samedi 22 septembre 2018

Deux mètres dix


Jean Hatzfeld

Gallimard, 2018



Elles sont deux. Deux sportives de haut niveau, championnes de saut en hauteur. L’une est kirghize, l’autre américaine et elles se sont affrontées pour accéder à la plus haute marche du podium. C’était à Helsinki en 1982, alors que le monde se divisait encore en deux blocs que tout opposait.

Aujourd’hui, les lignes de fracture géopolitique ne sont plus les mêmes. Sue peut librement se rendre au Kirghizistan, où Tatyana l’a invitée.
Elles se rencontrent pour la seconde fois de leur existence. Plus de rivalité sportive, plus de division idéologique pour les maintenir à l’écart l’une de l’autre. Seulement la sincérité d’un échange entre deux femmes que tout rapproche. Au fil des pages, elles se découvrent, se racontent, confrontent leurs souvenirs, dévoilent ce qu’elles n’avaient jamais révélé à quiconque, créant ainsi les conditions d’une naturelle complicité. 
Chacune a connu la notoriété avant d’être oubliée, a été admirée avant d’être réduite à la solitude et à l’isolement, a vécu dans sa chair les conséquences des traitements qui lui étaient administrés pour développer ses performances. 
L’une se souvient des séances d’entraînement pratiqué clandestinement, parce que, n’en déplaise aux apparatchiks, la victoire passait par cette nouvelle technique issue de "l’impérialisme américain" qu’un certain Fosbury expérimenta avec succès aux Jeux Olympiques de Mexico en 68. L’autre, qui rêvait d’intégrer une équipe de basket, se remémore la manière dont elle fut orientée vers une discipline qui ne l’attirait guère, mais qui seule, jouissant d’un faible prestige, lui garantissait d’obtenir une bourse d'études pour entrer à l'université, tant elle était boudée des autres étudiants... 
Des histoires qui font écho à celles de leurs homologues masculins, champions d’haltérophilie qu’elles croisèrent au cours des championnats auxquels elles participèrent et qui disparurent prématurément de la scène sportive...

A travers le parcours de ses personnages, pour lesquels il éprouve une évidente tendresse, c’est tout l’univers du sport que révèle Jean Hatzfeld, avec ce qu’il charrie de passion, mais aussi d’enjeux dépassant tellement les principaux acteurs des compétitions qu’ils en finissent laminés, sinon complètement broyés.

Mais il restitue surtout avec élégance et sensibilité l’immense beauté du geste sportif, la virtuosité des grands champions, leur désintéressement, parfois, et leur grandeur lorsqu’ils décident de défier un pouvoir au péril de leur vie pour porter des valeurs auxquels ils sont attachés. 

Un livre plein d’humanité, qui n’a pas été sans me rappeler, quoique dans un style fort différent, un autre roman que j’avais beaucoup aimé, La Petite communiste qui ne souriait jamais.






jeudi 13 septembre 2018

Tu t’appelais Maria Schneider

Vanessa Schneider

Grasset, 2018




Qui n’a jamais entendu parler de Maria Schneider ? Certes, l’actrice aujourd’hui décédée avait depuis bien longtemps disparu des radars du cinéma, mais son nom n’en conservait pas moins l’aura sulfureuse que lui avait conférée son rôle dans Le dernier tango à Paris. Un film dont elle partageait la vedette avec un Brando vieillissant et en perte de vitesse. Si ce film relança alors la carrière de la star, il n’en alla pas de même pour Maria, dont le personnage de Jeanne signa le début autant qu’il sonna le glas de la sienne.

C’était son premier grand rôle, elle était âgée de 19 ans et ne se releva jamais de cette expérience ni de l’image dans laquelle celle-ci l’enferma. Si, comme moi, vous n’avez jamais vu le film, vous en connaissez au moins le sujet et savez le scandale retentissant qu’il suscita. Tout comme vous devez avoir connaissance de cette scène brutale de sodomie à l’aide d’une motte de beurre autour de laquelle se cristallisèrent toutes les critiques. 
Ce que l’on apprit bien plus tard, c’est que cette scène ne figurait pas dans le scénario. Elle fut imaginée par Bertolucci et Brando le matin même de la prise. Aussi Maria ne savait-elle pas ce qui l’attendait. Cette scène, elle ne la joua pas. Elle vécut réellement l’emprise et la domination que voulait traduire le réalisateur.

