vendredi 18 septembre 2026

Delphine

Madame de Staël

Publié en 1802


Lire un classique n’est pas toujours un exercice facile. La langue et le rythme des phrases peuvent nous sembler désuets, voire difficiles à appréhender et à s’approprier. Il faut parfois, reconnaissons-le, faire un effort pour entrer dans l’univers de l’auteur. C’est particulièrement vrai, m’a-t-il semblé, de Madame de Staël (est-ce pour cette raison qu’elle n’est plus beaucoup lue ?). D’autant qu’elle prend son temps : le premier de ses romans, Delphine, se déploie dans l’édition Folio sur quelque 1000 pages, et bien qu’il soit riche en rebondissements et en concours de circonstances étonnemment débridés, il progresse avec lenteur, l’auteure ayant mis l’accent sur la dimension psychologique de ses personnages.

Mais c’est précisément cette ampleur qui permet de s’installer dans la phraséologie particulière de cette écrivaine, de se familiariser avec les protagonistes et de saisir la singularité de l’époque dans laquelle ils s’inscrivent. Et c’est à cette condition que l’on peut apprécier, par-delà ce qui peut nous apparaître suranné, la permanence des questions que ce texte soulève.

Delphine d’Albémard est une jeune veuve imprégnée de l’esprit des Lumières. Par son éducation et ses lectures, elle a appris à se défier des dogmes de son milieu et mène sa vie selon les principes que sa propre morale lui impose. Au début des années 1790, lorsque s’ouvre le roman, la France reste traversée par des courants violemment opposés. Au sein de l’aristocratie, les préceptes religieux restent dominants. L’opinion, surtout, continue de régir les relations sociales. Celles-ci sont extrêmement codifées et chacun se conduit – ou doit se conduire - en fonction des règles communément admises. La sphère affective, plus que tout autre, y est assujetie, la structure sociale étant fondée sur les alliances nouées par le mariage.

Ainsi les inclinations des différents protagonistes sont-elles au coeur de ce roman : dès leur premier  échange de regards, l’attraction entre Delphine et Léonce de Mondoville est réciproque. Mais ce dernier est déjà engagé auprès de Matilde, la fille de madame de Vernon, elle-même une proche amie de Delphine. Or, Madame de Vernon étant dans une situation financière précaire, Delphine s’était engagée à doter sa fille pour favoriser son mariage. Elle n’imaginait pas alors devenir la rivale de Matilde… Et voici notre héroïne prise entre la passion qui l’anime et son devoir de loyauté. Un conflit d’autant plus difficile à gérer que Léonce est particulièrement sensible aux questions d’honneur et à la pression exercée par la rumeur publique. Rompre l’engagement qu’elle avait pris ne conduirait-il pas à la dévaloriser à ses yeux ?

C’est une autre affaire de coeur qui va – temporairement – trancher la question. Pour protéger Thérèse d’Ervins, une autre de ses amies, de la colère de son époux, Delphine a en effet accepté de « couvrir » l’amitié qu’elle entretenait avec un certain monsieur de Serbellane, laissant ainsi croire à tout Paris qu’elle se destinait à l’épouser. Il n’en fallait pas davantage à Léonce pour se sentir trahi et se jeter définitivement dans les bras de Matilde...

Comme je le précisais au début de cette chronique, les quiproquos ne vont cesser de s’enchaîner, conduisant les différents personnages vers des situations toujours plus inextricables, dont les femmes, quelle que soit leur position, seront les premières victimes. Qu’elles soient jeunes ou non, veuves ou mariées, exposées à la haute société parisienne ou retirées en province, elles sont les principales figures de ce roman épistolaire. Madame de Staël a choisi de faire de chacune d’elles un archétype de la condition féminine : qu’elles soient animées d’une grande piété qui assoit leur réputation, qu’elles renoncent à l’amour ou, au contraire, qu’elles choisissent de le vivre pleinement, ou encore qu’elles aient assumé un mariage de raison pour conforter leur position sociale – et leurs conditions d’existence -, toutes les femmes qui entourent Delphine payent leur choix au prix fort. Delphine elle-même, qui nourrit sa réflexion de ces différentes expériences et dont on suit au plus près les interrogations et les tourments, aura en dépit de la liberté qu’elle revendique bien du mal à assumer sa passion et à s’affranchir des conventions et des contraintes imposées par son environnement. D’autant que, convoitée simultanément par deux hommes, elle sera placée au centre d’une bien scabreuse rivalité...

