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mardi 24 février 2026

Les orphelins

Eric Vuillard
Actes Sud, 2026



Billy the Kid. L’histoire d’un gamin mal né, poussé vers l’Ouest américain à une époque où cette région ne connaissait aucune loi. L’histoire d’un gamin mort à 21 ans au terme d’un parcours chaotique émaillé de vols et de meurtres. L’histoire d’un gamin érigé en mythe. 


Pour tout vous dire, le sujet ne me passionnait pas plus que ça. Mais avec un auteur comme Eric Vuillard, cette histoire individuelle allait forcément apparaître comme le symptôme de quelque chose de plus vaste, ou de plus profond.


Et c’est en effet un pan de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique qu’il nous délivre ici; l'histoire d'un pays que l’on n’ose plus guère qualifier aujourd’hui de démocratie... Il faut dire que sous la plume de Vuillard, les fondations de ce pays apparaissent sous un jour bien peu reluisant. Ce que l'écrivain révèle, dans son style toujours acéré et percutant, c’est la manière dont les notables et grands propriétaires terriens d'alors exploitèrent la misère des plus démunis, des plus isolés et des plus vulnérables pour éliminer les populations locales des territoires qu'ils convoitaient et tous ceux qui pouvaient manifester un tant soit peu de résistance face à leurs projets d'expansion et d’enrichissement. Vuillard désigne ceux qui armèrent tous ces petits voyous pour effectuer les basses oeuvres, qui en firent même les représentants d’une police locale avant de s'en débarrasser lorsqu'ils eurent instauré un pouvoir politique et institutionnel dont ils prirent la tête, donnant ainsi naissance à de puissantes dynasties dont les noms figurent aujourd’hui encore au fronton des plus grands établissement américains.


A travers la destinée d’un jeune orphelin, c’est ainsi l’origine de ce capitalisme consubstantiel aux Etats-Unis que Vuillard met en lumière avec un certain brio - même si, je dois le reconnaître, il m’a manqué la dimension ironique d’Une sortie honorable et la précision de L’Ordre du jour. Sans doute cette partie de l'histoire américaine est-elle moins documentée que celle de la montée du nazisme ou celle du colonialisme français, mais le regard de Vuillard reste d'une extraordinaire acuité, et ses livres nous apportent encore et toujours un précieux éclairage.




    

mardi 23 septembre 2025

L’invention d’Eva

Alessandro Barbaglia
Liana Levi, 2025

Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont



On aurait pu croire à un hasard lorsque, publiant son premier roman, Alessandro Barbaglia racontait l’histoire hallucinante de Bobby Fischer : une rencontre qui se serait faite au détour d’une lecture, d’une conversation, qui l’aurait amené à s’intéresser à ce joueur d’échecs. Avec la parution de son nouveau récit, on sait désormais qu’il n’en est rien. L’écrivain aime les personnages hors normes, les êtres qui semblent évoluer en dehors de notre humanité commune tant ils pulvérisent les limites de ce que nous pouvons concevoir, et leur intelligence met à mal nos schémas et notre manière de penser le monde.


Barbaglia retrace cette fois le destin de l’actrice Hedy Lamarr et nous offre à cette occasion un roman aussi dingue que l’était le premier ! Hedy Lamarr a été l’une des plus grandes stars hollywoodiennes des années 40. Elle hérita alors du qualificatif plutôt lourd à porter de « plus belle femme du monde », ce qui ne l’empêcha pourtant pas de sombrer dans l’oubli. Depuis quelque temps, on commence toutefois à la redécouvrir, mais ce n’est ni pour sa carrière ni pour son insolente beauté - ou pas seulement : c’est qu’elle fut aussi une inventrice de génie. Elle est notamment à l’origine d’un principe de transmission de signaux que l’on s’accorde aujourd’hui à considérer comme l’ancêtre du Wi-FI. Elle l’avait conçu pendant la Seconde Guerre mondiale dans le but d’aider les Américains à vaincre les nazis et en avait officiellement déposé le brevet - qui resta une vingtaine d’années au fond d’un tiroir avant d’être exhumé au moment de la crise de Cuba. C’est bien connu, une femme ne peut pas être à la fois belle et intelligente. 


