samedi 29 mai 2021

L’été froid


Gianrico Carofliglio
Slatkine & Cie, 2021


Traduit de l’italien par Elsa Damien




Bien qu’il nous emmène dans une ville de toute beauté, ce n’est pas exactement une Italie de carte postale que nous présente Gianrico Carofiglio. Il faut dire que s’il connaît bien Bari pour y être né, s’il en connaît sans doute aussi bien les recoins secrets que les splendeurs patrimoniales, son métier a pu l’amener à en voir aussi la face sombre : procureur de profession, il est en effet également conseiller du comité antimafia au Parlement italien. Autant dire que lorsqu’il fait la peinture de l’organisation criminelle qui ronge son pays, il sait de quoi il parle !


Eté 1992. Le jeune fils du parrain local a été kidnappé, et une forte rançon est réclamée. Bien entendu, aucune plainte n’est déposée par les parents qui prétendent même que l’enfant est allé passer quelques jours chez sa grand-mère… Mais le milieu est en ébullition. Qui a bien pu avoir l’audace de s’attaquer à la famille Grimaldi ? 

Quelques jours plus tard, quand le cadavre de l’enfant est retrouvé au fond d’un puits, le père exige vengeance. Or, le bruit court que son propre bras droit l’aurait trahi… Celui-ci est-il réellement coupable ? 


Entre mafieux repentis et policiers corrompus, l’enquête menée par le maréchal Fenoglio prend sous la plume de l’auteur des allures presque documentaires, ce qui ne l’empêche pas de dérouler le fil d’une intrigue tout à fait captivante. Un roman qui fait froid dans le dos quand il évoque la mort des juges antimafia, le célèbre Giovanni Falcone et son collègue Paolo Borsellino, assassinés à quelques mois d’intervalle, précisément en 1992, l’année, l’auteur nous l’apprend-il dans une postface, qui marqua « le début de la fin pour les corleonesi ». 







samedi 22 mai 2021

Billy Wilder et moi

Jonathan Coe
Gallimard, 2021


Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle




Je n’aurais certainement pas lu spontanément un livre sur Billy Wilder : contrairement à l’auteur, je ne suis pas particulièrement cinéphile et, à part Certains l’aiment chaud et Boulevard du crépuscule, je ne pense pas avoir vu beaucoup de films de ce réalisateur. Mais, quand Jonathan Coe est aux commandes, je pourrais bien aller jusque sur la planète Mars ! Et je ne vais pas en faire mystère, il m’a une fois de plus enchantée avec ce récit à mi-chemin de la biographie et du roman d’apprentissage.


Car deux personnages se partagent la vedette : Calista, une jeune Grecque ravie de quitter son pays pour découvrir d’autres cieux, et le grand réalisateur vieillissant qui est sur le point de tourner son avant-dernier film, Fedora. Comment ces deux-là font-ils connaissance ? Je m’en voudrais de vous priver du plaisir de la découverte, tant Jonathan Coe excelle à relater le charme des rencontres et la manière dont les individus tissent des liens. Sachez simplement qu'à l’occasion du tournage va naître entre la jeune femme et le vieil homme une véritable forme de complicité et de tendresse.


Lorsque s’ouvre le roman, Calista est une femme mariée, mère de deux filles qui sont sur le point de quitter le giron familial. Une épreuve difficile à passer, qui l’amène à se remémorer le moment où elle-même avait quitté ses parents, où elle avait pris son propre envol et fait cette rencontre décisive. 

