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jeudi 16 octobre 2025

Les 7 vies extraordinaires de Devi Kumari

Vikas Swarup
Belfond, 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Sarah Tardy



C’est un peu par défaut que j’avais entrepris la lecture de ce roman : l’envie d’un truc léger pour finir mes vacances… Je m’étais dit que j’allais tenter et abandonner si ça manquait de consistance. Contre toute attente, je me suis tout de suite laissé happer par un prologue aux allures de polar d’une redoutable efficacité : la jeune Devi se trouvait ligotée sur une chaise, sommée de raconter son histoire, un récit filmé et diffusé en direct par son mystérieux ravisseur. Car Devi avait beau n’être que dans la vingtaine, elle avait déjà connu bien des expériences, sous diverses identités et en différentes régions de l’Inde.


Appartenant à une basse caste, devenue orpheline dès son plus jeune âge, elle a dû apprendre à se débrouiller seule.  Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est sacrément dégourdie ! On s’en doute cependant, elle n’a guère été épargnée et a dû bien souvent pour survivre se défendre avec une pugnacité et parfois une rage que certains, qui en portent définitivement les stigmates, ne lui pardonnent guère. L’homme qui la tient sous sa coupe est-il l’un d’eux, comme Devi le soupçonne d’abord ? Va-t-il la tuer froidement sitôt qu’elle aura livré son témoignage ? Son ravisseur se révèle bien plus retors : Devi va être mise aux enchères auprès de chacune de ses « victimes » à mesure qu’elle va dérouler son récit. Libre ensuite à celui qui l’emportera de faire d’elle ce qu’il voudra…


Construit en sept chapitres correspondant aux sept épisodes de la vie de son héroïne, ce récit a des accents de conte des mille et une nuits. Les témoignages toujours plus rocambolesques que livre Devi sont entrecoupés des commentaires de son ravisseur auquel la jeune femme espère échapper. Le ton est extrêmement romanesque, le rythme haletant et les péripéties nombreuses. Pourtant, derrière cette forme divertissante se dessine un tableau tout à fait réaliste de l’Inde, avec ses violents contrastes et la corruption massive qui y règne. 


Vikas Swarup applique ici une recette qui a déjà fait ses preuves. La structure et le style sont très comparables à ceux de Pour quelques milliards et une roupie - et peut-être à d’autres de ses livres que je n’ai pas lus. Mais il est un chef habile et suffisamment parcimonieux pour ne pas susciter la lassitude. Si l’on doit à nouveau attendre dix ans son prochain roman, nul doute que je le lirai encore avec le même plaisir.


dimanche 5 avril 2020

Miss Laila armée jusqu’aux dents & De rien ni de personne

Manu Joseph

Philippe Rey, 2020


Traduit de l’anglais (Inde) par Bernard Turle




Dario Levanto

Rivages, 2020


Traduit de l’italien par Lise Caillat




Le vendredi qui précéda le confinement, alors que nous pressentions que les mesures qui avaient été prises en Italie allaient bientôt s’appliquer chez nous, je fis un ultime passage chez ma libraire préférée (que j’embrasse et que j’ai hâte de retrouver) pour faire l’acquisition de quelques livres, en nombre plus important que d’habitude : du français, de l’étranger, du roman historique, privilégiant la diversité et l’évasion. Plus ceux que j’avais récupérés à droite à gauche, cela devait me permettre de voir venir...

Un abandon et deux livres plus tard, je dois bien admettre que cette période que je prévoyais faste en lecture est bien loin de ce que j’avais pu envisager ! Le télétravail, surtout lorsqu’il n’a pas été préparé, est tout sauf fun, comme semblent encore le croire certains ! Ajoutez à cela toute la logistique des courses pour une famille composée notamment de deux ados, qui exige dans le contexte actuel de déployer des trésors de stratégie qu’il faut sans cesse réajuster ; l’encadrement du travail desdits ados ; casez au milieu de tout ça un peu d’exercice physique pour éviter de finir comme un vieux chamallow et vous obtenez des journées incroyablement denses... et des douleurs dorsales qui vous privent du plaisir de vous installer dans votre canapé pour vous emparer de votre livre... Il m’aura donc fallu rien moins que deux semaines pour arriver au terme des quelque 217 malheureuses pages que compte le roman indien que je m’étais choisi.