Et que dire si elle se révèle en outre audacieuse et scandaleuse… Hedy Lamarr aura décidément été constamment en avance sur son temps : première femme à apparaître nue à l’écran, elle dut sa célébrité précoce à une scène du film Extase : gros plan sur son visage, elle y interprétait dès le début des années 30 une femme ayant un orgasme. Mais elle ne réservait pas cette aura sulfureuse à la seule sphère cinématographique : elle eut plusieurs maris et ne se cachait pas de multiplier les amants (et amantes à l’occasion) - ce qu’elle n’hésita pas à révéler dans ses mémoires - suprême outrage d’une femme éminemment libre qui assumait pleinement ses actes et ne cachait rien de ce qui la concernait !


Ce sont toutes les facettes de cette personnalité stupéfiante que Barbaglia révèle dans son roman dont le dispositif complexe permet de mettre en lumière l’écart entre ce que cette femme était et représentait, et la société dans laquelle elle évoluait, d’où ne pouvait naître qu’une déflagration. Les lecteurs du Coup du fou ne s’étonneront pas de la structure atypique de ce récit. Ou peut-être que si, justement : il seront surpris de retrouver un schéma narratif en tout point identique à celui du précédent qui, contre toute attente, fonctionne une nouvelle fois. Tout comme en contrepoint de la rivalité entre Bobby Fischer et son adversaire Boris Spassky Barbaglia posait les figures d’Ulysse et Achille, il fait de Hedy Lamarr une incarnation contemporaine d’Eve, la première femme, celle qui pour son plus grand malheur croqua la pomme de la Connaissance. Une « faute » dont ses descendantes restent encore comptables, à l’image de la propre soeur du narrateur et des jeunes femmes ostracisées auxquelles sa mère apporta son soutien actif, constituant ainsi le troisième fil narratif de cette histoire. On peut se demander si celui-ci était vraiment indispensable. Il est vrai que l’apparition de ces personnages déconcerte un peu et l’on tarde à comprendre le rôle qu’il jouent dans le récit. Ces figures féminines permettent de mesurer le chemin qui reste à parcourir pour les femmes, dont les droits durement acquis sont, il n’est pas inutile de le rappeler, plus que jamais menacés.


Après la lecture du Coup du fou, il me tardait de lire à nouveau ce talentueux auteur italien. C’est plus vrai encore aujourd’hui : restera-t-il dans la même veine et fera-t-il le portrait d’une nouvelle figure extra-ordinaire, au sens premier du terme, ou changera-t-il de voie ? Une chose est certaine, tout comme je l’ai fait pour L’invention d’Eva, je me précipiterai chez mon libraire dès le jour de sa sortie pour le découvrir !





lundi 7 octobre 2024

L’invisible madame Orwell

Anna Funder
Héloïse d’Ormesson, 2024

Traduit de l’anglais (Australie) par Carine Chichereau



Je vais sans doute être immolée sur l’autel du féminisme, mais lorsque j’ai entendu parler de ce livre, je me suis dit : « Et allez donc, encore un dont on va m’expliquer qu’il doit tout à sa femme, qu’il est un imposteur et que, si ça trouve, ce n’est même pas lui qui a écrit ses propres textes… » Mais l’article élogieux de Nicole m’a toutefois convaincue d’aller y voir de plus près. Et je dois dire que c’est beaucoup plus subtil et intelligent que ça ! Et, de ce fait, beaucoup plus convaincant aussi.


