et dépeint avec une extrême acuité la manière dont la jeune femme se laisse progressivement phagocyter. 


Ne croyez surtout pas que le procédé narratif imaginé par l’auteure ait quoi que ce soit de fantaisiste ou d’artificiel : chaque chapitre prend le titre d’une oeuvre de Courbet. C’est à la lumière de ce qu’il a lui-même pu connaître et de ce qu’il a peint dans ses tableaux qu’il perçoit et commente ce qui se déroule devant ses yeux. Les époques se répondent ainsi, et l’on perçoit à la fois les invariants qui peuvent se manifester sous des formes différentes et les évolutions à l’oeuvre dans la société. Observer ces changements à travers le regard d’un artiste est toujours intéressant. Pus encore lorsqu’il s’agit d’un peintre comme Courbet, artiste engagé, dont l’oeuvre avait vocation, par sa forme même, à remettre en cause l’esthétique dominante et l’ordre établi. Quel meilleur scrutateur de nos travers qu’un tel homme ?


Ce roman est autant un magnifique hommage rendu à Courbet dont Thaël Boost nous invite à mieux découvrir et la personnalité et les oeuvres qu’elle décrypte parfois, et le délicat portrait d’une femme. Pas étonnant quand on sait l’attachement viscéral qu’elle met à défendre le statut et les droits d'un sexe qui n'a rien de faible. Elle conjugue ici ce qu’elle porte en elle de plus cher pour nous proposer un texte aussi original que pétillant.


L'Atelier du peintre


Et pour rencontrer l'auteure, c'est ce soir à la librairie L'Instant,
dans le XVe arrondissement de Paris à partir de 19h30,
à l'occasion du lancement du livre, avant sa sortie nationale demain

jeudi 28 mars 2024

Dans le fossé

Sladjana Nina Perkovic
Zulma, 2024

Traduit du serbo-croate par Chloé Billon



Une jeune femme végète au fin fond des Balkans : coincée entre un père neurasthénique et une mère despotique, elle s’ennuie ferme. L’enterrement d’une tante qui s’est étouffée en mangeant du poulet et les retrouvailles d’une famille quelque peu fantasque qui s’ensuivent vont bientôt rompre la monotonie de son existence… Entre road trip déjanté et roman familial burlesque, l’auteure s’en donne à coeur joie pour dépeindre un environnement complètement dysfonctionnel.


Le roman démarre au quart de tour, et l’on s’amuse d’emblée des avanies que subit la narratrice. Le ton est en effet résolument humoristique, et l’autodérision dont fait preuve l’héroïne tout à fait savoureuse. On embarque immédiatement à ses côtés dans l’espoir d’une aventure aussi trépidante que dépaysante, et peut-être instructive. Malheureusement, le roman s’essouffle presque aussi rapidement qu’il démarre. Là où j’attendais, sous couvert d’un ton grinçant, le tableau d'une Bosnie contemporaine, je n’ai trouvé qu’un enchaînement de situations toujours plus extravagantes ne menant pas à grand chose, si ce n’est dans un fossé pour l’héroïne… et une impasse pour le lecteur ! Systématisé, le drolatique finit par laisser place à la lassitude.


Je comptais néanmoins sur un dénouement qui, à défaut d’apporter une forme d’éclairage, conclurait ce long exercice de style de manière enlevée : j’en ai été pour mes frais… Dommage. Cette région mérite sans doute mieux qu'une pochade sans grand intérêt.


jeudi 21 mars 2024

Le Trésorier-payeur

Yannick Haenel
L’Infini Gallimard, 2022



En écrivant ce livre, je partage avec le Trésorier des secrets qui me dépassent ; je me laisse guider par leur douce folie ; je n’ai jamais été aussi heureux.


Il me suffirait de remplacer « En écrivant » par « En lisant » pour reprendre à mon compte ces mots que l’on peut découvrir dans les pages de ce texte insolite. Car je serais bien malhonnête si je prétendais être parvenue à suivre l’auteur dans tous les méandres où il nous entraîne et avoir parfaitement saisi son propos. C’est pourtant son étrangeté même qui m’a séduite. Son étrangeté et la magnificence de son style.

