dimanche 23 juin 2024

Sélection été 2024

L’été est là. Bien que la météo semble le contredire et que l’on puisse craindre la rigueur de jours bien sombres, cette période reste sans doute la plus propice à la lecture.

Aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin des livres pour nous instruire, nous aider à voir plus loin, nous permettre de mieux comprendre le monde, favoriser la recherche de solutions alternatives, aller au-delà des réactions viscérales pour voir l’invective céder la place à l’argumentation.

Pour s’évader et respirer aussi, ne serait-ce que l’espace d’un instant.

Voici donc ma traditionnelle sélection saisonnière.




(Cliquez sur les couvertures pour accéder aux chroniques du blog)




Si vous cherchez des romans propres à nourrir votre réflexion

sur les questions d’engagement et de pouvoir



L’Ami du prince, Marianne Jaeglé, L’Arpenteur

Au terme de son existence, alors que Néron lui ordonne le suicide, Sénèque déroule le fil de son existence aux côtés de l’empereur et de sa mère. Il fait son introspection et évoque l’attrait que suscite le pouvoir, les compromissions, petites ou grandes, que celui-ci génère, l’attitude que l’on adopte face à lui. Des questions qui ont traversé les siècles et continuent de se poser aujourd’hui avec la même acuité. 



Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans
Anne Plantagenet, Le Seuil


En juin 2022 à Marseille disparaissait une femme. Déléguée syndicale à l’usine UPSA d’Agen, celle-ci avait participé au tournage des deux derniers films de Stéphane Brizé qui relataient des situations faisant écho à ce qu’elle vivait elle-même dans son entreprise. Entre récit intimiste et peinture sociale, Anne Plantagenet retrace l'existence d'une ouvrière engagée syndicalement et dresse ainsi un état des lieux de la condition ouvrière à l'heure de la mondialisation et de l'hégémonie des multinationales.



Jusqu’à ce que mort s’ensuive, Olivier Rolin, Gallimard

En passant de Paris à Londres, des barricades de 1848 à nos jours, Olivier Rolin relate l’histoire de deux figures de la révolution de 48 que Victor Hugo avait brièvement évoquées dans une page des Misérables. Un texte riche, dense et comme toujours magnifique.







Passage de l’Avenir, 1934, Alexandre Courban, Agullo


Février 1934, la Troisième République est à bout de souffle et l’extrême droite marche sur l’Assemblée nationale pour s’emparer du pouvoir, donnant par là-même naissance au Front populaire. Un polar à caractère historique où la peinture d’un contexte social prime sur la résolution de l’énigme. Est-il besoin d’insister sur l’intérêt que peut représenter la lecture d’un tel roman aujourd’hui ?









Si vous vous interrogez sur les nouvelles technologies

et la manière dont elles modèlent nos existences



Python, Nathalie Azoulai, POL


Pétrie de littérature, Nathalie Azoulai effectue une plongée dans le monde obscur des codeurs. Que peut-il y avoir de commun entre son langage et le leur : l’un vise à produire du sens quand l’autre s’attache à exécuter un programme, le premier se tient du côté de la nuance et de l’ambiguïté, tandis que le second ne vise qu’à l’efficacité et à l’univocité. Le code tend à réduire le champ des possibles que la littérature ouvre au contraire à l’infini… Entre vertige et humour, ce roman est avant tout l’occasion d’une réflexion fine et pertinente sur la manière dont ce nouveau langage souterrain modifie en profondeur nos facultés cognitives, sur le pouvoir des mots et sur la puissance de la littérature.




Vallée du silicium, Alain Damasio, Albertine-Le Seuil


A partir des observations et des rencontres qu’il a pu faire à l’occasion d’un séjour à San Francisco, Alain Damasio décline les différents axes de sa pensée « technocritique ». Formidable gisement de réflexion, ces chroniques mettent en lumière notre obsession de la sécurité, notre propension à nous autoaliénéer aux technologies numériques, entraînant la perte de nos facultés cognitives et de notre capacité d’empathie et, in fine, nous privant de la possibilité de faire société. Un excellent bréviaire à l’usage de ceux qui entendent évaluer leurs usages des nouvelles technologies pour trouver la voie d’une utilisation raisonnée de ces outils.





