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lundi 6 juillet 2026

Prélude à la goutte d’eau

Rémi David

Gallimard, 2026


De l’eau, il n’y en a plus beaucoup en ces années 2050 qui voient les canicules se succéder sans répit. Mais si cette situation entraîne des conséquences dramatiques sur la population mondiale, et plus encore dans les zones géographiques les plus exposées, cela n’empêche pas une poignée d’individus d’en tirer le meilleur parti. C’est le cas d’Erik Dolomont, un miliardaire ayant bâti sa fortune sur l’exploitation de la crise climatique.

Sa dernière idée en date ? Remorquer un iceberg depuis le pôle Nord jusqu’au Maroc pour permettre aux habitants de ce pays d’être approvisionnés en eau douce. Mais les ambitions affichées sont-elles aussi nobles qu’il le prétend ? Deux avocates en doutent fermement. Remuant ciel et terre, Meryem et la jeune Samira cherchent une faille juridique pour attaquer le magnat en justice au nom de la protection de l’environnement. Si Samira se montre si déterminée, c’est qu’elle est particulièrement bien placée pour connaître l’envers du décor et les véritables intentions qui animent Dolomont...

Bien que situé dans un futur - certes proche -, ce récit ne relève ni du genre dystopique ni même du roman d’anticipation dont il ne présente aucune des caractéristiques. Ce monde est en tout point semblable au nôtre – en particulier à celui que nous connaissons en cette période de chaleurs inédites : y est abordé ou suggéré tout ce qui constitue nos préoccupations et nos questionnements relatifs à l’avenir de notre humanité.

Riche en retournements et en coups de théâtre, ce roman sans esbrouffe nous entraîne dans diverses directions que l’on n’attendait pas et se révèle hautement addictif. A l’heure des congés d’été, un roman en somme idéal à glisser dans sa valise !


mardi 13 janvier 2026

Aqua

Gaspard Koenig
L’Observatoire, 2026


Le réchauffement climatique et la crise écologique nous contraignent - ou devraient nous contraindre - à réviser en profondeur la gestion et l’exploitation que nous faisons des ressources naturelles. Gaspard Koenig a choisi d’aborder cette réflexion par le biais de la fiction à travers un cycle romanesque explorant les quatre éléments. Après avoir enfoncé ses mains dans la terre avec Humus, il met aujourd’hui en scène une commune rurale aux prises avec un circuit d’alimentation en eau de plus en plus défaillant…


Alors que les élections municipales approchent, Jobard, le maire historique de Saint-Firmin, au coeur de la Normandie, ne va pas se représenter. Pour son neveu Martin, haut fonctionnaire soucieux de se doter d’un ancrage local, c’est une occasion en or. Mais son parisianisme va se heurter à la candidature de la gérante de l’épicerie, elle-même d’origine roumaine, mais installée sur place depuis plusieurs années. C’est autour de l’approvisionnement en eau de la commune que la campagne va se jouer. Depuis toujours, Saint-Firmin gère son circuit en parfaite autonomie en puisant à la source de la Maline selon une méthode des plus artisanale. Une démarche que celui qui est connu dans les couloirs du ministère de l’Ecologie comme Monsieur Eau ne peut tolérer : Saint-Firmin doit entamer sa modernisation en se raccordant au réseau régional, seul à même de garantir aux habitants la fourniture d’une eau parfaitement dépolluée répondant aux normes en vigueur. 


Rien de tel pour réveiller l’esprit gaulois de la population qui n’entend pas se soumettre à une quelconque autorité exogène. Mais lorsque l’été et la canicule arrivent, asséchant les réserves hydriques et contraignant la municipalité à limiter drastiquement l’accès à l’eau, l’émoi atteint son comble et les conflits s’exacerbent…


Quoique légèrement moins baroque que ne l’était Humus, Aqua se distingue par un caractère romanesque très affirmé sans faire pour autant l’économie de fondements techniques assez étayés. Ainsi ce texte se révèle-t-il instructif  - on n’ignore plus grand chose de la réglementation française relative à la distribution de l’eau lorsqu’on en tourne la dernière page ! Koenig ne se prive pas d’égratigner au passage le millefeuille administratif qui caractérise nos institutions ni le carriérisme de nos élus.


