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jeudi 16 octobre 2025

Les 7 vies extraordinaires de Devi Kumari

Vikas Swarup
Belfond, 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Sarah Tardy



C’est un peu par défaut que j’avais entrepris la lecture de ce roman : l’envie d’un truc léger pour finir mes vacances… Je m’étais dit que j’allais tenter et abandonner si ça manquait de consistance. Contre toute attente, je me suis tout de suite laissé happer par un prologue aux allures de polar d’une redoutable efficacité : la jeune Devi se trouvait ligotée sur une chaise, sommée de raconter son histoire, un récit filmé et diffusé en direct par son mystérieux ravisseur. Car Devi avait beau n’être que dans la vingtaine, elle avait déjà connu bien des expériences, sous diverses identités et en différentes régions de l’Inde.


Appartenant à une basse caste, devenue orpheline dès son plus jeune âge, elle a dû apprendre à se débrouiller seule.  Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est sacrément dégourdie ! On s’en doute cependant, elle n’a guère été épargnée et a dû bien souvent pour survivre se défendre avec une pugnacité et parfois une rage que certains, qui en portent définitivement les stigmates, ne lui pardonnent guère. L’homme qui la tient sous sa coupe est-il l’un d’eux, comme Devi le soupçonne d’abord ? Va-t-il la tuer froidement sitôt qu’elle aura livré son témoignage ? Son ravisseur se révèle bien plus retors : Devi va être mise aux enchères auprès de chacune de ses « victimes » à mesure qu’elle va dérouler son récit. Libre ensuite à celui qui l’emportera de faire d’elle ce qu’il voudra…


Construit en sept chapitres correspondant aux sept épisodes de la vie de son héroïne, ce récit a des accents de conte des mille et une nuits. Les témoignages toujours plus rocambolesques que livre Devi sont entrecoupés des commentaires de son ravisseur auquel la jeune femme espère échapper. Le ton est extrêmement romanesque, le rythme haletant et les péripéties nombreuses. Pourtant, derrière cette forme divertissante se dessine un tableau tout à fait réaliste de l’Inde, avec ses violents contrastes et la corruption massive qui y règne. 


Vikas Swarup applique ici une recette qui a déjà fait ses preuves. La structure et le style sont très comparables à ceux de Pour quelques milliards et une roupie - et peut-être à d’autres de ses livres que je n’ai pas lus. Mais il est un chef habile et suffisamment parcimonieux pour ne pas susciter la lassitude. Si l’on doit à nouveau attendre dix ans son prochain roman, nul doute que je le lirai encore avec le même plaisir.


mardi 11 avril 2023

La voix de Sita

Clea Chakraverty
Globe, 2023



S’il y a encore pas mal de chemin à faire en faveur de la condition des femmes, force est de constater qu’on n’en est pas au même point dans toutes les régions du monde. En la matière, l’Inde demeure l’un des pays où la situation est le plus dramatique. Les violences qui leur sont faites atteignent en effet un niveau proprement insoutenable : viols, brûlures à l’acide, meurtres restent monnaie courante, sans même parler des mariages forcés et de l’état d'asservissement dans lequel elles sont si souvent placées. Sans oublier les avortements contraints lorsqu’elles sont enceintes d’une petite fille.


Clea Chakraverty, qui a vécu plusieurs années en Inde où elle a été journaliste et dont le patronyme laisse penser qu’elle y a quelque origine, a tiré de ce constat un roman passionnant. Passionnant parce qu’il ne s’agit pas d’un nouveau récit se contentant de mettre en scène une victime ou une femme cherchant à s’émanciper. Elle a en effet choisi d’aborder la question selon un angle tout à fait original permettant d’interroger les fondements culturels de ces pratiques d’un autre âge. Revenant aux sources de la culture indienne, elle sonde le Ramayana, cette épopée retraçant notamment l’union du prince Rama et de Sita, qui sera enlevée par un autre personnage, ce qui aura pour conséquence de faire peser sur elle une accusation d’adultère. 