D'aucuns crurent qu'après un tel rôle, Maria ne pouvait - ou ne devait - plus se rhabiller. Celle-ci ne se vit plus proposer que des personnages de prostituée ou de fille paumée. Elle sombra dans la drogue, et les magazines se délectèrent de l’histoire de cette si jolie fille perdue, histoire qui permettait de démontrer à peu de frais combien la permissivité des seventies était un danger contre lequel il fallait se prémunir...

Vanessa Schneider est la cousine de la comédienne. Elle éprouvait pour elle une profonde et sincère affection. D’une quinzaine d’années sa cadette, elle perçut nettement la détresse de la jeune femme, même si elle en ignorait alors les causes. C'est ce qui lui permet d'écrire aujourd'hui un livre dans lequel elle pose un regard  singulier et tendre sur elle. 

Un regard à la fois distancié, tant ces années semblent aujourd’hui loin de nous, mais aussi très intime, puisqu’il relate une histoire familiale. Et c’est dans ce grand écart que réside toute sa force. Car en même temps qu’elle trace le portrait sensible de sa cousine, la dépouillant de toutes les scories médiatiques pour tenter de retrouver derrière le personnage public la personne qu’elle aimait, l'auteure sonde une époque qui fut peut-être plus violente pour les femmes qu’elle prétendit l’être : la libération sexuelle ne les exposa-t-elle pas plus crûment que jamais à la satisfaction du désir masculin ? 

Nous avons sans doute le recul nécessaire désormais pour nous interroger, sans, évidemment, que soient remises en cause les avancées qui résultèrent des combats féministes. Ces préoccupations relatives au corps et à la place des femmes dans la société sont, on le sait, au coeur des débats actuels. Il n'est pas surprenant que plus d'un livre viennent, en cette rentrée littéraire, y apporter un éclairage. Et avec quel talent.


jeudi 6 septembre 2018

Trancher

Amélie Cordonnier

Flammarion, 2018



Les mots peuvent-ils blesser, violenter, voire entraîner l’anéantissement d’un individu ? Il semble évident que certains d’entre eux foudroient plus sûrement que le ferait un éclair et qu’ils ont, répétés jour après jour, le pouvoir d’entailler l’âme plus profondément que la lame d’un couteau pénétrant dans la chair.
 
Dans son premier roman, Amélie Cordonnier en fait la brillante démonstration en mettant en scène un couple en proie à cette forme insidieuse de violence. Nul hématome ni trace de coups sur le corps de la narratrice. Pourtant, lorsque s'ouvre le roman, elle est à la croisée des chemins. Faut-il partir, fuir un homme, son mari, qui n'en finit pas de lui jeter insultes et remarques dégradantes à la figure ? Ou bien rester et croire encore en l’amour qu'il jure cependant lui porter, espérer, comme il lui en fait la promesse, qu'il saura désormais se tenir, se retenir, et ne plus lui infliger de traitements humiliants ?

Un jour, pourtant, elle avait déjà pris la décision de le quitter. Mais Aurélien était parvenu à la reconquérir et ils avaient renoué les fils d’une vie conjugale ayant les allures du bonheur. Sept ans et un second enfant plus tard, la rechute est brutale. Et d’autant plus douloureuse et que les enfants en sont les spectateurs abasourdis.

 
Amélie Cordonnier nous permet de pénétrer au plus intime de la psychologie de son héroïne et nous révèle tout de ses interrogations et de ses conflits intérieurs. Cet homme qui la fait souffrir l'a en effet séduite, ils ont connu ensemble les émois de la passion, vécu des instants d'une rare intensité... Est-il réellement possible d'en être là ?
Et puis, il y a les enfants. A-t-elle le droit de les contraindre à une vie déchirée, à se voir ballottés tantôt ici et tantôt là ? Elle-même aura-t-elle la force de s'imposer de ne plus les avoir quotidiennement à ses côtés ?
Et, surtout, n'y a-t-il plus aucune raison, vraiment, d'espérer ? De croire que l'amour est là, toujours, et que toutes ces paroles absurdes, injustes et injustifiées dont elle tient l'amère comptabilité dans une appli de son smartphone, vont disparaître pour laisser place, à nouveau, aux mots tendres qui ont déserté le couple ?
 