Anna Funder est de longue date une grande admiratrice de George Orwell. Elle a tout lu de son oeuvre, mais aussi des nombreuses biographies qui lui ont été consacrées. Au point de finir par découvrir que derrière l’écrivain se cachait - comme souvent, il faut bien le reconnaître - une femme. Mais si la figure de la muse est un lieu commun battu et rebattu, si l’épouse dévouée est parfois immortalisée pour services rendus au grand homme, le nom d’Eileen O’Shaughnessy demeure quant à lui très largement méconnu. Les écrits dans lesquels Orwell retrace ses expériences y font à peine allusion, et ses biographes ne sont pas plus diserts…


Anna Funder s’intéresse néanmoins à elle et prend connaissance de quelques-unes des lettres qu’elle a pu écrire à sa meilleure amie - lettres exhumées en 2005 - pour essayer de la cerner. Et relit les textes et les biographies d’Orwell selon un prisme différent : sa démarche est très intéressante, car elle décrypte les silences, les non-dits, et traque les stratégies d’effacement des uns et des autres jusque dans leurs structures syntaxiques et grammaticales. Elle voit ainsi peu à peu transparaître le portrait d’une femme brillante et déterminée. C’est sciemment que celle-ci avait tout abandonné - sa vie professionnelle, les études universitaires qu’elle avait reprises et sa vie sociale - pour épouser Orwell et partir vivre à ses côtés, dans un cottage pour le moins rustique de la campagne anglaise. Non pas qu’elle fût tombée folle amoureuse de lui, d’ailleurs. Mais sans doute voulait-elle accompagner celui dont elle percevait le talent.


Si elle est en effet sa première lectrice et s’échine à taper ses manuscrits, à les annoter - Orwell attend beaucoup de ses précieux commentaires -, elle ne s’attendait peut-être pas à devoir être également sa cuisinière, sa femme de ménage, sa garde-malade, la fermière s’occupant des animaux de la basse-cour et, à l’occasion, son plombier et l’exécutante des plus basses oeuvres. Quant à accompagner son mari en Espagne au moment où éclate la guerre civile, cela ne traverse même pas l’esprit de M. Orwell ! Ce qui n’empêchera pas Eileen de s’y rendre - et d’y jouer un rôle beaucoup plus important que son mari…


Ce qui stupéfie en lisant ce livre, ce n’est pas tant la découverte de « la femme derrière l’homme » - elles sont légion - c’est plutôt ce qu’Anna Funder met au jour de la conception même qu’avait Orwell des femmes - qu’il n’hésitait pas à poursuivre de ses assiduités, voire à brutaliser - et du rôle d’épouse. Il apparaît en effet que l’écrivain était à la recherche de la candidate idéale remplissant un certain nombre de critères et de compétences listés - et parfois énoncés - apparentant ce rôle à celui de gouvernante, prestations sexuelles en sus. Car ce qui lui importe, ce qui passe avant toute chose, c’est d’être libéré de toute contrainte d’ordre matériel et domestique afin de pouvoir se consacrer librement à son oeuvre.


C’est d’autant plus intéressant qu’Anna Funder, elle-même écrivain, avocate de profession puisqu’il faut bien gagner sa vie, épouse et mère de famille, est parfaitement bien placée pour comprendre, voire reprendre à son compte, les préoccupations d’Orwell : comment s’aménager les conditions nécessaires au travail d’écriture (rarement ou très mal rémunéré) ? Si lui - comme tant d’autres - ont pu compter sur les lois du patriarcat pour résoudre cette équation, comment une écrivaine peut-elle y parvenir - y compris après MeToo ? Cette question lancinante d’une stricte égalité des sexes irrigue le texte - mais l’extraordinaire chapitre intitulé « Libre » justifierait à lui seul la lecture de ce livre, tant il pose de manière éclatante tous les enjeux de cette problématique.


Concernant Orwell, qui s’est tant employé à mettre en lumière les mécanismes d’oppression et d’asservissement à l’oeuvre sous les régimes totalitaires, ce comportement peut surprendre. Funder l’explique par la reprise pour son propre compte - fût-ce inconsciemment - du mécanisme de double penser qu’il a développé dans 1984, et défini comme « la faculté d’entretenir deux convictions contradictoires en même temps et de les accepter toutes les deux. » In fine, il consiste à « ériger la mauvaise foi en système ». Ainsi « le patriarcat, nous dit Funder, c’est le double penser qui permet à un homme « décent » de mal se comporter avec les femmes » (ce que démontre si crument l’actuel procès des viols de Mazan). D’un côté on affirme que les femmes ont les mêmes droits que les hommes, mais la réalité de leur situation, en termes de salaires et de partage des tâches domestiques en particulier, vient de fait invalider cette assertion.