Ainsi, à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Nirbhaya, une jeune fille qui fut violée et subit d’atroces sévices dans un bus de New Delhi, et alors que les responsables politiques et religieux du pays continuent de considérer les femmes comme responsables des violences qui leur sont faites, le jeune avocat Madhu Chandra a-t-il l’idée d’assigner en justice le dieu Ram lui-même. Il suscite aussitôt de virulentes réactions de la part d’une partie de la population, emmenée par Shri Yogi Abhinyav, premier secrétaire de la VAR, la Véritable Armée de Ram, organisation fondamentaliste hindoue. Afin que chacun des deux hommes puisse faire valoir ses arguments, un débat télévisé est organisé. Madhu doit donc fourbir ses armes et, pour cela, tente de prendre langue avec Zulfiya Wallace, une anthropologue ayant étudié le Ramayana pour mettre en lumière les différentes interprétations qui furent faites du texte - attirant ainsi sur elle les mêmes foudres que Mahdu.


C’est ensemble qu’ils partent à la recherche de Sati, une mystérieuse adolescente habitée par Sita et s’adressant aux femmes qui, à mesure que sa renommée grandit, viennent de plus en plus nombreuses recueillir la parole de celle qui passe désormais pour la réincarnation de la déesse.


Clea Chakraverty a mis en place un dispositif là aussi assez original, entrecroisant plusieurs fils narratifs - l’histoire de Sati, le procès intenté par Madhu et les tribulations de Zulfiya - et laissant place à diverses voix et différents types de prise de parole. Si, assez logiquement, les différents éléments narratifs se rejoignent pour donner à l’intrigue une dimension tout à fait intéressante, l’auteure intercale également différentes interventions permettant de définir très précisément le contexte social et politique dans lequel elle s’inscrit. Ainsi, les stories d’une instagrameuse  populaire viennent-elles ponctuer le récit de précieuses informations. Utilisant les codes de l’appli, c’est avec force hashtags, selfies avantageux et formules visant à instaurer la complicité  avec ses followers que Miss Fantastic expose toutes sortes de statistiques rappelant la réalité de la condition des femmes indiennes. Ce personnage, pour marginal qu’il puisse paraître dans l’histoire, est pourtant emblématique du tiraillement d’une société prise entre une conception traditionnelle et une autre plus urbaine et contemporaine de la place des femmes en Inde. Un contraste que l’on retrouve également entre des éléments de récit légendaire et d’autres résolument ancrés dans la réalité quotidienne qui se mêlent avec une étonnante fluidité.


Tout cela donne à ce roman une couleur singulière et rend le propos extrêmement efficace et convaincant. Sera-t-il de nature à susciter un mouvement féminin de grande ampleur comparable à celui qui se forme peu à peu en son sein ? Rien n’est moins sûr. C’est pourtant ce que l’on aimerait croire.


lundi 2 mars 2020

Le bûcher

Perumal Murugan

Stéphane Marsan, 2020


Traduit de l’anglais par Emmanuelle Ghez


C'est désormais officiel, le Salon du Livre de Paris est annulé. Parce que l’Inde devait en être l'invitée d’honneur, les éditeurs multiplient les traductions d’ouvrages parus dans ce pays. Ce qui n’est pas pour me déplaire, ayant de longue date un attrait pour la littérature, mais aussi la musique et la danse du sous-continent.

Mais face à cet afflux subit et à tous ces noms totalement inconnus, pas évident de s’y retrouver... C’est un peu le hasard qui a guidé mon choix vers ce roman traitant de la question des castes. Un sujet crucial, mais auquel on ne saurait évidemment résumer toute la complexité de ce pays. 
A lire la quatrième de couverture, ce qui me semblait intéressant ici, c’est, disons, l’approche générationnelle de la question. Deux jeunes gens qui se sont rencontrés en ville décident de se marier bien qu’appartenant à des castes différentes. S’ils ont bien conscience de la difficulté auxquelles ils vont être confrontés pour se faire accepter dans le village de Kumaresan, celui-ci reste cependant optimiste et ne doute pas que la profonde affection que sa mère, mais aussi tous les autres membres de sa famille lui portent aura raison des principes régissant leur vie.

La manière qu’a Kumaresan d’envisager cette question témoigne d’une certaine évolution des moeurs, et sans doute dans les villes les choses bougent-elles (un peu). Mais le poids des traditions reste encore solidement ancré, ce que montre fort bien ce roman, qui évoque aussi le statut des femmes, autre question particulièrement sensible en Inde. Place de la mère, place de l’épouse, qui ne se définissent que par les hommes, qu’ils soient présents ou absents, père, fils ou mari. 

