mardi 29 août 2023

Les cloches jumelles

Lars Mytting

Actes Sud, 2020

Traduit du norvégien par Françoise Heide



S’il est vrai que la réception d’un livre dépend en grande partie de l'état d’esprit et des circonstances dans lesquels on se trouve, jamais je n’ai ressenti une telle osmose entre ma lecture et l’expérience que j’étais en train de vivre. Partir à la découverte de la Scandinavie, pour moi qui suis méditerranéenne dans l’âme - qui plus est au coeur de l’été - était plus qu’inattendu. Quelque chose de l’ordre du défi. Ou du pari. Pour me préparer, j’ai commencé ce roman deux ou trois jours avant mon départ, un roman dont je ne connaissais rien, pioché à l’instinct chez mon libraire.


Alors que je me trouvais encore à Paris, plongée dans la frénésie du dernier coup de collier professionnel, je me suis ainsi immergée dans l’univers austère des montagnes norvégiennes du XIXe siècle. Le décalage était sans doute trop vif pour que je goûte pleinement la prose lente de Lars Mytting. Mais sitôt arrivée à Oslo, tout a changé. Cette ville a beau être la capitale, la nature y est si présente à travers ses fjords et ses forêts, et l’atmosphère tellement plus apaisante que chez nous, que mon rythme intérieur s’est ralenti, se mettant à l’unisson de ma lecture. Je suis alors pleinement entrée dans ce texte envoûtant relatant l’existence simple de personnages vivant au diapason d’une nature impitoyable, régie aussi par l’église et le pasteur local, mais également par les légendes et coutumes ancestrales…


Deux hommes arrivent simultanément dans le village de Butangen, le jeune pasteur Kai Schweigaard et Gerhard Schönauer, un étudiant allemand en architecture. Ils ne se connaissent pas, mais l’un et l’autre vont travailler ensemble. Kai Schweigaard a en effet pour mission de construire une église moderne pour remplacer le bâtiment édifié au Moyen Age et ne satisfaisant pas aux normes édictées depuis quelques décennies par les autorités. Schönauer a quant à lui été dépêché par l’Université allemande pour superviser le démantèlement de l’ancienne église en bois debout puis sa reconstruction à Dresde, où elle constituera un témoignage de l’architecture religieuse nordique.


Mais cette église n'est pas comme les autres. Elle ne saurait être traitée sans une attention particulière. Elle est en effet surmontée de deux cloches jumelles ayant été réalisées après la mort de deux soeurs siamoises. Pour honorer leur mémoire, leur père avait ajouté toute l’argenterie de son ménage au métal destiné à être fondu, conférant ainsi à leur sonorité un timbre à nul autre pareil. Ces cloches auraient en outre le pouvoir de s’animer d’elles-mêmes pour avertir de dangers imminents. En priver Butangen est inconcevable pour la jeune Astrid Hekne, descendante de la famille des fillettes. 


Entre Astrid, Kai Schweigaard et Gerhard se noue une relation singulière. Les deux hommes tombent amoureux de la jeune femme, tandis qu'elle-même ne se montre guère insensible à leur charme respectif. Alors qu’elle déploie toute sa force de persuasion pour les convaincre de conserver les cloches sur leur lieu d’origine, les sentiments que chacun nourrit à l’égard des deux autres vont avoir des conséquences inattendues…


A travers ce récit au charme magnétique, Lars Mytting dévoile une Norvège rurale et ancestrale, dont l’église en bois debout est l'incarnation. Il nous révèle ainsi une part de l’histoire de son pays et de son héritage culturel, entre aspiration à la modernité et attachement aux mythes et traditions séculaires.


Au terme de mon séjour, c’est à regret que j’ai refermé la dernière page de ce roman tant j'avais envie de prolonger cette impression d'être hors du temps. Mais j'ai eu la joie de découvrir récemment que l'auteur lui avait donné une suite publiée chez le même éditeur. Nul doute que je m'y plongerai avec bonheur... 