Si vous avez envie de souffle romanesque



Filles du ciel, Michel Moutot, Le Seuil


Entre l’édification de la statue de la Liberté à New York et celle de la tour Eiffel à Paris, Michel Moutot  nous offre un nouveau roman remarquablement documenté dans lequel ses fans retrouveront tout ce qui fait sa marque : une aventure humaine vécue par des personnages ordinaires unissant leurs efforts pour relever de véritables défis techniques, la présence d’un terrifiant protagoniste qu’il serait préférable de ne jamais croiser sur son chemin, une grande précision apportée dans la description des procédés de construction mis en oeuvre et bien sûr un ancrage socio-historique irréprochable !




Les héritiers de l’Arctique, Aslak Nore, Le Bruit du Monde

Traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon


Suite donnée au Cimetière de la mer, ce roman poursuit l’histoire de la famille Falck : bataille d’influences, recomposition des alliances, manoeuvres personnelles, cette saga dépasse de loin le simple cadre familial pour s’inscrire dans le contexte géopolitique imposé par le voisinage de la Norvège avec la Russie et des gigantesques ressources naturelles que recèle cette zone. Un roman haletant qui a pour cadre le décor majestueux et fascinant des fjords…






Si l’art pictural est au coeur de vos passions



Bleu Bacon, Yannick Haenel, Stock

On ne présente plus la collection « Ma nuit au musée proposée » par les éditions Stock. En 2019, Yannick Haenel a ainsi pu passer une nuit en tête à tête avec les oeuvres de Francis Bacon dont le centre Pompidou proposait une rétrospective. De cette expérience ô combien singulière, l’écrivain a tiré un texte mettant en lumière les pouvoirs de la peinture et de la création artistique, et faisant le portait d’un peintre d’une puissance inouïe dont le geste créatif visait à faire reculer les ténèbres. Un projet d'actualité...






De plomb et d’or, François Jonquet, Sabine Wespieser


A partir de l’histoire fictive d’un jeune artiste ayant entretenu une relation d’ordre filial avec Christian Boltanski, François Jonquet nous fait entrer de plain-pied dans le domaine parfois hermétique de l’art contemporain et fait émerger de stimulants questionnements : l’art possède-t-il encore une dimension existentielle ? Qu’est-ce qui définit une oeuvre ? Quelle est la place de l’artiste ? De quelle manière et en quel sens la biographie est-elle constitutive de l’oeuvre ? Où se situent les limites de l’art ? Et bien d’autres encore. Souvent drôle, parfois dérangeant, l’auteur nous offre une passionnante introspection du milieu et du marché de l’art contemporain. 




Saturation, Thaël Boost, Anne Carrière


A travers le regard du fantôme de Courbet revenu hanter notre époque, Thaël Boost fait le portait d’une femme et de la relation qu’elle entretient avec un homme qui étend sur elle une forme d’emprise. Chaque chapitre prend le titre d’une oeuvre de l'artiste, et c’est à la lumière de ce qu’il a lui-même pu connaître et de ce qu’il a peint dans ses tableaux qu’il perçoit et commente ce qui se déroule devant ses yeux. Les époques se répondent ainsi, et l’on perçoit à la fois les invariants et les évolutions à l’oeuvre dans la société. Un roman d’une grande originalité, très habilement mené et rendant un magnifique hommage à un artiste qui était résolument déterminé à remettre en cause l’esthétique dominante et l’ordre établi.




Si le statut de la littérature 

et les questions qu’elle est propre à soulever vous taraudent




A l’oeuvre, Eric Laurrent, Flammarion


Ce détonnant portrait de Flaubert vous fera oublier l’austère visage de l’Ermite de Croisset ! S’intéressant aux années d’écriture de Madame Bovary, Eric Laurrent met en scène tant l’écrivain à sa table de travail, éternel insatisfait de lui-même, que l’homme jouissant des plaisirs de la vie, qui mettait la littérature au-dessus de tout et refusa toute espèce de compromission pour éviter le procès qui lui était promis… et qui accrut le succès de son roman !





