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lundi 4 mai 2026

Intrigue à Versailles

Adrien Goetz
Grasset, 2009

Lorsque les températures commencent à grimper, que la végétation s’épanouit et que l’envie – le besoin ? - de légèreté se fait sentir, j’ai pris l’habitude depuis quelques années de m’offir la lecture d’une nouvelle aventure de Pénélope. Un plaisir désormais rituel… que je redoute de voir bientôt s’éteindre, faute de nouvelles publications. Mais pour l’heure, j’ai eu le bonheur de retrouver la fantaisie des intrigues historiques d’Adrien Goetz et la joyeuse impertinence de ses personnages dans le cadre fastueux de Versailles.

Mais c’est un Versailles bien peu habituel que nous dévoile l’écrivain : il nous en ouvre en effet les portes dérobées pour nous entraîner dans les recoins les plus secrets du palais, nous révélant à cette occasion ses failles et ses faux-semblants. Car vous croyiez sans doute comme moi que tout ce qui s’y trouve est d’époque, même si les restaurations ont pu se succéder avec plus ou moins de rigueur. Eh bien, détrompez-vous ! Deux courants de conservateurs se sont même longtemps opposés. D’un côté, les tenants d’un conservatisme intransigeant ne laissant rien entrer dans ce haut lieu patrimonial qui pourrait en heurter le style et l’harmonie ; de l’autre, les promoteurs d’un esprit qui serait plus conforme à celui du Roi Soleil mettant à l’honneur les artistes de son temps. Selon eux, Versailles devait poursuivre sur cette voie en ouvrant ses portes à la modernité.

C’est au coeur de ces rivalités qu’un cadavre surgit au petit matin dans l’un des bassins du parc, tandis que le doigt sectionné du macchabée a été dissimulé dans un meuble dont les spécialistes ont bien du mal à déceler s’il s’agit ou non d’une copie... Serait-ce l’oeuvre d’une société secrète descendant directement du mouvement janséniste qui s’opposait à l’absolutisme royal ? Le château servirait-il de cadre à d’effrayants rituels tels qu’il s’en pratiquait au siècle de Louis XIV ?

Comme toujours, Adrien Goetz mêle la plus plus baroque extravagance à la plus scrupuleuse érudition. En imaginant que le jansénisme a pu perdurer de manière structurée jusqu’à nos jours, il offre une lecture tout à fait délectable des politiques de conservation du domaine de Versailles – et même au-delà ! Un délicieux divertissement rythmé par les toujours savoureuses répliques échangées par Pénélope et son amoureux Wandrille. On en redemande, monsieur Goetz. 

 

    


lundi 20 avril 2026

L’alliance

Aslak Nore
Le Bruit du Monde, 2026

Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier



Après un détour par le roman d’espionnage (assez sensible ici), Aslak Nore renoue avec les Falck, dont nous avions pu suivre la trouble histoire dans Le cimetière de la mer puis Les héritiers de l’Arctique. Au terme d’une bataille fratricide, Sverre avait pris la direction de SAGA, la fondation familiale documentant la Seconde Guerre mondiale en Norvège. L’action se concentre désormais sur lui.


Les Falck, l’une des familles les plus riches et les plus puissantes de Norvège, sont « naturellement » au contact des sphères du pouvoir. Aujourd’hui plus que jamais, puisque Sverre s’apprête à épouser Ingeborg Johnsen, sur le point de devenir la plus jeune ministre de la Défense qu’ait jamais connu le pays. Mais à quelques jours de la cérémonie, leur fille au pair ukrainienne est assassinée dans leur luxueuse propriété juste après que celle-ci avait découvert la présence d’armes en provenance de Russie dans les sous-sols de la demeure.


Sverre serait-il un agent secret au service du régime de Poutine ? C’est bien ce que pense Johnny  Berg, lui-même agent norvégien appelé à faire partie du cabinet d’Ingeborg… Ainsi les enjeux de pouvoir et de diplomatie vont-ils une fois encore se trouver intimement mêlés à la sphère intime et aux intérêts privés des protagonistes.