    


dimanche 27 août 2023

Valse russe

Nicolas Delesalle
JC Lattès, 2023



Cela fait un an que les Russes ont lancé l’assaut contre l’Ukraine lorsque le narrateur, un journaliste français, prend le train pour gagner Kiev. Ce pays, il le connaît déjà : il s’y était rendu dès le début du conflit. Mais ce qu’il connaît surtout c’est la Russie. Enfant, il y avait fait plusieurs séjours avec sa mère, descendante de Russes blancs, qui y organisait des voyages scolaires. Même s’il n’en maîtrisait pas la langue, se rendre là-bas c’était retrouver ses racines, faire face à un peuple avec lequel il se reconnaissait des caractéristiques physiques communes, replonger dans une histoire familiale. Mais comment considérer ces origines désormais ?


Alternant les chapitres, Nicolas Delesalle évoque la situation actuelle de l’Ukraine et l’histoire de la Russie à travers une trajectoire personnelle et familiale qui semble avoir de forts accents autobiographiques. Il privilégie ainsi une approche humaine et singulière qui présente des atouts… et des limites.


C’est en effet avec tendresse et non sans humour qu’il évoque la figure maternelle, provoquant ainsi chez le lecteur une profonde empathie. Le caractère fantasque de cette femme, sur lequel il met largement l’accent, nous la rend éminemment sympathique.

Quant à la poignée de personnages qu’il rencontre lors de sa traversée de l’Ukraine, qu’il s’agisse du vieux Sacha qui, à soixante-dix ans, veut toujours défendre son pays ou de Vania, le jeune prisonnier russe dont il a la garde, ils sont dépeints avec cette même attention à la relation qui se tisse en dépit de la situation dramatique dans laquelle elle s’inscrit.


Il en résulte un texte très plaisant à lire, emmené par des protagonistes attachants, qui offre chemin faisant une certaine image du conflit russo-ukrainien. Il présente à ce propos quelques éléments intéressants et évite de sombrer dans une approche manichéenne. Mais on reste cependant sur sa faim : l’approche très intimiste choisie par l’auteur ne permet pas une réelle analyse ni une réelle compréhension des enjeux. Là n’était sans doute pas l’objectif de l’auteur, mais cette lecture a néanmoins provoqué chez moi un sentiment mitigé. Si j’étais malicieuse, je dirais que le traitement choisi n’est pas loin de celui de Paris Match, pour lequel officie Delesalle : il nous offre des instantanés poignants, jouant sur la corde sensible et présentant des destinées personnelles savamment relatées, mais qui peinent à rendre compte de l'événement dans sa globalité et sa complexité… Pourquoi pas. il faut juste adhérer à la démarche.


mercredi 23 août 2023

La situation

Karim Miské
Les Avrils, 2023




Paris 2030. Depuis le 6 février, deux camps s’affrontent, séparant la capitale en deux zones antagonistes. D’un côté, une ligue d’extrême-droite ; de l’autre, une coalition de gauche mêlant diverses tendances. La capitale et sa banlieue sont à feu et à sang, incitant Kamel Kassim, un quincagénaire quelque peu désabusé, à rester replié chez lui. Le jour où, sous la pression d’une vieille amie, il accepte pourtant de l’accompagner prendre un verre, il se trouve pris dans une violente attaque dont sa compagne ne ressortira pas vivante.


Terrassé par un sentiment de culpabilité, il plonge dans le chaos et se trouve confronté à une situation bien paradoxale : mis en présence d’un trio de prisonniers ligueurs que leurs geôliers wokistes ont amplement torturés pour avoir perpétré un horrible massacre, Kamel se met par réflexe à réciter un verset coranique, que l’un des jeunes hommes, semi-inconscient, reprend avec lui… au grand dam de ses compagnons qui le prennent alors pour un traitre. Quant à Kamel, il passe pour un espion venu porter un message à l’ennemi. Le voici donc en fuite, non sans avoir organisé, à l’aide de quelques soutiens, l’exfiltration du jeune homme dont il est persuadé de l’innocence. Le roman raconte à la fois la cabale de ces personnages pour gagner la zone neutre du pays, celle où s’est replié le gouvernement - et la propre fille de Kamel - et l’enquête pour résoudre l’énigme de l’identité de ce jeune ligueur.