Au terme du roman, à l'issue de quelques jours de réflexion, la jeune femme devra prendre une décision déterminante.
L'auteure nous aura quant à elle livré la chronique incisive et cruelle d'un couple offrant l'image lisse d'un bonheur et d'une réussite auquel tout le monde - et surtout lui-même - a envie de croire...

samedi 1 septembre 2018

Les enfants de Venise


Luca Di Fulvio

Pocket 2018 (Première édition Slatkine & Cie 2017)


Traduit de l’italien par Françoise Brun


La notion de roman d’été ou de livre de plage - appelez-le comme vous voudrez - m’est assez étrangère. Toutefois, si l’on entend par là un récit ample, romanesque, qui invite à l’évasion, alors il me faut bien admettre que Les enfants de Venise remplit parfaitement son office. 

Déjà, l’année dernière, sur les rives de Bali, c’était avec un vif plaisir que j’avais découvert la précédente saga de l’auteur, Le gang des rêves. On retrouve dans ce nouveau volume les ingrédients qui avaient fait le succès du livre : de très jeunes personnages, une histoire d’amour contrariée, un héros vif et attachant, une jeune fille audacieuse... et quelques méchants que l’on ne souhaiterait pas à son pire ennemi de croiser sur son chemin ! 

Cette fois, nous quittons l’Amérique du début du XXe siècle pour l’Italie de la Renaissance - un cadre tout à fait propre à me séduire... Mercurio, un adolescent qui a été abandonné à sa naissance, est contraint de quitter Rome où il a accidentellement tué un homme. Flanqué de ses compagnons - parmi lesquels la belle Benedetta - il gagne Venise à bord d’un navire où il croise pour la première fois le regard de la non moins envoûtante Giuditta qu’il n’aura de cesse de retrouver lorsque les uns et les autres auront investi les artères misérables de la Cité des doges. Mais il lui faudra pour cela aller la chercher jusque dans le Ghetto où, étant de confession juive, elle sera bientôt contrainte de se retirer.
Pour espérer faire triompher leur amour, Mercurio et Giuditta devront affronter bien des vicissitudes et surmonter les nombreux obstacles qui se dresseront devant eux. Mais, tout comme dans les contes que l’on aime à se faire raconter lorsqu’on est enfant, le héros  saura recourir à la ruse et à l’intelligence pour se sortir des situations les plus épineuses...

Peut-être parce que c’était ma seconde rencontre avec Luca Di Fulvio et que j’en attendais l'enchantement que j'avais déjà connu, j’ai mis un peu plus de temps à entrer dans ce récit. Mais le savoir-faire et le talent de l’auteur ont eu raison de ma légère résistance et même si, je le concède, le tout est un peu cousu de fil blanc, j’ai fini par dévorer ce bon gros pavé de près de mille pages, qui a encore une fois fait le bonheur de mes vacances estivales.




mercredi 29 août 2018

L’hiver du mécontentement

Thomas B. Reverdy

Flammarion, 2018



C'est incontestable, Thomas B. Reverdy possède un grand talent. Déjà, dans ses précédents livres, j’avais apprécié la délicatesse de sa plume et la manière tout en finesse qu’il a d’installer une atmosphère.
  
Après le Japon et Détroit, il nous emmène à présent à Londres. Reverdy semble particulièrement s’intéresser aux moments de bascule, lorsqu’un individu choisit de disparaître ou qu’une ville sombre dans la crise. 
Nous sommes dans les années 80 et Londres - et plus largement l’Angleterre - voit son taux de chômage augmenter, la précarité  s’installer. Mais les syndicats sont encore puissants et certains individus choisissent de résister, tandis que Margaret Thatcher aiguise ses armes pour accéder au pouvoir...

Candice, quant à elle, mène deux activités de front. Elle travaille pour une société de courses afin de gagner le minimum de revenus lui permettant de se consacrer à la passion qu'elle nourrit pour le théâtre. Au cours de ses tournées à vélo, elle perçoit au sein de la ville les traces des tensions et du bras de fer qui se joue entre une population en lutte pour conserver un niveau de vie acceptable et la nette direction qui est en train d’être prise vers un libéralisme complètement débridé.
Au théâtre, elle joue Richard III. La conquête du pouvoir qui est au cœur de cette pièce fait écho à l’ascension de la Dame de fer. Chez l’un comme chez l’autre personnage, on observe un art consommé de la mise en scène. Le discours qu’ils renvoient, leur travail de séduction visent à asseoir leurs positions respectives.