Ce roman très classique dans sa facture brosse le tableau d’un pays encore extrêmement imprégné de ses coutumes. Le personnage de l’épouse, Saroja, dont on perçoit parfaitement les profondes angoisses et les limites qui s’imposent à elles, se révèle particulièrement bien campé. 
Pour qui est familier de ce pays, le roman n’apprendra sans doute pas grand chose. Mais il reste néanmoins une lecture intéressante et assez captivante, vers laquelle on peut se tourner sans craindre d'être déçu.


jeudi 15 février 2018

Le foyer des mères heureuses

Amulya Malladi

Mercure de France, 2018


Traduit de l'anglais (Inde) par Josette Chicheportiche


D’Amulya Mulladi, j’avais lu l’an dernier Une bouffée d’air pur, qui m’avait suffisamment séduite pour que je m’empare de son nouveau roman, récemment publié aux Etats-Unis (les quatre livres qu’elle a écrits entre les deux restant à ce jour inédits en France). 
Après s’être intéressée à la catastrophe de Bhopal et à ses séquelles sur la population indienne, elle évoque aujourd’hui la GPA (gestation pour autrui), sujet délicat s’il en est, mais ô combien d’actualité.

J’avoue que je craignais un peu, en ouvrant le livre, de me heurter à un plaidoyer. Qu’il soit en faveur des mères porteuses ou non, je redoutais de lire un livre manichéen portant un regard moral sur la question. Or, il n’en est rien. Amulya Malladi témoigne à nouveau ici d’une parfaite maîtrise dramatique et mêle les destinées de deux femmes absolument étrangères l’une à l’autre, évoluant dans des mondes et des cultures que tout oppose, sans se départir d’une égale finesse psychologique à l’égard de ses deux héroïnes. 

Si Priya est d’origine indienne, elle est née et a toujours vécu aux Etats-Unis. Après plusieurs fausses couches, elle convainc son mari d’avoir recours à la GPA pour avoir cet enfant dont elle rêve. Pas si facile, pourtant : l’entourage n’est pas toujours prêt à accepter une telle démarche. Surtout lorsque celle qui portera le bébé est une femme issue d’un pays en voie de développement. Quel choix celle-ci a-t-elle vraiment de louer son corps ?

La question vaut d’être posée. Asha a déjà deux jeunes enfants qu’elle aime tendrement. Son petit garçon, âgé de cinq ans, manifeste des compétences exceptionnelles pour son âge. Il aurait besoin d’étudier dans un établissement spécialisé... largement au-dessus des moyens de ses parents. Bien qu’elle répugne à porter un enfant qui ne serait pas le sien, Asha finit par se laisser convaincre par son mari. Pour offrir un véritable avenir à son fils, elle fera ce sacrifice. Mais ici aussi, il faut se cacher. Que dirait-on d’elle si cela se savait ?

Amulya Malladi ne cache rien des questions, des doutes, des peurs de chacune des deux femmes. D’un côté, l’angoisse de vivre une grossesse à distance, de ne pas être «connectée» à son enfant et, peut-être, de ne pas savoir être mère. L’envie d’être attentive à ce que ressent la mère porteuse, de répondre aux souhaits qu’elle pourrait émettre, sans être intrusive. Ne pas créer de lien qu’il faudrait ensuite briser. La peur que cette femme ne prenne pas soin d’elle, et donc du bébé.

Quant à Asha, empêcher les sentiments de naître à l’égard de l’enfant qu’elle va mettre au monde est un combat de tous les instants. Et puis, l’enfant qu’elle porte est-il plus important que ceux qu’elle a déjà eus ? Elle qui a accouché chez elle, sans médecin, sans avoir jamais eu la moindre échographie reçoit aujourd’hui des soins médicaux et une attention dont jamais elle n’a bénéficié auparavant. Certaines vies ont-elles plus de valeur que les autres ?

Les questionnements surgissent peu à peu sous la plume délicate d’Amulya Malladi, sans qu’il y ait jamais de parti pris ni de jugement de valeur. Elle ne donne pourtant pas dans l’angélisme et pointe finement ceux à qui l’égal partage de détresse profite.