C’est par petites touches qu’elle révèle la personnalité et le parcours de Billy Wilder qui, comme d’autres grandes figures du cinéma américain, avait fui l’Europe au moment de l’accession au pouvoir par Hitler. A travers le regard de son héroïne, Coe nous présente un homme à l’intelligence vive, à jamais blessé par la mort de sa mère disparue dans les camps, parfois caustique, qu’il sait nous rendre extrêmement attachant. A le lire, c’était surtout un homme doué d’un humour pince-sans-rire qui, conjugué avec celui délicieusement british de notre écrivain, confère à ce roman délicat et très documenté un esprit à nul autre pareil. Tout l’art de Jonathan Coe est là : savoir mêler à la nostalgie et à des accents de gravité des pages d’une rare drôlerie. Vous arrive-t-il de rire en lisant un roman ? Je veux dire de rire aux larmes ? Eh bien, ça m’est arrivé en lisant ce livre. Et je peux vous dire que c’est assez rare pour le noter. La dernière fois, eh bien, ça devait être il y a une vingtaine d’années et c’était en lisant... Les nains de la mort, d’un certain Jonathan Coe. Croyez-moi, cet écrivain-là est vraiment unique en son genre !



Nicole est aussi fan que moi !





 



lundi 17 mai 2021

Mes années chinoises

Annette Wieviorka
Stock 2021



La Chine, comme l’URSS en son temps, a exercé une fascination qu’on peut aujourd’hui avoir du mal à saisir. Une fois que le temps a passé, quand les cours d’histoire enseignent aux jeunes générations les purges, le goulag, la Grande famine, les méthodes de rééducation ou les séances d’autocritique et surtout les millions de victimes, il est bien difficile de comprendre comment de tels régimes purent être érigés en modèles. Aussi des récits tels que ceux publiés très récemment par Patrick Rotman, l’excellent Ivo & Jorge, ou ce témoignage de l’historienne Annette Wieviorka apportent de ce point de vue un éclairage extrêmement précieux. 


Annette Wierviorka, qui est aujourd’hui directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la Shoah, avait environ 25 ans lorsqu’elle s’envola avec mari et enfant pour la Chine où ils passèrent deux ans, de 1974 à 1976. Elle relate les conditions dans lesquelles ils furent accueillis, comment ils vécurent - à la chinoise, mais selon tout de même des aménagements spécifiques et souvent appréciables ! -, son expérience de professeure de français, sa frustration d’être considérée toujours comme une étrangère et les relations qu’elle entretenait avec ses étudiants d’une part et avec les autres expatriés venus comme elle participer à ce gigantesque laboratoire de l’Homme nouveau. Elle évoque des souvenirs extrêmement précis, rendant son texte vivant et très accessible. Ce faisant, elle partage à la fois les attentes qu’elle avait alors, ses espoirs, son amour pour un peuple et un pays qu’elle apprenait à connaître, loin des discours idéologiques dont elle avait été nourrie.


Peu à peu, l’écart se creuse entre les dogmes et ce qu’elle découvre de la réalité du pays. En déroulant le fil des souvenirs qu’elle a longtemps préféré tenir à distance, elle exprime ce qu’elle n’avait alors pas pu reconnaître et révèle un processus de dessillement qui fut cause par la suite d’un épisode de dépression.


En lisant l’ouvrage de Patrick Rotman, on saisit parfaitement comment l’histoire de l’Europe de la première moitié du XXe siècle et la Seconde Guerre mondiale ont pu constituer le terreau d’une véritable ferveur pour le régime soviétique. En lisant celui d’Annette Wievorka, on comprend que les ressorts de l’engouement pour le régime chinois étaient d’une autre nature, plus intellectuelle, reposant exclusivement sur des postures idéologiques - auxquelles une minorité ne renonça d’ailleurs jamais. La recherche d’un monde plus juste est sans aucun doute le dénominateur commun de ces deux formes d’aveuglement qui déboucha d’un côté comme de l’autre sur un sentiment de culpabilité, une forme de désespoir pour les uns et un âpre cynisme pour d’autres…


Ces deux livres sortis quasiment en même temps, bien qu’ils soient extrêmement différents l’un de l’autre, me semblent constituer un excellent diptyque pour comprendre notre histoire récente : des lectures à recommander sans modération ! 

jeudi 13 mai 2021

D’amour et de guerre

Akli Tadjer
Les Escales, 2021



On pourrait penser que tout a été dit sur la guerre. Romans, films, documentaires, essais viennent régulièrement raviver notre mémoire collective pour que jamais on n’oublie à quoi peut conduire la folie des hommes. 