On l’aura compris, si le contexte a bien entendu évolué, les questions posées par Madame de Staël ne sont pas pour autant devenues obsolètes et la plupart des situations sont très aisément transposables à notre époque. Tout comme les dilemmes que connaît Delphine tout au long du roman sont loin d'avoir disparu : doit-on privilégier son bonheur personnel ou son devoir ? Et, partant, peut-on être heureux au détriment d’autrui ? Vous avez quatre heures.



mardi 15 septembre 2026

L’architecte romaine

Melania G. Mazzucco

Calmann Lévy, 2026

Traduit de l’italien par Vincent Raynaud


Le nom de Plautilla Bricci ne vous dira probablement rien. Née en 1616 à Rome, elle a pourtant été une peintre reconnue et fut surtout la première femme à exercer le métier d’architecte. Son existence n’eut rien de commun avec la condition ordinairement réservée aux femmes, donnant ainsi matière à un roman d’autant plus ample que, décédée à l’âge de 89 ans, elle connut une remarquable longévité.

Malheureusement, le principal bâtiment qu’elle conçut, une villa romaine, a aujourd’hui disparu, un nombre restreint de ses toiles restent visibles, et sa vie est peu documentée. Melania Mazzuco, malgré sans doute des recherches scrupuleuses, a dû faire œuvre d’imagination pour restituer le portrait de cette femme hors du commun à la personnalité bien trempée. Elle accorde de ce fait à l’histoire de sa famille et au milieu dans lequel elle a évolué une place considérable. Les difficultés rencontrées par le père de Plautilla, lui-même artiste et savant, la liaison décisive qu’elle entretint avec Elpidio Benedetti, émissaire de Mazarin - lequel favorisa son accession au rang de cardinal - permettent à l’auteure de brosser un tableau de la société romaine du XVIIe siècle.

Celui-ci prend donc le pas sur l’histoire personnelle et intime de l’héroïne, sans doute difficile à établir. Le texte se place alors dans un entre-deux – fresque socio-historique et roman psychologique – sans pouvoir assumer pleinement l’une ou l’autre de ces voies. Attendant en vain que le personnage de Plautilla prenne toute sa mesure, sans que l’aspect contextuel et les personnages périphériques ne se déploient suffisamment pour y suppléer, j’ai parfois ressenti une certaine impatience à la lecture de ce roman. Il a toutefois le mérite de nous immerger dans une époque et un pays passionnants. Un voyage immobile que bon nombre d’entre nous se plaisent toujours à effectuer.

vendredi 11 septembre 2026

Rien que de grands tournesols

Vincent Vigneron

Robert Laffont, 2026


Que l’on prononce le nom de Van Gogh, et aussitôt nous apparaissent d’éblouissants tournesols, un étourdissant ciel étoilé ou un vaste champ de blé survolé par une nuée de corbeaux. Peuvent également surgir l’épisode de son automutilation ou son tumultueux compagnonage avec Gauguin. Et puis il y a le mythe de l’artiste maudit qui ne vendit qu’une seule œuvre de son vivant… Mais que sait-on vraiment, dans le fond, de cet artiste aujourd’hui élevé au rang de monstre sacré ?

Vincent Vigneron s’est attaché à retrouver l’homme derrière la légende, non pas en proposant une biographie académique de l’artiste, mais plutôt en en composant un portrait vivant et expressif. De son enfance aux Pays-Bas à ses derniers instants à Auvers-sur-Oise, l’auteur retrace sa brève existence en mettant l’accent sur l’intériorité de l’artiste.

Il ne fait bien entendu pas l’impasse sur les épisodes saillants que chacun connaît, mais il les aborde à travers un geste, une parole, une pensée qu’il lui prête à pour révéler quelque chose de l’ordre de l’intime, qui nous renvoie à la puissance de sa peinture.

