mardi 30 août 2022

Dessous les roses

Olivier Adam
Flammarion, 2022



Mettons tout de suite les choses au point : oui, Olivier Adam, écrit toujours dans la même veine. Oui, il parle encore de lui, de ses questionnements face à l’existence et de ses difficultés à être au monde. Et, oui, ceux qui le trouvent insupportablement nombriliste hurleront encore à l’imposture littéraire (sans souvent même avoir lu son livre).


Ceci posé, les autres retrouveront dans ce nouveau texte toutes les nuances de l’âme d’un individu cherchant sa place, refusant obstinément de se soumettre aux conventions et d’accepter les faux-semblants. Les livres d’Olivier Adam se suivent… et ne se ressemblent pas. Certains me subjuguent quand d’autres me laissent de marbre. A quoi cela tient-il ? A la distance et à l’ironie qu’il distille avec plus ou moins de prodigalité ? A l’intégration d’éléments narratifs exogènes (je n’avais pas du tout été convaincue par le précédent, dans lequel il était question du Japon) ? Quoi qu’il en soit, il en est des récits d’Adam comme des films de Klapisch : je vieillis avec, évoluant au même rythme qu’eux, et c’est sans doute ce qui me touche.


C’est un roman à trois voix qu’Adam nous propose aujourd’hui. Celle de Paul - nouvel avatar de l’auteur -, de son jeune frère Antoine et de son aînée Claire. Une fratrie dont on comprend rapidement qu’elle a volé en éclats. Paul est un réalisateur, tendance Pialat : exigeant et réfractaire à toute forme de concession. Ses films sont d’inlassables retours sur sa propre vie qu’il réinvestit en y projetant ses doutes, ses colères, ses amertumes, ses aspirations aussi. Autant de blessures qu’il n’a cessé d’infliger à sa famille. Si Claire conserve malgré tout une certaine tendresse à son égard, Antoine lui voue une rancoeur tenace.


Ils vont pourtant se retrouver dans l’enceinte du foyer familial, aux côtés de leur mère, à la veille de l’enterrement de leur père. Ce père avec lequel Paul avait rompu toute forme de dialogue depuis bien longtemps. Il ne manquera pourtant pas cet ultime rendez-vous, qui sera bien sûr un instant suspendu, où la parole se libérera, où les regards changeront de perspective et qui sera l’occasion de réexaminer l’histoire familiale.


Construit comme une pièce de théâtre - dont la mise en abîme constitue un ultime pied de nez de l’auteur - ce texte est empreint d’une sensibilité exacerbée, d’inattendus accents de nostalgie et d’une forme d’inquiet apaisement dans la maturité s’installant. Chacun - du moins parmi ceux qui y consentent - pourra se retrouver dans certains traits, dans certaines réflexions ou dans certains sentiments des personnages placés dans une situation que nous sommes tous amenés à vivre un jour ou l’autre. Et c'est bien là, me semble-t-il, dans cet effet miroir, que réside l'attachement des fidèles lecteurs d'Olivier Adam.



  
 







samedi 27 août 2022

Par-delà l’attente

Julia Minkowski
JC Lattès, 2022



Le Mans, 2 février 1933. Léa et Christine Papin, employées de maison, assassinent leur patronne et sa fille. L’état des cadavres témoigne d’un acharnement stupéfiant. S’ensuivra un procès retentissant dont s’emparera la presse nationale, les uns réclamant la peine capitale comme seule réponse à la sauvagerie dont ces femmes ont fait preuve, les autres décelant dans ce geste une réponse à l’oppression exercée par les classes dominantes. 


Ce fait divers inspira jusque récemment un certain nombre d’oeuvres, littéraires ou cinématographiques. Il constitue également le point de départ du récit de Julia Minkowski. Si elle nous en livre les détails et parvient à ménager le suspense quant à l’issue du procès, c’est pourtant une tout autre histoire qu’elle nous révèle. Celle de l’avocate qui prit la défense des deux soeurs et qui, lorsque s’ouvre le livre, attend fébrilement le verdict des jurés.


Il faut reconnaître que cette femme mérite d’être sortie de l’oubli ! Dire qu’elle s’est heurtée à la résistance de la gente masculine lorsqu'elle voulut s’inscrire au Barreau du Mans serait un euphémisme. Qu’une femme pût se prétendre suffisamment maître de ses humeurs et de ses émotions pour s’exprimer dans un prétoire paraissait déjà à ces messieurs tout à fait inconcevable. Fallait-il encore qu’elle établisse la preuve de sa bonne moralité. N’importe, une bonne enquête à charge et on n’en parlerait plus ! 


Mais Germaine, qui n’était pas femme à se laisser impressionner, avait du répondant. Cependant, tout ce qu’il lui fallut endurer avant de parvenir à s’imposer laisse pantois. Et témoigne une nouvelle fois, s’il en était besoin, de tout ce à quoi les hommes sont prêts pour asseoir leur domination. 