Pourtant, il est encore des voix qu’on n’entend pas, ou peu. La voix de ceux qu’on a envoyés sur un front qu’ils ne connaissaient pas, dans un pays qui n’était pas le leur, pour servir une patrie dont ils n’étaient pas les enfants.


Sous la Seconde Guerre mondiale existaient en France des régiments de soldats coloniaux. L’armée française enrôlait de jeunes hommes qu’elle obligeait à quitter leurs montagnes, leurs villages éclaboussés de soleil pour les projeter dans la pâle lumière du nord-est de la métropole. Considérés comme des recrues de seconde zone, ils devaient en plus du déracinement, du froid et de la peur, faire face à l’arrogance et au mépris.


Adam a ainsi été arraché à son Algérie natale. Pour tenir le coup, il ne cesse de penser au jour où il retrouvera sa chère Zina et consigne jour après jour en s’adressant à elle ce qu’il vit et ressent dans un petit carnet. La volonté farouche de regagner son paradis perdu l’encourage à s’évader. Après des mois d’horreur passés dans un camp de travail, il parvient à gagner Paris, où il retrouve l’instituteur de son village désormais à la retraite. Avec ses compagnons d’infortune, il use de ruses - et surtout de faux papiers - pour échapper à la police et rallier peut-être la « nono » - la zone non occupée. 


La tendresse et l’attachement qu’éprouve de toute évidence Akli Tadjer pour ses personnages ne l’empêchent pas de restituer toute la brutalité à laquelle ils sont confrontés de la part de ceux dont ils sont censés partager le sort et la condition. Et il nous offre aussi un tableau tout à fait convaincant du Paris occupé, dominé par les rafles et le marché noir.

Une belle façon de conjuguer le romanesque et l’Histoire.



Afin de vous permettre de découvrir ce roman, Les Escales s'associent à moi pour vous en offrir 3 exemplaires. Rendez-vous sur mes comptes Instagram ou Facebook !



dimanche 9 mai 2021

L’enfant caché

Roberto Ando
Liana Levi, 2021


Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont



Que feriez-vous si vous découvriez un enfant visiblement très apeuré caché derrière votre canapé ? Sans doute essayeriez-vous de le faire parler, afin soit de le ramener à sa famille, soit de le confier à des services sociaux… 

Gabriele Santoro reconnaît quant à lui en Ciro le fils de l’un de ses voisins qu’il soupçonne de frayer avec la Camorra, la mafia napolitaine. L’enfant est certainement en danger, pas question de lui faire courir le moindre risque. Gabriele décide de le garder secrètement chez lui.


En quelques semaines, malgré les risques, malgré la peur, malgré la distance sociale qui les sépare, une véritable affection va naître entre le célibataire entièrement dévoué à la poésie et à la musique, qu’il enseigne, et le petit garçon. Pour Gabriele, c’est aussi l’occasion de mener une réflexion sur sa propre histoire et sur son existence, sur les choix qu’il a faits et sur les relations qu’il entretient avec sa famille.


Sur un motif somme toute assez classique, Roberto Ando construit des personnages attachants évoluant dans le contexte singulier de la ville de Naples, ce qui ne manque pas d’intérêt. Mais, peut-être parce que le roman est très court, il aura manqué pour moi un peu de densité. J’aurais aimé en particulier être davantage immergée dans cette ville qui apparaît ici plus comme un décor que comme un véritable ancrage du roman. Aussi je crains malheureusement que l'empreinte que me laissera celui-ci disparaisse bien vite…





L'édition 2021 du "mois italien" - à retrouver sur Facebook - a pour thème le voyage en Italie à travers l'exploration de ses différentes régions. On verra, après Naples, où m'emmènera ma prochaine lecture...

mardi 4 mai 2021

En aparté avec Didier Castino

Didier Castino est l'auteur de trois romans dont le tout dernier, Quand la ville tombe, vient de paraître aux toutes jeunes éditions des Avrils. Il y est question de guerre et de perte d'un être cher, d'engagement et de résistance. 