Et que m’en reste-t-il ? Rien. Ou pas grand chose. Mais je n’incriminerais pas le livre, auquel je me suis accrochée comme une naufragée le ferait à une planche pour ne pas couler. Phrase après phrase, paragraphe après paragraphe, relisant parfois deux ou trois fois le même passage que mon esprit se refusait à saisir, j’avançais dans une intrigue qui ne parvint jamais à me happer. 
Il faut dire qu’il y était notamment question d’un homme prisonnier des restes d’un immeuble effondré à la suite d’un tremblement de terre, et imaginer une jeune femme médecin se frayer un passage en rampant dans les décombres pour essayer de l’atteindre afin de lui poser une perfusion en attendant qu’il puisse être délivré était dans le contexte actuel particulièrement oppressant... 

J’ai alors enchaîné avec le court roman d’un auteur italien mettant en scène un jeune garçon dans les quartiers défavorisés de Palerme. Un roman d’apprentissage : l’un de mes péchés mignons ! Et pourtant, là non plus, pas d’émotion, aucune vibration, électrocardiogramme désespérément plat... La découverte par Rosario du monde des adultes n’avait ni la finesse ni la maîtrise dramatique d’un Ammaniti écrivant le génialissime Je n’ai pas peur.. Il faut dire qu’entre un père menant une double vie et vendant sous le manteau des substances illicites, et une mère totalement asservie, les ficelles étaient un peu grosses...

Je me rends compte que cet article ressemble davantage à un épanchement intime qu’à un véritable commentaire littéraire. J’espère que vous ne m’en voudrez pas, mais il est important pour moi de ne pas lâcher prise, de conserver au moins ici un semblant de normalité, de garder le contact et de continuer à parler livres avec vous. D’ailleurs, il me reste quelques réserves (sans compter ma liseuse, et le numérique offre aujourd’hui un horizon aussi vaste qu’enivrant), et je ne désespère pas de revenir par ici avec un regain d’enthousiasme !

En attendant, portez-vous bien et, surtout, prenez soin de vous !

lundi 2 mars 2020

Le bûcher

Perumal Murugan

Stéphane Marsan, 2020


Traduit de l’anglais par Emmanuelle Ghez


C'est désormais officiel, le Salon du Livre de Paris est annulé. Parce que l’Inde devait en être l'invitée d’honneur, les éditeurs multiplient les traductions d’ouvrages parus dans ce pays. Ce qui n’est pas pour me déplaire, ayant de longue date un attrait pour la littérature, mais aussi la musique et la danse du sous-continent.

Mais face à cet afflux subit et à tous ces noms totalement inconnus, pas évident de s’y retrouver... C’est un peu le hasard qui a guidé mon choix vers ce roman traitant de la question des castes. Un sujet crucial, mais auquel on ne saurait évidemment résumer toute la complexité de ce pays. 
A lire la quatrième de couverture, ce qui me semblait intéressant ici, c’est, disons, l’approche générationnelle de la question. Deux jeunes gens qui se sont rencontrés en ville décident de se marier bien qu’appartenant à des castes différentes. S’ils ont bien conscience de la difficulté auxquelles ils vont être confrontés pour se faire accepter dans le village de Kumaresan, celui-ci reste cependant optimiste et ne doute pas que la profonde affection que sa mère, mais aussi tous les autres membres de sa famille lui portent aura raison des principes régissant leur vie.

La manière qu’a Kumaresan d’envisager cette question témoigne d’une certaine évolution des moeurs, et sans doute dans les villes les choses bougent-elles (un peu). Mais le poids des traditions reste encore solidement ancré, ce que montre fort bien ce roman, qui évoque aussi le statut des femmes, autre question particulièrement sensible en Inde. Place de la mère, place de l’épouse, qui ne se définissent que par les hommes, qu’ils soient présents ou absents, père, fils ou mari. 

