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jeudi 5 février 2026

Minuit à bord

Laura Alcoba
Gallimard, 2026


Nous sommes le 20 octobre 1936, il est minuit à bord du Florida. Benjamin Fondane rédige une missive. Le poète a quitté l’Argentine où il était venu tourner un film et il est sur le point de faire le trajet retour vers la France, pays qui l’avait accueilli treize ans auparavant. Pour cet homme désargenté, qui a embrassé la langue française après avoir quitté sa Roumanie natale, désormais tourmenté par l’avenir sombre qu’il voit planer sur l'Europe, cette traversée n’a rien de léger. 


Sans son amie Victoria Ocampo, issue de la grande bourgeoisie argentine, qui circule d’un continent à l’autre comme elle enjamberait une flaque d’eau, rien n’aurait été possible : c’est elle qui a financé le voyage, trouvé les comédiens, convaincu les producteurs du film. Pourtant, lorsqu’il décide de rentrer en France, Fondane n’en a pas même terminé le montage. Pourquoi ce retour précipité ? Cette énigme n’est rien à côté du mystère qui nimbe ce film aujourd’hui perdu, que très peu de personnes ont eu l’occasion de voir au cours d’une unique projection privée et dont il ne subsiste que quelques très brefs rushes ayant été assemblés bout à bout. 


Laura Alcoba n’est pas la première à tenter de percer les secrets de ce film. Comme sans doute bon nombre d’entre vous, j’ignorais tout de cette oeuvre - et à peu près tout de son créateur - mais ce récit éveille d’emblée l’intérêt. On suit l’écrivaine pas à pas dans la véritable enquête qu’elle mène, vibrant du même enthousiasme qu’elle lorsqu’une révélation lui est faite, connaissant la même déception lorsqu’une piste se révèle infructueuse, et l’on est progressivement gagné par l’espoir un peu fou de voir ressurgir une copie qui aurait échappé à l’effacement et qui nous permettrait de découvrir cette oeuvre étrange. 


Etrange ? C’est pour le moins ce qui semble la caractériser. Son titre en premier lieu, Tararira, provoque l’hilarité des hispanophones. Ce pourrait n’être qu’une simple interjection, mais ce mot évoque en fait un bien vilain poisson, et c’est surtout un terme argotique désignant le pénis - auquel il ressemblerait. Drôle de choix, donc, pour un drôle de film dont les seules images qui nous soient parvenues révèlent le goût de l’absurde revendiqué par l’auteur…


Au fil des chapitres, l’intérêt et la curiosité du lecteur ne cessent de croître. Et si l’écrivaine révèle d’emblée la passion qu’elle nourrit pour Fondane et pour ses textes, une question finit pourtant par nous tarauder : pourquoi s’y est-elle intéressée au point de collectionner tout ce qui le concerne, de retourner dans son Argentine natale pour recueillir des informations qui permettraient de retrouver le film et de se retirer dans un lieu isolé pour écrire ce livre ? On ne marche pas ainsi sur les traces d’un artiste, on n’accumule pas des années durant toutes sortes de documents sur lui sans qu’il se joue quelque chose de profond. Est-ce la question de l’exil ? Le choix qu’il fit de la langue française ? Le lien que ce Français d’adoption a pu entretenir avec l’Argentine ?


Au-delà de cette dimension intime, c’est tout un contexte social, économique et historique que l’écrivaine met en lumière. Elle éclaire ainsi le destin de cette étonnante oeuvre cinématographique et révèle en quoi sa force subversive ainsi que l’appartenance religieuse et politique de ceux qui la portèrent purent contribuer à son anéantissement.


