dimanche 28 mars 2021

Les enfants sont rois

Delphine de Vigan
Gallimard, 2021




« Cooouuuucou coucou coucou ! », « Bonjour mes étoiles ! » « Comment ça va bien, aujourd’hui ? », « Et surtout, n’oubliez pas de liker, partager, commenter, vous abonner ! »


Si vous n’êtes pas familier de YouTube et de ses chaînes d’influenceurs, il y a fort à parier que vous ne soyez pas au fait de ces formules répétées à l’envi sur un ton éternellement enjoué et selon un débit qui s’apparente souvent à celui d’une mitraillette.


Elles font pourtant florès, ces formules, surtout lorsqu’elles sont mises dans la bouche de jeunes, voire de très jeunes enfants, qui captent ainsi l’attention de centaines de milliers de spectateurs. Et que leur est-il proposé ? Simplement de regarder ces charmants bambins se régaler de friandises ou déballer les jouets envoyés par différentes marques. Pas de quoi se relever la nuit, me direz-vous ? Eh bien détrompez-vous. Car cela peut rapporter gros, et même très gros. Voilà pourquoi certains parents n’hésitent pas à mettre en scène leur progéniture, transformant une innocente exposition occasionnelle en un juteux business…


Ainsi Mélanie Claux mène-t-elle une vie banale, après avoir raté le coche d’une émission de télé-réalité dont elle a jadis été évincée dès le premier épisode. La télé-réalité, elle est tombée dedans dès son plus jeune âge. Son rêve ? Suivre les pas de Loanna. Vous vous souvenez ? La bimbo de l’émission pionnière Loft Story qui avait gagné ses galons de star en s’ébattant dans une piscine avec son petit camarade de jeux…


Etre dans la lumière, admirée, reconnue et aimée, Mélanie ne demande rien d’autre. Un désir que la naissance de ses enfants lui permet enfin d’assouvir lorsqu’elle poste sur les réseaux sociaux quelques videos de sa fille. Forte du succès que celles-ci connaissent, elle crée la chaîne Happy récré, qui prend une rapide ampleur. A tel point que Mélanie en vient à installer dans son appartement un véritable studio d’enregistrement et fait du moindre détail de sa vie et de celle de sa famille un événement présenté à son public. 

Tout va pour le mieux dans le meilleur des monde… jusqu’à ce que sa petite Kimmy se fasse enlever, entraînant une enquête diligentée par Clara, sorte de double de l’auteure qui découvre à cette occasion un monde dont elle ne soupçonnait pas l’existence.


C’est donc en empruntant au genre policier que Delphine de Vigan nous invite à entrer à notre tour dans cet univers aux codes rigoureusement établis. On peut lui reconnaître un vrai savoir-faire, puisqu’on tourne les pages avec un indéniable empressement et non sans un certain effarement face à ce qui nous est révélé : un monde où l’exposition est permanente, où l’existence n’est plus fondée que sur l’image et où la consommation est érigée en une stérile vertu cardinale. 


Pourtant, si la description, pour pathétique qu’elle soit, est convaincante, j’aurais aimé qu’elle s’accompagne d’une étude plus approfondie de la psychologie des personnages. Or celle-ci arrive bien tard : dans la deuxième partie du roman, qui est aussi la plus courte. L’auteure quitte alors son statut d’observatrice pour entrer dans la peau de ses personnages, tenter de comprendre ce qui se joue en eux, et elle n’est jamais aussi bonne selon moi que lorsqu’elle s’investit dans ce registre.