Aslak Nore met le point final à son ample cycle romanesque se déroulant dans un contexte géo-politique soigneusement documenté. C’est toujours aussi prenant et passionnant, même si le resserrement sur un seul membre des Falck - et pas le plus sympathique ! - a un peu à mes yeux atténué le souffle de cette formidable saga. Quoi qu’il en soit, si vous ne les avez encore lus, je ne saurais trop vous encourager à lire les deux premiers volumes, désormais disponibles en poche ! 


 

mardi 14 avril 2026

Une main vers le ciel

Jean-Christophe Boccou
La Manufacture de Livres, 2026



Il existe peu de romans, à ma connaissance, relatant l’effroyable épisode cambodgien des khmers rouges. Il faut dire que faire de ces années meurtrières un espace fictionnel n’est sûrement pas des plus aisé. C’est pourtant le choix qu’a fait l’auteur de polars Jean-Christophe Boccou pour son troisième roman. J’ignore quelles étaient ses motivations et s’il a des accointances avec ce pays, mais il nous offre aujourd’hui d’effectuer une percutante plongée dans le régime de Pol Pot.


17 avril 1975. Khieu, 17 ans, vaque à ses occupations dans l’épicerie de l’oncle qui l’a élevé. Les derniers hélicoptères américains vrombissent encore dans le ciel de Phnom Penh. Bientôt la foule exulte, tandis que l’Angkar padevat - l’Organisation révolutionnaire - entre triomphalement dans la ville. Mais celle-ci est aussitôt vidée de ses habitants, envoyés dans des camps de rééducation à la campagne. Le génocide qui fera entre 1,5 et 2 millions de victimes vient de commencer.


La première partie du récit dépeint la cruauté du régime du Kampuchea démocratique à travers la destinée de Khieu. Si l’auteur épargne au lecteur de se complaire dans des descriptions de torture par trop pénibles, il ne cache cependant rien de leur réalité et l’on n’imagine que trop bien l’arbitraire et les souffrances que cette population a endurés. 


Mais ce livre est un polar avant d’être un roman historique, et l’auteur n’a pas pour ambition de faire le récit détaillé de cette période. Une ellipse de plusieurs années nous propulse dans les années 2000. Le Cambodge est désormais dirigé par un premier ministre tenant de la réconciliation nationale. Ce qui signifie concrètement l’empêchement des procédures visant à juger les anciens dirigeants khmers rouges, dont bon nombre ont pu se maintenir dans les instances de pouvoir ou, à tout le moins, poursuivre une existence paisible. Khieu, qui contrairement à son oncle a réchappé au massacre, n’a quant à lui qu’une seule obsession : démasquer les coupables et les faire condamner. Devenu l’un des premiers juges d’instruction d’une cour internationale placée sous l’égide de l’ONU, il n’aura de cesse de traquer celui qui fut responsable de sa propre tragédie.


Sur ce fond historique, la dimension policière prend alors le pas à grand renfort de flash backs, de scènes d’action et de personnages plus ou moins patibulaires. Mené avec une redoutable efficacité, ce récit offrira si ce n’est un tableau approfondi, au moins une bonne entrée en matière à l’histoire de la dictature cambodgienne, et il se lit avec un réel appétit. Il n’en faut pas davantage à mes yeux pour faire un bon polar.

lundi 30 mars 2026

Retour à Ostrog

Sacha Filipenko

Noir sur Blanc, 2026

Traduit du russe par Marina Skalova 

A Ostrog, la vie a la couleur terne de la neige sale : le temps s’étire péniblement, les emplois sont fastidieux, et les petits arrangements et autres combines de plus grande ampleur semblent constituer l’unique ouverture vers un quelconque avenir. Faut-il s’étonner qu’une vague de suicides touche subitement l’orphelinat de la ville ? Le commissaire Kozlov est dépêché depuis Moscou pour tirer l’affaire au clair... 

