dimanche 29 août 2021

Le voyant d’Etampes

Abel Quentin
L’Observatoire, 2021



Racisé, conscientisé, intersectionnel… autant de mots qui semblent familiers, ou presque. Un peu bizarres, un peu triturés quand même. La première fois que je les ai entendus, c’était dans la bouche de mon fils et j’ai cru qu’il commettait une maladresse. Depuis, je les ai entendus des dizaines de fois et j’ai compris que, comme le héros du roman d’Abel Quentin, c’est moi qui avais loupé une étape…


Jean Roscoff termine sa carrière de prof d’histoire à la fac de Paris VIII. Cet ancien militant de SOS racisme garde une certaine nostalgie de ses années de jeunesse où il était de toutes les marches et de tous les concerts organisés par le mouvement d’Harlem Désir. Certes, depuis, son militantisme a pris un coup dans l’aile, et il ressemble plus aujourd’hui à un vieil ours replié dans sa tanière qu’à un ardent défenseur des valeurs d’égalité et de fraternité. Son projet, désormais, est décrire une biographie. 

Il s’intéresse en effet de très près à un poète américain qui était venu dans les années 50 rejoindre les rangs des existentialistes germanopratins. Il ne s’agit pas d’une première pour Roscoff qui avait déjà publié dans les années 90 un ouvrage sur les époux Rosenberg jadis accusés d’espionnage et exécutés en pleine guerre froide, et ce en dépit de la mobilisation internationale que cette condamnation avait soulevée. Roscoff comptait en effet définitivement établir leur innocence. Deux jours après la parution de l’ouvrage, l’ouverture des archives américaines venait confirmer leur culpabilité… ruinant durablement la légitimité et la soif de reconnaissance de l’historien.


Qu’à cela ne tienne, il n’est jamais trop tard pour bien faire et la retraite va lui permettre de remettre le couvert en établissant le rôle déterminant de l’engagement communiste dans la destinée de Robert Willow. Publier un livre consacré à un poète, qui plus est méconnu et chez un tout petit éditeur, voilà qui promet une diffusion confidentielle, mais sans doute moins encline à controverse.


Et en effet, c’est le calme plat. Jusqu’à cette soirée de lancement où l’une des personnes présentes l’interpelle : Willow était communiste à une époque où ceux-ci faisaient l’objet d’une chasse aux sorcières. Dont acte. Mais qu’en est-il de sa couleur de peau ? Etre noir dans les années 50 aux Etats-Unis n’est-il pas un élément au moins aussi déterminant ? Pourquoi avoir négligé ce facteur ? Une intervention qui marque le départ d’une incroyable campagne de bashing amplifiée par les réseaux sociaux au cours de laquelle Roscoff sera sommé de s’expliquer, de se justifier, alors même que s’exprimer sur un tel sujet lui vaut d’être accusé de faire de l’appropriation culturelle.


Avec son personnage d’homme vieillissant totalement dépassé, c’est non sans humour qu’Abel Quentin s’attaque aux dérives identitaires que nous connaissons aujourd’hui et à la formidable caisse de résonance que leur offrent les réseaux sociaux. Le tableau, à peine caricatural tant le réel est souvent dénué de toute forme de modération, est assez fidèle à ce que l’on peut connaître. Et c’est peut-être de là que vient le manque d’enthousiasme que j’ai eu à le lire : après une mise en place qui m’a paru longue et poussive, j’aurais aimé quelque chose de plus piquant. Car tout tout m’a semblé trop lisse dans ce roman : l’écriture comme la construction qui produisent un instantané non dénué d’intérêt, non déplaisant, mais pour moi sans véritable densité littéraire. Dommage.



Nicole manifeste quant à elle un enthousiasme immodéré pour ce roman ! 




mercredi 25 août 2021

Poussière dans le vent

Leonardo Padura
Métailié, 2021


Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis




Pour connaître un pays, rien de tel évidemment que de s’y rendre. Encore, pour le comprendre, faudrait-il pouvoir y rester plusieurs mois, voire plusieurs années. Et même ainsi, il n’est pas certain que l’on puisse en saisir toutes les subtilités, tous les codes, ni les ressorts profonds qui en régissent la vie. Certains écrivains parviennent à restituer quelque chose de cette essence qui nous échappe, et Leonardo Padura possède incontestablement ce talent.