Ce roman très classique dans sa facture brosse le tableau d’un pays encore extrêmement imprégné de ses coutumes. Le personnage de l’épouse, Saroja, dont on perçoit parfaitement les profondes angoisses et les limites qui s’imposent à elles, se révèle particulièrement bien campé. 
Pour qui est familier de ce pays, le roman n’apprendra sans doute pas grand chose. Mais il reste néanmoins une lecture intéressante et assez captivante, vers laquelle on peut se tourner sans craindre d'être déçu.


jeudi 15 février 2018

Le foyer des mères heureuses

Amulya Malladi

Mercure de France, 2018


Traduit de l'anglais (Inde) par Josette Chicheportiche


D’Amulya Mulladi, j’avais lu l’an dernier Une bouffée d’air pur, qui m’avait suffisamment séduite pour que je m’empare de son nouveau roman, récemment publié aux Etats-Unis (les quatre livres qu’elle a écrits entre les deux restant à ce jour inédits en France). 
Après s’être intéressée à la catastrophe de Bhopal et à ses séquelles sur la population indienne, elle évoque aujourd’hui la GPA (gestation pour autrui), sujet délicat s’il en est, mais ô combien d’actualité.

J’avoue que je craignais un peu, en ouvrant le livre, de me heurter à un plaidoyer. Qu’il soit en faveur des mères porteuses ou non, je redoutais de lire un livre manichéen portant un regard moral sur la question. Or, il n’en est rien. Amulya Malladi témoigne à nouveau ici d’une parfaite maîtrise dramatique et mêle les destinées de deux femmes absolument étrangères l’une à l’autre, évoluant dans des mondes et des cultures que tout oppose, sans se départir d’une égale finesse psychologique à l’égard de ses deux héroïnes. 

Si Priya est d’origine indienne, elle est née et a toujours vécu aux Etats-Unis. Après plusieurs fausses couches, elle convainc son mari d’avoir recours à la GPA pour avoir cet enfant dont elle rêve. Pas si facile, pourtant : l’entourage n’est pas toujours prêt à accepter une telle démarche. Surtout lorsque celle qui portera le bébé est une femme issue d’un pays en voie de développement. Quel choix celle-ci a-t-elle vraiment de louer son corps ?

La question vaut d’être posée. Asha a déjà deux jeunes enfants qu’elle aime tendrement. Son petit garçon, âgé de cinq ans, manifeste des compétences exceptionnelles pour son âge. Il aurait besoin d’étudier dans un établissement spécialisé... largement au-dessus des moyens de ses parents. Bien qu’elle répugne à porter un enfant qui ne serait pas le sien, Asha finit par se laisser convaincre par son mari. Pour offrir un véritable avenir à son fils, elle fera ce sacrifice. Mais ici aussi, il faut se cacher. Que dirait-on d’elle si cela se savait ?

Amulya Malladi ne cache rien des questions, des doutes, des peurs de chacune des deux femmes. D’un côté, l’angoisse de vivre une grossesse à distance, de ne pas être «connectée» à son enfant et, peut-être, de ne pas savoir être mère. L’envie d’être attentive à ce que ressent la mère porteuse, de répondre aux souhaits qu’elle pourrait émettre, sans être intrusive. Ne pas créer de lien qu’il faudrait ensuite briser. La peur que cette femme ne prenne pas soin d’elle, et donc du bébé.

Quant à Asha, empêcher les sentiments de naître à l’égard de l’enfant qu’elle va mettre au monde est un combat de tous les instants. Et puis, l’enfant qu’elle porte est-il plus important que ceux qu’elle a déjà eus ? Elle qui a accouché chez elle, sans médecin, sans avoir jamais eu la moindre échographie reçoit aujourd’hui des soins médicaux et une attention dont jamais elle n’a bénéficié auparavant. Certaines vies ont-elles plus de valeur que les autres ?

Les questionnements surgissent peu à peu sous la plume délicate d’Amulya Malladi, sans qu’il y ait jamais de parti pris ni de jugement de valeur. Elle ne donne pourtant pas dans l’angélisme et pointe finement ceux à qui l’égal partage de détresse profite.

C’est le cœur serré que j’ai refermé ce livre, avec l’envie toujours présente de découvrir les autres romans de cette talentueuse auteure.





samedi 18 février 2017

Une bouffée d’air pur

Amulya Malladi

Mercure de France, 2017


Traduit de l’anglais (Inde) par Geneviève Leibrich


Un très beau portrait de femme

Un titre simple, un bandeau aux couleurs chatoyantes évoquant un pays dont j’apprécie particulièrement la littérature : il n’en fallait pas davantage pour attirer mon attention sur ce premier roman d’une auteure indienne totalement inconnue en France. La quatrième de couverture m’apprenait rapidement qu’il y était question de la tragédie de Bhopal. Sont alors remontés des souvenirs profondément enfouis dans ma mémoire. J’étais très jeune alors, en ce 3 décembre 1984, mais je me souviens confusément du sentiment d’effroi et du scandale qu’avait provoqués cette terrible catastrophe que constituait l’explosion d’une usine de pesticides appartenant à une firme américaine.