En évoquant à la fois le cheminement personnel de son héroïne et la manière dont celle-ci aborda la défense de ses clientes, sans rien occulter de ses doutes ni de ses convictions, Julia Minkowski rend un hommage appuyé à l’une de ces pionnières injustement oubliées et met du même coup en lumière toute la noblesse d’un métier qui est aussi le sien.  

mercredi 24 août 2022

Les enfants endormis

Anthony Passeron
Globe, 2022



Au tout début des années 80 aux Etats-Unis, un bulletin scientifique faisait état de la réapparition d’une forme de pneumopathie extrêmement rare que l’on croyait disparue. Quelques lignes auxquelles le personnel médical ne prêta guère beaucoup d’attention. Sans que l’on s’explique pourquoi, il était précisé que les individus touchés étaient exclusivement des homosexuels. 

De l’autre côté de l’Atlantique, quelques rares médecins français observaient chez certains patients des symptômes identiques à ceux mentionnés dans l'article. 


A la même époque, dans l’arrière-pays niçois, le grand-père du narrateur tient la boucherie familiale, un établissement florissant qui fait sa fierté. Il l’a héritée de son propre père qui lui a appris le métier, et son fils est à son tour destiné à lui succéder. Toutefois, ce n’est pas Désiré qui reprendra le flambeau. L’aîné de la fratrie a en effet gagné Nice pour poursuivre ses études, ce qui lui a permis de décrocher le premier bac de la famille. Il travaillerait dans un bureau, à la mairie du village, parachevant ainsi l’ascension sociale amorcée par ses aïeux. 

C’est le cadet qui secondera son père, ne ménageant aucun effort pour capter une partie de l’attention dont bénéficie son frère.


Mais Désiré ne rentrera pas au bercail. Un matin, sans prévenir quiconque, il s’en va. Il prend le train pour Amsterdam où l’accueille un jeune couple rencontré quelque temps plus tôt, avec lequel il a sympathisé en fumant des joints. Il ne reviendra que plusieurs mois plus tard, ramené par son frère qui sortit à cette occasion des frontières de la France pour la première et dernière fois. 

Ce qui aurait pu être une simple escapade de jeunesse se révèle le prélude à une inexorable chute vers la toxicomanie et la maladie.


Anthony Passeron adopte un parti pris narratif singulier. Il déroule en effet deux récits distincts et de nature tout à fait différente qui ne se rejoignent jamais, mais qui ont pourtant tout à voir. En alternant l’histoire de son oncle qui contracta le sida en partageant les seringues de ses compagnons et la chronique de cette maladie, de l’apparition des tout premiers symptômes aux derniers progrès de la recherche, en se tenant ainsi simultanément du côté de l’intime et de celui de l’appréhension scientifique et sociale de la maladie, il en restitue l’histoire d’une façon absolument magistrale. 

Au déni dans lequel se réfugient les parents de Désiré fait dramatiquement écho le mépris d’une partie du corps médical qui refusait de soigner une patientèle d’homosexuels et de drogués ; d’un côté se tiennent les malades réduits à l’isolement consécutif à l’exclusion dont ils sont victimes, de l’autre on voit les chercheurs se diviser dans l’espoir de remporter la course au traitement, dans le seul but pour certains d'en tirer reconnaissance et gloire. 


La réussite de ce texte tient précisément dans ce double regard : le lecteur ayant connu cette époque se remémore la manière dont il vécut lui-même cette terrible épidémie et découvre en même temps tout ce qui se tramait à l’arrière-plan et dont il n’avait alors pas forcément conscience. Mais ce récit s’adresse bien sûr à un public plus large : parfaitement documenté, il allie la force de l’enquête à la puissance émotionnelle de la chronique familiale, ce qui le rend absolument passionnant ! La forme choisie était audacieuse, mais le pari est amplement réussi.



Une lecture partagée avec Nicole


dimanche 21 août 2022

Quelque chose à te dire

Carole Fives
Gallimard, 2022



Qui n’a jamais rêvé de rencontrer un écrivain qui lui est cher ? Imaginé ce qu’il pourrait lui dire ? Eu envie de confronter la réception qu’il a faite d’un texte avec son auteur ?


Elsa Feuillet est une jeune écrivaine au succès que l’on qualifiera de modeste. Son entrée en littérature, peut-être la doit-elle à Béatrice Blandy, auteure de quelque cinq ou six livres qui lui valent l’admiration du public et la reconnaissance de ses pairs. Elsa, qui n’aurait jamais osé l’aborder, espère en son for intérieur une rencontre fortuite au cours d’un salon littéraire. Seulement voilà, Beatrice vient de succomber à un cancer et l’occasion ne se produira jamais. Aussi Elsa décide-t-elle de lui rendre hommage en mettant une citation extraite de son oeuvre en exergue du nouveau roman qu’elle s’apprête à publier.