Mais le principal atout atout de ce roman réside peut-être dans la confrontation qu’il effectue entre la tentation que chacun peut avoir de défendre ses intérêts individuels avec la nécessité de préserver l’intérêt général en pariant sur la capacité de tout être humain à raisonner sur des problématiques concrètes plutôt que de déléguer cette faculté à des technocrates pas forcément mieux armés pour le faire. S’appuyant sur les théories développées par une certaine Elinor Ostrom, co-récipiendaire du Nobel d’économie en 2009, il propose une forme d’organisation permettant la gestion collective des problématiques environnementales par la mise en commun de tous les savoirs, de toutes les contraintes et de toutes les exigences y compris contradictoires pour trouver des solutions adaptées et non déconnectées des différentes réalités de terrain. Ce type de gestion est-il efficient ? Pourrait-il être mise en oeuvre dans un cadre dépassant celui d’une échelle locale ? J’avoue que je n’ai pas suffisamment réfléchi à la question pour avoir un avis tranché sur la question. Mais la piste est fort intéressante et mérite assurément d’être approfondie.




lundi 7 avril 2025

Légitime démence

Laurent Philipparie
Actes Sud, 2025



Entre la commandante Catherine Novac et le capitaine Thierry Bar, on ne peut pas dire que ce soit le grand amour. A la veille de son départ en retraite, celui que Novac considère comme « le roi des emmerdeurs » lui donne encore du fil à retordre : en dépit des ordres qu’elle a formulés, Bar a entraîné ses hommes sur le théâtre de l’opération commando que s’apprêtent à mener les Servants de Gaïa, un groupe écoterroriste extrêmement actif. Furieuse, elle se rend à son tour sur place pour tenter de les intercepter avant que n’arrive un incident, voire une bavure. En vain. Le chef du mouvement périra dissous dans une cuve de soude de l’usine de savonnerie qu’il entendait saboter. Et lorsque Novac tente de mettre son subalterne devant ses responsabilités, celui-ci ne trouve rien d’autre à faire que de la décapiter avant de prendre la fuite…


Comme vous le voyez, ce polar démarre sur les chapeaux de roue et, jusqu’à la dernière ligne, ne se départit pas de ce rythme nerveux ménageant au passage de nombreux coups de théâtre. C’est dans un univers assez méconnu (me semble-t-il) qu’il nous plonge, celui de groupes de défense de l’environnement dans ses composantes les plus radicales et les plus violentes. Ceux pour lesquels la protection de l’espèce animale ou la préservation des ressources naturelles justifient une action ultraviolente pouvant aller jusqu’à l’atteinte à la vie humaine.


On est loin ici des actions de désobéissance civile ou d’occupation de sites tels que le chantier de Sainte-Soline. On a affaire dans ce roman à des fanatiques clairement présentés comme tels, des membres de groupuscules s’apparentant davantage à des sectes qu’à des mouvements ayant un fondement politique. Ceux-ci existent-il réellement ? C’est bien possible, quoique je n’en aie pas moi-même connaissance, ne m’étant pas particulièrement intéressée à la question. Le fait que l’auteur, Laurent Philipparie, soit lui-même criminologue et commandant de police, peut néanmoins inviter le croire. S’est-il en effet appuyé sur son expérience professionnelle, rappelée en quatrième de couverture, pour construire son roman ? On ne peut s’empêcher de se poser la question. 


Quoi qu’il en soit, l’auteur fait assaut de rebondissements tellement effarants, avec une multiplicité de personnages à l’identité si trouble, qu’il ne me semble pas ouvrir la porte à un amalgame entre les mouvements qu’il met en scène et ceux d’une autre nature qui font parfois la une des médias et que d’aucuns s’empressent pourtant de qualifier d’écoterroristes. Il invite en revanche à s’intéresser de plus près aux diverses formes que peut revêtir ce type d’activisme. D’un point de vue plus formel, l’auteur fait place à un remarquable sens du suspens et sait parfaitement créer la surprise. Des qualités particulièrement appréciables lorsqu’il s’agit de polar !


mardi 1 octobre 2024

Malville

Emmanuel Ruben
Stock, 2024

Malleville est-il un roman d’apprentissage ou une dystopie axée sur la question du nucléaire ? Le titre - de même que l’exergue - qui place explicitement le texte sous les auspices de Robert Merle nous tire résolument du côté du genre post-apocalyptique, ce que ne démentent pas les toutes premières pages du livre. Nous sommes en effet en juillet 2036, et le narrateur présente le régime de confinement intégral dans lequel vit la population depuis que le dérèglement climatique et les pandémies successives se sont abattus sur elle, puis qu’une catastrophe a touché une centrale nucléaire.