Le roman s’ouvre sur cette funeste nuit. Il est tard, et la jeune Anjali attend son mari à la gare, où il est censé venir la chercher. Mais il se fait attendre. Lorsqu’une impression horrible l’assaille, comme si de la poudre de chili rouge s’était introduite dans ses narines, et qu’un mouvement de panique s’empare de la foule, elle ne cherche plus qu’une chose, se sauver de cet endroit devenu irrespirable. Avant de perdre connaissance, elle a le temps de voir des dizaines de personnes s’effondrer autour d’elles et de penser qu’elle va périr à son tour... 

Lorsqu’on retrouve Anjali, quelque seize années se sont écoulées. Elle a quitté Bhopal pour Ooty, dans le sud du pays, et mène une vie simple avec son nouvel époux et son fils Amar, âgé de douze ans, qui souffre de graves troubles respiratoires, conséquences des gaz extrêmement toxiques qu’a inhalés sa mère. La rencontre inattendue avec son ex-mari Prakash, alors qu’elle est en train de faire son marché, va ramener Anjali vers son passé et l’on va  peu à peu découvrir toute la vie de cette femme.

Une vie peu ordinaire pour une Indienne. Anjali a en effet demandé et obtenu le divorce avant de se remarier. Indépendante, Anjali travaille comme institutrice. Son salaire et celui de son mari professeur suffisent tout juste à payer les soins très lourds que nécessite la maladie d’Amar, dont les poumons et le cœur sont sévèrement atteints. 
J’avoue avoir été tout d’abord surprise par ce personnage dont la liberté de pensée, et surtout le mode de vie, me paraissaient bien mal correspondre à ce que je connais de la société indienne. Mais on découvre qu'Anjali a d’abord été cette jeune fille façonnée par les schémas ancestraux transmis de génération en génération et véhiculés par le cinéma bollywoodien : une jeune fille qui ne songeait qu’à se marier avec un bel homme dont elle élèverait les enfants et qu’elle accompagnerait jour après jour en épouse accomplie. Un rêve qu’elle croit réaliser en se mariant fastueusement avec le bel officier Prakash. La terrible nuit de noces annoncera pourtant les déconvenues qui s’ensuivront...

Amulya Malladi délivre progressivement les éléments qui permettent de comprendre comment son personnage a pu connaître une telle évolution. Et cette femme hors du commun finit par apparaître extrêmement crédible. Elle connaît des sentiments qui nous semblent très naturels compte tenu de tous les événements qu’elle a traversés, tant dans sa vie intime qu’en raison des séquelles que lui ont laissées le drame de Bhopal. Et si elle fait des choix de vie qui vont à l’encontre de sa culture, elle se heurte sans cesse aux préjugés, dont l’auteure parvient à nous montrer à quel point ils prennent le dessus dans les relations qui régissent les individus, jusque dans les aspects les plus privés de leur vie.
Amulya Malladi signe un très beau roman, dans lequel la sphère intime et la catastrophe de Bhopal, qui a été un véritable traumatisme pour la société indienne, se mêlent habilement pour proposer un superbe portrait de femme, mais aussi un tableau très convaincant de son pays.

La version en langue anglaise de Wikipedia m’apprend que Malladi a écrit six autres livres après celui-ci, paru en 2002 aux Etats-Unis où elle vivait alors. Je m’adresse donc à l’éditeur : à quand la traduction en français de tous ces romans ?




dimanche 25 octobre 2015

Une Antigone à Kandahar

Joydeep Roy-Bhattacharya

Gallimard, 2015


Traduit de l'anglais (Inde) par Antoine Bargel

☀ ☀

La guerre vue par ceux qui la font : un beau récit en forme de tragédie grecque.

