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lundi 17 mai 2021

Mes années chinoises

Annette Wieviorka
Stock 2021



La Chine, comme l’URSS en son temps, a exercé une fascination qu’on peut aujourd’hui avoir du mal à saisir. Une fois que le temps a passé, quand les cours d’histoire enseignent aux jeunes générations les purges, le goulag, la Grande famine, les méthodes de rééducation ou les séances d’autocritique et surtout les millions de victimes, il est bien difficile de comprendre comment de tels régimes purent être érigés en modèles. Aussi des récits tels que ceux publiés très récemment par Patrick Rotman, l’excellent Ivo & Jorge, ou ce témoignage de l’historienne Annette Wieviorka apportent de ce point de vue un éclairage extrêmement précieux. 


Annette Wierviorka, qui est aujourd’hui directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la Shoah, avait environ 25 ans lorsqu’elle s’envola avec mari et enfant pour la Chine où ils passèrent deux ans, de 1974 à 1976. Elle relate les conditions dans lesquelles ils furent accueillis, comment ils vécurent - à la chinoise, mais selon tout de même des aménagements spécifiques et souvent appréciables ! -, son expérience de professeure de français, sa frustration d’être considérée toujours comme une étrangère et les relations qu’elle entretenait avec ses étudiants d’une part et avec les autres expatriés venus comme elle participer à ce gigantesque laboratoire de l’Homme nouveau. Elle évoque des souvenirs extrêmement précis, rendant son texte vivant et très accessible. Ce faisant, elle partage à la fois les attentes qu’elle avait alors, ses espoirs, son amour pour un peuple et un pays qu’elle apprenait à connaître, loin des discours idéologiques dont elle avait été nourrie.


Peu à peu, l’écart se creuse entre les dogmes et ce qu’elle découvre de la réalité du pays. En déroulant le fil des souvenirs qu’elle a longtemps préféré tenir à distance, elle exprime ce qu’elle n’avait alors pas pu reconnaître et révèle un processus de dessillement qui fut cause par la suite d’un épisode de dépression.


En lisant l’ouvrage de Patrick Rotman, on saisit parfaitement comment l’histoire de l’Europe de la première moitié du XXe siècle et la Seconde Guerre mondiale ont pu constituer le terreau d’une véritable ferveur pour le régime soviétique. En lisant celui d’Annette Wievorka, on comprend que les ressorts de l’engouement pour le régime chinois étaient d’une autre nature, plus intellectuelle, reposant exclusivement sur des postures idéologiques - auxquelles une minorité ne renonça d’ailleurs jamais. La recherche d’un monde plus juste est sans aucun doute le dénominateur commun de ces deux formes d’aveuglement qui déboucha d’un côté comme de l’autre sur un sentiment de culpabilité, une forme de désespoir pour les uns et un âpre cynisme pour d’autres…


Ces deux livres sortis quasiment en même temps, bien qu’ils soient extrêmement différents l’un de l’autre, me semblent constituer un excellent diptyque pour comprendre notre histoire récente : des lectures à recommander sans modération ! 

mardi 8 janvier 2019

China Dream


Ma Jian

Flammarion, 2019


Traduit de l’anglais par Laurent Barucq


Parce qu’il n’y a pas que Houellebecq dans la vie (littéraire) pour révéler toutes les bassesses et les compromissions dont les hommes sont capables, Flammarion publie également en cette rentrée le nouveau roman d’un dissident chinois exilé en Grande-Bretagne...

Ma Daode est un haut fonctionnaire, un statut qu’il doit à la dévotion qu’il voua autrefois à Mao et à la combativité sans faille dont il fit preuve au sein des Gardes Rouges. Aujourd’hui, il dirige le Bureau du Rêve Chinois, ayant ainsi la lourde responsabilité de mettre en oeuvre le programme défini par le président Xi Jinping.

Mais les temps ont changé. Il n’est plus question de grand rêve communiste égalitaire, mais d’une Chine ayant pour objectif de devenir la première puissance économique mondiale. Plus question de Révolution culturelle ni de Grand bond en avant. Les millions de morts que provoquèrent l’une et l’autre, les humiliations et les infamies sont passés par les oubliettes de l’Histoire.
Alors, lorsque Ma Daode commence à faire des rêves obsédants le replongeant dans sa jeunesse, lorsqu’il voit resurgir sa petite amie de l’époque, morte lors d’affrontements  entre factions rivales des Gardes Rouges, lorsqu’au cours de discours publics il se met à faire malgré lui des allusions à la politique de Mao, il doit trouver au plus vite la formule qui lui permettra de réinitialiser sa mémoire, sous peine d’être destitué... Il doit impérativement faire table rase du passé pour mieux se projeter dans le nouveau Rêve Chinois et continuer ainsi à jouir des nombreux avantages, passe-droits et pots-de-vin que sa position lui assure. Mais comment oublier qu’on a donné la mort, qu’on a humilié et qu’on a renié jusqu’à ses propres parents, conduisant ceux-ci au suicide ? 

Mêlant les souvenirs du héros à sa situation actuelle et en instillant une dose de surnaturel dans une réalité parfaitement triviale, Ma Jian brosse le portrait d’une Chine poussée à l’amnésie par l’Etat qui entend ainsi imposer sa nouvelle politique. Mais aujourd’hui comme hier, la corruption et la volonté de contrôler les esprits demeurent. Et si Mao et son époque ne servent plus que de décor à une farce grotesque - donnant lieu à l’une des scènes les plus drôles et  les plus subversives du roman -, le peuple chinois continue de subir une tyrannie dont l’écrivain est la première victime. Interdit de séjour dans son pays où ses livres sont interdits, il continue pourtant inlassablement d’écrire pour «sonder les ténèbres» et dénoncer «les fausses utopies qui asservissent et infantilisent la Chine depuis 1949». Avec conviction et talent, ajouterais-je.