Après le silence (Liana Levi, 2015) faisait entendre la voix d'un ouvrier mort écrasé par un moule de plusieurs tonnes dans son usine qui s'adressait à son fils. 

Rue Monsieur-le-Prince (Liana Levi, 2017) évoquait le mouvement de contestation étudiant qui en 1986 s'était élevé contre le projet de loi Devaquet et auquel la mort du jeune Malik Oussekine avait dramatiquement mis fin.


© Didier Castino


Après avoir lu vos trois livres, j’ai été frappée par les échos qui s’y répondent. Je me demandais si c’était quelque chose que vous aviez sciemment voulu mettre en place.

Absolument pas. Mais c’est vrai, il y a vraiment des échos et c’est bien qu’on commence par là. Après avoir écrit Quand la ville tombe, je me suis rendu compte que je racontais d’une certaine façon la même histoire que dans Après le silence, mais en adoptant un autre point de vue. C’est-à-dire la perte d’un être cher, vécue d’un côté par le fils et de l’autre par le conjoint. Ces motifs récurrents, que certains appellent des obsessions, font partie des choses que l’on règle par l’écriture. Ce sont des thèmes qui effectivement me travaillent et avec lesquels je n’en ai pas terminé, je pense.

 

C’est d’autant plus frappant que les dispositifs qui mènent à la mort sont quand même très proches, alors qu’il ne sont pas ordinaires. C’est une mort qui tombe littéralement du ciel sur les personnages.

 

Ça, c’est l’inconscient qui nous rattrape ! Avec le balcon qui tombe, dans Quand la ville tombe, je n’ai pas voulu faire écho au moule qui tombait dans Après le silence. Mais, finalement, pour moi, la mort doit tomber, venir d’en haut, oui…

 

Dans Quand la ville tombe, on pense inévitablement - et vous y faites référence de manière explicite - à ce qui s’est passé dans un quartier populaire de Marseille, en 2018, où des immeubles se sont effondrés, faisant plusieurs victimes. Est-ce cela qui a été déclencheur de l’écriture de ce livre ?

 

Non. Ça, ça m’a rattrapé. 

Au départ, il y avait la guerre en Irak, en 2003, je crois. A l’époque, j’avais pris des notes. Je m’étais demandé ce qu’on pouvait faire par rapport à cette guerre annoncée. On nous disait : « Ça va avoir lieu dans tant de jours, c’est la dernière nuit, demain les armes vont parler, etc. » Et je m’étais dit qu’il fallait mettre des mots là-dessus. J’avais envie de construire une histoire avec mes proches, que chacun, à tour de rôle, écrive quelque chose qui lui vienne. Comme une forme de résistance… C’était assez vain, bien sûr, et j’ai ennuyé tout le monde avec mon histoire ! Mais moi, j’ai écrit une dizaine de pages. 


"Il me semble qu’on vit dans un monde indéfiniment en guerre et je me demandais comment on pouvait agir, réagir"


Ensuite, les conflits du monde se sont multipliés et j’ai toujours gardé en tête cette tentative. Il me semble qu’on vit dans un monde indéfiniment en guerre et je me demandais comment on pouvait agir, réagir. Il faut dire que j’ai une vraie tendance à me projeter dans des mondes qui ne sont pas les miens… Pareil, d’une certaine façon, l’usine - même si mon père était ouvrier - je ne la connaissais pas. Je n’y ai jamais mis les pieds. Et là, ces lieux de conflit, je me suis interrogé sur ce que je ferais, ce qui changerait de ma vie si je m’y trouvais. J’ai voulu imaginer ce qui se passerait si la guerre arrivait à nos portes.