Sans doute l’écrivain en elle permet-il à Anna Funder de ne pas tuer l’idole. Certes, Orwell prend un bon coup de griffe et ne ressort pas grandi de cette longue enquête. Mais elle ne rejette pas pour autant l’écrivain et conserve intacte son admiration pour son oeuvre. Ce qui donne d’autant plus de poids à sa démonstration, qui résonne aujourd'hui encore d'un écho assourdissant.


 

jeudi 23 mai 2024

Notre guerre civile

Judith Perrignon

Coédition Grasset-France Culture, 2023



Louise Michel a donné son nom à des établissements scolaires, des rues et même à une station du métro parisien. Et pourtant… De son vivant, c’est dans les registres de la police que l’on pouvait le lire. Déportée en Nouvelle-Calédonie pour avoir pris une part active à la Commune de Paris, elle ne cessa jamais de faire l’objet d’une surveillance étroite, de son retour en métropole en 1880 à sa mort en 1905. Ce sont les innombrables rapports rédigés aussi bien par des officiers de police que par des indicateurs et conservés par les archives que Judith Perrignon a patiemment compulsés pour restituer à celle que l’on surnommait la Vierge rouge son véritable visage, celui d’une femme habitée par un idéal de justice sociale, infatigable combattante des droits des femmes et des plus démunis.


Mais Judith Perrignon ne prétend pas écrire une biographie - il en existe sans doute déjà. Elle se propose plutôt d’offrir au lecteur un portrait vivant de cette icône révolutionnaire, et elle y parvient très bien. S’appuyant sur nombre de témoignages, elle révèle ainsi la complète abnégation de celle qui cédait constamment le peu qu’elle possédait aux miséreux qui l’entouraient, évoque ses amitiés sincères, ses talents d’écrivaine ou encore l’amour inconditionnel qu’elle vouait à sa mère. C’est d’ailleurs parce que cette dernière avait été arrêtée au cours de la Semaine sanglante que Louise Michel se rendit aux troupes versaillaises, afin de la faire libérer. 


L’auteure insiste également sur le profond attachement qu’elle conçut très tôt pour Victor Hugo, au point d'emprunter son pseudonyme, Enjolras, à l’un des personnages des Misérables. Elle entretint avec lui une correspondance nourrie et durable, et le rencontra à plusieurs reprises. C’est ce qui fit naître la rumeur selon laquelle ils eurent une relation intime. Si cela n’est absolument pas attesté, c’est pourtant ce qui est mentionné avant toute chose sur la courte notice biographique que l’on peut lire dans la station de métro qui porte son nom - provoquant, à juste titre, la colère de l’auteure ! Mais cela prouve surtout combien la figure de Louise Michel, qui connut de son vivant un si vif soutien populaire, reste cantonnée à un rôle de second plan, et atteste du peu de crédit que l’Histoire accorde encore aux femmes…


Cela seul suffirait à justifier l’entreprise de Judith Perrignon. Et si son portrait rend parfaitement justice au combat que mena cette ardente militante, je regrette simplement que la fin du récit fasse la part trop belle aux extraits de dossiers judiciaires. Ceux-ci sont certes de précieux documents historiques, mais j’aurais attendu qu’ils soient davantage transmués par le récit et non livrés comme une matière brute. Comme si l’auteure, complètement captivée par son personnage, avait fini par en oublier son projet littéraire…


dimanche 17 mars 2024

Ravel


Jean Echenoz
Minuit, 2006



Vous vous en doutez aisément, c’est le film d’Anne Fontaine récemment sorti en salles qui m’a donné envie de lire ce roman. De Jean Echenoz, je n’avais jusqu’à présent lu qu’un seul titre, qui m’avait laissée sur ma faim (je ne sais même plus duquel il s'agissait, c’est dire…). Mais j’avais envie de rester dans l’atmosphère de ce film délicat, aussi ai-je suivi les conseils qui m’avaient été donnés par quelques lectrices de confiance… Bien m’en a pris !