Il nous offre ainsi la vision d’un homme tour à tour exalté et toumenté, mais profondément attachant. Et nous donne surtout une furieuse envie de retourner contempler ses toiles.

lundi 7 septembre 2026

La guerre éternelle

Olivier Rolin

Gallimard, 2026


« Vous vous souvenez de la chute de Troie ? Que faisiez-vous ce jour-là ? », interroge Olivier Rolin en incipit de son nouveau roman. Cela pourrait à première vue passer pour un bon mot, une coquetterie rhétorique en guise d’entrée en matière. Et de poursuivre par la description des exactions commises par les assaillants. Or celles-ci vous rappellent forcément quelque chose. Car d’une guerre à l’autre sont perpétrées les mêmes forfaitures, les mêmes monstruosités. Ces images de villes embrasées, ces récits de femmes violées, d’hommes égorgés, d’enfants sauvagement assassinés sous le regard éperdu de leur mère, ces paroles d’une violence inouïe prononcées par des reîtres, vous les avez vues et entendues. Vous reconnaissez Srebrenica, le génocide des tutsi au Rwanda ou l’anéantissement de Gaza.

La guerre est une infamie que les hommes n’en finissent pas de répéter depuis celle de Troie qui est la matrice de toutes les autres. Tout comme le récit qu’en dresse L’Iliade est celle de toute notre littérature. Dès lors, Olivier Rolin arpente ce long poème en tissant un savant réseaux de correspondances entre les événements les plus noirs de notre histoire et les grands textes qui résonnent – ou qu’il fait résonner – avec celui d’Homère.

Mais la fiction enfante parfois le réel. Combien, avant l’écrivain, se sont intéressés à cette cité dont la trace s’est perdue à la fin de l’Antiquité... Et combien ont cru l’avoir retrouvée... Parmi eux, Heinrich Schliemann, un archélogue - ou plutôt un aventurier allemand -, qui put brandir dans les années 1870 un trésor en prétendant avoir exhumé les bijoux d’Hélène. Quels que soient les doutes que l’on ait pu émettre sur l’origine et la qualification de ces précieux objets, ceux-ci connurent bien des tribulations, manquant disparaître au cours du plus noir des conflits du XXe siècle avant de ressurgir à Moscou au crépuscule du régime soviétique.

Ainsi Olivier Rolin nous offre-t-il l’ample portrait d’une humanité intranquille et trop souvent cruelle. Une humanité qui prend corps dans et par la littérature, dans cet interstice ouvert entre réel et iimaginaire. C’est précisément là que toute son œuvre prend sa source, et j’espère sincèrement que les jurés du Goncourt sauront enfin y reconnaître la marque d'un grand écrivain.

 

           



          

 


jeudi 3 septembre 2026

Ceux qui nous frappent

Anaïs Llobet

Les Léonides, 2026


Trois jours. C’est la durée d’un procès qui se tient à Rennes et qui va progressivement prendre une ampleur inattendue. Sur le banc des accusés : Charles Levain - startupeur bon teint et fils d’un réalisateur de cinéma mainstream - suspecté d’être responsable de la mort de sa compagne Sara Messina. Mais celle-ci n’est pas morte par sa main : elle s’est suicidée en se jetant dans la Vilaine.

Cette jeune femme paraissait pourtant équilibrée et pleine d’avenir. Du moins jusqu’à sa rencontre avec Charles. Cette jeune boxeuse venait alors de décrocher le titre de championne d’Europe dans sa catégorie et se préparait à remporter de nouvelles victoires. Mais l’amour prit alors une place inédite dans sa vie. Les petits plats calibrés à la calorie près par sa mère cédèrent peu à peu la place aux restaurants en amoureux et aux petits déjeuners gourmands. Sa vie réglée comme un métronome connut des entorses qui affectèrent ses séances d’entraînement. Les liens avec sa mère et son entraîneur se distendirent, jusqu’à la chute inexorable.