Retour arrière : Samuel évoque son enfance dans les années 80, passée sur les bords du Rhône. Son père travaille à La Centrale. Pour le petit garçon, il s’agit encore d’un lieu nourricier qui non seulement régit sa vie et celle de sa famille, mais fait tourner le monde dans son entièreté. Jusqu’au jour où, bravant les interdits - formulés par ses parents autant que par les pouvoirs publics -, un accident le conduit vers une noyade assurée dont il est miraculeusement sauvé par un adolescent qui deviendra son meilleur ami. Les parents de ce dernier étant de farouches opposants au nucléaire, la mue de Samuel s’accompagne d’une prise de conscience autour de laquelle se cristallise l’opposition à ses parents. 


Ainsi se conjuguent les deux registres littéraires que j’évoquais au début de ce billet, teintant la charge antinucléaire d’une teneur moins brutale, plus sensible et intimiste. Pour opérer cette fusion, l’auteur s’est habilement servi de l’un de ses personnages, évidemment clé dans la vie d’un adolescent, puisqu’il s’agit de la jeune fille dont Samuel tombera amoureux, l’inaccessible Astrid. Or la centrale qui explosa le 19 juin 2027 plongeant définitivement les habitants dans le chaos, était désignée par le terme Advanced Sodium Technological Reactor Industrial Demonstration, dont je vous laisse extraire l’acronyme. Ainsi les destinées de l’une et de l’autre se voient-elles étroitement associées.


Emmanuel Ruben s’empare de nombreux épisodes que nous avons connus, de la catastrophe de Tchernobyl au confinement provoqué par la pandémie du covid en passant par la vague d’attentats des années 2010, donnant ainsi à son récit des accents de véracité qui ne manquent pas de nous faire frémir. Sa mise en garde contre les dangers de la radioactivité n’en est que plus glaçante. Chacun aura certes ses convictions sur la question des centrales nucléaires, mais il n’en reste pas moins que, comme tout bon roman d’anticipation, il pose de pertinentes questions et donne à réfléchir. Reste à apporter les réponses qui nous permettent d’éviter les pires scénarios…

dimanche 15 septembre 2024

Cabane

Abel Quentin
L’Observatoire, 2024


« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » On se souvient tous de cette phrase prononcée en 2002 par Jacques Chirac. Force est de constater qu’en 2024, si nous avons très légèrement bougé la tête, notre regard n’a pas changé de direction. L’alerte ne date pourtant pas d’hier : dès le début des années 1970, un rapport avait ainsi été rédigé par une équipe de chercheurs d’une université américaine qui révélait les impacts de la croissance économique sur les ressources naturelles, en corrélation avec l’évolution démographique, et les conséquences écologiques qui en découlaient. Abel Quentin s’est inspiré de l’histoire des auteurs de ce rapport pour construire son nouveau roman et joindre sa propre voix à celles qui ne cessent de nous mettre en garde avec une urgence accrue. 

 

Ainsi fait-on connaissance dans la première partie du livre avec les jeunes auteurs du « Rapport 21 » : le couple formé par les Américains Mildred et Eugene Dundee, le Français Paul Quérillot et le Norvégien Johannes Gudsonn, chacun d’eux répondant à un archétype. Les premiers sont les idéalistes qui, une fois révélé l’inéluctable effondrement qui menace l’humanité, croyaient que celle-ci allait réagir ; le deuxième incarne le cynique qui se fera débaucher par une multinationale, et le dernier… eh bien je préfère vous laisser le découvrir par vous-même !

 

C’est la trajectoire des Américains et du Français que l’on suit dans la première moitié du roman, tandis que plane l’ombre mystérieuse du Norvégien que ses anciens collègues ont depuis longtemps perdu de vue. Exerce-t-il toujours une activité ? Est-il même encore en vie ? C’est l’intervention d’un jeune journaliste chargé d’écrire un papier sur le fameux brûlot à l’occasion des cinquante ans de sa publication qui permettra d’en savoir plus.