Le livre que l’écrivain consacre à Ravel se concentre sur les dix dernières années de son existence : de la veille de son départ pour une tournée triomphale sur le continent américain à sa mort, soit de 1928 à 1937. Mais ce n’est pas tant le récit des événements marquants de son existence qui nous est proposé que le portrait impressionniste d’un homme peu ordinaire. En quelques pages - le livre est bref et, pour peu que vous l’ouvriez un dimanche, comme ce fut mon cas, vous le terminerez dans la journée - Echenoz parvient à nous offrir une image très nette, mais aussi extrêmement subtile du personnage étonnant que fut Ravel. 


Par petites touches, dans une prose simple et élégante, opérant à l’occasion quelques brefs retours dans le temps, Echenoz révèle son tempérament, sa détermination, son élégance, ses blessures intimes, cet improbable mélange de rudesse et d’affabilité, de raffinement et de rugosité. De la même manière, il relate ses tentatives restées vaines de remporter le prix de Rome, l’acharnement que cet ancien réformé mit à obtenir son incorporation dans les troupes envoyées sur le front de la Grande Guerre, les conditions de la création du Boléro, son incapacité chronique à trouver le sommeil et les assauts croissants d’une maladie qui attaqua son système cérébral et l’empêcha de continuer à composer jusqu’à son décès consécutif à l’intervention chirurgicale par laquelle on tenta de le soigner.


L’attachement et la tendresse d’Echenoz à l’égard de son personnage sont si manifestes qu’ils suscitent chez le lecteur un profond sentiment d’empathie. Rien de théâtral, pourtant. Tout se joue dans de menus détails, dans l’évocation d’une humeur passagère, dans une simple remarque, dans le choix d’un mot qui vient éclairer une scène. Pourtant, lorsqu’on referme la dernière page du roman, on ne peut qu’être étreint par l’émotion.


J’ignore quelles ont été les sources d’inspiration d’Anne Fontaine pour écrire le scénario de son film et le réaliser, mais elle avait certainement lu ce livre. J’y ai retrouvé une même construction, une même atmosphère intimiste, une même approche impressionniste, une même attention portée aux silences et aux détails permettant de révéler une personnalité. Phénomène étonnant, ayant lu le livre quarante-huit heures après avoir vu le film, de nombreuses images de celui-ci me réapparaissaient à la lecture des mots d’Echenoz. Un splendide doublé, en somme.

samedi 20 mai 2023

Boxer comme Gratien

Didier Castino
Les Avrils, 2023



Faut-il que j’apprécie un auteur, et que je lui fasse confiance, pour lire un roman sur… un boxeur ! Parce que si je peux parfois essayer d’aller vers des domaines qui me sont complètement étrangers, je ne saisis absolument pas l’intérêt ni le plaisir que l’on peut prendre à voir deux types se démolir la figure. C’est même quelque chose qui me rebute.


Je me doutais bien toutefois que Didier Castino ne nous proposerait pas une hagiographie. Le connaissant, je supputais plutôt une histoire aux accents sociaux, le portrait d’un homme qui avait dû user de ses poings pour se faire une place et un nom.


Le narrateur de cette histoire ne semblait pas beaucoup plus enclin que moi à s’emparer d’un tel sujet. C’est un ami qu’il a en commun avec le champion déchu qui le pousse à le rencontrer afin qu’il écrive le livre que celui-ci « mérite ». Car le narrateur est un écrivain marseillais - tiens, comme l’auteur - portant le prénom d’Hervé - comme celui des précédents romans de Castino… 


C’est dans un mobil-home tenant lieu de snack-bar établi dans les environs d’une zone commerciale qu’un rendez-vous est organisé, juste à côté de la caravane où vit désormais le boxeur dont le nom reste encore bien connu des Marseillais - même si les plus jeunes se révèlent incapables de citer ses exploits. L’environnement donne immédiatement le ton : un lieu sub-urbain, désincarné, sans âme, où Hervé ne se sent pas particulièrement à son aise. Un homme  immense, aux mains comme des battoirs, au nez large et écrasé approche, le pas traînant. On reconnaît encore Gratien Tonna malgré les années. 