 

Le Trésorier-payeur est un roman dont le récit des conditions ayant présidé à sa création en constitue l’entrée en matière : le narrateur évoque l’invitation qui lui avait été faite de participer à une exposition consacrée à l’influence de Georges Bataille sur l’art contemporain, sous-tendue par une réflexion sur l’argent, la crise et le capitalisme ; opportunément intitulée « Dépenses », celle-ci devait se tenir à Béthune, dans les locaux de LaBanque, une ancienne succursale de la Banque de France réhabilitée en espace culturel. Si cette rencontre de l’art et de l’économie peut paraître a priori contre-nature, c’est précisément cette alliance qui a stimulé l’auteur, dont l’imagination n’a pu qu’être aiguillonnée par quelques éléments exogènes : la découverte de l’existence d’un tunnel secret - et désormais condamné - reliant l’établissement bancaire à la maison habitée un temps par celui qui en était le trésorier et qui avait pour nom… Georges Bataille !

 

Cette mise en scène n’était-elle rien d’autre que l’installation d’un dispositif narratif ? Ou bien tous ces éléments renvoyaient-ils à la réalité ? A ma grande surprise, ceux dont j’ai pu trouver une trace sur Internet étaient rigoureusement exacts. Ce que j’avais d’abord pris pour de la fiction ne l’était pas : LaBanque existe bel et bien, l’exposition mentionnée a bien eu lieu, les artistes et commissaires cités dans le livre sont en effet ceux qui ont été partie prenante de l’événement… Quant à l’existence d’un tunnel et à la troublante homonymie de celui qui allait devenir le principal protagoniste du livre avec l’écrivain qui avait inspiré le thème de l’exposition, je ne sais ce qu’il faut en penser, mais j’ai eu envie de croire que la réalité est parfois bien plus facétieuse que la fiction…

 

Art et argent, donc. Gagner, perdre, dépenser de l’argent : la préoccupation quotidienne d’un banquier. L’art comme objet d’investissement financier, alchimie suprême du capitalisme qui ôte toute substance aux oeuvres en les réduisant à un index pécuniaire totalement débridé... Peu à peu, les fils d’un récit ont commencé à germer dans l’esprit de l’auteur, et c’est ainsi, entre réflexions d’ordre philosophique et errances hallucinatoires, que Georges Bataille, le Trésorier-payeur, fit son entrée en scène.

 

C’est autour de ce personnage pour le moins atypique que le roman se déploie alors : un jeune homme qui, à l’occasion d’un stage à la Banque de France, vit une expérience d’ordre mystique et abandonne ses études de philosophie pour intégrer une école de commerce. Son credo ? Puisque l’argent est désormais au centre de tout, puisque l’économie est devenue l’alpha et l’oméga de nos existences, c’est là qu’il faut désormais porter la réflexion. Et pour cela, faire l’expérience du cœur de son réacteur.

 

C’est ainsi qu’il s’installe à Béthune où il entre définitivement à la Banque de France. Son parcours y sera totalement atypique, et sa pratique professionnelle parfaitement iconoclaste. Quant à la part personnelle et intime de son existence, elle se révélera tout aussi empreinte de ses préoccupations métaphysiques, qui trouveront en particulier à s’épanouir dans une vie affective et sexuelle teintée de liberté et d’intensité.


Je n’irai pas plus loin dans la présentation de ce roman qui ne saurait être réduit à un résumé. Il faut accepter d’être déconcerté et se laisser porter par sa superbe prose. Chacun pourra alors puiser à sa guise parmi les multiples pistes de réflexion offertes au détour de scènes parfois aussi improbables que réjouissantes : conditions de la création littéraire, définition de la richesse, financiarisation de l’économie, rôle de l’érotisme dans nos vies, place occupée dans notre monde par la poésie et la philosophie, création d’espaces de gratuité et de générosité… 


On ressort de cette lecture quelque peu étourdi, mais heureux d’avoir emprunté des chemins aussi inaccoutumés. Ce livre est beau, riche et fou. Et ma foi ça fait du bien !



  


dimanche 17 mars 2024

Ravel


Jean Echenoz
Minuit, 2006



Vous vous en doutez aisément, c’est le film d’Anne Fontaine récemment sorti en salles qui m’a donné envie de lire ce roman. De Jean Echenoz, je n’avais jusqu’à présent lu qu’un seul titre, qui m’avait laissée sur ma faim (je ne sais même lequel c'était, c’est dire…). Mais j’avais envie de rester dans l’atmosphère de ce film délicat, aussi ai-je suivi les conseils qui m’avaient été donnés par quelques lectrices de confiance… Bien m’en a pris !


