Madame de Staël
Publié en 1802
Lire un classique
n’est pas toujours un exercice facile. La langue et le rythme des
phrases peuvent nous sembler désuets, voire difficiles à
appréhender et à s’approprier. Il faut parfois, reconnaissons-le,
faire un effort pour entrer dans l’univers de l’auteur. C’est
particulièrement vrai, m’a-t-il semblé, de Madame de Staël
(est-ce pour cette raison qu’elle n’est plus beaucoup lue ?).
D’autant qu’elle prend son temps : le premier de ses romans,
Delphine, se déploie dans l’édition Folio sur quelque 1000
pages, et bien qu’il soit riche en rebondissements et en concours
de circonstances étonnemment débridés, il progresse avec lenteur,
l’auteure ayant mis l’accent sur la dimension psychologique de
ses personnages.
Mais c’est
précisément cette ampleur qui permet de s’installer dans la
phraséologie particulière de cette écrivaine, de se familiariser
avec les protagonistes et de saisir la singularité de l’époque
dans laquelle ils s’inscrivent. Et c’est à cette condition que
l’on peut apprécier, par-delà ce qui peut nous apparaître
suranné, la permanence des questions que ce texte soulève.
Delphine d’Albémard
est une jeune veuve imprégnée de l’esprit des Lumières. Par son
éducation et ses lectures, elle a appris à se défier des dogmes de
son milieu et mène sa vie selon les principes que sa propre morale lui impose. Au début des années 1790, lorsque s’ouvre le roman, la
France reste traversée par des courants violemment opposés. Au sein
de l’aristocratie, les préceptes religieux restent dominants.
L’opinion, surtout, continue de régir les relations sociales.
Celles-ci sont extrêmement codifées et chacun se conduit – ou
doit se conduire - en fonction des règles communément admises. La
sphère affective, plus que tout autre, y est assujetie, la structure
sociale étant fondée sur les alliances nouées par le mariage.
Ainsi les
inclinations des différents protagonistes sont-elles au coeur de ce
roman : dès leur premier échange de regards, l’attraction entre
Delphine et Léonce de Mondoville est réciproque. Mais ce dernier
est déjà engagé auprès de Matilde, la fille de madame de Vernon,
elle-même une proche amie de Delphine. Or, Madame de Vernon étant
dans une situation financière précaire, Delphine s’était engagée
à doter sa fille pour favoriser son mariage. Elle n’imaginait
pas alors devenir la rivale de Matilde… Et voici notre héroïne
prise entre la passion qui l’anime et son devoir de loyauté. Un
conflit d’autant plus difficile à gérer que Léonce est
particulièrement sensible aux questions d’honneur et à la
pression exercée par la rumeur publique. Rompre l’engagement
qu’elle avait pris ne conduirait-il pas à la dévaloriser à ses
yeux ?
C’est une autre
affaire de coeur qui va – temporairement – trancher la question.
Pour protéger Thérèse d’Ervins, une autre de ses amies, de la
colère de son époux, Delphine a en effet accepté de « couvrir »
l’amitié qu’elle entretenait avec un certain monsieur de
Serbellane, laissant ainsi croire à tout Paris qu’elle se
destinait à l’épouser. Il n’en fallait pas davantage à Léonce
pour se sentir trahi et se jeter définitivement dans les bras de
Matilde...
Comme je le
précisais au début de cette chronique, les quiproquos ne vont
cesser de s’enchaîner, conduisant les différents personnages vers
des situations toujours plus inextricables, dont les femmes, quelle
que soit leur position, seront les premières victimes. Qu’elles
soient jeunes ou non, veuves ou mariées, exposées à la haute société parisienne ou retirées
en province, elles sont les principales figures de ce roman
épistolaire. Madame de Staël a choisi de faire de chacune d’elles
un archétype de la condition féminine : qu’elles soient
animées d’une grande piété qui assoit leur réputation, qu’elles
renoncent à l’amour ou, au contraire, qu’elles choisissent de le
vivre pleinement, ou encore qu’elles aient assumé un mariage de
raison pour conforter leur position sociale – et leurs conditions
d’existence -, toutes les femmes qui entourent Delphine payent leur
choix au prix fort. Delphine elle-même, qui nourrit sa réflexion de
ces différentes expériences et dont on suit au plus près les
interrogations et les tourments, aura en dépit de la liberté
qu’elle revendique bien du mal à assumer sa passion et à s’affranchir des conventions et
des contraintes imposées par son environnement. D’autant que,
convoitée simultanément par deux hommes, elle sera placée au
centre d’une bien scabreuse rivalité...
On l’aura compris,
si le contexte a bien entendu évolué, les questions posées par Madame de Staël ne sont pas pour autant devenues obsolètes et la plupart des
situations sont très aisément transposables à notre époque. Tout comme les dilemmes que connaît Delphine tout au long
du roman sont loin d'avoir disparu : doit-on
privilégier son bonheur personnel ou son devoir ? Et, partant,
peut-on être heureux au détriment d’autrui ? Vous avez
quatre heures.