Si la police locale trouve rapidement le coupable idéal en la personne d’un ancien pensionnaire de l’établissement ayant pour principale préoccupation le respect de la loi – faisant ainsi l’unanimité contre lui – Kozlov, pour le moins sceptique, va orienter son enquête vers une autre piste.  

Ce n’est pas tant la résolution de l’énigme qui motive le lecteur à tourner les pages du roman que l’ambiance qui s’en dégage. Ostrog est née de l’imagination de l’auteur, mais il pourrait s’agir de n’importe quelle autre ville de province russe. A travers elle, Filipenko fait le portrait de son pays (qu’il a quitté pour la Suisse), un portrait sans concessions mettant en exergue la corruption, la bureaucratie et une certaine forme de résignation qui en font le quotidien.

La brièveté et la tiédeur de mon billet révèlent sans doute la relative indifférence dans laquelle m'a laissée ce texte. Celui-ci n'en reste pas moins une satire sombre qui se distingue par sa galerie de personnages, à la dimension parfois métaphorique, qui traduisent parfaitement l’état de la société russe.

vendredi 3 octobre 2025

Les braises de l’incendie

Eric Decouty

Liana Levi, 2025



Il y a vingt ans, on s’en souvient, de violentes émeutes ont embrasé les banlieues après que deux jeunes garçons, Zyed et Bouna, avaient trouvé la mort à Clichy-sous-Bois en cherchant à échapper à un contrôle de police. Ce qu’on a peut-être oublié en revanche, c’est que cette même année, en 2005 à Paris, plusieurs incendies ravagèrent des hôtels réservés à des personnes en situation de précarité, notamment des migrants. C’est entre ces deux événements que vient se loger l’intrigue du roman d’Eric Decouty.


Une nuit d’avril, un établissement situé dans le IXe arrondissement est la proie des flammes, faisant près de trente victimes dont douze enfants. C’est le juge Krause qui est désigné pour instruire l’affaire. Alors que son zèle dans une affaire de délinquance en col blanc l’a depuis plusieurs années placardisé, il s’étonne de se voir confier un dossier faisant la une des journaux. C’est néanmoins l’occasion de se remettre en selle. Si l’enquête de police conclut à un accident, certains éléments sèment le doute dans son esprit. Tout comme le témoignage d’une jeune rescapée de huit ans recueilli par une avocate, Nathalie Segurel, contactée par une bénévole de la Croix-Rouge. Maboussou, dont la mère et la soeur ont péri dans l’incendie, a en effet raconté que son grand-frère Tano était passé les voir dans un état de vive agitation quelques instants avant le drame et avant de disparaître.


Tano serait-il impliqué dans le déclenchement de l’incendie ? Ensemble - et en marge de toute procédure - Krause et Ségurel vont mener leur propre enquête. Si l’hôtel était dans un état de vétusté qui aurait dû faire l’objet d’un arrêté contraignant le propriétaire à effectuer des travaux, le certificat de complaisance qui semble avoir été établi par les autorités n’est pas la seule piste à creuser. Et en tout cas pas la principale. Certains des occupants de l’hôtel - voire les gérants - seraient-ils mêlés à un trafic de drogue ? A des affaires de proxénétisme ? Tandis que les hypothèses se multiplient, c’est peut-être une autre voie qui finira par émerger.


Eric Decouty mêle différentes thématiques allant des marchands de sommeil à la radicalisation religieuse. L’écrivain, un journaliste ayant collaboré avec plusieurs titres de la presse régionale et nationale, s’attache ici à révéler le terreau dans lequel viennent s’enraciner certaines des problématiques auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés. Le roman est plutôt bien mené et se lit assurément d’une traite. Peut-être avec ce passage à la fiction pourrait-on reprocher à l'auteur de vouloir embrasser trop de sujets à la fois. Mais c’est surtout dans la facilité avec laquelle les protagonistes retrouvent constamment les témoins nécessaires à l'avancée de l'enquête que se situerait mon bémol. Ce polar efficace aurait gagné en force à ne pas abuser de la carte chance pour faire avancer son intrigue. 