Et en fait, c’est le cas. Au quotidien, on est confronté à des visages, à des individus, à des migrants - même si je n’aime pas ce terme. On est confronté à ces conséquences de la guerre. Même si en France, entre guillemets, tout peut aller bien, on vit dans un monde en guerre et cette guerre finit par faire partie du paysage. Elle devient habitable, comme le dit Gracq dans cet exergue que j’ai emprunté au Balcon en forêt. On vit avec et on l’entérine, d’une certaine façon. Et donc, j’ai voulu travailler là-dessus, en mêlant l’intime, le personnel avec l’Histoire. J’ai eu envie de fouiller l’Histoire contemporaine, de mettre de l’humanité, de l’intime - de mon intimité - dans cet univers qu’on ne comprend pas toujours.


La guerre, qui est présente dès le début du livre, est en effet difficile à cerner : on ne sait pas où elle se situe, on ne sait pas qui en sont les belligérants, c’est très diffus…

 

On est souvent perdu quand on nous parle de guerre. On nous parle parfois de lieux qu’on ne connaît même pas, de situations qu’on ignore, d’intérêts stratégiques qui nous dépassent… Même les noms des armes… tout ce qui fait la guerre peut avoir quelque chose d’incompréhensible, avec cette idée d’incertitude aussi, d’instabilité…

 

Ce qui transparaît en revanche nettement dans vos romans, c’est qu’il y a une sphère intime et individuelle, et une sphère collective et politique qui s’entrelacent et se construisent mutuellement, bien qu’on en n’ait pas toujours conscience. Et j’ai l’impression que ce que vous recherchez, c’est la manière dont tout ça s’articule. Dans Rue Monsieur-le-Prince, une génération s’éveille à cette dimension collective qui s’inscrit dans une histoire encore plus large, et ce mouvement est brutalement mis à mal par la mort de Malik Oussekine. Dans Quand la ville tombe, il y a le drame personnel qui amène le narrateur à se retrancher en lui-même du fait de sa douleur. Mais il est rattrapé par la dimension politique de la mort de sa femme… 

 

Marseille, rue d'Aubagne, 2018
© Pensons le matin

Mais cette dimension politique, il ne la voit pas. Cet effondrement opacifie tout. Il le dit: pour lutter dans un monde qui ne va pas, il faut être soi-même en paix. Mon personnage est d’abord incapable de voir que sa situation, finalement, est anecdotique aux yeux du monde. Mais oui, effectivement, il finit par être rattrapé par la dimension politique de cet effondrement.

Mais au départ, mon texte était beaucoup plus court. Et quand mes éditrices Sandrine Thévenet et Lola Nicolle l’ont lu, elles m’ont dit que je ne pouvais pas m’arrêter là, qu’il fallait que je creuse la question de l’effondrement, de la ville. Et c’est à partir de là, dans une seconde phase de travail, que j’ai vraiment creusé la dimension politique de ce qui arrivait à Hervé. 

Et c’est là que l’histoire du quartier de Noailles m’a rattrapé. Parce qu’il y avait beaucoup de ramifications, on parle de personnes déplacées, on parle de mal-logés, on parle de victimes. 

 

Vous employez le mot « anecdotique ». Pourtant lorsqu’on lit vos livres, on se rend compte que ces morts sont tout sauf anecdotiques.

 

Elles sont anecdotiques aux yeux du monde : que vaut une perte, si chère soit-elle, par rapport aux milliers de victimes ?

 

Mais elles ne sont pas accidentelles, et c’est ça qu’il semble important de révéler. C’est aussi le monde tel qu’il est qui provoque ces morts. Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’accidents domestiques.

 

©  Delphine-Olympe

En cela, ça rejoint la mort de Malik Oussekine, qui n’est en rien un fait divers, mais un fait de société. Les pouvoirs publics sont responsables aussi de morts, y compris par leur incurie.

 

Ce que je trouve intéressant, c’est que vous révéliez ce qu’il y a derrière ces morts. Dans le cas de Blanche, c’est parce qu’une municipalité a préféré laisser des bâtiments populaires à l’abandon que l’effondrement arrive. Dans Après le silence, le père ouvrier meurt parce qu’on n’a pas veillé à contrôler et entretenir le matériel de l’usine. Mais on veut toujours nous faire croire que ce sont des accidents, des faits isolés et qu’il ne faut pas s’inquiéter ni réagir. Et là, vous révélez ce qu’on veut nous empêcher de percevoir.