 

Ce récit, qui s’inspire d’événements et de personnages réels – mais qui prend avec eux de nombreuses libertés pour les besoins de la cause romanesque –, ne peut évidemment que susciter l’intérêt des lecteurs. Abel Quentin, qui s’était déjà attaqué à la radicalisation islamiste puis au wokisme, s’y entend comme personne pour proposer des fictions sur les grandes questions sociétales, en appuyant là où ça fait mal. En l’occurrence sur notre aveuglement généralisé, notre refus à modifier radicalement nos modes de vie et les fondements de notre économie – quand il ne s’agit pas tout bonnement de continuer à foncer tête baissée dans le mur avec un cynisme effarant. De ce point de vue, le roman est remarquable.

 

Mais, comme à la lecture du Voyant d’Etampes, je l’ai parfois trouvé un peu bavard, notamment dans sa première partie. Son propos incisif aurait selon moi gagné en efficacité – et en plaisir de lecture – si son rythme avait été plus vif et son style plus mordant. Cela suffirait-il toutefois à réveiller les consciences et à infléchir nos actes ? Rien n’est moins sûr…  

 


vendredi 13 octobre 2023

Humus

Gaspard Koenig
L’Observatoire, 2023

Prix Interallié 2023



L’un est né en province, il est le fils de travailleurs agricoles. Rien ne le destinait à faire des études, n’étaient ses profs qui poussèrent cet élève doué. L’autre est le fils d’un avocat en vue; élève au lycée Henri-IV, il était promis à un brillant avenir passant par une prépa littéraire et Normale Sup. Sa répugnance à suivre la voie qui lui était tracée le conduisit à s’orienter vers la biologie et les sciences de la terre.

 

Le premier, Kevin, est taciturne et ne possède pas l’esprit de répartie dont on fait si largement assaut dans les soirées parisiennes. Mais il est doté d’une aisance et d’une beauté charismatique. Le second, Arthur, n’a pas ce charme naturel, mais compense par un art consommé de la rhétorique qu’il ponctue à l’envi de citations philosophiques et littéraires.

Tous deux vont se rencontrer sur les bancs d’AgroParisTech. Et devenir inséparables.


Vous l’aurez compris, Gaspard Koenig construit sa trame narrative sur le motif ultra-classique – mais pleinement éprouvé – du duo antithétique. Ces deux-là partagent néanmoins une commune ambition : trouver les moyens de combattre la crise écologique qui menace leur génération. Un peu par hasard, un peu par fanfaronnade, ils vont s’intéresser aux vers de terre, qui seraient à même de transformer nos déchets en un riche et fertile compost…


Les voici devenus les hérauts d’une technique révolutionnaire et cent pour cent naturelle. Leur mot d’ordre ? Les vers de terre, c’est l’avenir de l’humanité ! Tandis qu’Arthur se lance dans la rédaction d’une thèse visant à en explorer tout le potentiel, Kevin se tourne quant à lui vers la production et tente de convaincre les investisseurs de financer l’entreprise de vermicompostage qu’il entend créer. C’est à partir de là, comme on pouvait s’y attendre, que leurs chemins commencent à se séparer… 


Guère avare de lieux communs, Gaspard Koenig fait de Kevin un parfait spécimen de transfuge de classe, peu préparé toutefois à jouer sur le terrain des nouveaux amis qu’il ne tarde pas à se faire et qui mettent sévèrement à l’épreuve son ingénuité, tandis que, dans un mouvement contraire, Arthur rompt lui aussi avec ses origines en devenant un néorural en voie de paupérisation. 


On pardonne toutefois volontiers à l’auteur ces ficelles quelque peu grossières, tant il a le sens de l’humour et de la formule qui fait mouche. Un art qu’il met au service d’une efficace satire du monde de la finance et d’une élite autoproclamée qui, sous sa plume, sonne pourtant bien creux ! Il connaît de toute évidence ce monde élevant novlangue et entre-soi au rang de vertus cardinales. Dans ce contexte, le combat écologique semble désespérément voué à l’échec. Faut-il alors se tourner vers des actions radicales, comme nos héros sont amenés à l’envisager ? A chacun d’en juger.