mardi 17 juin 2025

Marseille 73

Dominique Manotti
Points Seuil (Les Arènes, 2020)


En 1962, les Accords d’Evian marquaient la fin de la guerre d’Algérie. Ce pays obtenait son indépendance, engendrant un exode massif des Pieds-Noirs vers le sol hexagonal. Le point final était-il mis à ce conflit ? Pas si sûr. En tout cas pas pour tout le monde. Onze ans plus tard, faisant suite au durcissement de la politique gouvernementale de la France à l’égard de la population immigrée, l'extrême-droite utilise un fait divers dans lequel un traminot marseillais a trouvé la mort pour orchestrer une campagne exigeant l’arrêt de « l’immigration sauvage ». En dépit de l'appel des collègues de la victime à ne pas utiliser la mort d'un des leurs à des fins racistes s’ensuivra une vague d’assassinats qui fera en quelques semaines une quinzaine de victimes nord-africaines et près de cinquante sur l’ensemble du sol français.


C’est autour de ces faits que se déploie le roman de Dominique Manotti qui imagine une enquête sur le meurtre de Malek Khider, 16 ans, atteint de trois balles tirées à bout portant. C’es le commissaire Daquin, jeune Parisien projeté dans la cité phocéenne, qui la mènera. Encore pour cela devra-t-il nager entre les eaux troubles des différents services de police dont certains sont noyautés par les tenants de l’Algérie française. Ce qui explique que les pièces à conviction subissent une altération les rendant inutilisables, que les témoignages soient triés sur le volet et que le meurtre soit rapidement requalifié en règlement de comptes.


La postface de l’auteure indique assez combien ce polar s’appuie sur des événements historiques et un contexte soigneusement documenté. Le déroulement de l’enquête concentre tout ce qui a pu être mis en oeuvre pour taire de manière systématique le caractère raciste des meurtres qui se sont alors multipliés : la presse était utilisée pour jeter le discrédit sur les victimes, le mobile raciste nié pour avancer une soi-disant rivalité entre voyous, et quasiment aucun assassin n’aura été arrêté (d’après Dominique Manotti, deux condamnations seulement, avec sursis pour l'un, le second - un sous-brigadier de la police urbaine - succombera quant à lui fort opportunément à une crise cardiaque peu après son incarcération…).


Un très intéressant polar, donc, qui restitue parfaitement l’époque trouble qui fit suite, côté français, aux « événements d’Algérie ». Voilà une agrégée d’histoire qui a parfaitement négocié son passage à la fiction !


lundi 7 avril 2025

Légitime démence

Laurent Philipparie
Actes Sud, 2025



Entre la commandante Catherine Novac et le capitaine Thierry Bar, on ne peut pas dire que ce soit le grand amour. A la veille de son départ en retraite, celui que Novac considère comme « le roi des emmerdeurs » lui donne encore du fil à retordre : en dépit des ordres qu’elle a formulés, Bar a entraîné ses hommes sur le théâtre de l’opération commando que s’apprêtent à mener les Servants de Gaïa, un groupe écoterroriste extrêmement actif. Furieuse, elle se rend à son tour sur place pour tenter de les intercepter avant que n’arrive un incident, voire une bavure. En vain. Le chef du mouvement périra dissous dans une cuve de soude de l’usine de savonnerie qu’il entendait saboter. Et lorsque Novac tente de mettre son subalterne devant ses responsabilités, celui-ci ne trouve rien d’autre à faire que de la décapiter avant de prendre la fuite…


Comme vous le voyez, ce polar démarre sur les chapeaux de roue et, jusqu’à la dernière ligne, ne se départit pas de ce rythme nerveux ménageant au passage de nombreux coups de théâtre. C’est dans un univers assez méconnu (me semble-t-il) qu’il nous plonge, celui de groupes de défense de l’environnement dans ses composantes les plus radicales et les plus violentes. Ceux pour lesquels la protection de l’espèce animale ou la préservation des ressources naturelles justifient une action ultraviolente pouvant aller jusqu’à l’atteinte à la vie humaine.