Le livre que l’écrivain consacre à Ravel se concentre sur les dix dernières années de son existence : de la veille de son départ pour une tournée triomphale sur le continent américain à sa mort, soit de 1928 à 1937. Mais ce n’est pas tant le récit des événements marquants de son existence qui nous est proposé que le portrait impressionniste d’un homme peu ordinaire. En quelques pages - le livre est bref et, pour peu que vous l’ouvriez un dimanche, comme ce fut mon cas, vous le terminerez dans la journée - Echenoz parvient à nous offrir une image très nette, mais aussi extrêmement subtile du personnage étonnant que fut Ravel. 


Par petites touches, dans une prose simple et élégante, opérant à l’occasion quelques brefs retours dans le temps, Echenoz révèle son tempérament, sa détermination, son élégance, ses blessures intimes, cet improbable mélange de rudesse et d’affabilité, de raffinement et de rugosité. De la même manière, il relate ses tentatives restées vaines de remporter le prix de Rome, l’acharnement que cet ancien réformé mit à obtenir son incorporation dans les troupes envoyées sur le front de la Grande Guerre, les conditions de la création du Boléro, son incapacité chronique à trouver le sommeil et les assauts croissants d’une maladie qui attaqua son système cérébral et l’empêcha de continuer à composer jusqu’à son décès consécutif à l’intervention chirurgicale par laquelle on tenta de le soigner.


L’attachement et la tendresse d’Echenoz à l’égard de son personnage sont si manifestes qu’ils suscitent chez le lecteur un profond sentiment d’empathie. Rien de théâtral, pourtant. Tout se joue dans de menus détails, dans l’évocation d’une humeur passagère, dans une simple remarque, dans le choix d’un mot qui vient éclairer une scène. Pourtant, lorsqu’on referme la dernière page du roman, on ne peut qu’être étreint par l’émotion.


J’ignore quelles ont été les sources d’inspiration d’Anne Fontaine pour écrire le scénario de son film et le réaliser, mais elle avait certainement lu ce livre. J’y ai retrouvé une même construction, une même atmosphère intimiste, une même approche impressionniste, une même attention portée aux silences et aux détails permettant de révéler une personnalité. Phénomène étonnant, ayant lu le livre quarante-huit heures après avoir vu le film, de nombreuses images de celui-ci me réapparaissaient à la lecture des mots d’Echenoz. Un splendide doublé, en somme.

mardi 12 mars 2024

Le rouge et le blanc

Harold Cobert
Les Escales, 2024


N’allez surtout pas croire qu’après Belle-Amie Harold Cobert ait eu à nouveau envie de plonger dans le XIXe siècle pour nous offrir une variation sur le grand classique de Stendhal. C’est plutôt à une immersion dans le siècle suivant qu’il nous invite, en déroulant une vaste fresque nous emmenant en Russie, des années pré-révolutionnaires à la chute du Mur de Berlin.


Les héros en sont deux aristocrates qui, bien que frères, ont des caractères aussi dissemblables que possible. Un contraste qu’a très vite perçu Natalia, la fille de leur gouvernante, aux côtés de laquelle ils ont grandi et qui n’aime rien tant que jouer de leur rivalité. Si le cadet Ivan, heurté par la différence de traitement réservé à Natalia, se range rapidement aux idées marxistes pour éradiquer les inégalités de classe, Alexei est quant à lui partisan d’un progressisme libéral. Ainsi, lorsque éclate la Révolution, empruntent-ils des chemins différents, scellant définitivement leur opposition. Quant à Natalia, l’amour qu’elle porte aux deux jeunes hommes ne l’empêchera pas de choisir son camp pour prendre une part active au grand bouleversement qu’est en train de connaître la Russie.


Construit autour des destinées de ce trio, Le rouge et le blanc est un ample roman qui relate avec minutie l’histoire de l’événement déterminant que fut la Révolution de 1917 et ses impacts sur la scène internationale. L’un de ses principaux atouts réside précisément dans le traitement réservé aux principaux protagonistes. Jouant sur leurs positions sociales respectives et leur sensibilité individuelle, l’auteur brosse un tableau de la Russie tsariste avant de mettre en lumière la manière dont un idéal s’est vite transformé en un dogmatisme qui conduisit à l’impensable. On suit avec effroi leur évolution, et les choix effectués par les uns et les autres font plus que froid dans le dos… 