Une sale affaire, Virginie Linhart, Flammarion


A qui appartient l’histoire ? Telle est la question centrale de ce livre qui fait le récit du procès intenté à l’auteure par sa propre mère pour empêcher la sortie de son précédent ouvrage. Au-delà de l’exposé précis qui en est fait, l’auteure souligne la ligne de crête extrêmement délicate de la mise en balance des principes sur lesquels se fondent notre société, liberté d’expression et protection de la vie privée, lorsqu’elles menacent d’entrer en conflit. Comment gérer ce conflit lorsque la nécessité d’écrire se fait pressante ? Mais aussi comment le témoignage intime éclaire-t-il des questions de société ? Un texte riche d’une réflexion pertinente.






lundi 17 juin 2024

L’Aigle et la Rose

Serge Hayat
L’Observatoire, 2024


Même si, à titre personnel, je ne connais pas dans le détail l’histoire de Napoléon, on sait généralement que Joséphine tint à ses côtés un rôle non négligeable. Il faut croire que la nature de leur relation devient un objet d’attention, sinon d’étude, particulièrement en vogue aujourd’hui puisqu’elle était déjà au coeur du dernier film de Ridley Scott sorti l’année dernière et qu’elle occupe la place centrale du roman de Serge Hayat.


L’action se concentre sur quelques heures - que l’on peut imaginer déterminantes - et pour l’essentiel dans un lieu clos d’où l’on ne s’échappera qu’à la fin du roman et à l’occasion de quelques rappels du passé. Le livre s’ouvre le 13 octobre 1799 à 13h30 au palais du Luxembourg, où Paul Barras a ses appartements. Bonaparte, qui a quitté le commandement de la campagne d’Egypte sans aucune autorisation, est de retour sur le sol français et va reparaître à Paris d’un jour à l’autre. Barras est conscient de la menace que cela représente : le Directoire, dont il est l’un des membres les plus influents, est de plus en plus contesté, tandis que la popularité de Bonaparte ne cesse au contraire de croître. Celui que Barras soutint pour asseoir sa propre position pourrait aujourd’hui devenir l’artisan de sa chute. Il doit donc de toute urgence établir une stratégie lui permettant de contenir les ambitions du jeune général. Et pour cela, il possède un atout maître : Joséphine. 


Ainsi, en quelque quatre jours, Bonaparte, Joséphine et Barras vont-ils se croiser et jouer une partie de billard à plusieurs bandes… dont nous connaissons l’issue. Mais en nous offrant l’occasion d’entrer dans l’intimité d’un couple qui deviendra bientôt impérial et en nous livrant un dialogue qui pour être imaginaire s’appuie sur des fondements historiques, Serge Hayat nous permet de comprendre ce qui s’est joué à un moment crucial de basculement historique : celui de la fin du Directoire et du coup d’Etat du 18 Brumaire.


Construit comme une pièce de théâtre, avec un dispositif s’apparentant à une unité de temps et de lieu, un nombre réduit de personnages et une intrigue resserrée autour des liens qui les unissent, ce texte se lit avec aisance et intérêt. Il est accessible même au lecteur le plus ignorant de l’histoire napoléonienne, qui en ressort incontestablement instruit. Mais cette manière d’aborder l’histoire par les secrets d’alcôve permet-elle vraiment de prendre de la hauteur et de saisir tous les enjeux alors à l’oeuvre ? Je m’interroge… 


Reste que les échanges entre les protagonistes ne manquent ni de saveur ni sans doute de pertinence et que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman qui m’a permis d’accroître un tout petit peu ma connaissance de l’histoire de France. C’est déjà beaucoup !



Merci aux Editions de l'Observatoire et à Nicole, dont je vous recommande le billet, qui a organisé le concours dont j'ai été l'une des heureuses bénéficiaires !


lundi 10 juin 2024

Passage de l’Avenir, 1934

Alexandre Courban
Agullo, 2024



Paris, 10 février 1934. Des eaux de la Seine, à deux pas du pont National, est remonté le corps d’une jeune femme. Aucune disparition correspondant à sa description n’a été signalée et rien ne permet de l’identifier. Suicide. Affaire classée. 


Affaire classée ? Vraiment ? Pas pour le commissaire Bornec auquel les doigts fort abîmés de la victime rappellent ceux de sa grand-mère, usés par son métier de blanchisseuse. Et puis l’autopsie a révélé que la jeune femme était enceinte. Non, décidément, pour Bornec il y a dans cette affaire quelque chose qui n’est pas clair…


Il mène donc son enquête, dans un climat on ne peut plus tendu. La Troisième République est à bout de souffle, les ligues d’extrême-droite entendent renverser le gouvernement et ont, le 6 février, marché sur l’Assemblée nationale. Si leur coup de force a échoué, il donne à gauche le signal d’une mobilisation sans précédent pour écarter le péril fasciste.