A lire aussi, l'avis de Nicole


vendredi 29 septembre 2023

Tasmania

Paolo Giordano
Le Bruit du Monde, 2023


Traduit de l’italien par Nathalie Bauer




Le narrateur de ce roman est un journaliste italien venu à Paris en novembre 2015 pour couvrir un sommet sur le climat. Mais ce pourrait tout aussi bien être vous ou être moi : aux prises avec des difficultés affectives, il s’interroge sur l’avenir de son couple, mais aussi sur celui de la planète qui le préoccupe de longue date. Ses petites tragédies personnelles l’emportent pourtant trop souvent sur les conséquences de l’accumulation des gaz à effet de serre sur l’environnement, et force est de constater que ses comportements ne sont pas toujours à la hauteur de ses principes… 

 

Lorsqu’éclatent les attentats du 13 novembre l’avenir s’assombrit encore. L’humanité met décidément bien de l’ardeur à créer les conditions de son anéantissement. Est-ce cette réflexion qui amène le narrateur à s’intéresser à la bombe atomique qui fut lâchée sur Hiroshima le 6 août 1945, dont les images lancinantes et les témoignages de rescapés ou de leurs descendants colonisent son esprit ?

 

Tandis qu’il mène son existence, rencontrant ses amis, partant en vacances avec sa compagne et faisant de nouvelles connaissances, ces questionnements, ces préoccupations et ces angoisses ne le quittent guère. « Où iriez-vous, en cas d’apocalypse, si vous deviez vraiment sauver votre peau », demande-t-il ainsi à Novelli, un expert du climat, qui désigne en retour la Tasmanie.


Il se dégage de ce roman une atmosphère singulière. Le lecteur chemine avec le protagoniste dans un monde qu’il ne connaît que trop bien, traversé par les questions du réchauffement climatique aussi bien que par celle du woman empowerment, où l’on est sommé de prendre position sur les réseaux sociaux, mais où l’on préfère fermer les yeux devant les pires menaces plutôt que de prendre les mesures qui s’imposeraient, et au sein duquel on se sent trop souvent désorienté, oscillant entre lassitude et fatalisme… 


Un livre troublant, au ton très juste, dont l’écho risque de retentir bien longtemps dans l’esprit de ses lecteurs…




A lire également, la chronique de Nicole


lundi 31 octobre 2022

Le dernier des siens

Sibylle Grimbert
Anne Carrière, 2022



Peut-on se lier d’amitié avec un pingouin ? C’est l’histoire insolite qu’a imaginée Sibylle Grimbert, nous entraînant dans l’Islande de la première moitié du XIXe siècle. 


Gus est un jeune scientifique envoyé aux confins de l’Europe du nord par le Museum d’histoire naturelle de Lille pour y étudier les espèces animales et en rapporter quelques spécimens - morts ou vivants.

Alors qu’il assiste au massacre d’une colonie de grands pingouins perpétré par des marins avides de déguster leur chair, il parvient à en sauver un. En attendant de le ramener en France, il observe son comportement et en fait de nombreux croquis. Mais, sorti de son environnement, l’animal se recroqueville et semble perdre sa vitalité naturelle. Gus tente d’effectuer les gestes qui lui redonneront son allant : lorsqu’il lui verse de l’eau sur le corps, l’animal se redresse et déploie ses membres. Il l’emmène alors se baigner dans la mer, le maintenant toutefois captif au moyen d’une corde. Peu à peu se noue entre eux une relation singulière : la méfiance mutuelle laisse place à une forme de complicité et d’affection qui ne veut pas dire son nom. Le temps passe, et Gus ne peut plus se résoudre à se séparer de celui qu’il nomme désormais Prosp.


Car Gus se sent une responsabilité particulière à son égard. Une responsabilité supérieure à celle qu’il éprouvera plus tard pour sa femme et pour les enfants qu’ils auront ensemble. il apparaît en effet de plus en plus clairement au fil des mois puis des années que Prosp est le dernier représentant de son espèce. Pour Gus, il ne fait pas de doute que ce sont les hommes et leur inconséquence qui en sont la cause. Des images de la sauvagerie avec laquelle ces derniers se sont attaqués aux pingouins lui reviennent en mémoire, tandis que les derniers progrès de la recherche viennent confirmer que le monde n’est pas immuable et que des espèces entières peuvent disparaître. Or le jour où Prosp mourrait à son tour, c’est une partie du monde et de sa plénitude qui seraient irrémédiablement perdue. 