 

Oui, j’aime bien fouiller, chercher ce qui est tu. J’aime bien percevoir ce qui n’est pas contrôlé. Comme un geste ou une parole échappés, tout ce qui fait que, finalement, la vérité est dans ce qui nous échappe.

 

Il y a aussi dans vos livres une réflexion sur la langue, sur les mots. On fait parfois face à un langage qui dénature les choses. Or c’est important aussi de remettre les vrais mots. Ça va avec le fait de révéler. Est-ce que la littérature ce n’est pas aussi remettre les vrais mots sur les choses ?

 

Alors je ne sais pas si ce sont les vrais mots, mais en tout cas la littérature interroge les mots, oui. Je suis très sensible à ça. A un moment dans mon livre, il y a toute une énumération de sigles, comme OQTF, Ordre de quitter le territoire français, qui, finalement, ne dit rien. Ce sont presque des allitérations, c’est presque phonétiquement harmonieux, alors que derrière il y a de la violence.


" On dit beaucoup de choses, non pas dans ce que l’on dit, mais dans la façon dont on le dit."


J’aime voir la manière dont les gens s’emparent des mots, comment ils les transforment, comment ils se les approprient. J’ai besoin d’entendre les personnages parler. Tordre la langue aussi : on dit beaucoup de choses, non pas dans ce que l’on dit, mais dans la façon dont on le dit. Oui, ça je l’interroge beaucoup.

Mais dans la vie de tous les jours aussi, j’entends des conversations, des amis, des façons de parler, à la radio, en politique, où des termes employés sont parfois d’une inconséquence ou d’une grande légèreté pour une situation très grave. 

 

Est-ce que c’est pour ça que vous faites beaucoup parler vos personnages ? Dans vos livres, il y a comme une prise de parole, un besoin de dire, d’exprimer pour comprendre. Et parfois, le lecteur a le souffle coupé par ce flux de parole.

 

Oui, et c’est pour ça que mon éditrice parfois me dit : « Attention ! Tu n’es pas seul, il y a un lecteur. » Moi j’ai tendance à oublier le lecteur, c’est l’éditrice qui y pense, pas moi. 

 

Mais moi, j’aime beaucoup ça !

 

Mais moi aussi ! D’ailleurs, ça vient aussi de textes qui m’ont marqué. J’aime entendre la voix des personnages, effectivement. J’aime lire le texte à haute voix - et ça, je ne suis pas le seul à le faire. Mais oui, j’aime beaucoup travailler sur la langue des personnages.

 

Justement, quelles sont vos références littéraires ? 

William Faulkner
photo de Carl Van Vechten
J’ai beaucoup lu les auteurs de Minuit, comme Claude Simon que j’avais découvert pendant mes études. J’ai été marqué aussi par le théâtre, celui de Beckett ou de Koltès, et il se trouve qu’ils sont tous chez Minuit. Je suis aussi un lecteur assidu et passionné de Laurent Mauvignier que j’ai rencontré à Draguignan.

Chez les Américains, il y a bien sûr Faulkner qui est pour moi un auteur majeur, dans cette parole, aussi, dans cette façon de tordre la langue. 


Et là, j’ai terminé le livre de Kate Tempest. C’est une auteure que j’ai découverte il n’y a pas longtemps. J’aime cette façon dont au théâtre on s’empare de la parole.

 

Ça se ressent vraiment dans vos livres, parce que le narrateur, Hervé, dialogue avec ses enfants, avec sa femme - même après sa disparition. Ces voix sont extrêmement présentes. 

 

Le fait de dialoguer, avec les morts ou pas, de m’adresser à ceux que j’ai pu perdre, c’est quelque chose que j’aime bien faire. J’ai toujours convoqué la mort à ma table. Ça peut paraître très pompeux de dire ça comme ça, mais autour de moi on parle très souvent des disparus, sans tristesse aucune parce qu’on est habités par ces personnes-là.