On est loin ici des actions de désobéissance civile ou d’occupation de sites tels que le chantier de Sainte-Soline. On a affaire dans ce roman à des fanatiques clairement présentés comme tels, des membres de groupuscules s’apparentant davantage à des sectes qu’à des mouvements ayant un fondement politique. Ceux-ci existent-il réellement ? C’est bien possible, quoique je n’en aie pas moi-même connaissance, ne m’étant pas particulièrement intéressée à la question. Le fait que l’auteur, Laurent Philipparie, soit lui-même criminologue et commandant de police, peut néanmoins inviter le croire. S’est-il en effet appuyé sur son expérience professionnelle, rappelée en quatrième de couverture, pour construire son roman ? On ne peut s’empêcher de se poser la question. 


Quoi qu’il en soit, l’auteur fait assaut de rebondissements tellement effarants, avec une multiplicité de personnages à l’identité si trouble, qu’il ne me semble pas ouvrir la porte à un amalgame entre les mouvements qu’il met en scène et ceux d’une autre nature qui font parfois la une des médias et que d’aucuns s’empressent pourtant de qualifier d’écoterroristes. Il invite en revanche à s’intéresser de plus près aux diverses formes que peut revêtir ce type d’activisme. D’un point de vue plus formel, l’auteur fait place à un remarquable sens du suspens et sait parfaitement créer la surprise. Des qualités particulièrement appréciables lorsqu’il s’agit de polar !


lundi 10 février 2025

Rue de l’Espérance, 1935

Alexandre Courban
Agullo, 2025


L’année dernière, Alexandre Courban publiait Passage de l’Avenir, 1934. Il poursuit aujourd’hui son entreprise romanesque qui nous plonge dans les derniers temps de l’entre-deux-guerre, dans ces années qui virent la montée en puissance de l’extrême-droite et l’essor du Front populaire. Epoque pleine d’enseignements s’il en est.


On retrouve dans ce nouvel opus les personnages du précédent volume : le commissaire Bornec - puisqu’on s’inscrit toujours dans le genre policier -, Camille Dubois, une ex-ouvrière désormais entrée au journal L’Humanité, ainsi que Gabriel Funel, journaliste officiant dans ce même quotidien. Rien d’étonnant lorsqu’on sait qu’Alexandre Courban est historien de formation et qu’il est l’auteur d’une thèse sur ce journal. 


Comme précédemment, le roman part d’un assassinat sur lequel Bornec est amené à enquêter. Chemin faisant, il croisera la route de Funel et de Camille qui préparent quant à eux un dossier sur les métallurgistes. Et, comme précédemment, ce n’est pas tant la résolution de l’énigme que la restitution d’une époque, des tensions sociales et des forces politiques opérant alors, qui constituent le coeur du sujet et l’essentiel du fil narratif de ce livre. Si vous cherchez un polar trépidant respectant scrupuleusement les codes du genre, passez votre chemin.


Mais si vous vous intéressez à ces années cruciales, si vous voulez vous imprégner de l’atmosphère qui régnait alors, vous y trouverez certainement votre compte. Et, au terme de votre lecture, vous n'aurez qu'une envie : découvrir (l’année prochaine ?) le troisième volume de cette saga historique pour vous immerger dans l'effervescence de l'année 1936, lorsque le Front populaire remporta la victoire aux élections législatives…


lundi 11 novembre 2024

Hollywood s’en va en guerre

Olivier Barde-Capuçon
Gallimard Série noire, 2023


Ce n’est un secret pour personne, l’industrie hollywoodienne est la machine de guerre du soft power américain. Olivier Barde-Capuçon, connu pour ses intrigues policières se déroulant à la cour de Louis XV, nous entraîne cette fois aux Etats-Unis au début des années 40. Le président Roosevelt est convaincu que son pays doit entrer en guerre, mais se heurte à un fort mouvement de résistance : pour America First (eh oui, le slogan ne date pas d’hier) les Américains n’ont pas à aller perdre la vie dans un conflit qui ne les concerne pas. L’idée naît alors au plus haut sommet de l’Etat de favoriser la production d’un film propre à faire basculer l’opinion publique.