Il est des titres qui vous harponnent et ne vous lâchent plus jusqu’à ce que vous vous saisissiez des livres dont ils ornent les couvertures. Ils présentent un mystère, une poésie, une part de rêve ou tout simplement une beauté intrinsèque qui conquièrent d’emblée le lecteur. Une Antigone à Kandahar est de ceux-là.
Je l’avais remarqué dès ses toutes premières apparitions sur le Net, au cours de l’été, et j’avoue avoir malgré tout un peu hésité à le lire. Un roman sur la guerre en Afghanistan ne me tentait a priori pas plus que cela et je craignais un traitement complexe, à double-lecture, pour dire vrai un peu « intello ».
Il n’en est rien. Il s’agit au contraire d’un roman très accessible, très sensible, avec des personnages très incarnés. Il m’aurait donc semblé dommage de passer à côté, ce qui, pour le coup, aurait été de toute évidence le cas si l’éditeur avait fait le choix d’une traduction littérale du titre original The watch : hommage lui soit rendu.

Cette Antigone, donc, est une femme pachtoune dont la famille a été décimée par une attaque américaine de drone. En représailles, son frère également rescapé a conduit une offensive contre une base américaine au cours de laquelle il a été tué, et sa sœur vient réclamer son corps pour l’enterrer selon les principes de sa religion.

Le roman s’ouvre sur une scène des plus théâtrales, puisqu’on découvre Nizam, notre héroïne, à quelques centaines de mètres de la base, sous un soleil de plomb, dans une charrette à l’aide de laquelle elle est désormais condamnée à se déplacer, ayant perdu l’usage de ses jambes. Elle se présente, stoïquement, vaillamment, devant ceux qui ont ruiné sa vie. Elle ne cherche qu’à faire entendre sa raison et ses droits.
Face à cette étrange personne dont ils ignorent tout, qui selon eux n’a pas pu accomplir seule le chemin qu’elle prétend avoir parcouru, dont ils se demandent si elle n’est pas envoyée par l’ennemi pour les piéger, les Américains ne savent comment réagir.

Il n’y a que très peu d’action dans ce roman. Dans chacun des huit chapitres qui le composent, l’auteur change de point de vue et prête tour à tour la parole aux différents acteurs de ce drame. Les souvenirs et les rêves des protagonistes se mêlent à leur réflexions et à leurs dialogues. A pénétrer dans l’esprit des différents officiers, on comprend comment des jeunes gens en sont venus à s’enrôler : certains après le traumatisme des attentats du 11 septembre, tandis que d’autres recherchaient l’adrénaline du combat ou simplement l’assurance de percevoir un salaire régulier. Mais quelles que soient leurs motivations, on perçoit progressivement les fêlures et les doutes auxquels ils sont en proie.
Quant à Nizam, elle ne voit naturellement en ces troupes rien d’autre qu’un agresseur. Entre les deux, un jeune Afghan s’est engagé en tant qu’interprète auprès des forces américaines pour les aider à combattre et chasser les talibans de son pays.

Au milieu du désert, parmi ces différents personnages, la tension monte peu à peu. L’incompréhension est mutuelle. Les pertes humaines sont intolérables. Il n’y a aucun respect de l’humain. La spirale de la violence semble inéluctable.
En variant ainsi les points de vue, l’auteur souligne l’absurdité de la guerre qui met en contact des populations qui ne peuvent se comprendre, ce qui aboutit à gangréner la situation au lieu de la régler. Comme dans une tragédie grecque, les événements s’enchaînent inexorablement, amenant les personnages à s’interroger sur eux-mêmes, mais aussi sur le poids d’une dimension historique, culturelle, sociale qui les dépasse et qui décide pourtant de leurs destinées individuelles.
Une belle réussite que cette interprétation contemporaine de la figure d'Antigone.


mardi 12 août 2014


Le Cricket Club des talibans

Timeri N. Murari

Mercure de France, 2014


Traduit de l'anglais (Inde) par Josette Chicheportiche

☀ ☀

Un roman haut en couleur, qui évoque la vie quotidienne de la population afghane sous le régime des talibans.

Voici un livre sur écran panoramique et son THX !
En dépit du sujet et du cadre pour le moins austères qu’il a choisis, Murari nous raconte une histoire que l’on prend grand plaisir à suivre du début à la fin. Sur la base d’un fait aussi réel qu’inattendu, l’auteur imagine un véritable conte de fées qui nous place dans la même position que si nous étions en train de regarder un film made in Hollywood.