Avec Le dernier des siens, Sybille Grimbert signe un conte sur l’extinction des espèces et le rôle déterminant joué par l’homme dans ce phénomène. Un bouleversement difficile à percevoir - surtout lorsqu’on se refuse à l’admettre. L’ultime victime de la rupture des équilibres naturels est pourtant bien l’humanité elle-même dont l’existence finit à son tour par être menacée. C’est ce que s’attache à mettre en lumière l’auteure, qui s’est appuyée sur une riche documentation, comme elle s’en explique dans une note finale : une démonstration qu’elle a su mettre en scène dans une fiction aussi originale que délicate.


jeudi 13 octobre 2022

Lorsque le dernier arbre

Mickael Christie
Albin Michel, 2021


Traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gursel




Mais pourquoi attendons-nous de nos enfants qu’ils mettent un terme à la déforestation et à l’extinction des espèces, qu’ils sauvent la planète demain, quand c’est nous qui, aujourd’hui, en orchestrons la destruction ?


Excellente question s’il en est et qui résume assez bien le roman de cet auteur canadien. Il a en effet choisi de déployer son intrigue sur plusieurs générations, entre les années 1908, 1934, 1974, 2008 et 2038, qui sont des moments charnières pour chacun des protagonistes. A travers l’histoire d’une famille, l’auteur part ainsi de la situation qu’il imagine pour le futur, caractérisé par le Grand Dépérissement - expression qui dit assez la gravité de la situation - avant de remonter dans le temps et de faire des allers-retours entre les époques afin de saisir la manière dont les événements se sont enchaînés pour finir par rendre notre milieu naturel parfaitement hostile.


Le roman débute donc avec Jacinda, une étudiante en botanique lourdement endettée, qui a réussi à se faire embaucher en qualité de guide forestière au sein de la Cathédrale arboricole de Greenwood, l’un des rares espaces de la planète où survit encore une forêt, transformée en un luxueux complexe hôtelier destiné aux riches touristes en mal de chlorophylle. Partout ailleurs, l’air est devenu irrespirable, saturé de poussière, décimant la population qui n’a pas les moyens de s’en protéger.


Si Jacinda a atterri dans un tel endroit, ce n’est peut-être pas complètement le fruit du hasard. Bien qu’elle ignore tout de ses origines - n’ayant pas connu son père et ayant perdu sa mère alors qu’elle n’était encore qu’une enfant -, elle va découvrir peu à peu qu’elle descend d’une famille de bûcherons… qui n’est peut-être pas étrangère à l’existence de la réserve où elle est employée. Et nous voilà projetés dans un ample roman riche de nombreuses ramifications. Entre la Grande Dépression, les deux guerres mondiales et les mouvements activistes de la fin du XXe siècle et du début du XXIe, l’auteur nous raconte la manière dont l’industrie du bois a opéré une massive déforestation avec les dramatiques conséquences qui en résultent.


C’est la table ronde sur la crise climatique organisée par le récent festival America à laquelle participait Michael Christie - ainsi que le formidable Antoine Desjardins qui m’a donné envie de lire ce roman, et je n’ai pas été déçue. Christie a su développer son propos à travers une intrigue foisonnante et des personnages d’une belle consistance. Aucun temps mort dans ce roman de près de 600 pages qui maintiennent constamment l’attention du lecteur en alerte. Un vrai plaisir de lecture... même si ce qui est relaté n'a vraiment rien de réjouissant !

mercredi 18 août 2021

Climax

Thomas B. Reverdy
Flammarion, 2021



Que de légendes ont été imaginées par les hommes pour tenter de comprendre le monde et se prémunir de l’arrogance de qui, à vouloir le défier, conduirait à le détruire. Du Mahabharata aux dieux de l’Olympe, du panthéon de l’Egypte antique aux redoutables héros nordiques, les mythes ancestraux nous sont parvenus du fond des âges pour nous mettre en garde. 