Autant de questions et de considérations qui ne peuvent aujourd’hui que nous interpeller…



Si vous souhaitez rencontrer Laura Alcoba, je vous donne rendez-vous à la librairie Le Divan, à Paris, mardi 10 février à 19 heures. J'aurai le grand plaisir de dialoguer avec elle pour présenter son livre.




lundi 10 novembre 2025

L'étranger

Albert Camus
Gallimard, 1942



Une fois n’est pas coutume, j’ai nettement préféré au livre de Camus l’adaptation cinématographique que vient d’en proposer François Ozon. Plusieurs raisons à cela, dont la première est toute simple : je n’ai pas aimé le livre. Je j’avais lu une première fois adolescente sans en avoir rien retenu, et une seconde fois il y a quelques semaines dans l’espoir de mieux en saisir les enjeux. Objectif qui s’est soldé par un échec, restant toujours aussi hermétique à cette écriture blanche et au détachement du personnage face à tout ce qui le concerne. Bref, je n’ai rien compris et suis restée autant à distance du texte de Camus que Meursault l’était à l’égard des événements de son existence, les mots glissant sur moi sans produire le moindre effet… 


Pourquoi alors aller voir le film, me direz-vous ? Eh bien précisément, puisque François Ozon avait été suffisamment touché par cette oeuvre pour s’en emparer, dans l’espoir que sa lecture éclaire la mienne. Mission largement accomplie. 


Tout d’abord, le parti pris du noir et blanc et d’une image épurée - on peut même dire esthétisante - m’a semblé de nature à restituer, paradoxalement, la couleur du roman. Je veux dire par là qu’il donne une intensité qui permet de rester pleinement resserré sur les personnages et de maintenir ainsi constamment et exclusivement l’attention du spectateur sur eux. 


Benjamin Voisin, à mes yeux l’un des comédiens les plus talentueux du moment, livre quant à lui une interprétation remarquable. En prêtant ses traits à Meursault, il lui donne, oui, une chair qui m’a manquée à la lecture. Par son jeu, il m’a permis de mieux comprendre le cheminement du personnage du détachement vers la colère. D’abord assez mutique, c’est davantage par les expressions de son visage et de son regard qu’il incarne le personnage. Mais, à mesure que le film progresse, ses répliques deviennent plus nourries, et ce sont des phrases entières de Camus que l’on peut reconnaître. Or, comme je le disais plus haut, je n’avais trouvé aucun relief au texte. Mais en entendant ces phrases de la bouche du comédien, celles-ci ont pris de l’épaisseur et j’ai ainsi pu en saisir la mesure et la portée. 


Le film est-il une bonne adaptation du roman ? Vous l’aurez compris je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en juger. Quoi qu’il en soit, c'est à mes yeux une réussite cinématographique, tant par la beauté des images, la qualité d’interprétation des acteurs (Rebecca Marder est une Marie convaincante, et les personnages secondaires le sont tout autant - formidable Denis Lavant en Salamano). Et je suis au moins convaincue qu’il constitue une très bonne introduction à l’oeuvre pour tous ceux qui, comme moi, seraient passés à côté ou ceux qui ne la connaîtraient pas encore et pourraient ainsi être tentés de la découvrir.


 

mardi 23 septembre 2025

L’invention d’Eva

Alessandro Barbaglia
Liana Levi, 2025

Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont



On aurait pu croire à un hasard lorsque, publiant son premier roman, Alessandro Barbaglia racontait l’histoire hallucinante de Bobby Fischer : une rencontre qui se serait faite au détour d’une lecture, d’une conversation, qui l’aurait amené à s’intéresser à ce joueur d’échecs. Avec la parution de son nouveau récit, on sait désormais qu’il n’en est rien. L’écrivain aime les personnages hors normes, les êtres qui semblent évoluer en dehors de notre humanité commune tant ils pulvérisent les limites de ce que nous pouvons concevoir, et leur intelligence met à mal nos schémas et notre manière de penser le monde.