L’action se situe à Kaboul, alors que les talibans ont pris le pouvoir. Comme on le sait, tout est devenu interdit : écouter de la musique, rire, danser, parler, regarder son interlocuteur dans les yeux... Les femmes sont tenues de porter la burqa et ne sont autorisées à sortir de chez elles que si elles sont accompagnées d’un membre masculin de leur famille. 
Ce que l’on sait moins, c’est que les talibans décidèrent de faire une sorte d’opération de communication, afin de montrer qu’ils étaient un peuple sportif. Ils optèrent alors pour le cricket, sport dont la tenue respectait leurs diktats. Bien entendu, seuls les hommes seraient autorisés à le pratiquer. En 2000, ils firent donc une demande officielle d’affiliation à l’International Cricket Council et organisèrent un tournoi dont les vainqueurs se rendraient au Pakistan pour être entraînés par des professionnels : pour les jeunes Afghans, une porte ouverte sur un horizon...

Si, sur ce thème, Murari imagine une histoire totalement cousue de fil blanc, on se laisse volontiers aller à le suivre, exactement comme, petits, nous écoutions nos parents nous lire un conte dont nous espérions la fin heureuse.

Mais ce qui rend le livre intéressant c’est que, derrière cette fiction légère, il nous livre une évocation précise et sans concessions de la vie quotidienne du peuple afghan : les femmes emmurées vivantes sous leur burqa (« la place des femmes est dans la maison ou dans la tombe »), avec les difficultés que cela implique en termes de déplacement et de visibilité (ainsi une femme meurt-elle renversée par une voiture qu’elle n’avait pas vu arriver) ; les hommes désoeuvrés, périssant d’ennui, et craignant les «faux-pas» des femmes de leur famille, dont ils seraient tenus pour responsables et qui encourraient alors la prison ou la mort ; la méfiance omniprésente que l’on éprouve jusque pour ses propres parents ; le droit de vie et de mort que s’octroient les talibans, l’état de délabrement dans lequel a sombré le pays, la présence de mines antipersonnel, les prisons où règne la torture et le viol est monnaie courante... tout nous est montré avec justesse, sous une forme qui nous rend supportable la lecture d’une réalité intolérable.

En cette période estivale, c’est selon moi un livre parfait à emporter sur la plage : une lecture facile et agréable, qui nous parle de l’un des aspects de notre monde contemporain. Une réussite !

dimanche 10 août 2014

Journal d’une accoucheuse

Priyamvada N. Purushotham

Actes sud, 2014


Traduit de l'anglais (Inde) par Eric Auzoux




Les femmes indiennes vues par l'une d'entre elles.

La condition des femmes en Inde : un sujet certes maintes fois abordé, mais dont on n’a malheureusement pas fini de parler. Il est ici traité de manière particulièrement intéressante, d’abord parce que l’auteur est elle-même une femme indienne, ayant vécu, je crois, aux Etats-Unis, et que sa narratrice exerce une profession qui la place au cœur des problématiques féminines les plus intimes, puisqu’elle est gynécologue.
Cette jeune femme nous permet de suivre le destin et les interrogations de plusieurs femmes aux profils très différents, couvrant ainsi plusieurs aspects de cette réalité indienne protéiforme, à un moment crucial de leur existence, c’est-à-dire au moment où elles deviennent mères.

On voit ainsi défiler dans son cabinet une femme musulmane en burqa, une citadine travaillant dans une agence de communication, une femme issue d’un couple mixte franco-indien... Entre celles qui ne parviennent pas à avoir d’enfant en dépit de toutes leurs tentatives, celle qui désespère d’avoir un garçon, alors qu’elle a déjà trois filles, et celle qui, n’ayant que des fils, rêve d’avoir enfin une petite fille, toutes finissent par se confier librement à leur médecin, nous donnant ainsi à voir les multiples visages de ce sous-continent où s’entrechoquent les cultures, les différentes traditions et l’influence occidentale.