Pourtant, qui aujourd’hui écoute encore ces histoires avec attention ? Nous avons crû pouvoir dominer notre environnement, le plier à tous nos désirs et atteindre notre rêve de toute-puissance. Nous en payons désormais le prix : fonte des glaces, incendies dantesques, pluies diluviennes, notre planète connaît des dérèglements sans précédent annonçant une fin que nous préférons ignorer, quitte à en accélérer le mouvement.


Et si nous faisions un jeu de rôles ? Mettons que je sois Noah. Je suis natif d’un village norvégien. J’ai la quarantaine, j’ai fait de bonnes études, j’ai quitté mon pays et je gagne très bien ma vie au sein d'une multinationale qui fore la croûte océanique aux confins de la Scandinavie et de l’Arctique pour en extraire le précieux or noir. Je suis chargé de garantir la sécurité des opérations en contrôlant les relevés sismiques. Mais les dirigeants de la compagnie sont-ils disposés à écouter mes mises en garde ?


A présent je suis Anders, un ami d’enfance de Noah. Je suis géologue, mais c’est à l’oeil nu que je peux percevoir année après année, mois après mois, semaine après semaine, les conséquences du réchauffement climatique sur les montagnes que j’arpente. 


Enfin je suis Ana. J’étais naguère amoureuse de Noah. Je dirige la pêcherie familiale, mais les activités de la plateforme de forage ont des conséquences préoccupantes sur les zones de pêche. Dois-je vraiment m’en inquiéter ?


Lorsqu’une explosion se produit, faisant trois morts, tout se précipite. S’agit-il d’un « incident » isolé ou du premier signe de quelque chose de plus grave ? S’appuyant sur des informations extrêmement documentées, Thomas Reverdy démonte toute la chaîne des réactions produites par l’activité humaine jusqu’à son aboutissement ultime. Il projette ses personnages dans une scène apocalyptique qui semble davantage relever d’un récit légendaire que d’une réalité tangible. A mesure qu’il pose les éléments de la scène, Reverdy convoque les mythes nordiques pour les entrelacer avec ce qu’il décrit. Nous savions. Nous savions mais nous avons choisi de jouer avec le feu, d’ouvrir la boîte de Pandore, de défier le terrifiant dragon Fafnir malgré les dangers encourus. 


Ni lyrisme ni pathos dans les phrases de Reverdy. Un récit à hauteur d’homme ayant pris conscience de l’ampleur de son imprudence, s’interrogeant sur ses choix, sur sa place, sur son destin à présent qu’il a perdu l’illusion de pouvoir le maîtriser. La vie qui se poursuit, l’angoisse et l’espoir malgré tout. Un sentiment mêlé d’impuissance, de fatalisme et de foi en l’avenir, dans l’attente du climax, ce moment où tout bascule, après quoi un nouvel équilibre peut se recréer. Ce moment aussi où le récit atteint son point culminant, avant de se diriger vers une fin plus ou moins tragique, mais où une forme de paix est au moins retrouvée. Le roman de Reverdy est puissant et formidablement maîtrisé, oscillant entre tension et résignation. 

Mais pour la fin de l'histoire, c'est à nous de jouer. S’il en est encore temps.





lundi 8 février 2021

Indice des feux

Antoine Desjardins
La Peuplade, 2021



Ecrire des nouvelles n’est pas un exercice facile : il faut en effet beaucoup de talent pour révéler l’ampleur d’un sujet et donner de la force à son propos à travers des textes courts. Incontestablement, Antoine Desjardins est doté de ce talent.


Il n’a pourtant pas choisi un thème de faible envergure, puisqu’il s’agit rien moins que de révéler quelques-uns des différents indices témoignant du naufrage vers lequel nous conduisons notre planète :  extinction des espèces, destruction des habitats naturels, montée des eaux, incendies infernaux, catastrophes climatiques… autant d’événements que l’auteur met successivement en scène pour nous contraindre à y voir plus que des accidents indépendants les uns des autres, mais bien un ensemble de symptômes d’une déroute annoncée. La nouvelle devient dès lors une forme parfaitement cohérente avec le propos.