C’est le cœur serré que j’ai refermé ce livre, avec l’envie toujours présente de découvrir les autres romans de cette talentueuse auteure.





samedi 18 février 2017

Une bouffée d’air pur

Amulya Malladi

Mercure de France, 2017


Traduit de l’anglais (Inde) par Geneviève Leibrich


Un très beau portrait de femme

Un titre simple, un bandeau aux couleurs chatoyantes évoquant un pays dont j’apprécie particulièrement la littérature : il n’en fallait pas davantage pour attirer mon attention sur ce premier roman d’une auteure indienne totalement inconnue en France. La quatrième de couverture m’apprenait rapidement qu’il y était question de la tragédie de Bhopal. Sont alors remontés des souvenirs profondément enfouis dans ma mémoire. J’étais très jeune alors, en ce 3 décembre 1984, mais je me souviens confusément du sentiment d’effroi et du scandale qu’avait provoqués cette terrible catastrophe que constituait l’explosion d’une usine de pesticides appartenant à une firme américaine.

Le roman s’ouvre sur cette funeste nuit. Il est tard, et la jeune Anjali attend son mari à la gare, où il est censé venir la chercher. Mais il se fait attendre. Lorsqu’une impression horrible l’assaille, comme si de la poudre de chili rouge s’était introduite dans ses narines, et qu’un mouvement de panique s’empare de la foule, elle ne cherche plus qu’une chose, se sauver de cet endroit devenu irrespirable. Avant de perdre connaissance, elle a le temps de voir des dizaines de personnes s’effondrer autour d’elles et de penser qu’elle va périr à son tour... 

Lorsqu’on retrouve Anjali, quelque seize années se sont écoulées. Elle a quitté Bhopal pour Ooty, dans le sud du pays, et mène une vie simple avec son nouvel époux et son fils Amar, âgé de douze ans, qui souffre de graves troubles respiratoires, conséquences des gaz extrêmement toxiques qu’a inhalés sa mère. La rencontre inattendue avec son ex-mari Prakash, alors qu’elle est en train de faire son marché, va ramener Anjali vers son passé et l’on va  peu à peu découvrir toute la vie de cette femme.

Une vie peu ordinaire pour une Indienne. Anjali a en effet demandé et obtenu le divorce avant de se remarier. Indépendante, Anjali travaille comme institutrice. Son salaire et celui de son mari professeur suffisent tout juste à payer les soins très lourds que nécessite la maladie d’Amar, dont les poumons et le cœur sont sévèrement atteints. 
J’avoue avoir été tout d’abord surprise par ce personnage dont la liberté de pensée, et surtout le mode de vie, me paraissaient bien mal correspondre à ce que je connais de la société indienne. Mais on découvre qu'Anjali a d’abord été cette jeune fille façonnée par les schémas ancestraux transmis de génération en génération et véhiculés par le cinéma bollywoodien : une jeune fille qui ne songeait qu’à se marier avec un bel homme dont elle élèverait les enfants et qu’elle accompagnerait jour après jour en épouse accomplie. Un rêve qu’elle croit réaliser en se mariant fastueusement avec le bel officier Prakash. La terrible nuit de noces annoncera pourtant les déconvenues qui s’ensuivront...

Amulya Malladi délivre progressivement les éléments qui permettent de comprendre comment son personnage a pu connaître une telle évolution. Et cette femme hors du commun finit par apparaître extrêmement crédible. Elle connaît des sentiments qui nous semblent très naturels compte tenu de tous les événements qu’elle a traversés, tant dans sa vie intime qu’en raison des séquelles que lui ont laissées le drame de Bhopal. Et si elle fait des choix de vie qui vont à l’encontre de sa culture, elle se heurte sans cesse aux préjugés, dont l’auteure parvient à nous montrer à quel point ils prennent le dessus dans les relations qui régissent les individus, jusque dans les aspects les plus privés de leur vie.
Amulya Malladi signe un très beau roman, dans lequel la sphère intime et la catastrophe de Bhopal, qui a été un véritable traumatisme pour la société indienne, se mêlent habilement pour proposer un superbe portrait de femme, mais aussi un tableau très convaincant de son pays.

La version en langue anglaise de Wikipedia m’apprend que Malladi a écrit six autres livres après celui-ci, paru en 2002 aux Etats-Unis où elle vivait alors. Je m’adresse donc à l’éditeur : à quand la traduction en français de tous ces romans ?




samedi 11 avril 2015


Longues distances

Jhumpa Lahiri

Robert Laffont, 2015


Traduit de l'américain par Annick Le Goyat



De l'Inde aux Etats-Unis, la chronique d'une famille prise entre traditions et événements politiques.