Un livre intéressant, que j’ai lu d’une traite, même s’il m’a semblé manquer un peu d’ampleur. Pour ma part, je ne me suis guère attachée aux différents personnages. Sans doute est-ce dû au mode de narration choisi par l’auteur : le fait de tout voir à travers les yeux d’une narratrice unique nous prive des réflexions et des sentiments des différentes héroïnes, qui ne sont que suggérés. Dommage, le récit aurait gagné en intensité.

vendredi 27 juin 2014


Les origines de l’amour

Kishwar Desai

L’Aube, 2014


Traduit de l'anglais (Inde) par Benoîte Dauvergne





Un roman traitant d'une question qui agite fortement nos sociétés: celle de la gestation pour autrui.

Il est assez rare que je lise deux polars à la suite. Mais le hasard m’a mis Le jardin de bronze et Les origines de l’amour au même moment entre les mains et, pour des raisons différentes, je devais les lire rapidement (le premier pour le rendre ensuite à la personne qui me l’avait prêté, le second parce que l’ayant reçu dans le cadre d’une opération Masse critique de Babelio, j’avais un mois pour en faire la critique).

Si j’avais sélectionné Les origines de l’amour parmi tous les ouvrages proposés par Babelio, c’est parce que j’ai une forte inclination pour la littérature indienne. Bien que je n’aie jamais mis mis les pieds sur ce sous-continent, j’avoue être assez captivée et séduite par cette culture hors du commun !

Or, plus qu’une immersion dans ce pays, ce livre nous propose de découvrir le monde de la gestation pour autrui et les juteux bénéfices que celle-ci peut générer. De ce point de vue, la quatrième de couverture - que je n’avais pas lue au préalable - est sans ambiguité. De Delhi et Mumbay à Londres, ce roman met le doigt sur une organisation mondialisée capitalisant à la fois sur des désirs qui peuvent apparaître comme légitimes - celui d’avoir un enfant - et le profond dénuement d’une population qui se trouve réduite à louer son ventre, voire fournir ses ovocytes, pour pouvoir satisfaire à ses besoins élémentaires. 

Si j’ai été un peu frustrée par le fait que le roman ne produise pas vraiment un portrait de l’Inde - de nombreux protagonistes sont européens et une bonne partie du roman se déroule à Londres - il faut bien avouer que le contexte économique et politique de ce pays favorise l’intolérable exploitation humaine que la gestation pour autrui entraîne inévitablement. En effet, la corruption et l’extrême pauvreté rendent possibles tous les excès que l’on peut redouter et que d’autres pays s’efforcent de contenir par une législation encadrant strictement ces pratiques.

En Inde, comme dans d’autres pays du reste, il est possible de faire porter un enfant par une tierce personne contre rémunération. Les futurs parents peuvent choisir la femme qui portera leur enfant et fournira éventuellement ses ovules comme sur un catalogue : taille, couleur des cheveux ou de la peau, niveau d’études, religion...
Les candidates semblent se bousculer au portillon, soit parce que cette activité leur permet de gagner ce qui leur apparaît comme une importante somme d’argent dont elles ont besoin pour faire soigner un membre de leur famille ou élever leurs enfants, soit parce que leurs propres mari y voient une opportunité d’enrichissement aisément accessible... 
Mineures enchaînant les grossesses, femmes accouchant par césarienne pour rentrer dans les exigences de plannings des parents commanditaires, containers d’embryons séquestrés par une police peu scrupuleuse qui en marchande ensuite la délivrance ou conditions de «recrutement» des mères porteuses, le roman met en scène une gamme de situations toutes plus révoltantes les unes que les autres.
En postface, l’auteur nous assure que tout ce qu’elle a mis dans son roman est vrai... et on n’en doute guère !

Le livre se lit bien, même si je ne l’ai pas littéralement dévoré. Mais ce qui est certain, c’est qu’il a le mérite de nous mettre en garde contre tous les excès de la gestation pour autrui et ne fait que renforcer le bien-fondé d’un encadrement législatif très strict de ces pratiques. Et achève de nous convaincre de la nécessité de proscrire toute forme de transaction financière. 
A l’heure où la Cour européenne des droits de l’Homme vient de condamner la France pour son refus de transcrire à l’état civil la filiation des enfants français nés de gestation pour autrui pratiquée à l’étranger, relançant ainsi une polémique aux vastes ramifications, ce roman apporte un précieux éclairage.
Je remercie les Editions de l'Aube et Babelio de m'avoir permis de le lire.
   