Barbaglia retrace cette fois le destin de l’actrice Hedy Lamarr et nous offre à cette occasion un roman aussi dingue que l’était le premier ! Hedy Lamarr a été l’une des plus grandes stars hollywoodiennes des années 40. Elle hérita alors du qualificatif plutôt lourd à porter de « plus belle femme du monde », ce qui ne l’empêcha pourtant pas de sombrer dans l’oubli. Depuis quelque temps, on commence toutefois à la redécouvrir, mais ce n’est ni pour sa carrière ni pour son insolente beauté - ou pas seulement : c’est qu’elle fut aussi une inventrice de génie. Elle est notamment à l’origine d’un principe de transmission de signaux que l’on s’accorde aujourd’hui à considérer comme l’ancêtre du Wi-FI. Elle l’avait conçu pendant la Seconde Guerre mondiale dans le but d’aider les Américains à vaincre les nazis et en avait officiellement déposé le brevet - qui resta une vingtaine d’années au fond d’un tiroir avant d’être exhumé au moment de la crise de Cuba. C’est bien connu, une femme ne peut pas être à la fois belle et intelligente. 


Et que dire si elle se révèle en outre audacieuse et scandaleuse… Hedy Lamarr aura décidément été constamment en avance sur son temps : première femme à apparaître nue à l’écran, elle dut sa célébrité précoce à une scène du film Extase : gros plan sur son visage, elle y interprétait dès le début des années 30 une femme ayant un orgasme. Mais elle ne réservait pas cette aura sulfureuse à la seule sphère cinématographique : elle eut plusieurs maris et ne se cachait pas de multiplier les amants (et amantes à l’occasion) - ce qu’elle n’hésita pas à révéler dans ses mémoires - suprême outrage d’une femme éminemment libre qui assumait pleinement ses actes et ne cachait rien de ce qui la concernait !


Ce sont toutes les facettes de cette personnalité stupéfiante que Barbaglia révèle dans son roman dont le dispositif complexe permet de mettre en lumière l’écart entre ce que cette femme était et représentait, et la société dans laquelle elle évoluait, d’où ne pouvait naître qu’une déflagration. Les lecteurs du Coup du fou ne s’étonneront pas de la structure atypique de ce récit. Ou peut-être que si, justement : il seront surpris de retrouver un schéma narratif en tout point identique à celui du précédent qui, contre toute attente, fonctionne une nouvelle fois. Tout comme en contrepoint de la rivalité entre Bobby Fischer et son adversaire Boris Spassky Barbaglia posait les figures d’Ulysse et Achille, il fait de Hedy Lamarr une incarnation contemporaine d’Eve, la première femme, celle qui pour son plus grand malheur croqua la pomme de la Connaissance. Une « faute » dont ses descendantes restent encore comptables, à l’image de la propre soeur du narrateur et des jeunes femmes ostracisées auxquelles sa mère apporta son soutien actif, constituant ainsi le troisième fil narratif de cette histoire. On peut se demander si celui-ci était vraiment indispensable. Il est vrai que l’apparition de ces personnages déconcerte un peu et l’on tarde à comprendre le rôle qu’il jouent dans le récit. Ces figures féminines permettent de mesurer le chemin qui reste à parcourir pour les femmes, dont les droits durement acquis sont, il n’est pas inutile de le rappeler, plus que jamais menacés.


Après la lecture du Coup du fou, il me tardait de lire à nouveau ce talentueux auteur italien. C’est plus vrai encore aujourd’hui : restera-t-il dans la même veine et fera-t-il le portrait d’une nouvelle figure extra-ordinaire, au sens premier du terme, ou changera-t-il de voie ? Une chose est certaine, tout comme je l’ai fait pour L’invention d’Eva, je me précipiterai chez mon libraire dès le jour de sa sortie pour le découvrir !





vendredi 3 février 2023

Trois femmes disparaissent

Hélène Frappat
Actes Sud, 2023



Trois femmes disparaissent. Pas n’importe lesquelles. Trois générations d’actrices dont le nom brille au firmament du cinéma.


Tippi Hedren, d’abord, l’une des blondes sophistiquées qu’affectionnait Alfred Hitchcok et à laquelle il donna le premier rôle des Oiseaux et de Pas de printemps pour Marnie. Une ascension fulgurante, qui se solda par une éclipse quasi complète. On se souvient de la terreur qui se lisait sur le visage de l’actrice et de ses gestes désespérés pour tenter de se protéger des nuées de volatiles.