Les livres se suivent et ne se ressemblent pas, fort heureusement d’ailleurs !
Après le bruit et la fureur de Ciel d’acier, Longues distances m’a installée dans un rythme beaucoup plus lent en retraçant l’histoire intime d’une famille. Le contraste était saisissant !
Des années 70 à nos jours, j’ai suivi les destinées de Subash, originaire de Calcutta, et de son jeune frère Udayan. Ils n’ont que quelques mois d’écart, mais leur ressemblance est frappante... du moins physiquement, car leurs caractères sont diamétralement opposés. Par-delà leurs différences, une grande complicité les unit pourtant. Jusqu’à ce qu’Udayan, influencé par le mouvement naxaliste d’inspiration maoïste qui touche le Bengale, se mette à faire de l’activisme politique. Subash, lui, préfère partir aux Etats-Unis effectuer un doctorat. Il ne reverra jamais ce frère tant aimé, qui sera assassiné par la police.
C’est alors que sa vie va changer : se rendant à Calcutta pour lui rendre un dernier hommage, il fait la connaissance de sa belle-soeur Gauri, enceinte de quelques semaines et qui n’a jamais été acceptée par ses beaux-parents qui ne l’avaient pas choisie; Subash lui propose de l’épouser à son tour pour donner un père à l’enfant à naître et l’emmener vivre aux Etats-Unis, loin, bien loin des lieux du drame.
Ce nouveau couple improbable, déraciné, fondé sur la disparition d’un être cher qui ne cessera de les hanter et sur le non-dit à l’enfant sur sa véritable identité parviendra-t-il à  se construire sur de telles bases ? Tel est l’enjeu de ce roman.

J’avoue ne pas avoir été pleinement passionnée par cette histoire. Et pourtant, malgré tout, ces personnages me touchaient et, à chaque fois que je fermais mon livre, j’étais vraiment impatiente de les retrouver pour découvrir comment chacun parvenait à surmonter ses difficultés pour arriver à se forger une identité et construire tout simplement sa vie.
Une atmosphère empreinte à la fois de malaise et de force vitale se dégage de ce roman, qui lui confère un indéniable charme. 

dimanche 10 août 2014

Journal d’une accoucheuse

Priyamvada N. Purushotham

Actes sud, 2014


Traduit de l'anglais (Inde) par Eric Auzoux




Les femmes indiennes vues par l'une d'entre elles.

La condition des femmes en Inde : un sujet certes maintes fois abordé, mais dont on n’a malheureusement pas fini de parler. Il est ici traité de manière particulièrement intéressante, d’abord parce que l’auteur est elle-même une femme indienne, ayant vécu, je crois, aux Etats-Unis, et que sa narratrice exerce une profession qui la place au cœur des problématiques féminines les plus intimes, puisqu’elle est gynécologue.
Cette jeune femme nous permet de suivre le destin et les interrogations de plusieurs femmes aux profils très différents, couvrant ainsi plusieurs aspects de cette réalité indienne protéiforme, à un moment crucial de leur existence, c’est-à-dire au moment où elles deviennent mères.

On voit ainsi défiler dans son cabinet une femme musulmane en burqa, une citadine travaillant dans une agence de communication, une femme issue d’un couple mixte franco-indien... Entre celles qui ne parviennent pas à avoir d’enfant en dépit de toutes leurs tentatives, celle qui désespère d’avoir un garçon, alors qu’elle a déjà trois filles, et celle qui, n’ayant que des fils, rêve d’avoir enfin une petite fille, toutes finissent par se confier librement à leur médecin, nous donnant ainsi à voir les multiples visages de ce sous-continent où s’entrechoquent les cultures, les différentes traditions et l’influence occidentale.