L’auteur s’est de toute évidence appuyé sur de solides connaissances et une scrupuleuse documentation pour restituer avec précision le contexte historique qui préside à leurs destinées. Le roman revêt ainsi une dimension didactique tout à fait appréciable (surtout pour les lecteurs dont les cours d’histoire sont désormais quelque peu lointains) … C’est peut-être aussi le (petit) défaut de sa qualité : on aimerait parfois que le souffle romanesque l’emporte davantage sur la dimension historique. Pas de quoi toutefois bouder son plaisir : je n'ai pas mis plus de quelques jours à dévorer ce petit pavé dont la fin m'est apparue tout à fait réussie ! 





jeudi 7 mars 2024

Fabriquer une femme

Marie Darrieussecq
POL, 2024


De cette auteure, je n’avais plus rien lu depuis… Truismes, son premier roman paru en 1996. Et pour cause, malgré le bruit qu’il avait fait à l’époque, il ne m’avait guère convaincue et son style m’avait semblé sans relief. Toutefois, ayant eu l’occasion d’entendre à plusieurs reprises Marie Darrieussecq parler de son dernier roman, j’ai eu envie de retenter l’expérience. D’autant que s’ajoutait à un sujet qui me touche et m’intéresse particulièrement un retour sur les années de mon adolescence - étant de la même génération que l’auteure - qui n’était pas pour me déplaire. 


Nous voici donc ramenés dans les années 80 pour suivre les cheminements respectifs de deux amies aussi dissemblables que possible : Rose et Solange. Côté architecture générale de l’ouvrage, ne vous attendez pas à un travail d’orfèvre. On reste basique simple : grand un, Rose ; grand deux, Solange.


Rose, donc. Une jeune fille qui a choisi son mari dès ses années collège (ou même de primaire ?), ce dont elle ne démordra pas en dépit des diverses attirances qu’elle éprouve - et de l’extrême banalité du garçon qui nous est dépeint. Autant dire que les 150 premières pages du roman sont d’un ennui abyssal. 


Heureusement, Solange nous apporte ensuite une matière romanesque un peu plus consistante : enceinte à quinze ans, elle quittera son village basque natal pour gagner Paris, puis Londres et enfin Los Angeles - laissant au passage son bébé sur les bras de sa propre mère - pour mener une médiocre carrière d’actrice. L’occasion pour l’auteure d’évoquer pêle-mêle l’attraction de la capitale anglaise, les Bains Douches, les stars de l’époque, la peur du sida… N’étaient les souvenirs qui me sont remontés en mémoire, je n’aurais, je le crains fort, pas trouvé beaucoup plus d’intérêt à cette seconde partie. Ces portraits d’adolescentes m’ont en effet semblé terriblement creux - et le titre du roman, de ce fait, bien emphatique. Quant au style de l’auteure, constitué d’un enchaînement de phrases courtes, sans profondeur, il ne m’a pas plus touchée qu’à la lecture de Truismes. 


Prochaine tentative dans vingt-cinq ans ? Malgré toute la sympathie que j'ai pour l'auteure, rien n’est moins sûr…

 

lundi 4 mars 2024

Entendre nos fantômes

Sacha Perrine
Robert Laffont, 2024



On connaissait le polar historique, le polar social ou encore le polar dystopique, voici à présent le polar psychanalytique.

Nous sommes à Uzès dans les années 80 et le boulanger du village vient d’être assassiné. Seuls deux de ses doigts et un message ont été retrouvés sur la scène du crime. La population est en émoi, d’autant qu’un deuxième meurtre est bientôt commis sur la personne de la mère de la victime, dont on vient tout juste de célébrer le rôle qu’elle a joué dans le réseau local de la Résistance…


Pour mener l’enquête, un enfant du pays qui avait quitté Uzès dix ans auparavant, le capitaine Dick Burgaud, est appelé. Pour Vick Vickensen, revoir Dick n’est pas sans raviver de douloureux souvenirs. En dépit de ses rancoeurs - qui n’effacent en rien l’affection qu’elle lui porte - elle va l’aider à résoudre l’énigme. Vick est en effet une psychanalyste très en vue qui avait la victime pour patient.


Convoquant les rêves et étudiant les différents indices et messages laissés par le meurtrier sous l’angle de l’analyse, Sacha Perrine construit un polar original qui plonge ses racines dans les heures les plus sombres de notre histoire. Le psychanalyste qu’est lui-même l’auteur donne à ses personnages une couleur singulière, y compris dans les relations que chacun entretient avec ses proches et dont on comprend progressivement sur quelles fondations elles se sont construites ; les dialogues sont savoureux et l’intrigue se déploie de manière assez originale pour le genre. 