Poussière dans le vent nous invite à partager l’existence d’un groupe de Cubains amis depuis leur plus jeune âge et celle de leurs enfants. A partir d’une photo de groupe prise dans les années 90, l’auteur déploie une vaste toile romanesque qui va nous permettre de découvrir la destinée de chacun des protagonistes, mais surtout d’entrer dans leur psyché, de percevoir leurs espoirs, leurs doutes et leurs craintes, et parfois leur résignation - ou ce qu’il faut peut-être appeler le fatalisme qu’a ancré en eux des décennies de régime castriste.


Si certains sont restés sur l’île, nombreux sont ceux ayant saisi la moindre possibilité qui s’offrait à eux de partir. En Europe, aux Etats-Unis ou en Russie, les diasporas cubaines ne manquent pas, et si des balseros tentent encore de gagner les côtes de la Floride sur des embarcations de fortune, les stratégies de départ sont désormais multiples. 

Mais si Elisa a décidé de partir du jour au lendemain, sans prévenir quiconque, c’est sans aucun doute pour une raison bien précise, qui échappe pourtant à ses proches amis. Bien des années plus tard, le souvenir de la jeune femme et l’incompréhension relative à son geste ne cessent de les tourmenter. Faut-il chercher l'origine de ce départ précipité dans les malversations de son père, dans les relations adultères qu’elle aurait entretenues avec l’un ou l’autre des garçons du groupe, ou encore dans la peur engendrée par la surveillance qu’aurait exercée l’un d’entre eux pour le compte du régime ? Chaque personnage sera amené à délivrer des informations, les points de vue et les récits de chacun venant peu à peu compléter le puzzle qui nous permettra in fine de découvrir ce qui est arrivé.


Au passage, Leonardo Padura nous aura proposé une minutieuse étude psychologique de son peuple, l’inscrivant dans les remous de l’histoire. S’il fallait oser une comparaison pour évoquer ce roman, je dirais volontiers qu’il nous offre une vision kaléidoscopique de Cuba : chaque personnage, chaque déplacement dans les époques constitue une partie de l’image qui bouge et se réinterprète à mesure que l’on avance dans la lecture. Ce qui ne manque ni d’attrait ni d’intérêt.








La lecture de ce roman de 630 pages est aussi l'occasion de valider ma participation au challenge Pavé de l'été à retrouver chez Brize Deslandes

samedi 21 août 2021

Les aquatiques

Osvalde Lewat
Les Escales, 2021



L’histoire pourrait se passer dans plus d’un pays d’Afrique. La Franco-Camerounaise Osvalde Lewat a choisi de la situer dans un Etat imaginaire : au Zambuena règnent la corruption, le patriarcat et la superstition. Chacun a une place assignée, et celui qui tenterait de s’y soustraire se verrait relégué au rang de paria. Dans ce contexte, Katmé a-t-elle vraiment la possibilité de conduire sa vie comme elle l’entend ?


Elle était âgée de treize ans lorsqu’elle perdit sa mère. Son père ayant quant à lui d’autres préoccupations que celle d’élever ses enfants, Katmé et sa jeune soeur Sennke furent recueillies par leur tante, qui en avait déjà douze… Pas le meilleur des départs dans la vie ! Sennke traça son chemin en entrant dans les ordres, chez les soeurs rédemptoristines, et Katmé le sien en faisant un « beau mariage », devenant « Maman Préfète » et par là-même une citoyenne de classe A. 

Etre femme de notable signifie évidemment jouir d’un indécent confort matériel, avoir à son service une armada de domestiques, de jardiniers et de chauffeurs. Cela implique aussi d’abandonner son travail, de se consacrer à la vie domestique, d’organiser les réceptions utiles à son époux. Il faut abdiquer tout ce qui pourrait nuire à la carrière de ce dernier et s’astreindre à participer aux déjeuners hebdomadaires du Cas - le Club des amies du Zambuena - autrement dit fréquenter les autres « femmes de », quelque opinion que l’on en ait. Cela suffit-il à donner un sens à sa vie ?


Sans doute pas, et c’est pourquoi son amitié avec Samy est si précieuse à Katmé. 


Depuis le lycée, où ils se sont rencontrés, ces deux-là partagent tout et Katme n’hésite pas à soutenir financièrement son ami pour qu’il puisse développer ses talents artistiques. Son oeuvre a pourtant des accents contestataires… qui servent opportunément d’alibi libéral à l’establishment local. Mais le jour où Samy est accusé d’homosexualité, pénalement répréhensible, la ligne rouge est franchie et la machine s’emballe. 


