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mardi 18 novembre 2025

Petits travaux pour un palais

Laszlo Krasznahorkai
Cambourakis, 2024


Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly


Prix Nobel de littérature 2025



Il y a de cela quelques années, j’avais déjà tenté de m’immerger dans l’univers de Krasznahorkai. Immersion est le terme tout à fait approprié pour évoquer la lecture de l’oeuvre de cet écrivain, avec sa dimension métaphysique et ses phrases d’une longueur ravalant celles de Proust (ou de Mauvignier, tiens !) au rang de timides exercices de style (la première se termine page 48). Refus d’obstacle avec Guerre & Guerre que j’avais abandonné en cours de route. Un prix Nobel plus tard, alors qu'une nuée de titres fleurissaient sur les tables des libraires, ne voulant pas mourir idiote, j’ai retenté l’expérience. Au moins, avec Petits travaux pour un palais et ses 117 pages au compteur, je ne prenais pas le risque de tomber d’épuisement sur la ligne d’arrivée. Et avec un héros bibliothécaire, j’allais être en bonne compagnie…


Bon. Vous me voyez venir, dire que j’ai connu l’éblouissement serait mentir. Pas tant en raison du rythme des phrases, auquel on s’acclimate somme toute assez vite, mais parce que cette plongée dans l’univers mental d’un individu cynique et misanthrope me laissait perplexe. Certes, le monde dans lequel nous vivons est volontiers obscène, souvent immoral et abject ; certes, l’intelligence et le geste artistique y sont largement discrédités ; certes encore il est plus que difficile d’y trouver sa place et de se sentir en adéquation avec lui. Mais il règne chez Krasznahorkai une forme d’absurdité à laquelle je suis définitivement réfractaire (rappelez-vous ma récente lecture de L’Etranger).


J’y aurai toutefois découvert un architecte américain dont j’ignorais jusqu’au nom, Lebbeus Woods, disparu en 2012, dont la réflexion (pour le peu que j’en ai entrevu) semble tout à fait originale et intéressante, et les croquis fascinants. A défaut de susciter chez vous l’envie de lire Krasznahorkai (d’autres le font très bien), je vous renvoie donc vers ses travaux !



mardi 14 mai 2024

Les garçons de la rue Pál

Ferenc Molnár
Tristram, 2024

Traduit du hongrois par Sophie Képès



C’est sa couverture qui a attiré mon regard vers ce livre. Ces gamins espiègles, tout droits sortis d’une autre époque, devaient me rappeler ces figures d’enfants issues de récits du XIXe siècle - pourtant pas toujours roses. De fait, si la traduction du roman de Ferenc Molnár est nouvelle, le texte original a quant à lui été publié en Hongrie dès 1906 sous forme de feuilleton, puis en 1907 en volume. 


Il relate la guerre que se livrent deux bandes rivales, l’une voulant s’octroyer la jouissance d’un terrain vague servant de terrain de jeu à l’autre. C’est sans doute ce qui explique qu’il y règne une atmosphère un peu désuète, qui n’est pas sans rappeler La guerre des boutons (du moins dans l’antique souvenir que j’ai du film). Ainsi les garçons de la rue Pál s’organisent-ils selon une hiérarchie bien établie - où les chefs se révèlent bien plus nombreux que les simples soldats, se résumant au seul Nemecsek et à un chien bien peu féroce. Dans l’attente fébrile du combat décisif, qui constituera le point d’orgue du roman, ils organisent leur plan de bataille. Comme dans toute guerre, loyauté, obéissance, espionnage et trahison régissent toute action et vont venir recomposer les stratégies jusqu’à l’assaut final.  


Si ce texte peuplé d’enfants bien souvent touchants ne manque pas de charme, son intérêt dépasse la simple chronique d’une enfance hongroise au début du XXe siècle. En dépeignant la rivalité entre de jeunes adolescents, l’auteur ne fait rien d’autre qu’évoquer les conflits opposant les hommes depuis des temps immémoriaux : les ressorts n’en sont guère différents, mais apparaissent ainsi dans toute leur absurdité. Un texte à mettre entre toutes les mains, en somme !

dimanche 4 novembre 2018

Le bûcher


György Dragoman

Gallimard, 2018


Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly


Nous ne savons pas ce qu’est un régime autoritaire. Je veux dire, nous n’avons jamais connu le règne de l’arbitraire le plus pur, de la peur omniprésente, de la défiance de tous, y compris de ses proches. Nous ignorons ce que c’est que de craindre jusqu’à nos propres pensées. Qui ne l’a pas vécu ignore à quel point un individu peut abdiquer sa raison lorsque l’irrationnel domine.  
Pourtant, lorsqu’une autre réalité se met en place, lorsque les vérités scientifiques n’ont plus cours, lorsqu’on vous demande de ne pas croire ce dont vous avez été témoin, la vie devient aussi insaisissable et mouvante qu’une poignée de sable qui s’écoulerait entre vos doigts.

György Dragoman, auteur hongrois né en Transylvanie, en a fait l’expérience. Pour entrer dans son livre, vous devrez renoncer à vos repères, accepter de pousser la porte d’un monde qui vous échappe. Vous aurez envie de refermer ces pages, tant vous vous sentirez désorienté. Vous ressentirez sans doute une impression d’isolement, d’incommunicabilité, vous serez frappé parfois par l’absurdité de certaines situations et chercherez comme l'héroïne le sens de certaines scènes. 
Cependant, quelque chose vous poussera peut-être à rester auprès d’Emma, cette toute jeune fille que sa grand-mère est venue chercher à l’orphelinat après la mort du tyran qui tenait le pays d’une main de fer. Dragoman ne nous précise pas vraiment où se situe son récit. Sans doute en Roumanie après la mort de Ceaucescu, mais ce pourrait être dans n’importe quel pays ayant connu un semblable joug. 
Par la nature même de son texte, Dragoman nous fait toucher du doigt ce qui est impalpable et ce dont aucun essai historique ne saurait rendre compte : ce sentiment terrifiant, infiniment angoissant de perte de tout repère et de désespérante solitude. Il nous communique littéralement cette peur de s’exprimer, cette incapacité à comprendre et appréhender le monde qui nous entoure. 

Il nous révèle aussi combien les conséquences d’un tel régime perdurent au-delà de sa fin : les rancoeurs, les dénonciations, les revanches, la justice expéditive, l’impossible oubli, la difficulté à reconstruire quelque chose sur les décombres d'une société qui a été anéantie... 

Alors c’est vrai, je me suis un peu accrochée pour entrer dans ce roman. Pourtant, quelque chose me fascinait et me retenait de le reposer. Ce livre m’a ramenée vers de précédentes lectures, en particulier Le musée des rêves, de Miguel A. Seman. Celui-ci se situe en Argentine, mais toutes les dictatures se ressemblent, et l’auteur y plonge son lecteur dans le même abîme de perplexité pour mieux lui faire ressentir ce sentiment d’impuissance et de profonde angoisse qui s’empare alors des individus, ce moment où le réel n’a plus de sens, où les frontières avec le rêve, la magie, se brouillent et où l’irrationnel prend le dessus.
D'autres romanciers se sont essayés à retranscrire ce qui s'apparente à une véritable annihilation de ce qui fait l'essence d'un être social. Parvenir à cela est un véritable tour de force que seule, peut-être, la littérature est capable d’accomplir. Et c'est bien ça, aussi, qui la rend passionnante.  


Une lecture faite en commun avec ma chère Nicole