 

C’est pour ça que les morts sont si présents dans vos livres ? Parce qu’effectivement, on les entend beaucoup.

 

Alors, justement, là aussi, mon éditrice m’a dit : « Bon maintenant, ça y est, on va passer à autre chose, tu as fini un cycle ! » Non, je plaisante ! Mais, oui, ils sont très présents, parce que la mort est très présente dans ma vie. Et même si c’est un arrachement, on plaisante aussi avec la mort, aussi paradoxal que ça puisse paraître.

 

En ce qui concerne vos personnages, pourquoi avoir choisi de donner au narrateur de Quand la ville tombe le même prénom qu’à celui de Rue Monsieur-le-Prince ? C’est comme si les deux narrateurs qui ont plus ou moins le même âge avaient fait des choix contraires : d’un côté, il s’est replié sur lui-même, de l’autre il est resté dans une forme d’engagement et de lutte collective. Un peu comme si vous vous étiez dit : « Tiens, et si l’histoire s’était passée autrement ? »

 

Oui, j’aime bien cette idée. Ce personnage d’Hervé me convient. Pour moi, c’est un moyen de porter une parole, donc il est revenu. Et je crois que je n’en ai pas fini avec lui… Mon éditrice disait que c’était une sorte de double. Pas vraiment, mais j’aime bien ne pas abandonner mes personnages. Donc, je pense qu’il devrait encore revenir...


Eh bien, puisque vous préparez déjà un nouveau roman, peut-être verrons-nous Hervé faire son retour… En attendant, je recommande chaudement la lecture de Quand la ville tombe et de vos deux précédents romans.

 



Je remercie chaleureusement Didier Castino d'avoir accepté cette rencontre 

qui, dans le contexte actuel de la pandémie, a dû se faire par écrans interposés. J'espère qu'il pourra bien vite aller à la rencontre de ses lecteurs 

pour des échanges plus conviviaux.

 

samedi 1 mai 2021

Combats et métamorphoses d’une femme

Edouard Louis
Le Seuil, 2021



Une chose est sûre, depuis son surgissement dans le champ littéraire Edouard Louis dérange. Et ça tombe bien, car tel est précisément son objectif. Avec lui, pas de littérature bien sage, tout en suggestion et en affectation. Il préfère empoigner la réalité et y plonger son lecteur sans chercher à l’épargner.  


Il avait raconté son douloureux parcours personnel dans En finir avec Eddy Bellegueule, évoqué la figure paternelle dans Qui a tué mon père et s’attache aujourd’hui à faire le portrait de sa mère. Une mère qu’il veut regarder non seulement comme un fils, mais comme un homme qui, à ce titre, a pu exercer sur elle une forme d’oppression. Car tout enfant qu’il était, Eddy-Edouard avait le souci de voir les représentations sociales respectées, et ce d’autant plus sans doute qu’il sentait déjà qu’il ne s’y conformait pas lui-même.


Ce récit est étonnant. Que reste-t-il de la littérature quand on va directement à l’essentiel, quand on se refuse à jouer des subterfuges de la fiction, quand on ne pare pas la réalité d’un délicat voile poétique ? 

Il reste une mise à nue des individus, une exposition crue des situations. Il reste des interrogations. Il reste l’observation des mécanismes à l’oeuvre dans une société régie par diverses formes de domination et de violence. 

Certains prétendent que ce n’est pas de la littérature.


Mais que serait alors ce récit de la métamorphose d’une femme ayant réussi, à quarante ans passé, à s’extraire de son milieu, de son origine et révélant toute l’admiration qu’en éprouve son fils ? Que seraient ces pages où, malgré la pudeur des sentiments, l’amour ne cesse d’affleurer ? Que seraient ces silences entre les lignes ? Que seraient ces fugitifs instants de connivence que l’auteur parvient à faire remonter et qui dessinent plus qu’une déclaration d’amour ?

Que serait tout cela, si ce n’est de la littérature ?