Les lecteurs que nous sommes pouvons alors sortir de l’effroi et de l’indignation - posture bien confortable - pour adopter une approche plus empathique et entrer sur le terrain de l’analyse. En ce qui me concerne, j’aurais apprécié que celle-ci soit un peu plus développée. Le roman y aurait sans aucun doute gagné en puissance.










dimanche 21 mars 2021

Laura Antonelli n’existe plus

Philippe Brunel
Grasset, 2021



« Laura Antonelli n’existe plus ». Cette phrase aurait été prononcée par l’actrice elle-même, répondant ainsi aux sollicitations d’un journaliste qui souhaitait l’interviewer. Ainsi anticipait-elle le relatif oubli dans lequel elle est tombée, avant même son décès en 2015. Mais elle affirmait surtout sa détermination à faire une croix sur son passé cinématographique, à se retirer de l’espace public pour s’inscrire dans une forme de retraite quasi spirituelle.


Il faut dire que sa gloire et son succès n’ont pas été sans se doubler de terribles revers. Rendue célèbre par ses rôles dans des films dotés d’une indéniable charge érotique, c’est en 1973 avec Malizia qu’elle acquiert définitivement le statut de sex symbol en incarnant le personnage d’Angela, une domestique mettant en émoi toute une famille de la petite bourgeoisie italienne. Un statut dont ne se départira plus celle qui fut qualifiée par Visconti de « plus belle femme du monde ». Une figure certes difficile à endosser dans une société italienne encore marquée par l’empreinte mussolinienne et engoncée surtout dans un oppressant carcan catholique et patriarcal. Aussi la presse ne manquera-t-elle pas de se délecter de sa disgrâce lorsqu’elle sera arrêtée pour détention de drogue et quand, cédant à la pression des producteurs, elle sera défigurée par des injections de collagène : cette figure féminine sexuellement libérée pouvait-elle, au moment où sa jeunesse commençait à s’enfuir et sa beauté à connaître les marques du temps, continuer à se jouer impunément des codes moraux ? 


Sous le couvert d’une enquête diligentée dans les années 90 par un producteur français, le narrateur - dont on ne peut s'empêcher de se demander jusqu’à quel point il emprunte à l’auteur - s’était envolé pour Rome afin de rencontrer l’actrice désormais recluse. A travers les souvenirs que lui a laissés cet épisode, il révèle avec élégance et retenue les épreuves et les tourments de cette femme. 

Tout cela n’aurait cependant qu’un intérêt mineur s’il s’agissait de s’en tenir à une chronique people. Mais le narrateur met les faits en perspective avec le contexte social de l’époque et révèle, par petites touches, combien ce qu’incarnait Laura Antonelli ne pouvait que finir par être voué à la vindicte et au châtiment.

Tout en nuance et en élégance, ce texte ne manque pas d’une certaine grâce que l’on prêterait volontiers à la belle Laura.


lundi 15 mars 2021

Niki

Christos A. Chomenidis
Viviane Hamy, 2021


Traduit du grec par Marie-Cécile Fauvin



La Grèce, pour nous Européens - et pour nous Français en particulier -, c’est une sorte d’évidence : un mélange de fondement culturel et d’images de carte postale mêlant le blanc immaculé des murs chaulés au bleu intense des coupoles cycladiques. A peine si la crise des années 2010 est venue entacher ces stéréotypes…

Mais dans le fond, que connaissons-nous vraiment de ce pays ? Que savons-nous de son histoire  au-delà de l’Antiquité ? Côté culture, quels contemporains serions-nous capables de citer spontanément ? Les musiciens évoqueront peut-être la Callas et Xenakis ; en littérature, il y a fort à parier qu’on irait péniblement au-delà de Kazantzkis et de son iconique Zorba. Peut-être le cinéma nous offre-t-il deux, trois noms familiers avec Angelopoulos et Costa Gavras… Ce dernier signe justement une courte préface au roman qui nous occupe aujourd’hui. Il faut croire que la littérature grecque en France a encore besoin d’être adoubée par une célébrité pour espérer se frayer une place sur les tables de nos libraires…


Apprêtons-nous donc à ouvrir « cet ouvrage qui retrace la réalité si particulière, si unique de la vie privée, sociale et nationale des Grecs », pour reprendre les mots du fameux réalisateur. Niki est une femme née juste avant la Seconde Guerre mondiale qui prend la parole au lendemain de sa mort pour raconter sa vie et celle de sa famille. En dépit d’une narration à la première personne, Christos Chomenidis adopte ainsi une forme de point de vue omniscient lui permettant d’embrasser, au-delà de la trajectoire de cette famille, l’histoire de tout un pays. En remontant à l’enfance de son propre père, Niki couvre une période allant du début des années 20 à la fin des années 50, lorsqu’elle prend véritablement son indépendance et son envol.