On a du mal à l’imaginer aujourd’hui, mais des usines étaient alors implantées dans la capitale, et notamment dans le treizième arrondissement. C’est là, entre le boulevard Vincent Auriol et la rue Jeanne d’Arc, que se trouvait la Raffinerie de la Jamaïque, où le sucre de betterave était traité et transformé. Et c’est là encore qu’un contremaître, bien peu apprécié des ouvrières, va trouver la mort, après avoir eu le bras arraché par une machine. Mais s'agissait-il bien d'un accident... ? Bornec est dépêché sur place.


D’une enquête à l’autre, les fils s’entrelacent et Bornec pourra compter sur Gabriel Furnel, journaliste à L’Humanité, pour l'aider à faire toute la lumière sur ces affaires.


On pourra estimer que le suspens de ce polar n’est pas insoutenable. Mais là n’est pas l’enjeu, même si l’on suit  avec un certain intérêt les avancées des différents fils de l’intrigue. Il s’agit avant tout pour Alexandre Courban, auteur d’une thèse consacrée au journal L'Humanité dans la première moitié du XXe siècle et actuel conseiller municipal à la mairie du XIIIe arrondissement, de dépeindre un moment de notre histoire. Ainsi sous sa plume voit-on renaître le Paris populaire de l’entre-deux-guerres, ainsi que les tensions et les mouvements à l’oeuvre dans la société. En fin de volume, une brève chronologie, complétée d’une note biographique des principaux personnages historiques et d’une présentation des journaux de l’époque, apportent un précieux enrichissement documentaire. Les amateurs de ce type de roman mettant davantage l'accent sur l'aspect historique et social que sur la résolution d'une énigme apprécieront d’apprendre, comme l’indique la quatrième de couverture, qu’il s’agit là du premier volume « d’une grande saga historique et policière dans le Paris du Front populaire ». Un moment historique qui mérite plus que jamais toute notre attention.



mercredi 5 juin 2024

Le couteau

Salman Rushdie
Gallimard, 2024

Traduit de l’anglais par Gérard Meudal



On se souvient tous de l’attaque dont à été victime Salman Rushdie en août 2022. Il avait alors échappé de peu à la mort et nous en avions été saisis d’effroi et de colère. Pour l’écrivain, les mois qui suivirent furent ceux d’un long protocole de soins où, ayant perdu notamment l’usage d’un oeil et d’une main, il dut subir de lourds traitements et réapprendre les gestes les plus simples. 


Rushdie nous révèle tout ce par quoi il est alors passé : son parcours médical, la douleur qui le taraude, son corps qui ne lui répond plus, les angoisses qui l’habitent, et ses réflexions bien légitimes sur son assaillant. Si les conséquences physiques de l’agression qu’il a subie sont considérables, celles qui pèsent sur son psychisme le sont peut-être plus encore. Comment retrouver le chemin de la vie et de l’écriture ? Ces questions, il y avait déjà été confronté après la fatwa lancée contre lui lors de la publication des Versets sataniques, trente ans auparavant. Bien sûr il y eut la protection permanente sous laquelle il fut alors contraint de vivre ; mais il fallut aussi compter avec le nouveau regard qui était posé sur lui : la moindre de ses paroles et le moindre de ses écrits étaient évalués à l’aune de la condamnation qu’il avait reçue et qui le déterminait à présent aux yeux du monde, qu’il soit considéré comme une victime ou comme un coupable. Après un long cheminement de plusieurs années, nous explique-t-il ici, il avait décidé de vivre comme si la menace n’existait pas, de rester au contact du monde, d’écrire comme tout écrivain le faisait, et de ne surtout pas se considérer comme une victime.   


Alors qu’il avait fini par pouvoir penser que la menace s’était éloignée, le scénario qu’il avait maintes fois imaginé d’un homme se jetant sur lui pour l’assassiner est finalement advenu ce 12 août 2022, remettant toutes ces questions en jeu. Ainsi les formule-t-il dans cet ouvrage plus clairement peut-être qu’il ne l’avait jamais fait jusque-là. Un peu à la manière d’un journal, mais qu’il aurait écrit a posteriori, Rushdie mêle avec une extrême sincérité la description exhaustive de son quotidien, l’expression de ses craintes et la manière dont il s’efforce de les surmonter, la réaffirmation de ses valeurs et son positionnement en matière d’écriture.