Et pour cela, il faut des stars. Errol Flynn tiendra le haut de l’affiche avec l’une des actrices les plus bankable du moment, la superbe Lala. Bien sûr, du côté de l’opposition, tout va être mis en oeuvre pour en empêcher la réalisation. Aussi, lorsque Lala est victime d’une tentative de chantage, la détective Vicky Mallone est-elle appelée à la rescousse. Mais les ennuis ne vont pas s'arrêter là…


Avec ce roman se déroulant à ce que l'on considère aussi bien en littérature qu’au cinéma comme l’âge d’or du polar, l’auteur se plaît à s’approprier les codes du genre et à nous plonger dans l’atmosphère de l’époque. S’il se met toutefois au goût du jour en attribuant le rôle de détective privé à une femme, celle-ci fume comme un sapeur, boit comme un cosaque et multiplie les conquêtes… féminines. Il est assez plaisant de voir jouer de ces stéréotypes, et les seconds rôles sont tout à fait amusants. Le vibrionnant Errol Flynn, notamment, est particulièrement bien campé. Le contexte et les enjeux de ce moment historique sont quant à eux très bien mis en lumière. Mais je dois dire que l’intrigue en elle-même m’a semblé à la fois trop diluée et pécher par un trop-plein de rebondissements et d’interventions providentielles manquant singulièrement de finesse.


En relisant le commentaire que j’avais d’ailleurs écrit sur un précédent roman de l’auteur, je m’aperçois que j’avais déjà émis le même type de réserves : un réel talent pour restituer le climat et les enjeux d’une époque, mais une intrigue modérément convaincante. Peut-être pourrait-il s'affranchir du genre policier et s'essayer à la littérature dite « blanche »... 







lundi 21 octobre 2024

Coliseum

Thomas Bronnec
Gallimard Série noire, 2024


Les Français se désintéressent de la politique… Ils n’accordent plus aucun crédit à ceux qui prétendent les représenter… Les élus de la République n’ont plus de réelle légitimité… Si certains pouvaient encore tenter de réfuter ces assertions, le scrutin présidentiel de 2027 est venu définitivement enfoncer le clou : avec 39,8 % de participation, Damien Clairville avait été élu en recueillant moins de 4 millions de voix au premier tour et à peine 7 millions au second. Soit un score de 15 % des suffrages. Puisque l’élection avait perdu toute substance, il fallait de toute urgence trouver un nouveau mode opératoire pour susciter l’intérêt de la population. Fini les débats à l’ancienne, vive la téléréalité ! Pour désigner celui ou celle qui allait désormais défendre les couleurs du parti Horizon, les quatre prétendants seraient départagés par les téléspectateurs au terme de trois jours de cohabitation filmés en permanence. Deux femmes et deux hommes vont ainsi être enfermés dans un logement avec jardin et piscine, et, entre une épreuve de cuisine et un jeu de j’aime-j’aime pas, débattre des questions qui préoccupent les Français. 


Si, dès son annonce, l’émission fait l’objet de polémiques, rien ne semble pouvoir empêcher sa mise en œuvre. Pas même les menaces que reçoit Nathan Calendreau, un ancien ministre de l’Economie sur le retour, à la veille de son entrée en scène : s’il ne renonce pas à sa participation, un drame surviendra, le prévient un message anonyme. Mais chez ces gens-là, on a les dents bien trop longues pour sacrifier ses ambitions… 


Tandis qu’un commando de jeunes femmes exécute un homme pris au hasard chaque fois qu’un nouveau féminicide est commis en France, Calendreau se remémore un épisode peu glorieux de son passé. L’une de ses adversaires, avec ses sous-entendus, en aurait-elle connaissance ? 