Chomenidis nous offre un ample roman où, en faisant la part belle à l’expérience intime de ses personnages, il nous révèle les conditions de l’émergence du KKE, le parti communiste grec, au lendemain de l’abolition de la monarchie, parti qui joua un rôle central malgré la clandestinité dans laquelle il fut relégué, favorisée par l’instabilité politique que connaissait alors le pays. 

L’auteur entre d’ailleurs dans un niveau de détail historique qu’il n’est pas toujours aisé de suivre - mais la traductrice n’a fort heureusement pas été en reste de notes de bas de page visant à éclairer la lanterne du lecteur ignorant…


S’il faut certes parfois faire un effort de concentration pour garder le fil des dates et des noms qui nous sont pour la plupart inconnus (en tout cas, ils l’étaient de moi), le caractère foisonnant du récit, les aléas de la vie des personnages, les réflexions que l’auteur met dans leur bouche, tout cela concourt à faire de ce roman une lecture plaisante et enlevée qui procure la satisfaction d’avoir découvert un pan de l’histoire d’un pays qui mérite mieux que quelques images d'Epinal…

samedi 13 mars 2021

Grand Platinum

Anthony van den Bossche
Le Seuil, Fiction & Compagnie, 2021



Derrière ce titre énigmatique se cache un roman insolite donnant à voir un Paris tout à fait inhabituel. Non pas celui des élégantes avenues bordées d’immeubles en pierre de taille ni celui des bâtiments plus modestes des quartiers populaires, non pas un Paris minéral en somme, mais une ville animée d’un souffle vital que lui confère ses parcs et surtout les points d’eau qui l’irriguent. Par la grâce de son fleuve, de ses lacs, de ses bassins, Paris ondoie et devient sous la plume de l’auteur un espace sublimé.


Qu’est-ce qui préside à cette métamorphose ? La présence de carpes dites koï, une espèce exceptionnelle tout droit venue du Japon, qui se distingue par ses splendides couleurs et par le subtil graphisme de ses écailles. 

Un homme s’est attaché naguère à ces poissons très recherchés dans leur pays d’origine et en a, tout au long des années, plongé un certain nombre dans les différents points d’eau de la capitale. A présent qu’il est mort, son fils et sa fille reçoivent ce précieux mais embarrassant héritage. Faut-il les vendre ou les conserver en mémoire de leur père ? Si les deux enfants ne s’accordent pas forcément sur ce point, il va néanmoins leur falloir les récupérer, ce qui donnera lieu à une petite odyssée en compagnie d’un vieil ami de leur père et du jardinier aux bons soins duquel leur propriétaire les avais confiés.


Je ne dirais pas que j’ai été absolument conquise par ce roman qui peut par certains aspects déconcerter. Mais il recèle néanmoins une atmosphère singulière et une forme de poésie qui m’ont permis de voir la ville que j’aime et dans laquelle je vis sous un jour inédit et séduisant.  