Melanie Griffith, ensuite, la fille de Tippi, qui commença à tourner très jeune et dont le corps plus ou moins dénudé ne cessa d’être exhibé dans tous les films où elle tint la vedette. 


Dakota Johnson, enfin, la petite-fille, qui incarna aux yeux du monde la célèbre esclave sexuelle de Cinquante nuances de Grey. 


Trois femmes, trois trajectoires que la narratrice, endossant un rôle de détective, lie par un système d’échos pour révéler quelque chose de l’ordre d’un destin contre lequel elles tenteraient de s’élever. Mêlant leur vie intime, les personnages qu’elles incarnent et ce qui advient sur les tournages, l’auteure élève ses personnages au rang d’héroïnes de tragédie frappées par une fatalité qui les ramènerait constamment à leur condition de femme exposée au désir et à la domination des hommes, de femme dont le corps porte les marques de cette emprise. A l’origine de ce sort funeste est le regard que posa Hitchcock sur Tippi Hedren et qui pensa pouvoir se l’approprier par le biais d’un contrat exclusif. Un contrat qui n’est pas sans rappeler celui que signe la jeune Anastasia Steele avec Christian Grey.


Trois femmes disparaissent est un texte troublant, en ce sens qu’il ne cherche pas à établir de démonstration, mais procède par associations d’idées et rapprochements de motifs. Il faut accepter de suivre l’auteure qui emprunte des voies parfois surprenantes. La structure du texte elle-même obéit à ce schéma, avec des chapitres brefs et des paragraphes qui le sont plus encore, passant d’un détail à un autre par rapprochement, comme on le ferait dans le cadre d’une psychanalyse. Dès lors, comme dans tout processus de cet ordre, on peut résister ou adhérer. J’avoue pour ma part avoir oscillé entre les deux, ayant sans doute été plus réceptive à certaines analogies qu’à d’autres. 


Quoi qu’il en soit, ce texte ne manque pas d’intérêt et se révèle même parfois assez fascinant - voire convaincant. Mais sachez qu’après sa lecture vous ne pourrez plus considérer Hitchcock ni revoir Les oiseaux et l’ensemble de ses films avec le même regard !

dimanche 16 octobre 2022

Le cinéma dans la littérature

La littérature constitue une source inépuisable d'inspiration pour le cinéma, qui s'empare volontiers des meilleures histoires pour les mettre en scène et en images. Mais l'inverse est vrai aussi ! Nombre de romans retracent le destin hors du commun de comédiennes et de comédiens, racontent l'aventure rocambolesque de la naissance d'un film ou bien inscrivent simplement leur intrigue dans l'univers du septième art. En voici quelques-uns... qui à eux tous composent un intéressant portrait du cinéma.


L’année des volcans, François-Guillaume Lorrain, Flammarion
Ce formidable roman vous entraînera sur les traces du néoréalisme italien, pour vous raconter l’improbable rencontre de Roberto Rossellini et d’Ingrid Bergman, et le tournage pour le moins mouvementé de Stromboli auquel elle donna lieu. La réalité est parfois bien plus surprenante que la fiction…







Scarlett, de François-Guillaume Lorrain, Flammarion
Dans ce second roman consacré au cinéma, François-Guillaume Lorrain relate l’histoire de l’adaptation cinématographique de Autant en emporte le vent. Au-delà de cette trépidante aventure qu’il nous restitue avec un plaisir évident, c’est un ébouriffant tableau de l’industrie cinématographique de l’âge d’or hollywoodien qu’il nous est donné de voir. Et c’est aussi un formidable instantané de l’Amérique des années 30. 



Platine, Régine Detambel, Actes Sud
Platine retrace l’histoire de Jean Harlow, star incandescente de l’âge d’or hollywoodien morte à l’âge de 26 ans. Au-delà de cette tragique destinée, c’est l’industrie du cinéma que radiographie Régine Detambel dans un récit des plus percutants. 