Pour nous harponner, Antoine Desjardins ouvre son recueil avec un motif propre à glacer son lecteur : l’agonie d’un adolescent atteint d’un cancer. Si l’on ignore à quoi cet enfant doit l’empoisonnement de son sang, un sentiment de révolte nous assaille immanquablement devant cette circonstance contre-nature. On est violenté par le contraste entre la vitalité que le jeune garçon possède naturellement au début du récit et l’épuisement progressif mais rapide de son corps. Et bousculé aussi par une langue pleine de sève, une langue au rythme rapide, au plus près d’une réalité qu’elle s’efforce de saisir pour nous la jeter en pleine face et nous forcer à réaliser que ce déclin va de paire avec celui que connaît le monde frappé par toutes sortes de maux dont les échos se font entendre à travers les journaux radiodiffusés. Deux délitements qui se conjuguent et se confondent pour conduire l’enfant vers un bien amer constat : mieux vaut-il sans doute mourir tout de suite que d’être condamné à vivre dans un environnement voué à une disparition prochaine…


A l’autre bout du recueil, c’est encore un individu que l’on accompagne jusqu'à la mort. Mais il s’agit cette fois d’un vieil homme, longtemps resté robuste et vigoureux. Mourir, il y est prêt, somme toute. Le rythme des phrases est apaisé, la douceur des mots traduit la plénitude d’une vie arrivant à son terme, mais aussi l’amour et la complicité unissant cet homme à son petit-fils, qui est le narrateur de la nouvelle. 

Mais une chose tourmente néanmoins celui qui se voit affectueusement appelé Grand : que va-t-il advenir de son arbre ? De cet orme qui est dans son jardin, qu’il n’a cessé de choyer pour qu’il ne soit jamais atteint par le parasite qui décime tous ceux de son espèce ? C’est à l’ombre de ses frondaisons qu’il en a conté l’histoire à son petit-fils, qui ne se lassait jamais de l’entendre : comment il sortit du sol en étirant ses branches vers le ciel pour tenter d’y trouver la compagnie de ses congénères, alors que le bonheur lui vint finalement de la terre où les enfants, génération après génération, venaient jouer autour de son tronc. Leurs rires, les baisers échangés par les amoureux contre son écorce, les vieux qui venaient se reposer à l’ombre de son feuillage… C’est là qu’il a puisé sa sève au fil des siècles, dans cette chaîne de vie et de transmission. Une chaîne dont le vieux sent bien aujourd’hui qu’elle est sur le point de se rompre. Et nous, lecteurs, le savons mieux encore, à la lumière de ce que nous venons de lire…


Entre ces deux nouvelles d’une force inouïe, différents textes renferment la vie et la sottise des hommes peu enclins à ouvrir les yeux sur l’inanité de leurs agissements. Des textes d’une puissance sans doute inégale - mais n’est-ce pas la loi du genre ? - qui offrent néanmoins un saisissant tableau de l’état de la Terre. Combien en faudra-t-il encore pour nous rendre à l’évidence et décider enfin, collectivement, de changer de cap ?




Un livre sélectionné par Les 68 Premières fois


Premiers romans :

  • Avant elle, Johanna Krawczik (Héloïse d’Ormesson)
  • Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux ours) 
  • Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar (Julliard)
  • Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)
  • Danse avec la foudre, Jeremy Bracone (L’Iconoclaste)
  • Grand Platinum, Anthony Van den Bossche (Le Seuil)
  • Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard (L’Observatoire) 
  • Indice des feux, Antoine Desjardins  (La Peuplade)
  • L’enfant céleste, Maud Simonnot (L’Observatoire) 
  • Le doorman, Madeleine Assas (Actes Sud)
  • Le Mal-Epris, Bénédicte Soymier (Calmann-Levy)
  • Les après-midis d’hiver, Anna Zerbib (Gallimard)
  • Les cœurs inquiets, Lucie Paye (Gallimard) 
  • Les grandes occasions, Alexandra Matine (Les Avrils)
  • Les Monstres, Charles Roux (Rivages)
  • Les orageuses, Marcia Brunier (Cambourakis) 
  • Nos corps étrangers, Carine Joaquim  (La Manufacture de livres)
  • Sept gingembres, Christophe Perruchas (Le Rouergue)

Deuxièmes romans :

  • Le sanctuaire, Laurine Roux (Le Sonneur) 
  • Les nuits d’été, Thomas Flahaut (L’Olivier) 
  • Over the Rainbow, Constance Joly (Flammarion)
  • Tant qu’il reste des îles, Martin Dumont (Les Avrils)