L’échange s’amorce abruptement : d'emblée, Tonna évoque « le mec [qu’il a] tué ». Démarre alors un dialogue au cours duquel Hervé l’amène à parler de son enfance en Tunisie. Gratien traîne avec quelques copains dans les rues, sur la plage. Il n’apprendra pas à lire ni à écrire, mais il aime jouer avec ses poings, ce qui lui vaut d’être repéré par un entraîneur. La famille quitte La Goulette et accoste à Marseille, où Gratien entame une carrière de boxeur. Les titres s’enchaînent, la célébrité arrive rapidement, avant la chute. Une histoire somme toute banale et bien connue.


Ce qui fait l’attrait de ce récit, c’est la confrontation entre la parole de Tonna - que Castino a réellement rencontré - et celle d’Hervé. On découvre ainsi un homme simple, généreux, sincère, qui donnait sa confiance sans songer qu’elle pouvait être trahie sur l’autel des gains immenses générés par les matchs. Mais en redonnant vie à la légende, Hervé en révèle aussi progressivement la face plus sombre. Castino entremêle les deux points de vue, mettant ainsi en lumière la cruauté d’un milieu se nourrissant des espoirs et de l’état d’exaltation de tout jeunes hommes bientôt broyés par un système qu’ils méconnaissent.


J’ai retrouvé dans ce texte ce que j’avais aimé dans les précédents : ce regard à la fois aigu, attentif et empathique, servi par un style précis, vivant et, pour reprendre les mots très justes de l’éditeur, « vibrant de colère sociale ». Certes, de par son objet, ce roman m’a moins touchée que les précédents, Rue Monsieur-le-Prince en tête. Mais le talent de l’auteur ne se dément pas, aussi continuerai-je de le suivre jusque sur les sentiers les plus inattendus.



 




vendredi 12 mai 2023

Eroica

Pierre Ducrozet
Grasset, 2015 ; Babel, 2018



Eroica, c’est le titre d’une série d'oeuvres de Jean-Michel Basquiat. Le mot renvoie bien sûr à la notion d’héroïsme, celle-là même que l’artiste chercha à définir, à explorer, à s’approprier. Celle aussi qui permet de cerner la personnalité du peintre sous la plume de Pierre Ducrozet. 


En à peine plus de deux cents pages, l’écrivain restitue la fulgurante trajectoire de cet homme, mort à l’âge de vingt-sept ans après avoir connu un succès phénoménal. Il y a tout dans ce récit : sa connaissance intime de la peinture, sa détermination à devenir célèbre, son mépris pour le milieu de l’art - mais sa soif de reconnaissance par ses pairs, Warhol en tête, et l’admiration pour ses prédécesseurs -, l'omniprésence de la musique, l’afflux soudain et massif d’argent, la fête, les amitiés, les liaisons successives, l’addiction à la drogue, la désintégration des cadres de tous ordres, l’errance puis la flambe dans le New York des années 80. Et la frénésie de création. Le jaillissement du geste. L’enchevêtrement permanent des pinceaux, des châssis, des toiles, des portes ou de tout support ramassé ici ou là et sur lequel Basquiat pouvait peindre. 


Pour faire le portrait de cet artiste hors norme, il fallait trouver les mots et le rythme qui en saisissent l’essence. On n’évoque pas la figure d’un homme qui créa un langage pictural fait de rage et d’une incandescente énergie avec des phrases sages et policées. Ducrozet est parvenu à traduire quelque chose de cette fougue dans son texte. Il n'emprunte aucun détour, saisit son personnage à bras-le-corps. Il nous pousse d’emblée devant le jeune homme en train de dessiner. S’ensuit une succession de chapitres brefs, sans souci de chronologie, revenant sur des événements de son enfance, anticipant sur d’autres. Certaines phrases restent en suspens, à l’instar de Basquiat qui pouvait lui-même interrompre son geste sur la toile. Le texte évolue à fond de train, mimant l'urgence qui présidait à la vie de l'artiste. Un rythme qui fait écho aux excès frénétiques de la jet-set et aux désordres de l'underground entre lesquels il naviguait.