Deux ans plus tard, le mari de Béatrice, Thomas, touché par cette dédicace, écrit à Elsa et l’invite à déjeuner. A cette première rencontre au domicile même de la grande écrivaine succèderont d’autres entrevues, installant peu à peu entre la jeune femme et le veuf une relation tendre et ambiguë. Elsa finit-elle par prendre la place de Béatrice ? Elle devient la nouvelle compagne de son mari, vit désormais dans ses meubles et va parfois jusqu’à modifier sa façon de se vêtir pour mieux lui ressembler.


De là à se glisser dans son bureau pour y rechercher son dernier manuscrit, il n’y a qu’un pas. Mais qu’en faire une fois celui-ci trouvé ? D’ailleurs, est-il publiable en l’état ? Elsa doit-elle le confier à l’éditrice historique de Béatrice, alors même qu’il ne s’agit que d’une ébauche ? Elsa ne serait-elle pas mieux à même d’effectuer le travail nécéssaire ? Et dès lors qu’elle mêle sa propre voix à celle de Béatrice, doit-elle apparaître en tant qu’auteure ? Que co-auteure ? Quelles sont sa véritable part et sa véritable place ? Mais quelles que soient ses interrogations, Elsa est-elle vraiment maître du jeu qui est en train de se mettre en place ? 


Avec ce court roman, Carole Fives interroge le statut d’auteur et explore le lien unissant un écrivain et son lecteur, ainsi que l’impact que les textes écrits par le premier produisent sur le second. Elle scrute également le rôle de l’éditeur, incontournable médiateur de cette relation.

Le propos est évidemment intéressant et plutôt bien abordé. Cependant, peut-être Carole Fives aurait-elle pu le développer un peu plus, insister davantage sur les notions de filiation et de transmission - mais sans doute est-elle plus à l’aise dans les formes courtes. C’est en tout cas ce qu’elle dit d’Elsa Feuillet, dont on soupçonne que Carole Fives lui prête un certain nombre de ses propres attributs. 


Mais qui dit « court » peut aussi dire « enlevé », et c’est bien le cas ici. Carole Fives signe en effet un texte vif et sans temps mort. Et elle réussit surtout un joli twist final qui permet de reconsidérer l’histoire sous un angle différent pour lui donner toute son ampleur. 






jeudi 18 août 2022

Ce que nous désirons le plus

Caroline Laurent
Les Escales, 2022



Si Caroline Laurent, jeune éditrice, est entrée en littérature, c’est peut-être parce qu’elle y a été conviée par l’une de ses auteures : en travaillant ensemble, une relation de confiance et d’amitié s’était nouée entre deux femmes que près de cinquante ans séparaient. La nature fortement autobiographique de l’ouvrage avait sans doute contribué à installer entre elles une intimité qui les a rapprochées. Aussi, lorsque Evelyne Pisier a succombé à la maladie, Caroline a tenu la promesse qu’elle lui avait faite d’en poursuivre l’écriture pour le mener jusqu’à la publication. Sans doute Caroline aurait-elle tôt ou tard traversé le miroir, mais l’histoire s’est écrite ainsi, et forte de cette expérience, elle a pu se lancer dans le roman qu’elle portait en elle, réinvestissant ses propres origines et sa propre histoire : deuxième roman, deuxième succès, la jeune femme s’imposait définitivement sur la scène littéraire.


Un an plus tard, la fille d’Evelyne Pisier, Camille Kouchner, publie La Familia grande, avec le retentissement que l’on sait. Pour Caroline, c’est une déflagration. Aurait-elle pu, , déceler quelque chose ? Que faire de l’affection qu’Evelyne, et surtout son mari Olivier Duhamel lui témoignaient ? Cette relation de confiance n’était-elle qu’un leurre ? Comme si ces troublantes interrogations ne suffisaient pas, les journalistes font assaut de son téléphone, dans l’espoir de recueillir des révélations.


Si c’est ce que vous espérez découvrir ici, passez votre chemin : ce nouveau livre ne vous en offrira aucune. Il n’est ni un témoignage sur l’affaire ni un règlement de comptes. Ce livre est celui d’une renaissance à l’écriture. Le chagrin et l’abîme ont imposé le silence. Celle-là même qui avait ouvert la porte de la littérature, Evelyne, est aussi celle qui la refermait : comment écrire si tout est faux, si l’espace ouvert par la littérature est celui de la trahison et des faux-semblants ?