    

dimanche 6 avril 2014

Pour quelques milliards et une roupie


Vikas Swarup
Belfond, 2012

Traduit de l'anglais (Inde) par Roxane Azimi


Un roman virevoltant qui donne à voir l'incroyable visage de l'Inde d'aujourd'hui.

Ce qu’il y a de formidable avec ce roman, c’est qu’on se sent comme un enfant auquel on raconterait une histoire. Vikas Swarup nous propose en effet un conte avec des épreuves, des rebondissements, des gentils et des méchants...
Vous l’aurez compris, il s’agit d’une lecture très facile et très agréable.
Toutefois, derrière ce récit léger et rocambolesque se dessine un tableau tout à fait convaincant de l’Inde d’aujourd’hui.

Sapna Sinha est une jeune femme qui, suite au décès de l’une de ses soeurs et de son père, a dû renoncer à sa passion pour la littérature et son goût pour l’écriture, afin de décrocher un emploi de vendeuse pour faire vivre sa famille. Elle incarne ainsi cette middle classe des grandes mégapoles, au carrefour des cultures indienne et occidentale : les femmes y sont éduquées, s’habillent en jean, ont accès à Internet et possèdent un téléphone mobile, tout en rêvant d’un prince charmant tel qu’on en voit dans les films de Bollywood...
Telle est la principale qualité de ce roman. Au fil des sept épreuves auxquelles Sapna est soumise par un puissant chef d’entreprise qui l’a choisie pour lui succéder dans la conduite de ses affaires, on voit se superposer tous les visages de ce vaste sous-continent, pris entre ses traditions et un élan vers des valeurs et des schémas issus du monde occidental.
L’auteur met ainsi en évidence la corruption omniprésente, la persistance des mariages arrangés, les trafics d’organes, l’exploitation des enfants... tandis que des chaînes de télé d’information en continue s’efforcent de mener des enquêtes d’investigation pour dénoncer ces méfaits, que d’autres chaînes promettent la célébrité à de jeunes gens avides de notoriété au travers d’émissions type Star Académie et, enfin, que l’utilisation des réseaux sociaux permet de donner un large écho à des tentatives de contestation isolées...

En conclusion, je dirais qu’il s’agit d’un livre au ton plus léger que bien des romans indiens, mais au propos tout aussi profond, visant à mettre en lumière la complexe réalité de ce pays.

lundi 22 juillet 2013



L'inconnue de Bangalore

Anita Nair

Albin Michel, 2013


Traduit de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos

☀ ☀

Une série de meurtres est perpétrée à Bangalore selon un étrange rituel: les victimes meurent à la fois étranglées et égorgées par la corde qui les a enserrées, comme si celle-ci avait été couverte de verre pilé. Entre travestis et politiciens dénués de scrupules, l'inspecteur Gowda mène l'enquête.


"Le thriller de l'été" nous annonce l'éditeur dans une de ces formules choc communes à tous les bandeaux ceignant les romans qui veulent se distinguer sur les tables des libraires.
Disons que je n'irais peut-être pas jusque là. Ce n'est pas la tension du suspens qui fait à mon avis la principale qualité de ce livre. J'ai connu des polars plus haletants, même si l'intrigue est bien menée.

Ce n'est en effet pas tant la question de l'identité du meurtrier qui m'a invitée à tourner les pages de ce livre que le plaisir de me plonger dans un univers totalement étranger au mien. Lire ce roman, c'est s'immerger dans l'incroyable atmosphère d'une ville indienne : ses ruelles et ses grandes artères, ses couleurs, ses parfums, ses restaurants, ses rickshaws, le terrible contraste entre la misère et une richesse ostentatoire, c'est le portrait de politiciens véreux prétendant représenter le peuple pour mieux s'enrichir à des fins personnelles, tandis que quelques individus tentent, envers et contre tout, de s'élever contre de tels abus...  Mais que peut une personne face un système entier reposant sur la corruption ?

A travers son enquête policière, Anita Nair brosse le tableau d'une société d'une immense diversité, aux prises avec ses traditions, mais aussi en pleine mutation. Ce faisant, elle pose la question de la différence et de l'identité sexuelles. Une question qui dépasse bien évidemment le cadre de la société indienne...