Un livre sélectionné par Les 68 Premières fois


Premiers romans :

  • Avant elleJohanna Krawczik (Héloïse d’Ormesson)
  • Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux ours) 
  • Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar (Julliard)
  • Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)
  • Danse avec la foudre, Jeremy Bracone (L’Iconoclaste)
  • Grand Platinum, Anthony Van den Bossche (Le Seuil)
  • Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard (L’Observatoire) 
  • Indice des feux, Antoine Desjardins  (La Peuplade)
  • L’enfant céleste, Maud Simonnot (L’Observatoire) 
  • Le doorman, Madeleine Assas (Actes Sud)
  • Le Mal-Epris, Bénédicte Soymier (Calmann-Levy)
  • Les après-midis d’hiver, Anna Zerbib (Gallimard)
  • Les cœurs inquiets, Lucie Paye (Gallimard) 
  • Les grandes occasions, Alexandra Matine (Les Avrils)
  • Les Monstres, Charles Roux (Rivages)
  • Les orageuses, Marcia Brunier (Cambourakis) 
  • Nos corps étrangers, Carine Joaquim  (La Manufacture de livres)
  • Sept gingembres, Christophe Perruchas (Le Rouergue)

Deuxièmes romans :

  • Le sanctuaire, Laurine Roux (Le Sonneur) 
  • Les nuits d’étéThomas Flahaut (L’Olivier) 
  • Over the Rainbow, Constance Joly (Flammarion)
  • Tant qu’il reste des îles, Martin Dumont (Les Avrils)



mardi 2 mars 2021

Lëd

Caryl Ferey
Les Arènes, Equinox, 2021



Imaginez un froid intense. Pas celui que nous avons connu il y a quelques jours, assorti de son joli manteau neigeux. Non, je vous parle de températures pouvant atteindre les -50 à -60°C, un truc qui vous crame les poumons à peine avez-vous mis le nez dehors, avec des vents furieux durant parfois plusieurs jours. Sans oublier la nuit polaire, des semaines entières sans voir le soleil se lever. Ajoutez à cela un taux de pollution record, dû notamment à l’exploitation forcenée des gisements de nickel et autres métaux dont les sous-sols regorgent, et vous avez une idée de ce qu’est Norilsk, en Sibérie, qui sert de cadre au nouveau roman de Caryl Férey ! Sympa, non ?


Côté personnages, il y a Gleb, un mineur qui est aussi un talentueux photographe ainsi que l’amant de Nikita, un solide gaillard travaillant également à la mine ; Dasha, qui n’a pas son pareil pour créer des vêtements avec trois bouts de tissu et qui arrondit ses fins de mois en se produisant dans un club de pole dance ; Valentina, blogueuse et fervente défenseur de la cause environnementale ; l’inspecteur Ivanov, muté à Norilsk pour avoir effectué son boulot avec un peu trop de zèle, où il a épousé Anya, atteinte d’un asthme chronique que le médecin du cru se révèle impuissant à traiter. Voilà pour les principaux protagonistes de ce polar qui en compte une belle galerie. Et c’est bien là sa force.


Car s’il y a une classique intrigue policière, avec un cadavre découvert dès les premières lignes du livre et qui servira de fil rouge aux plus de cinq cents pages qui vous attendent, Caryl Férey nous offre surtout un extraordinaire tableau de la ville de Norilsk et, plus largement, de la Russie d’aujourd’hui, fille de décennies de régime communiste ayant enfanté à l’occasion de sa chute une oligarchie et une mafia qui gangrènent aujourd’hui la société.

Autour de cette intrigue principale se nouent en effet différents destins individuels qui sont l’occasion de révéler les terribles maux dont souffre le pays - implacable homophobie, ségrégation en tout genre, séquelles encore vivaces du stalinisme et corruption se diffusant à tous les niveaux de la société.


C’est une incommensurable violence que nous dépeint Caryl Férey, à laquelle il semble difficile, voire impossible d’échapper. Une violence qui, en se conjuguant avec un climat d’une terrifiante rigueur, rend les conditions de vie à peine supportables. Mais c’est avec une évidente tendresse qu’il nous présente ses personnages et les fait vivre sous sa plume. C’est sans doute ce qui rend ce polar si attachant et permet au lecteur de le dévorer d’une traite malgré l’effroi qu’il ne peut s’empêcher de ressentir.