En entrant dans ce roman, je ne connaissais pas Basquiat. Ou si peu. La légende de l’artiste maudit, les montants record atteints par la vente de ses œuvres, les trucs habituels… En le refermant, j’éprouve une véritable empathie à son égard, presque une forme de tendresse. Et puis une furieuse envie de découvrir ses oeuvres. Et ça tombe bien, puisque je me rends très prochainement à la fondation Vuitton pour voir l’expo dont il partage l'affiche avec Warhol !  




Eroica, 1988


lundi 27 mars 2023

Matrix


Lauren Groff
L’Olivier, 2023


Traduit de l’américain par Carine Chichereau



De Marie de France, on ne sait que très peu de choses. Née au XIIe siècle, elle fut la première femme à écrire en langue vulgaire et l’une des précurseures de l’amour courtois. Même réduite à sa plus simple expression, la biographie d’une femme qui n’hésita pas à faire fi de sa condition pour s’illustrer dans un domaine réservé aux hommes ne peut aujourd’hui que retenir notre attention. Elle a en tout cas attiré celle de l’Américaine Lauren Groff, qui s’était fait remarquer avec Les Furies.


A partir des rares éléments à nous être parvenus, elle a ainsi imaginé et retracé la longue existence de cette femme à la personnalité bien trempée (sans doute le fallait-il pour, d’une part, se mettre à écrire en signant de son nom et, d’autre part, rompre avec les canons de l’époque en renonçant au latin). Marie, bâtarde de sang royal, aurait été éloignée de la cour et envoyée dans une abbaye en terre anglo-normande où régnait une extrême pauvreté. Mais plus que par le dénuement des nonnes, Marie est heurtée par leur modestie : enfermées dans leur condition, elles se soumettent à la fois à la parole divine et à l’ordre qui leur est socialement imposé sans jamais sortir d’une quelconque manière ni de l’une ni de l’autre pour tenter d’améliorer leur sort. Ce que Marie ne va quant à elle pas manquer de faire, aidée en cela par une stature imposante, instaurant d’emblée une forme d’autorité.


En quelques années, elle transforme cette médiocre abbaye où l’on mourrait de faim et de froid à tour de bras en un établissement prospère où il fait bon vivre. Elle rompt d’abord avec la première des règles qui pose la souffrance comme une vertu cardinale en attribuant désormais les tâches dévolues à chacune en fonction de ses goûts et de ses compétences - ce qui ne manque évidemment pas d’améliorer considérablement le fonctionnement de la communauté. Mais elle n’hésite pas surtout à faire valoir les prérogatives de l’abbaye en allant réclamer son dû à ceux qui en exploitent les terres ainsi qu’à mettre ses pensionnaires à l’abri des assauts masculins au moyen de coûteux et lourds travaux de réaménagement de l’édifice pour le rendre quasiment inaccessible.


La sphère intime n’échappe pas à ce qui s’apparente à une véritable révolution. Marie écrit, comme on le sait, et favorise la lecture et l’activité de copiste parmi ses condisciples. Et puis le corps a également droit de cité : elle rend régulièrement visite à « l’infirmatrix », la soeur chargée des soins, qui prodigue paroles et apaisantes et caresses à toutes celles qui en manifestent le besoin.


Tout au long de sa vie, Marie ne cessera de faire souffler ce vent de liberté et d’émancipation sur l’abbaye, incarnant ainsi aux yeux de Lauren Groff la véritable matrice d’un féminisme ultra-contemporain. Une posture sans doute beaucoup trop avant-gardiste et sulfureuse pour que ses coreligionnaires aient l’audace de poursuivre son action après sa mort. Elles préféreront ainsi détruire son héritage, contribuant ainsi à plonger la figure de Marie dans l’oubli et étouffant pour plusieurs siècles les germes du combat qu’elle avait initié.


Apprécier le degré de véracité de ce roman dépasse largement mes compétences, et là n’est sans doute pas l’essentiel. Ce qui me semble intéressant, c’est la recherche, dans le contexte d’un féminisme aujourd’hui pleinement assumé et revendicatif, de figures tutélaires. A travers ce livre, Lauren Groff veut nous dire combien le combat des femmes en faveur de leurs droits ne date pas d’hier, et l’oppression si violente que les femmes elles-mêmes préférèrent longtemps y renoncer. Elle offre ainsi aux luttes féministes de profondes racines.