Thomas Bronnec entrecroise les fils de son intrigue avec une adresse n’ayant d’égal que l’acuité avec laquelle il dépeint l’incurie de notre personnel politique et l'état d'affaiblissement de nos institutions démocratiques. On ne peut pas dire que ce polar redonne beaucoup d’optimisme mais, côté efficacité et plaisir de lecture, il fait admirablement le job !



Merci à Nicole pour cet excellent conseil de lecture






lundi 10 juin 2024

Passage de l’Avenir, 1934

Alexandre Courban
Agullo, 2024



Paris, 10 février 1934. Des eaux de la Seine, à deux pas du pont National, est remonté le corps d’une jeune femme. Aucune disparition correspondant à sa description n’a été signalée et rien ne permet de l’identifier. Suicide. Affaire classée. 


Affaire classée ? Vraiment ? Pas pour le commissaire Bornec auquel les doigts fort abîmés de la victime rappellent ceux de sa grand-mère, usés par son métier de blanchisseuse. Et puis l’autopsie a révélé que la jeune femme était enceinte. Non, décidément, pour Bornec il y a dans cette affaire quelque chose qui n’est pas clair…


Il mène donc son enquête, dans un climat on ne peut plus tendu. La Troisième République est à bout de souffle, les ligues d’extrême-droite entendent renverser le gouvernement et ont, le 6 février, marché sur l’Assemblée nationale. Si leur coup de force a échoué, il donne à gauche le signal d’une mobilisation sans précédent pour écarter le péril fasciste.


On a du mal à l’imaginer aujourd’hui, mais des usines étaient alors implantées dans la capitale, et notamment dans le treizième arrondissement. C’est là, entre le boulevard Vincent Auriol et la rue Jeanne d’Arc, que se trouvait la Raffinerie de la Jamaïque, où le sucre de betterave était traité et transformé. Et c’est là encore qu’un contremaître, bien peu apprécié des ouvrières, va trouver la mort, après avoir eu le bras arraché par une machine. Mais s'agissait-il bien d'un accident... ? Bornec est dépêché sur place.


D’une enquête à l’autre, les fils s’entrelacent et Bornec pourra compter sur Gabriel Furnel, journaliste à L’Humanité, pour l'aider à faire toute la lumière sur ces affaires.


On pourra estimer que le suspens de ce polar n’est pas insoutenable. Mais là n’est pas l’enjeu, même si l’on suit  avec un certain intérêt les avancées des différents fils de l’intrigue. Il s’agit avant tout pour Alexandre Courban, auteur d’une thèse consacrée au journal L'Humanité dans la première moitié du XXe siècle et actuel conseiller municipal à la mairie du XIIIe arrondissement, de dépeindre un moment de notre histoire. Ainsi sous sa plume voit-on renaître le Paris populaire de l’entre-deux-guerres, ainsi que les tensions et les mouvements à l’oeuvre dans la société. En fin de volume, une brève chronologie, complétée d’une note biographique des principaux personnages historiques et d’une présentation des journaux de l’époque, apportent un précieux enrichissement documentaire. Les amateurs de ce type de roman mettant davantage l'accent sur l'aspect historique et social que sur la résolution d'une énigme apprécieront d’apprendre, comme l’indique la quatrième de couverture, qu’il s’agit là du premier volume « d’une grande saga historique et policière dans le Paris du Front populaire ». Un moment historique qui mérite plus que jamais toute notre attention.



lundi 4 mars 2024

Entendre nos fantômes

Sacha Perrine
Robert Laffont, 2024



On connaissait le polar historique, le polar social ou encore le polar dystopique, voici à présent le polar psychanalytique.

