Laurent Binet
Albin Michel, 2026
Le regard que posent les écrivains sur le monde est d’une nature singulière. Il offre un recul précieux, une mise en perspective qui nous manque si cruellement à l’ère du numérique, devenue celle de l’immédiateté et de la réaction instantanée. Est-ce pour cela que la presse les invite à couvrir les grands procès dont l’objet dépasse de loin l’évaluation de la responsabilité individuelle de ceux qui y comparaissent ? C’est avec un vif intérêt que j’avais lu V13, reprise révisée et augmentée des chroniques qu’Emmanuel Carrère avait publiées à L’Obs sur le procès des attentats du 13 novembre 2015. Aujourd’hui, c’est Laurent Binet qui propose la relation du procès du cimentier Lafarge, accusé d’avoir financé l’État islamique pour maintenir en fonctionnement son usine syrienne, procès qu’il avait couvert pour L’Humanité en novembre et décembre 2025.
A l’opposé des chroniques judiciaires que l’on peut lire dans les journaux – ou, serait-il plus exact de dire, que j’imagine que l’on peut lire dans les journaux – ces textes présentent la caractéristique – et, en ce qui me concerne, l’avantage – de ne pas se réduire à un compte rendu froid, technique, et plus ou moins factuel du déroulé des plaidoiries. Les écrivains commentent, développent une réflexion et un point de vue. C’est bien pourquoi en prologue à son livre Laurent Binet prend-il soin de préciser « d’où il parle », ce qui n’est pas un mystère pour qui le suit un tant soit peu : « Je n’aime pas le capitalisme et je n’aime pas la religion », annonce-t-il d’emblée. Ça tombe bien, moi non plus (comme ça on sait d’où je parle moi-même). « Rien ne [le] révolte plus que le cynisme des politiques néolibérales taillées sur mesure pour des multinationales avides de profit et indifférentes aux droits les plus élémentaires des travailleurs », et « rien ne [le] terrorise plus que le fanatisme religieux » de quelque nature qu’il soit.
Ceci posé, on comprend quel pourrait être selon lui l’enjeu de ce procès : non pas simplement celui du cimentier, mais, plus largement, celui du capitalisme tout entier. Dès avant le début du procès en effet, il apparaît peu probable que l’entreprise ait financé l’EI pour des motifs idéologiques, mais bien dans un but lucratif. « Dégager des bénéfices, n’est-ce pas la vocation de toute entreprise commerciale ? N’est-ce pas le principe même qui fonde l’économie de marché ? » Sauf que Laurent Binet n’est pas naïf. Il sait combien le capitalisme sait faire feu de tout bois et sacrifier ses plus zélés serviteurs pour se maintenir en vie, voire se réinventer.
Un procès de cette nature est toutefois suffisamment rare pour ne pas en scruter précisément la mécanique. L’écrivain se montre particulièrement attentif au système de défense des quatre dirigeants, deux employés chargés de la sécurité et deux intermédiaires locaux (dont un jugé par contumace) appelés à comparaître, pour mettre en évidence la ligne de crète sur laquelle se déploient les multinationales, et sur laquelle a « malencontreusement » chuté Lafarge, rattapée par les tragiques attentats de 2015.
Avec toute l’ironie qu’on lui connaît, Laurent Binet souligne les dissonances à l’oeuvre dans les prises de parole des différents prévenus mis en examen – pour reprendre le terme désormais consacré, auquel l’auteur préfère pourtant celui d’« inculpé » qui était de mise jusque dans les années 1990, avant que politiques et hommes d’affaires ne commencent à devoir massivement répondre d’actes de malversation devant la justice… Ceci n’est certes pas un détail. La sémantique est au coeur du débat. La première chose que relève en effet Laurent Binet est l’antagonisme radical entre les supposées valeurs de l’entreprise, brandies, assénées, jusques et encore dans l’enceinte du tribunal – et pourtant en l’espèce manifestement bafouées. L’ancien PDG Bruno Lafont clame ainsi la priorité que constituait la sécurité des personnes, alors même que tout démontre que celle-ci était sacrifiée à la poursuite d’un objectif de continuité de service de l’usine. Ce que, lorsque la ficelle apparaît trop grosse, Laurent Binet résume dans une formule qui n’appartient qu’à lui : « Nous ne voulons pas être les salauds que nous sommes. »
C’est une question de terminologie qui surgit encore dans les débats lorsqu’il s’agit de savoir si les uns et les autres avaient connaissance des exactions de l’EI avant 2015 et qu’il convient de les qualifier. La décapitation du journaliste américain James Foley, par exemple ? « C’est une atrocité, mais, techniquement, ce n’est pas du terrorisme » affirme un témoin appelé à la barre par l’avocate de l’ancien directeur général adjoint de Lafarge. Dès lors, l’entreprise ne saurait être passible de poursuites pour financement de terrorisme…
Laurent Binet écoute scrupuleusement les déclarations des protagonistes pour en dénoncer les incohérences et les hallucinantes impostures. Son approche est particulièrement intéressante en ce qu’elle livre une analyse non juridique – ce qu’il serait sans doute bien en peine de faire - mais à bien des égards rhétorique - qu'attendre de mieux d'un écrivain ? - afin de révéler « le visage du capital » en lui arrachant ses masques.
Malgré la gravité des faits établis, il ne se fait guère d’illusions sur les conséquences que peut avoir un tel procès – resté relativement discret eu égard à son importance - sur la capacité du capitalisme à poursuivre son œuvre. La recherche du profit lui étant structurelle, il ne peut se réformer. Tout au plus les condamnations infligées aux responsables de Lafarge inciteront-elles à l'avenir les dirigeants des multinationales à plus de prudence dans la conduite de leurs affaires. Chacun pourra tirer de tout cela ses propres conclusions.




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