Ce qui ajoute à ce roman, c’est le travail porté sur sa forme : le propos est soutenu par une langue riche, parfois inventive (avec ses mots en -ix, dont on ne sait s’ils sont censés nous ramener vers le latin ou au contraire nous propulser dans une modernité anachronique), et un vocabulaire parfois tombé en désuétude qui s’attache à nous immerger dans l’atmosphère médiévale - soulignons au passage le travail remarquable de la traductrice Carine Chichereau. 


Je regrette pour ma part que le livre n’ait pas été écourté de ses quarante ou cinquante dernières pages : bien que les ellipses temporelles s'y multiplient, le récit m’a alors semblé s’étirer un peu en longueur… Pas de quoi toutefois imiter l’abbesse qui succéda à Marie et jeter ces pages au feu. Elles esquissent un portrait dont on a envie de croire que les traits sont conformes à son modèle.

samedi 23 juillet 2022

Simone Veil l’immortelle

Bresson & Duphot
Marabulles, 2020



Eh oui, c’est bien d’un roman graphique que je vous parle aujourd’hui ! Une fois n’est pas coutume et je ne suis pas sûre d’en faire mon pain quotidien, mais dans certaines circonstances, quand l'esprit reste rétif aux seuls mots, le secours des images se révèle précieux. Ainsi cet album, trouvé à la bibliothèque il y a quelques semaines, fut-il le bienvenu. D’autant qu’il est assez remarquable.


Ne visant pas à faire une biographie exhaustive, ne s’inscrivant pas dans un déroulement chronologique, il s’attache à relater les épisodes clés de l’existence de Simone Weil. Partant de la présentation que la ministre fit de sa loi sur l’avortement devant l’Assemblée nationale en 1974, il alterne la narration avec l’évocation de l’enfance et de la jeunesse de Simone Weil jusqu’à sa déportation dans le camp d’Auschwitz. Cette construction n’a rien d’anecdotique et se révèle au contraire tout à fait judicieuse quand on connaît la violence et l’ignominie des attaques dont elle fut l’objet sur les bancs de l’Assemblée - et qui sont amplement rappelées dans ce récit. Les plus farouches opposants à l’avortement n’hésitèrent pas en effet à la renvoyer dos à dos avec les nazis, pensant sans doute, au-delà de l’abjection de leurs propos, appuyer sur un point faible de cette femme et ainsi plus sûrement la déstabiliser.


C’était mal la connaître. Simone Veil n’était pas femme à se laisser impressionner. Et bien que le soutien du président de la République et du premier ministre d’alors fût resté bien discret, elle porta sans faillir sa loi jusqu’au vote qui permit enfin aux femmes de disposer de leur corps.


L’alternance narrative de ces deux périodes met parfaitement en lumière la personnalité de cette femme hors du commun qui refusa toujours d’être considérée comme une citoyenne de seconde zone, en raison de son sexe ou de sa religion. Ainsi, le discours qu’elle prononça à son entrée à l’Académie française et dont les grandes lignes sont à la fin de l’ouvrage évoquées rappela-t-il les combats qui furent au coeur de son existence.


Côté graphique, le parti pris de la bichromie me semble tout aussi judicieux. D’abord parce qu’il apporte une forme de sobriété qui convient parfaitement au propos, mais aussi parce qu’il permet de distinguer visuellement les différents épisodes en leur attribuant à chacun une couleur différente (bleu pour les débats de l’Assemblée, jaune pour l’enfance, gris pour la déportation, rouge pour l’entrée à l’Académie). Mais ces tonalités impriment surtout une atmosphère particulière à chacune des séquences que l’on perçoit ainsi d’emblée.


Voici donc un excellent ouvrage à recommander à quiconque ne connaitrait pas, ou peu, l’histoire de cette grande femme (et qui constitue un précieux rappel pour les autres). Et, en ce qui me concerne, une lecture qui m’encouragera certainement à faire de plus amples incursions dans le champ du roman graphique…