Nous sommes à Uzès dans les années 80 et le boulanger du village vient d’être assassiné. Seuls deux de ses doigts et un message ont été retrouvés sur la scène du crime. La population est en émoi, d’autant qu’un deuxième meurtre est bientôt commis sur la personne de la mère de la victime, dont on vient tout juste de célébrer le rôle qu’elle a joué dans le réseau local de la Résistance…


Pour mener l’enquête, un enfant du pays qui avait quitté Uzès dix ans auparavant, le capitaine Dick Burgaud, est appelé. Pour Vick Vickensen, revoir Dick n’est pas sans raviver de douloureux souvenirs. En dépit de ses rancoeurs - qui n’effacent en rien l’affection qu’elle lui porte - elle va l’aider à résoudre l’énigme. Vick est en effet une psychanalyste très en vue qui avait la victime pour patient.


Convoquant les rêves et étudiant les différents indices et messages laissés par le meurtrier sous l’angle de l’analyse, Sacha Perrine construit un polar original qui plonge ses racines dans les heures les plus sombres de notre histoire. Le psychanalyste qu’est lui-même l’auteur donne à ses personnages une couleur singulière, y compris dans les relations que chacun entretient avec ses proches et dont on comprend progressivement sur quelles fondations elles se sont construites ; les dialogues sont savoureux et l’intrigue se déploie de manière assez originale pour le genre. 


Y aura-t-il une suite aux aventures du Dr Vick Vickensen ? Si tel est le cas, j’aurai plaisir à replonger dans cet univers.

lundi 20 novembre 2023

Le grand soir

Gwenaël Bulteau
La Manufacture de Livres, 2022



Un polar se situant au tout début du XXe siècle, nous plongeant au coeur des grèves et des manifestations du 1er Mai à l’époque où celui-ci n’avait rien d’une fête mais tout d’un affrontement au cours duquel on pouvait perdre sa vie ne pouvait que susciter mon intérêt. On se battait alors pour la journée de 8 heures, revendication fièrement affichée sur la façade de la Bourse du Travail, à deux pas de la place de la République, le 1er mai 1906. Dans les jours qui précédèrent, nombre de Parisiens aisés fuirent la capitale, craignant le désordre et la révolte. La mobilisation policière fut colossale et les échauffourées, violentes. Il y eut des centaines d’arrestations.


L’année précédente, les funérailles de Louise Michel avaient mobilisé une foule considérable. C’est entre ces deux événements que se déroule l’intrigue de ce Grand soir. A la veille du défilé, la jeune Lucie Desroselles recherche en effet sa cousine Jeanne, une bourgeoise en rupture de ban disparue un an plus tôt, après avoir suivi le cortège funéraire. Celle-ci a-t-elle délibérément coupé les ponts avec sa famille ou bien lui est-il arrivé malheur ? Telle est l’énigme que se propose de résoudre la jeune femme.


Par où commencer ? Peut-être en disant que le personnage de Lucie ne m'a absolument pas convaincue : ni en opposition à son milieu ni en accord avec lui, surgie d’on ne sait vraiment où, sans caractère affirmé, je n’ai pas cru un instant à la possibilité qu’elle puisse effectuer une telle démarche de justicière. Quant aux autres personnages, ils entraînent le roman sur des voies secondaires dont je n’ai pas vraiment saisi l’intérêt. Résultat, l’intrigue se dilue péniblement et lorsque la clé du mystère principal nous est livrée, ça fait pschitt ! Quant à Histoire avec un grand H, on s'en tient à de l'anecdotique qui n'offre rien d'autre que de la confusion. Et il faudra m'expliquer pourquoi l’auteur a voulu intégrer l’épisode des funérailles de Louise Michel, qui ne joue aucun rôle dans l’économie de l’intrigue. L’auteur, qui navigue tout au long du roman d’une région et d’un personnage à l’autre, m’a donné le tournis et, en multipliant les scènes caricaturales, a échoué à peindre le tableau d’une époque où « le grand soir » était un horizon plein d’espoir. Dommage, la promesse était pourtant belle.