Un livre intéressant, que j’ai lu d’une traite, même s’il m’a semblé manquer un peu d’ampleur. Pour ma part, je ne me suis guère attachée aux différents personnages. Sans doute est-ce dû au mode de narration choisi par l’auteur : le fait de tout voir à travers les yeux d’une narratrice unique nous prive des réflexions et des sentiments des différentes héroïnes, qui ne sont que suggérés. Dommage, le récit aurait gagné en intensité.

dimanche 6 avril 2014

Pour quelques milliards et une roupie


Vikas Swarup
Belfond, 2012

Traduit de l'anglais (Inde) par Roxane Azimi


Un roman virevoltant qui donne à voir l'incroyable visage de l'Inde d'aujourd'hui.

Ce qu’il y a de formidable avec ce roman, c’est qu’on se sent comme un enfant auquel on raconterait une histoire. Vikas Swarup nous propose en effet un conte avec des épreuves, des rebondissements, des gentils et des méchants...
Vous l’aurez compris, il s’agit d’une lecture très facile et très agréable.
Toutefois, derrière ce récit léger et rocambolesque se dessine un tableau tout à fait convaincant de l’Inde d’aujourd’hui.

Sapna Sinha est une jeune femme qui, suite au décès de l’une de ses soeurs et de son père, a dû renoncer à sa passion pour la littérature et son goût pour l’écriture, afin de décrocher un emploi de vendeuse pour faire vivre sa famille. Elle incarne ainsi cette middle classe des grandes mégapoles, au carrefour des cultures indienne et occidentale : les femmes y sont éduquées, s’habillent en jean, ont accès à Internet et possèdent un téléphone mobile, tout en rêvant d’un prince charmant tel qu’on en voit dans les films de Bollywood...
Telle est la principale qualité de ce roman. Au fil des sept épreuves auxquelles Sapna est soumise par un puissant chef d’entreprise qui l’a choisie pour lui succéder dans la conduite de ses affaires, on voit se superposer tous les visages de ce vaste sous-continent, pris entre ses traditions et un élan vers des valeurs et des schémas issus du monde occidental.
L’auteur met ainsi en évidence la corruption omniprésente, la persistance des mariages arrangés, les trafics d’organes, l’exploitation des enfants... tandis que des chaînes de télé d’information en continue s’efforcent de mener des enquêtes d’investigation pour dénoncer ces méfaits, que d’autres chaînes promettent la célébrité à de jeunes gens avides de notoriété au travers d’émissions type Star Académie et, enfin, que l’utilisation des réseaux sociaux permet de donner un large écho à des tentatives de contestation isolées...

En conclusion, je dirais qu’il s’agit d’un livre au ton plus léger que bien des romans indiens, mais au propos tout aussi profond, visant à mettre en lumière la complexe réalité de ce pays.

lundi 22 juillet 2013



L'inconnue de Bangalore

Anita Nair

Albin Michel, 2013


Traduit de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos

☀ ☀

Une série de meurtres est perpétrée à Bangalore selon un étrange rituel: les victimes meurent à la fois étranglées et égorgées par la corde qui les a enserrées, comme si celle-ci avait été couverte de verre pilé. Entre travestis et politiciens dénués de scrupules, l'inspecteur Gowda mène l'enquête.


"Le thriller de l'été" nous annonce l'éditeur dans une de ces formules choc communes à tous les bandeaux ceignant les romans qui veulent se distinguer sur les tables des libraires.
Disons que je n'irais peut-être pas jusque là. Ce n'est pas la tension du suspens qui fait à mon avis la principale qualité de ce livre. J'ai connu des polars plus haletants, même si l'intrigue est bien menée.

Ce n'est en effet pas tant la question de l'identité du meurtrier qui m'a invitée à tourner les pages de ce livre que le plaisir de me plonger dans un univers totalement étranger au mien. Lire ce roman, c'est s'immerger dans l'incroyable atmosphère d'une ville indienne : ses ruelles et ses grandes artères, ses couleurs, ses parfums, ses restaurants, ses rickshaws, le terrible contraste entre la misère et une richesse ostentatoire, c'est le portrait de politiciens véreux prétendant représenter le peuple pour mieux s'enrichir à des fins personnelles, tandis que quelques individus tentent, envers et contre tout, de s'élever contre de tels abus...  Mais que peut une personne face un système entier reposant sur la corruption ?

A travers son enquête policière, Anita Nair brosse le tableau d'une société d'une immense diversité, aux prises avec ses traditions, mais aussi en pleine mutation. Ce faisant, elle pose la question de la différence et de l'identité sexuelles. Une question qui dépasse bien évidemment le cadre de la société indienne...