On se laisse aisément entraîner dans cette dystopie dont le rythme ne faiblit jamais et dont l'intrigue est plutôt bien ficelée. En revanche, j'avoue être restée sceptique quant au message délivré par l'auteur, qui se poserait volontiers en visionnaire. C'est du moins ainsi qu'il présente dans son texte les écrivains ayant eu raison trop tôt et que l'on n'avait en leur temps pas voulu prendre au sérieux. Même si le tableau qu'il fait du pouvoir présente de furieuses analogies avec celui que nous connaissons actuellement et si les positions et les oppositions sont en effet de plus en plus radicales et violentes, je ne suis pas certaine que brandir la menace d'une guerre civile soit propre à générer une réflexion apaisée...


L'anticipation - genre qui ne m'est certes pas familier - invite sans doute à grossir le trait pour mettre en lumière les dérives d'une époque afin de mettre en garde contre les dangers plus ou moins imminents qu'elle porte en germe. De ce point de vue, on peut dire que le roman de Karim Miské est réussi. Mais sans doute ne correspond-il pas tout à fait à ma sensibilité et à mon attachement à un peu plus de nuance...



Merci aux éditions Les Avrils et à Babelio pour ce roman reçu dans le cadre d'une opération Masse critique privilégiée.



dimanche 20 août 2023

La nourrice de Francis Bacon

Mailys Besserie
Gallimard, 2023



Regarder une toile de Francis Bacon, c’est faire face à une indicible violence, c’est être saisi par un abîme terrifiant. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été fascinée par les tableaux de cet artiste d’une puissance incroyable. Mais je ne connaissais rien de sa vie. Le remarquable roman de Maylis Besserie permet de cerner l’origine de cette oeuvre singulière.


Pour évoquer la figure de cet artiste hors normes, l’auteure convoque la figure de Jessie Lightfoot. Jessie, c’est la Nanny de Francis. Pas une simple gouvernante : une personne qui tint une place centrale dans l’existence du peintre, peut-être la plus importante. 


Lorsqu’elle fit le chemin jusqu’en Irlande pour répondre à l’annonce d’emploi publiée par le couple Bacon, Francis était encore un bébé, et le pays vivait au rythme du violent conflit qui déchirait la population. Elle prit aussitôt l'enfant en affection et lui prodigua ses soins les plus tendres. Ces marques d’attention furent d’autant plus essentielles que sa mère manifestait à son égard un profond détachement. Encore celui-ci était-il bienveillant comparé à la brutalité que le maître de maison réservait à son fils sévèrement asthmatique et de ce fait incapable de l’accompagner dans ses activités équestres. Une brutalité qui s'accentua encore lorsqu’il perçut chez Francis des comportements efféminés. Le père n’eut alors plus qu’une obsession : corriger et redresser son indigne descendant à coups de fouet, assénés par la domesticité pour ajouter l’humiliation à la violence. Jessie quant à elle ne pouvait qu’attendre la fin de ces sévices pour offrir ensuite au jeune garçon soins et réconfort. 


Ainsi Francis a-t-il été élevé dans une relation de cruauté et d’avilissement qu’il reproduira avec ses amants et qui s’exprime dans ses toiles. Jessie, qui trouva en Francis l’enfant qu’elle n’avait jamais eu, l'accompagnera jusqu’à la fin de sa vie, veillant constamment sur lui quand Francis imposait toujours sa présence à ses côtés aux amants et amies dont il s’entourait.


L’auteure a trouvé en Jessie la voix parfaite pour dépeindre la noirceur et la cruauté qui présidèrent à l’existence du peintre. Sans la douceur et la délicatesse qu'elle lui prête et dont Jessie semble ne s’être jamais départie, sans doute ce récit serait-il insoutenable. En outre, le ton très direct qu'elle met dans sa bouche, proche de celui de la conversation, lui permet à d’installer un lien de complicité entre le lecteur et la nanny, faisant écho à celle qui existait entre cette dernière et son cher Francis. On entre ainsi dans leur singulière intimité sans ressentir le malaise qui aurait pu en découler.