Charles a-t-il sciemment et méthodiquement conduit Sara à rompre avec la vie qu’elle menait, à couper les ponts avec son entourage, à l’inscrire dans une dépendance affective et financière à son égard et, finalement, à se suicider, comme l’affirme la mère de Sara ? Ou bien a-t-il tout sacrifié, jusqu’à sa propre carrière, pour tenter de la sortir de la dépression dans laquelle elle s’enfonçait depuis une défaite cinglante, ainsi qu’il le prétend ?

Le roman, séquencé selon les trois jours du procès, présente tour à tour les arguments des deux partis, plaidoiries de leurs avocats à l’appui. Ce sont tous les acteurs d’un procès que l’on voit évoluer, de l’huissier au procureur, des témoins aux experts et aux enquêteurs, des journalistes dépéchés sur place au public composé de simples citoyens venus assister aux audiences et publiant force posts sur les réseaux sociaux, mais aussi d’activistes féministes.

On le sait depuis son tout premier roman, Anaïs Llobet aime explorer les zones grises. C’est peu de dire que le « suicide forcé » consécutif à du harcèlement en est une. Apporter la preuve d’un tel processus peut constituer une gageure. Mais si un suicide peut être multifactoriel, s’il résulte parfois d’une étincelle pouvant paraître étrangère à l’enchaînement des faits qui y a conduit, celui-ci doit pourtant pouvoir être mis au jour. C’est l’existence d’un tel processus que reconnaît la loi de 2020 visant à protéger les victimes de violences conjugales. Et c’est lui qu’Anaïs Llobet est parvenue avec talent à mettre en scène dans un roman haletant qu'on ne lâche pas avant d'avoir atteint le point final.



lundi 31 août 2026

Eden

Pierre Ducrozet

Actes Sud, 2026


Quelle vie s’offre-t-il à Eden, jeune vingtenaire désenchanté dont le quotidien se résume à sillonner les rues interlopes de Marseille ? Au gré de ses errances, il collecte des fils de cuivre qu’il vend ensuite pour s’acheter de l’herbe ou boire des coups avec ses copains. Les journées brûlantes s’étirent en un temps indéfini jusqu’au coeur de la nuit où Eden finit par sombrer dans le sommeil. Ses seuls moments de grâce, il les connaît lorsqu’il danse au cours des battles organisées dans des friches industrielles.

Ce présent sans cesse recommencé ne s’assortit d’aucun horizon enviable. Sa mère, géographe réputée, éternelle absente, cherche quant à elle à ouvrir une brèche vers un futur vivable. Ainsi, soutenue par le richissime dirigeant d’une compagnie maritime, est-elle partie dans l’océan Pacifique en quête d’une terre inexplorée où bâtir de nouvelles conditions d’existence.

C’est ce même dirigeant qui pousse Eden à partir la retrouver. Après une longue traversée, celui-ci atteint les côtes de Jakarta, où l’attend sa sœur avec laquelle il va bourlinguer quelque temps en Asie avant de pouvoir enfin retrouver sa mère.

C’est un voyage initiatique que relate Pierre Ducrozet : celui d’un jeune homme s’interrogeant autant sur ses racines que sur sa place dans un monde hostile. Au cours de ses longues semaines de navigation, il va nouer une amitié décisive avec l’un de ses compagnons, Issa, dont le parcours qui l’a mené depuis N’Djamena sur le porte-conteneurs qui les réunit s’apparente à un véritable chemin de croix.

On retrouve dans ce nouveau texte la question qui ne cesse de hanter l’écrivain : la possibilité de vivre dans un monde de plus en plus inhabitable en raison de la violence induite par l’épuisement des resources environnementales, et les fractures sociales et économiques. Si le roman est assurément empreint de sensibilité et si le finale se déploie avec une certaine puissance, les événements m’ont toutefois semblé relatés avec un peu trop de complaisance et quelques longueurs. Peut-être cette impression est-elle née de mon propre sentiment de désarroi, que cette lecture n’a guère contribué à combattre. Même si, reconnaissons-le, la lumière finit par naître de l’inextinguible élan vital que possède la jeunesse. Je ne suis pas certaine que cela suffise, mais il faut en effet compter avec lui.