Si ce parallélisme est particulièrement bien vu - en deux ou trois scènes, Reverdy montre parfaitement la conscience qu’a Thatcher, déjà, du rôle déterminant de l’image et son talent à la maîtriser pour parvenir à ses fins -, j’avoue toutefois avoir été parfois un peu désorientée. Entre peinture sociale, plaidoyer féministe, analyse du théâtre shakespearien et chronique plus intimiste, on navigue entre plusieurs eaux. J’ai eu le sentiment, à la lecture, que l’auteur hésitait entre différentes voies sans qu’aucune ne se dégage vraiment pour donner à l’ensemble une véritable cohérence.

Il y a pourtant de véritables morceaux de bravoure - tel l’abécédaire du libéralisme - et certaines scènes se révèlent particulièrement pertinentes, comme celles montrant Thatcher chausser des bottes en caoutchouc ou s’emparer d’un balai après avoir pris soin de convoquer les journalistes. 

Ce roman aurait pu être selon moi plus percutant pour être vraiment convaincant. Mais nul doute que je continuerai de suivre cet auteur talentueux et fin qui écrira un jour, j’en suis certaine, un livre qui me fera chavirer.








dimanche 26 août 2018

Lèvres de pierre


Nancy Huston

Actes Sud, 2018



Quand vous vous saisirez de ce livre, préparez-vous à recevoir un choc. 
Pourtant, Nancy Huston ne vous prend pas par surprise. Elle vous révèle d’emblée l’étrange attraction qu’exerce sur elle le Cambodge, cet état indéfini dans lequel la plongent la douceur émanant des Khmers et ce sourire inaltérable qu’ils affichent alors même qu’ils connurent le pire des martyrs, dont leurs corps conservent les stigmates bien visibles. Mais ce trouble demeure difficile à appréhender... 
L’histoire récente de ce pays lui semble faire écho à la sienne. Ce marxisme dogmatique qui conduisit un peuple à sa perte, qui fut l’artisan de sa propre destruction, ne lui est pas étranger. Inlassablement, Nancy Huston sonde cette histoire. Elle cherche quelque chose qui se dérobe à elle, mais qu’elle ne peut ignorer. Jusqu’au frémissement soudain. Terrifiante révélation. Ces lèvres de pierre des bouddhas ancestraux, ces sourires, masques pudiquement jetés sur les blessures et les douleurs, ceux-là mêmes qui lui permirent longtemps de taire ses propres fêlures, ce sont aussi ceux de Pol Pot. 

L’auteure déroule alors le fil de l’histoire du tyran. Remontant à ses plus jeunes années, elle dit sa vie constellée d’échecs, peignant les traits d’un personnage maladroit qu’un ardent désir de reconnaissance jamais satisfait rendit pour toujours insensible et froid.

Du côté du lecteur, on résiste. On se refuse à entrer dans l’intime de celui qu’on ne veut qualifier d’homme. On la suit pourtant. La sobriété du texte et les phrases sèches, dénuées d’affectivité, n’invitent certainement pas à l’empathie. Encore moins à justifier ce que l’on sait qui s’ensuivra. Le mépris et la violence qui règnent sur le pays, entre colons français et attaques américaines, ces terribles agressions que subit tout un peuple, en se conjuguant avec les humiliations intimes de celui qui n’est encore que Saloth Sar, donneront naissance à Pol Pot.

Les blessures intimes, les outrages, Dorrit, double littéraire de Nancy Huston, connaît. C’est sa propre histoire qu’elle relate à présent. De l’abandon de sa mère à la légèreté de son père, de ses premières amours à la découverte des diverses formes de domination masculine, elle ne cache rien. Dans les années 70, cette domination est d’autant plus insidieuse et perverse qu’elle s’exerce dans un climat de libération sexuelle qui somme la femme d’être réceptive et consentante. Alors Dorrit se prête à certaines expériences dont elle ne mesure pas immédiatement la violence ni la portée. Et Dorrit sourit. Et Dorrit finit par martyriser son corps. Jusqu’à ce que certaines rencontres et certaines lectures lui permettent de comprendre ce qu’elle a subi et d’y mettre des mots.