Y aura-t-il une suite aux aventures du Dr Vick Vickensen ? Si tel est le cas, j’aurai plaisir à replonger dans cet univers.

mardi 27 février 2024

Rapatriement

Eve Guerra
Grasset, 2024



Annabella a vingt-trois ans. Elle est étudiante en lettres à Lyon. Son père vient de mourir, dans un pays d’Afrique où il était expatrié de longue date - la narratrice étant elle-même née au Congo-Brazzaville d’une mère congolaise. 


La voilà qui abandonne tout, études, logement, pour rejoindre sa famille à Royan, dans l’impossibilité d’expliquer à son petit ami la raison de son départ, lui ayant toujours laissé croire qu’elle avait déjà perdu son père. Elle provoque ainsi une rupture qui ne demandait qu’une ultime étincelle pour être consommée.


Tout l’enjeu va être de rapatrier le corps de ce père dont les derniers mois d’existence semblent nimbés de mystère, donnant lieu chez la narratrice à une réflexion introspective.  


J’ai bien peur de n’avoir pas grand chose à dire de ce roman qui ne m’a guère passionnée et qui rejoindra le bataillon de ces récits évoquant une histoire familiale douloureuse, construite sur un mensonge, autour d’une figure paternelle ténébreuse. C’est une trame dont il m’est pourtant arrivé d’apprécier certaines variations, mais qui n’apporte ici rien de bien nouveau. Le roman joue en outre sur de trop nombreux tableaux : violences familiales, secret vénéneux, héritage colonial, force rédemptrice - ou pas - de la littérature, sans vraiment approfondir aucun de ces aspects, le tout dans un style que j’ai trouvé un peu apprêté (ces phrases sans point, ces retours ligne surgissant inopinément sans imprimer de véritable effet sur la rythmique du texte…). 


J'aurais aimé être moins sévère, d'autant qu'on devine derrière les mots de l'auteure une part autobiographique. Malheureusement, ce premier roman ne me laissera de toute évidence aucune empreinte durable.

samedi 24 février 2024

Un message caché selon Holbein

Allain Glykos
Ateliers Henry Dougier, 2024



Peut-être connaissez-vous cette collection intitulée « Le roman d’un chef-d’oeuvre » ? Il s’agit - souvent à la faveur d’une grande exposition - de présenter sous une forme romanesque l’histoire d’un tableau. Ainsi, depuis le mois de novembre et jusqu’au 14 avril, la Queen’s Gallery de Buckingham Palace présente-t-elle « Holbein à la cour des Tudors » : l’occasion pour l’éditeur de proposer un titre consacré à l’oeuvre sans doute la plus célèbre du peintre : Les Ambassadeurs.


Sa notoriété, ce tableau la doit bien évidemment à la richesse de ses détails dont chacun possède une signification propre, à la puissance de sa composition, à la beauté de ses couleurs, à la précision avec laquelle sont reproduites les différentes étoffes, en un mot à sa perfection esthétique. Mais c’est surtout la forme intrigante que l’on peut voir au premier plan qui a accru sa renommée : une étonnante anamorphose qui ne révèle sa véritable forme et son sens que lorsque le spectateur se déplace du centre du tableau vers le côté, jetant alors un autre éclairage sur la toile.


Pour nous en expliquer à la fois le contexte historique et le sens, Allain Glykos nous propose le journal imaginaire tenu par son commanditaire, Jean de Dinteville, émissaire de François Ier auprès de Henry VIII, et qui n’est autre que l’un des deux personnages représentés.


Certes, ce texte s’adresse à des néophytes et il ne faut guère en attendre d’étude extrêmement poussée, pas plus que de grande inventivité littéraire. Néanmoins, pour qui, comme moi, connaît bien mal l’histoire des relations et des influences entre les différentes puissances européennes du XVIe siècle, ce livre en retrace les grandes lignes avec une parfaite limpidité, donnant à comprendre ce qui a présidé à la naissance de ce chef-d’oeuvre. Il nous offre ainsi deux heures de lecture aussi plaisantes qu’instructives, et ne nous laisse qu’une envie : prendre l’Eurostar pour aller observer cette toile magnifique dont tous les secrets nous ont été révélés.