 

jeudi 27 août 2026

Heures sauvages

Marie Petitcuénot

Héloïse d’Ormesson, 2026


Quel objectif un artiste s’assigne-t-il à l’heure de créer ? A-t-il d’ailleurs un but et l’art a-t-il une mission ? Vaste question qui a traversé les siècles et n’en finit pas d’être posée.

Dans le bloc soviétique, elle avait pourtant été tranchée : l’art devait explicitement servir le régime en soulignant les vertus d’un peuple en marche vers un avenir meilleur. En Yougoslavie, pays communiste non aligné au sein duquel Marina Abramovic a grandi, Tito, soucieux de couper court à une contestation naissante, avait offert aux jeunes créateurs un espace d’expression libre – bien évidemment parfaitement circonscrit. Mais qu’est-ce que la liberté autorisée par un autocrate ? Comment dépasser ce paradoxe pour l’exercer ?

Si l’art devait être accessible à tous, suivant en cela les préceptes en vigueur, l’oeuvre ne devait pas être sacralisée et ne devait servir aucun système – qu’il fût politique ou économique. Seul devait compter le lien unissant l’artiste et le public, l’oeuvre devenant objet de médiation. Ainsi le format de la performance s’imposa-t-il, proscrivant toute trace susceptible d’être récupérée de quelque manière que ce soit. C’est dans ce cadre que la jeune Marina avait livré sa première prestation, au début des années 70. Et c’est là qu’Andrea l’avait découverte, jouant avec le feu jusqu’à se mettre en danger.

Lorsque ce dernier ouvre à Naples une galerie d’un genre nouveau, en 1974, c’est à elle qu’il pense immédiatement. Aucune œuvre n’y sera en effet exposée, puisqu’elle sera exclusvement dédiée à la réalisation de performances.

Le jour venu, le galeriste a fait disposer sur une table soixante-douze objets de différente nature, allant d’une simple rose à une lame de rasoir, d’un pot de miel à une arme à feu accompagnée d’une balle. Derrière la table, un mot de l’artiste précise que tout le monde peut les utiliser sur elle à sa guise : « je suis l’objet ». Pendant toute la durée de la séance, elle portera l’entère responsabilité de ce qui se déroulera. Une quarantaine de personnes ont été invitées à cette soirée, ignorant tout de ce qui les attend ; la seule chose qu’ils sachent, c’est que leur présence est requise pour six heures : s’ils souhaitent sortir plus tôt, ce sera sans possibilité de retour.

Elle est seule, immobile, face à eux. Elle ne dit rien. Ne bouge pas. Ne plonge pas son regard dans les leurs. C’est d’eux que doit venir le mouvement. Ce sont eux qui vont être acteurs, qui vont être sujet. Cela peut sembler long, six heures, lorsqu’on se trouve dans une situation inédite, lorsqu’on n’a pas la moindre idée de ce qui va advenir. C’est pourtant court pour abdiquer les règles intégrées depuis toujours et s’approprier celles qui ont été redéfinies. C’est le temps que l’artiste a estimé nécessaire pour, précisément, que les individus se libèrent des conventions, des injonctions sociales, et puissent redéfinir en eux-mêmes les règles de leur conduite. 

C’est ce qui s’est passé au sein de cet espace clos que relate l’auteure. Le texte est court, d’une densité à couper le souffle, faisant en cela écho à la rapidité avec laquelle des hommes et des femmes ont pu s’affranchir de toute boussole morale et de toute faculté d’empathie. C’est évidemment oppressant, mais c’est surtout effarant. Car Marina Abramovic n’est pas un personnage de fiction, et la performance intitulée Rythm 0 s’est bien tenue dans les circonstances relatées par ce récit. Et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger : comment aurais-je moi-même réagi ? Car s’il est une chose que cette expérience a pu démontrer, c’est qu’il est très simple de créer les conditions de l’émergence de la violence et de la cruauté, et celles-ci surgissent jusques et y compris chez les personnes les plus ordinaires... Voilà qui fait frémir.