Qu’elle évoque son propre cheminement ou celui de Pol Pot, Nancy Huston use de la même distance. Construit selon une parfaite symétrie, avec un déroulé et des phrases se répondant d’une partie à l’autre, ce texte est d’une maîtrise et d’une force incroyables. Alors que l’analogie entre son expérience et celle de Pol Pot pourrait paraître fallacieuse, elle se révèle au contraire des plus convaincantes. En procédant pas échos, Nancy Huston n’établit pas à proprement parler de comparaison, mais montre la puissance de déflagration induite par la violence subie de part et d’autre, violence intime et sociale, dont les séquelles sont incommensurables.

Le propos ne manquera sans doute pas de prêter à controverse et appelle la discussion. J’ignore si Nancy Huston avait commencé à écrire ce livre avant l’affaire Weinstein, mais sa publication dans ce contexte lui donne évidemment une résonance particulière. 
Quoi que l’on puisse en penser, l’exceptionnelle acuité de ce texte et la lucidité de son auteure sont absolument impressionnantes. En ce qui me concerne, je ne doute pas que ces pages laisseront en moi une empreinte durable.
    



mercredi 22 août 2018

Les exilés meurent aussi d’amour



Abnousse Shalmani

Grasset, 2018




Abnousse Shalmani, c’est une voix singulière et forte, une personnalité entière, viscéralement éprise de liberté, qui n’hésite jamais à dire ce qu’elle pense. C’est surtout une femme écrivain de grand talent.

Dans Khomeiny, Sade et moi, son éblouissant premier livre, elle témoignait de son arrivée en France, à l’âge de huit ans avec ses parents, de la manière dont elle s’était emparée de la langue française, dont elle avait embrassé cette nouvelle culture et, surtout, dont les écrivains, Sade en tête, lui avaient permis de s’affirmer et de se construire. C’était puissant, c’était mordant, c’était l’histoire d’une femme qui était résolument partie à la conquête d’une liberté que les mollahs avaient voulu lui dénier.

Aujourd’hui, c’est sous la forme du roman qu’elle a choisi d’aborder la question de l’exil. Si certains traits de son héroïne sont sans doute empruntés à la petite fille qu'elle a été - elles ont le même âge lorsque leur famille fuit l’Iran après la révolution islamique - le texte appartient à un registre clairement fictionnel. 

A leur arrivée à Paris, Shirin et ses parents retrouvent une partie de la famille maternelle qui s'y est déjà installée. Ils emménagent chez Mitra, sœur aînée de la mère de Shirin, et rejoignent ainsi les rangs d’une communauté de réfugiés, dont certains n’ont pas renoncé à leur activisme politique.  
Abnousse Shalmani dépeint des personnages hauts en couleur, dont chacun est comme la touche d’une composition plus vaste donnant à voir toutes les nuances d’un peuple, de la plus lumineuse à la plus sombre. Fidèle à la personnalité qu’on lui connaît, Abnousse Shalmani ne cède en effet ni à la complaisance, ni à un excès de sentimentalisme pour évoquer cette communauté et restituer la manière dont peut grandir une petite fille entre un environnement familial tourné vers un pays et un passé plus ou moins idéalisés, et un environnement social lui offrant une autre langue et une autre culture.

Mais la fillette ne se pose jamais en victime, et c’est là toute la force de ce texte. Si l’auteure insiste sur la manière dont la personnalité d’un exilé est façonnée par des fragments auquel il essaye de donner une cohérence, elle en fait une richesse plutôt qu’une fragilité. C’est avec désir et appétit que Shirin s’extirpe d’un cercle familial très refermé sur lui-même pour partir à la découverte et à la conquête du monde extérieur, si différent du sien.
Elle ne rompt pourtant jamais avec ses origines et navigue d’un univers à l’autre pour tenter de s’approprier le meilleur de chacun des deux mondes auxquels elle appartient désormais.

Comme dans Khomeiny, Sade et moi, Abnousse Shalmani fait preuve d’une énergie débordante et conserve sa réjouissante liberté de ton. Mais en choisissant de quitter le terrain autobiographique pour investir celui du roman, elle donne à ce dernier un charme particulier. Habitée par deux cultures, elle est parvenue à donner à son récit une forme métissée, synthèse de notre cartésianisme bien français et de la magie des contes orientaux. 




Pour mieux découvrir encore ce livre et son auteure, retrouvez celle-ci dans l'entretien qu'elle m'a accordé



Je vous invite également à venir à sa rencontre le mercredi 28 novembre à partir de 19 heures à la librairie Le Divan, où j'aurai le grand plaisir de présenter son livre.