Tu t’appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider, Grasset
Maria Schneider n’aura tenu qu’un seul rôle ou presque. Celui de Jeanne dans Le dernier tango à Paris qui aura marqué tout à la fois le début et la fin de sa carrière d’actrice. Ecrit par sa cousine, ce livre réussit à se situer à la fois dans l’intime et dans le sociologique, et interroge le mouvement de libération sexuelle des années 70 de manière tout à fait pertinente. 








Laura Antonelli n’existe plus, de Philippe Brunel, Grasset
Encore un destin d’actrice fracassé. On est cette fois en Italie, mais c’est toujours le même prix que doivent payer les femmes auxquelles on demande d’exposer leur corps tout en les vouant aux gémonies. Ce récit sous forme d’enquête restitue avec délicatesse l’histoire de Laura Antonelli tout en la replaçant dans le contexte social d’une Italie engoncée dans un carcan catholique et patriarcal. 






Avant les diamants, de Dominique Maisons, La Martinière
Ce copieux roman a tout d’une superproduction américaine : un scénario haletant, des personnages véreux, des scènes à grand spectacle… et même un générique de stars, le tout au service d’une intrigue relatant la manière dont, au lendemain de la guerre, l’Etat américain se servit du cinéma à des fins de propagande. Un poil long peut-être, mais non dénué d’efficacité.







Billy Wilder et moi, Jonathan Coe, Gallimard
Saviez-vous que Jonathan Coe était un cinéphile averti ? Pas étonnant dès lors qu’il écrive sur le cinéma. A mi-chemin de la biographie et du roman d’apprentissage, il fait ici le portrait du célèbre réalisateur de Certains l’aiment chaud ou Sunset Boulevard. Si, comme moi, vous appréciez sans réserve la plume de cet écrivain anglais, vous vous délecterez de ce livre plein de charme et d’esprit.



 

vendredi 28 janvier 2022

Scarlett

François-Guillaume Lorrain

Flammarion, 2022




Ah ! le plaisir de prendre place dans une salle obscure pour y voir un bon film… Tiens, Autant en emporte le vent, par exemple. Plus de quatre heures de grand spectacle, des stars mythiques, des décors extraordinaires, de superbes costumes, des centaines de figurants…

Et si tout cela n’était rien, comparé à l’histoire même de la réalisation de ce film ?


C’est celle que nous raconte François-Guillaume Lorrain, qui n’en est pas à son coup d’essai puisqu’en 2015 déjà il avait relaté dans un formidable roman le tournage de Stromboli. Pas grand chose de commun ici, si ce n’est la présence de quelques protagonistes à la personnalité bien trempée.


Le producteur d’abord, David O. Selznick. Fils d’un immigré juif ayant quitté sa Russie natale pour gagner les Etats-Unis, il a surpassé les ambitions de son père en créant une société de production qui deviendra l’une des plus puissantes de Hollywood. Il faut dire que Selznick ne fait pas dans la demi-mesure. Quand il se lance dans un projet, il choisit un best-seller de plus de mille pages pour réaliser « le plus grand film de tous les temps ». Et pour ce faire, les dollars coulent à flot… jusqu’à le mener au bord de la faillite. Mais n’anticipons pas !


Clark Gable, ensuite, dont l’imposante silhouette et le charme désinvolte règnent sur la préparation et le tournage du film.


Quant à sa partenaire… Ah, sa partenaire ! Si le rôle de Rhett Butler est immédiatement pourvu, celui de Scarlett est une tout autre affaire. Pas une star féminine du moment qui ne soit pressentie ! Mais aucune ne semble pouvoir être en mesure d’incarner aux yeux de tous la mythique héroïne imaginée par Margaret Mitchell. Avant que Vivien Leigh ne traverse l’Atlantique pour s’imposer devant Selznick, d’incroyables stratégies auront été déployées pour dénicher la comédienne idéale. 