Ce nouveau récit est celui d'une reconstruction. Il explore les chemins de l’écriture, l'engagement plein et entier que celle-ci exige. Il interroge la place qu'y tient le corps, dont le rôle se révèle sous la plume de Caroline Laurent tout à fait déterminant. Il évoque le compagnonnage, essentiel, des auteurs - et ici plus particulièrement des auteures - lus, qui nourrissent, habitent celui ou celle qui prend à son tour la plume.

C'est surtout un texte d'une émouvante sincérité que j'ai lu pour ma part d'une traite, au bord parfois de l'asphyxie, happée par ces phrases à la recherche fiévreuse du souffle vital.    




 



lundi 15 août 2022

De sang froid

Truman Capote
Folio (Gallimard 1966)


Traduit de l’américain par Raymond Girard




Eh bien, ça faisait assez longtemps que je voulais le lire, celui-là. Parce que c’est un livre culte, parce que Truman Capote a été l’un des premiers auteurs à assumer de faire de la littérature avec du réel - et sans doute aussi parce qu’il est un ouvrage de référence de l’un de mes écrivains de prédilection : Emmanuel Carrère.


Ceci posé, je dois reconnaître que je me suis assez copieusement ennuyée. D’abord parce que je ne suis pas très friande de son style très descriptif, qui enchaîne les faits dans les moindres détails, même si Capote s’attache à retracer la trajectoire des deux assassins dont il est question pour révéler les ressorts de leur psychologie. Sans doute aussi parce que je m’attendais à quelque chose d’assez différent, où le narrateur serait plus présent, quelque chose de plus autofictionnel, en somme, ce qui n’est pas du tout le cas. Au contraire, l’auteur rend compte des faits d’une manière qui se veut tout fait distanciée.


A partir de là, décortiquer sur plus de cinq cents pages un fait divers, aussi stupéfiant soit-il - il s’agit de deux types ayant méthodiquement assassiné une famille de quatre personnes sans mobile apparent - m’est apparu assez fastidieux.


Certes, il est intéressant de comprendre à travers ce texte le fonctionnement du système judiciaire américain et de découvrir une certaine forme du way of life du Middle West, mais il faut croire que je ne suis pas suffisamment passionnée par les USA pour y avoir trouvé mon compte…


samedi 6 août 2022

Les cerfs-volants de Kaboul

Khaled Hosseini
10-18, publié par Belfond en 2005

Traduit de l’américain par Valérie Bourgeois




Kaboul, début des années 70. Amir mène une existence paisible et confortable. S’il a perdu sa mère peu de temps après sa naissance, il admire son père, un notable unanimement respecté pour sa loyauté et sa droiture. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’il élève son fils, se montrant à son égard exigeant, voire inflexible et froid. Une posture qui blesse Amir, d’autant qu’Hassan, le fils de leur serviteur Ali, bénéficie quant à lui de toute sa bienveillance. 


Hassan n’en est pas moins le plus fidèle compagnon d'Amir. Certes, celui-ci se moque parfois de son ignorance, mais cela n’empêche pas Hassan de lui vouer une indéfectible amitié, et il fait preuve d’un courage sans faille lorsqu’il s’agit de le défendre face à la violence d’autres enfants. 


Lorsqu’ils remportent ensemble le tournoi annuel de cerfs-volants, à l’aube de leurs 13 ans, Amir est heureux de pouvoir enfin faire la fierté de son père. Mais ce bonheur est de courte durée : à l’issue de l’épreuve, Hassan est victime d’une terrible agression à laquelle Amir assiste pétrifié. Rongé par la culpabilité, il ne supportera plus l’affabilité d’Hassan qu’il ne cessera en vain de mettre à l’épreuve.


San Francisco, années 2000. Après l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique, Amir et son père avaient fui le pays et vivent désormais aux Etats-Unis. Amir ignore ce qu’est devenu Hassan qui avait déjà quitté son foyer après une ultime provocation de sa part, provoquant le désespoir de son père.


Un coup de téléphone va pourtant contraindre Amir à se tourner vers son passé et à faire face à son sentiment de culpabilité pour, peut-être, pouvoir se racheter. Mais pour cela, il va devoir retourner en Afghanistan, désormais aux mains des talibans.


Ce roman a connu un succès international, et l’on comprend assez pourquoi. En empruntant une forme tout à fait classique, l’auteur a su nouer les fils d'une intrigue en jouant à la fois sur la psychologie de ses personnages et sur les codes culturels qui les définissent, le tout sur fond d’histoire de l’Afghanistan. Après un démarrage qui m’a semblé un peu lent, j’ai moi-même fini par savourer ce récit habilement construit. J’aurais  toutefois apprécié que le contexte historique soit plus étoffé, qu’il dépasse le simple cadre mis au service de l’intrigue, ce qui aurait pu lui donner plus de force, et le rendre à mes yeux plus intéressant et plus instructif encore.