Désormais, Katmé doit choisir. Abandonner Samy à son sort et rester une citoyenne de classe A ou prendre son parti et devenir "une Z", ainsi que l’est devenu Samy. 


L’auteure dresse le tableau sans concession d’une société africaine dominée par les hommes, où les femmes leur sont encore largement assujetties et où l’homosexualité est considérée comme la pire des perversions. Avec ses personnages bien campés, ses descriptions pittoresques et la langue colorée qui nourrit ses dialogues, Oswalde Lewat nous embarque très vite dans son univers. Mais son dessein n'est pas de donner dans l'exotisme, et lorsque la violence surgit, elle n'en est que plus effroyable et saisissante. On sort de ce texte fortement secoué, bouleversé, voire révolté. Mais la littérature a-t-elle vocation à édulcorer les choses ? Je ne le crois pas. Oswalde Lewat non plus, de toute évidence.


mercredi 18 août 2021

Climax

Thomas B. Reverdy
Flammarion, 2021



Que de légendes ont été imaginées par les hommes pour tenter de comprendre le monde et se prémunir de l’arrogance de qui, à vouloir le défier, conduirait à le détruire. Du Mahabharata aux dieux de l’Olympe, du panthéon de l’Egypte antique aux redoutables héros nordiques, les mythes ancestraux nous sont parvenus du fond des âges pour nous mettre en garde. 

Pourtant, qui aujourd’hui écoute encore ces histoires avec attention ? Nous avons crû pouvoir dominer notre environnement, le plier à tous nos désirs et atteindre notre rêve de toute-puissance. Nous en payons désormais le prix : fonte des glaces, incendies dantesques, pluies diluviennes, notre planète connaît des dérèglements sans précédent annonçant une fin que nous préférons ignorer, quitte à en accélérer le mouvement.


Et si nous faisions un jeu de rôles ? Mettons que je sois Noah. Je suis natif d’un village norvégien. J’ai la quarantaine, j’ai fait de bonnes études, j’ai quitté mon pays et je gagne très bien ma vie au sein d'une multinationale qui fore la croûte océanique aux confins de la Scandinavie et de l’Arctique pour en extraire le précieux or noir. Je suis chargé de garantir la sécurité des opérations en contrôlant les relevés sismiques. Mais les dirigeants de la compagnie sont-ils disposés à écouter mes mises en garde ?


A présent je suis Anders, un ami d’enfance de Noah. Je suis géologue, mais c’est à l’oeil nu que je peux percevoir année après année, mois après mois, semaine après semaine, les conséquences du réchauffement climatique sur les montagnes que j’arpente. 


Enfin je suis Ana. J’étais naguère amoureuse de Noah. Je dirige la pêcherie familiale, mais les activités de la plateforme de forage ont des conséquences préoccupantes sur les zones de pêche. Dois-je vraiment m’en inquiéter ?


Lorsqu’une explosion se produit, faisant trois morts, tout se précipite. S’agit-il d’un « incident » isolé ou du premier signe de quelque chose de plus grave ? S’appuyant sur des informations extrêmement documentées, Thomas Reverdy démonte toute la chaîne des réactions produites par l’activité humaine jusqu’à son aboutissement ultime. Il projette ses personnages dans une scène apocalyptique qui semble davantage relever d’un récit légendaire que d’une réalité tangible. A mesure qu’il pose les éléments de la scène, Reverdy convoque les mythes nordiques pour les entrelacer avec ce qu’il décrit. Nous savions. Nous savions mais nous avons choisi de jouer avec le feu, d’ouvrir la boîte de Pandore, de défier le terrifiant dragon Fafnir malgré les dangers encourus. 


Ni lyrisme ni pathos dans les phrases de Reverdy. Un récit à hauteur d’homme ayant pris conscience de l’ampleur de son imprudence, s’interrogeant sur ses choix, sur sa place, sur son destin à présent qu’il a perdu l’illusion de pouvoir le maîtriser. La vie qui se poursuit, l’angoisse et l’espoir malgré tout. Un sentiment mêlé d’impuissance, de fatalisme et de foi en l’avenir, dans l’attente du climax, ce moment où tout bascule, après quoi un nouvel équilibre peut se recréer. Ce moment aussi où le récit atteint son point culminant, avant de se diriger vers une fin plus ou moins tragique, mais où une forme de paix est au moins retrouvée. Le roman de Reverdy est puissant et formidablement maîtrisé, oscillant entre tension et résignation. 

Mais pour la fin de l'histoire, c'est à nous de jouer. S’il en est encore temps.