N’oublions pas enfin Hattie McDaniel qui, en jouant le rôle de Mammy, se heurte de plein fouet à la communauté noire qui lui reproche de contribuer à assimiler leur image à celle d’une domesticité. Un rôle qui lui vaudra pourtant d’être la première interprète noire à remporter un oscar… 


Au-delà de la trépidante aventure de ce film que François-Guillaume Lorrain nous restitue avec un plaisir évident, c’est un ébouriffant tableau de l’industrie cinématographique de l’âge d’or hollywoodien qu’il nous est donné de voir. Et c’est aussi un formidable instantané de l’Amérique des années 30. Trois bonnes raisons de le lire !



 



samedi 22 mai 2021

Billy Wilder et moi

Jonathan Coe
Gallimard, 2021


Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle




Je n’aurais certainement pas lu spontanément un livre sur Billy Wilder : contrairement à l’auteur, je ne suis pas particulièrement cinéphile et, à part Certains l’aiment chaud et Boulevard du crépuscule, je ne pense pas avoir vu beaucoup de films de ce réalisateur. Mais, quand Jonathan Coe est aux commandes, je pourrais bien aller jusque sur la planète Mars ! Et je ne vais pas en faire mystère, il m’a une fois de plus enchantée avec ce récit à mi-chemin de la biographie et du roman d’apprentissage.


Car deux personnages se partagent la vedette : Calista, une jeune Grecque ravie de quitter son pays pour découvrir d’autres cieux, et le grand réalisateur vieillissant qui est sur le point de tourner son avant-dernier film, Fedora. Comment ces deux-là font-ils connaissance ? Je m’en voudrais de vous priver du plaisir de la découverte, tant Jonathan Coe excelle à relater le charme des rencontres et la manière dont les individus tissent des liens. Sachez simplement qu'à l’occasion du tournage va naître entre la jeune femme et le vieil homme une véritable forme de complicité et de tendresse.


Lorsque s’ouvre le roman, Calista est une femme mariée, mère de deux filles qui sont sur le point de quitter le giron familial. Une épreuve difficile à passer, qui l’amène à se remémorer le moment où elle-même avait quitté ses parents, où elle avait pris son propre envol et fait cette rencontre décisive. 

C’est par petites touches qu’elle révèle la personnalité et le parcours de Billy Wilder qui, comme d’autres grandes figures du cinéma américain, avait fui l’Europe au moment de l’accession au pouvoir par Hitler. A travers le regard de son héroïne, Coe nous présente un homme à l’intelligence vive, à jamais blessé par la mort de sa mère disparue dans les camps, parfois caustique, qu’il sait nous rendre extrêmement attachant. A le lire, c’était surtout un homme doué d’un humour pince-sans-rire qui, conjugué avec celui délicieusement british de notre écrivain, confère à ce roman délicat et très documenté un esprit à nul autre pareil. Tout l’art de Jonathan Coe est là : savoir mêler à la nostalgie et à des accents de gravité des pages d’une rare drôlerie. Vous arrive-t-il de rire en lisant un roman ? Je veux dire de rire aux larmes ? Eh bien, ça m’est arrivé en lisant ce livre. Et je peux vous dire que c’est assez rare pour le noter. La dernière fois, eh bien, ça devait être il y a une vingtaine d’années et c’était en lisant... Les nains de la mort, d’un certain Jonathan Coe. Croyez-moi, cet écrivain-là est vraiment unique en son genre !



Nicole est aussi fan que moi !





 



dimanche 21 mars 2021

Laura Antonelli n’existe plus

Philippe Brunel
Grasset, 2021



« Laura Antonelli n’existe plus ». Cette phrase aurait été prononcée par l’actrice elle-même, répondant ainsi aux sollicitations d’un journaliste qui souhaitait l’interviewer. Ainsi anticipait-elle le relatif oubli dans lequel elle est tombée, avant même son décès en 2015. Mais elle affirmait surtout sa détermination à faire une croix sur son passé cinématographique, à se retirer de l’espace public pour s’inscrire dans une forme de retraite quasi spirituelle.