Ce portrait pourrait toutefois apparaitre stérile si l'auteure n'alternait les épisodes biographiques avec de courtes descriptions de tableaux, auxquels elle apporte ainsi un éclairage et une lecture tout à fait intéressants. Clairement délimités par les chapitres au début du roman, les deux éléments de ce récit ont tendance, dans la dernière partie, à se fondre comme pour révéler la manière dont l'expérience de l'artiste a pu nourrir sa peinture et à quel point celle-ci était constitutive de son existence et de son rapport au monde.


Ce récit ravira sans aucun doute les amateurs du peintre, et permettra peut-être à ceux qui le connaissent mal ou que ses œuvres dérangent de mieux l’appréhender. En ce qui me concerne, il m’a donné sacrément envie de les revoir !


mercredi 16 août 2023

Perspective(s)

Laurent Binet
Grasset, 2023



Je n’en fais pas mystère, Laurent Binet est selon moi l’un des auteurs les plus intéressants de sa génération. Son érudition, son intelligence et son audace n’ont d’égal que sa joyeuse irrévérence, et ce nouvel opus vient à nouveau le confirmer.


Il nous entraîne cette fois à Florence, au milieu du XVIe siècle. Le peintre Pontormo vient d’être retrouvé mort au pied de la fresque qu’il était en train de réaliser dans la chapelle San Lorenzo pour le compte du duc de Médicis, un ciseau fiché dans le coeur et une marque de coup porté à la tête. Difficile de croire à la thèse officielle du suicide… D’autant qu’un repeint trop apparent pour être de la main de Pontormo laisse penser que quelqu’un s’est introduit dans la chapelle et a retouché l’oeuvre du maître. Le mystère s’épaissit encore lorsqu’on retrouve chez ce dernier une licencieuse représentation de Vénus et Cupidon sur laquelle la déesse, entièrement nue, emprunte en effet ses traits à ceux de Maria de Médicis, la fille du duc. Pourquoi donc risquer de provoquer l’ire de son protecteur ?


Afin de tirer cette affaire au clair, Cosimo de Médicis charge Giorgio Vasari, le célèbre historiographe des peintres, celui que l'on considère comme le père de l'histoire de l'art, de mener l’enquête. Lequel se tourne aussitôt vers Michel-Ange, déjà vieillissant et désormais installé à Rome, pour recueillir ses conseils. Est-ce la nature de ce que Pontormo a représenté, et qu’il gardait jalousement caché, qui aurait motivé ce geste ? Ou bien serait-ce la piètre qualité de la fresque, selon les dires de Vasari, qui en serait à l’origine ? Quoi qu’il en soit, le coupable est doté d’un indéniable talent pictural… qui pourrait désormais retenir l’attention du duc.  


Sur la base de cette situation improbable, Laurent Binet signe un roman iconoclaste brossant un piquant tableau de la Florence du cinquecento. Non content d’emprunter au genre policier, il déroule son intrigue sous la forme d’un roman épistolaire. Au-delà de l’exercice de style - parfaitement maîtrisé -, ce métissage lui permet de révéler les alliances passées entre les protagonistes, les tractations plus ou moins secrètes, les stratégies à l’oeuvre, la duplicité des uns ou l’ingénuité des autres… dans la droite ligne du plus grand roman épistolaire qui soit. Certains des personnages qu'il met en scène apparaissent en effet comme de troublants avatars des héros des Liaisons dangereuses. 


Ajoutez à cela une restitution extrêmement documentée des enjeux sociaux-politiques, moraux et religieux de l'époque, et vous obtenez un texte aux entrées foisonnantes, dont certaines ne sont pas sans faire écho aux questions qui agitent aujourd'hui notre société. 


Encore une fois, Laurent Binet nous régale de son inventivité en nous offrant un roman riche et débridé, à l'architecture époustouflante. Il ne présente à mes yeux qu'un seul défaut : celui de se dévorer bien trop rapidement ! 







Laurent Binet était mon invité au Divan
le dimanche 24 septembre