Il faut dire que sa gloire et son succès n’ont pas été sans se doubler de terribles revers. Rendue célèbre par ses rôles dans des films dotés d’une indéniable charge érotique, c’est en 1973 avec Malizia qu’elle acquiert définitivement le statut de sex symbol en incarnant le personnage d’Angela, une domestique mettant en émoi toute une famille de la petite bourgeoisie italienne. Un statut dont ne se départira plus celle qui fut qualifiée par Visconti de « plus belle femme du monde ». Une figure certes difficile à endosser dans une société italienne encore marquée par l’empreinte mussolinienne et engoncée surtout dans un oppressant carcan catholique et patriarcal. Aussi la presse ne manquera-t-elle pas de se délecter de sa disgrâce lorsqu’elle sera arrêtée pour détention de drogue et quand, cédant à la pression des producteurs, elle sera défigurée par des injections de collagène : cette figure féminine sexuellement libérée pouvait-elle, au moment où sa jeunesse commençait à s’enfuir et sa beauté à connaître les marques du temps, continuer à se jouer impunément des codes moraux ? 


Sous le couvert d’une enquête diligentée dans les années 90 par un producteur français, le narrateur - dont on ne peut s'empêcher de se demander jusqu’à quel point il emprunte à l’auteur - s’était envolé pour Rome afin de rencontrer l’actrice désormais recluse. A travers les souvenirs que lui a laissés cet épisode, il révèle avec élégance et retenue les épreuves et les tourments de cette femme. 

Tout cela n’aurait cependant qu’un intérêt mineur s’il s’agissait de s’en tenir à une chronique people. Mais le narrateur met les faits en perspective avec le contexte social de l’époque et révèle, par petites touches, combien ce qu’incarnait Laura Antonelli ne pouvait que finir par être voué à la vindicte et au châtiment.

Tout en nuance et en élégance, ce texte ne manque pas d’une certaine grâce que l’on prêterait volontiers à la belle Laura.


vendredi 4 décembre 2020

Avant les diamants


Dominique Maisons

La Martinière, 2020



Les diamants, qu’ils soient éternels ou sur canapé, évoquent immanquablement Hollywood et son étincelante mythologie, si parfaitement incarnée par Marilyn chantant son attrait pour les précieux joyaux dans Les hommes préfèrent les blondes. Mais toute légende possède sa part d’ombre, et c’est bien celle-ci que Dominique Maisons se propose de nous révéler dans son rocambolesque roman.


Car le cinéma, c’est une industrie. Une monstrueuse machine à fric et, à l’occasion, un formidable outil de propagande. Et s’il attire les starlettes et jeunes premiers de tout poil, il suscite également l’intérêt de tout un monde beaucoup plus inattendu… et pas forcément très recommandable.


Dans les années 50, le rêve américain a le vent en poupe et, à la tête de l’Etat, on ne songe qu’à une chose : le diffuser le plus largement possible. Si l’armée combat sur le terrain les idéologies communistes à grand coups de napalm, il semble utile de faire passer aussi les messages d’une manière plus pacifique… et plus subliminale. Quoi de mieux que le cinéma pour atteindre cet objectif ? Il suffit pour cela de repérer les petits projets sur lesquels les grandes majors n’ont pas encore mis le grappin et de les financer. Et pour ce faire, de s’associer discrètement à l’un de ces mafieux qui ne sont pas contre quelques investissements un peu plus glamour que ne le sont leurs business traditionnels. 


A partir de ces ingrédients plus ou moins connus et sans aucun doute parfaitement documentés par l’auteur, celui-ci imagine un scénario digne des plus grosses superproductions américaines. Au générique, un couple d’enquêteurs dans lequel on verrait bien Bogart et Bacall, de pulpeuses jeunes femmes prêtes à tout pour décrocher leur premier rôle, un producteur dénué de tout scrupule, de vieux acteurs sur le retour et, au milieu de tout ce beau monde, l’apparition de Hedy Lamarr, Errol Flynn ou Clark Gable, excusez du peu ! Et bien sûr, des coups bas, des retournements de situation, des destins contrariés, des individus retors, des drames effroyables, des histoires d’amour, sans oublier un final explosif !


Le tout n’est pas plus désagréable qu’une bonne séance de cinéma. Mais il en va des romans comme des films, à trop en faire, on finit par lasser son public. Et pour ma part, j’avoue être arrivée au terme de ma lecture en me tortillant sur mon siège. Avec une centaine de pages en moins, la qualité de l’intrigue n'aurait pas forcément souffert, mais l’efficacité y aurait selon moi gagné. Et le plaisir aussi.



Nicole l'a quant à elle savouré de bout en bout !

jeudi 13 septembre 2018

Tu t’appelais Maria Schneider

Vanessa Schneider

Grasset, 2018




Qui n’a jamais entendu parler de Maria Schneider ? Certes, l’actrice aujourd’hui décédée avait depuis bien longtemps disparu des radars du cinéma, mais son nom n’en conservait pas moins l’aura sulfureuse que lui avait conférée son rôle dans Le dernier tango à Paris. Un film dont elle partageait la vedette avec un Brando vieillissant et en perte de vitesse. Si ce film relança alors la carrière de la star, il n’en alla pas de même pour Maria, dont le personnage de Jeanne signa le début autant qu’il sonna le glas de la sienne.

C’était son premier grand rôle, elle était âgée de 19 ans et ne se releva jamais de cette expérience ni de l’image dans laquelle celle-ci l’enferma. Si, comme moi, vous n’avez jamais vu le film, vous en connaissez au moins le sujet et savez le scandale retentissant qu’il suscita. Tout comme vous devez avoir connaissance de cette scène brutale de sodomie à l’aide d’une motte de beurre autour de laquelle se cristallisèrent toutes les critiques. 
Ce que l’on apprit bien plus tard, c’est que cette scène ne figurait pas dans le scénario. Elle fut imaginée par Bertolucci et Brando le matin même de la prise. Aussi Maria ne savait-elle pas ce qui l’attendait. Cette scène, elle ne la joua pas. Elle vécut réellement l’emprise et la domination que voulait traduire le réalisateur.

D'aucuns crurent qu'après un tel rôle, Maria ne pouvait - ou ne devait - plus se rhabiller. Celle-ci ne se vit plus proposer que des personnages de prostituée ou de fille paumée. Elle sombra dans la drogue, et les magazines se délectèrent de l’histoire de cette si jolie fille perdue, histoire qui permettait de démontrer à peu de frais combien la permissivité des seventies était un danger contre lequel il fallait se prémunir...

Vanessa Schneider est la cousine de la comédienne. Elle éprouvait pour elle une profonde et sincère affection. D’une quinzaine d’années sa cadette, elle perçut nettement la détresse de la jeune femme, même si elle en ignorait alors les causes. C'est ce qui lui permet d'écrire aujourd'hui un livre dans lequel elle pose un regard  singulier et tendre sur elle. 

Un regard à la fois distancié, tant ces années semblent aujourd’hui loin de nous, mais aussi très intime, puisqu’il relate une histoire familiale. Et c’est dans ce grand écart que réside toute sa force. Car en même temps qu’elle trace le portrait sensible de sa cousine, la dépouillant de toutes les scories médiatiques pour tenter de retrouver derrière le personnage public la personne qu’elle aimait, l'auteure sonde une époque qui fut peut-être plus violente pour les femmes qu’elle prétendit l’être : la libération sexuelle ne les exposa-t-elle pas plus crûment que jamais à la satisfaction du désir masculin ? 

Nous avons sans doute le recul nécessaire désormais pour nous interroger, sans, évidemment, que soient remises en cause les avancées qui résultèrent des combats féministes. Ces préoccupations relatives au corps et à la place des femmes dans la société sont, on le sait, au coeur des débats actuels. Il n'est pas surprenant que plus d'un livre viennent, en cette rentrée littéraire, y apporter un éclairage. Et avec quel talent.