De cet ensemble naît parfois le malaise, car Rushdie nous livre son intimité sans omettre le moindre détail, ni sur les aspects physiques des pathologies qu’ont occasionnées son agression ni sur sa vie affective. Mais tout ce qui relève de son rapport à l’écriture - et notamment la manière dont les Versets sataniques ont profondément modifié la manière dont il est lu - et de ses positions face à la religiosité est extrêmement intéressant. On ne peut que rendre hommage au courage de Rushdie qui revient sur ce terrain pour rappeler des principes à ses yeux - comme aux miens - imprescriptibles. Pour ma part, j’aurais aimé que l’accent soit mis davantage sur ces réflexions-là. Mais, ainsi qu’il l’affirme lui-même, sans doute lui fallait-il passer par cet exercice d’écriture pour pouvoir tourner définitivement la page de cet événement et, précisément, dépasser le traumatisme. Pour retrouver ainsi le chemin de la littérature.


vendredi 31 mai 2024

Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans

Anne Plantagenet
Le Seuil, 2024



Juin 2022 : un journal de la presse régionale publie un entrefilet signalant la « disparition inquiétante d’une femme de 56 ans ». Cette femme, c’est une ouvrière, syndicaliste. Elle s’appelait Letizia Storti et Anne Plantagenet la connaissait. 


C’est sur un plateau de tournage qu’elle l’avait rencontrée. Celui du film En guerre de son ami Stéphane Brizé sorti en 2018. Letizia Storti y faisait de la figuration, incarnant un rôle qu’elle connaissait sur le bout des doigts puisqu’elle y jouait une déléguée syndicale en lutte contre la fermeture de son usine. Quelques années plus tard, elle apparaissait brièvement dans un autre film du réalisateur : dans Un autre monde, tourné début 2020, elle était à nouveau une salariée qui tentait de s’opposer aux décisions prises par la direction de son entreprise.


Pourtant, entre les deux, Letizia semble s’être comme éteinte, remarque l’auteure. Que ce soit à l’écran ou à travers les essais qu’elle a effectués pour les deux films, Letizia a changé, physiquement et psychiquement. Que s’est-il passé qu’Anne n’a aucunement détecté dans les sms qu’elles se sont échangés ? Que cachait Letizia derrière des mots qu’elle voulait enjoués et rassurants ?


Anne visionne attentivement les essais, regarde à nouveau les deux films, relit leurs échanges, s’entretient avec le réalisateur, mais aussi avec le fils de Letizia, et documente sa connaissance de l’usine UPSA d’Agen où cette dernière travaillait.


Elle découvre ainsi qu’après le premier tournage Letizia avait perdu son mandat d’élue du personnel. Lui était-il reproché d’avoir un instant pris la lumière ? Lors des élections professionnelles qui se sont déroulées après la sortie d’En guerre et le festival de Cannes où il était présenté en compétition, son nom a été rayé de plusieurs bulletins de vote, affectant durablement le moral de celle qui était très investie dans ses missions de défense du personnel. Puis l’usine est vendue à un groupe japonais, des réductions d’effectifs se préparent. La pression s’accentue sur les salariés, « encouragés » à partir d’eux-mêmes. C’est dans ce contexte qu’un salarié, également secrétaire du CSE de l’établissement, se suicide, mettant ouvertement en cause certains responsables de l’entreprise. Puis un autre élu fait à son tour une tentative de suicide. C’est dans ce contexte d’extrême tension que Letizia fait une chute à son domicile, entraînant une fracture du poignet qui ne lui permettra pas de reprendre son poste dans les conditions habituelles. Elle est alors affectée à une succession de services guère plus appropriés à son nouveau statut de RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé). Elle finit par être rétrogradée, ce qui n’est pas sans impact sur son salaire. 


Letizia autrefois déterminée et combative se sent déconsidérée et humiliée. Malgré les rappels de la médecine du travail, les alertes effectuées par ses collègues face aux manquements de la direction, le drame survient : Letizia fait à son tour une tentative de suicide sur son lieu de travail, dénonçant par son geste les méthodes de management toxiques.


Si la violence des conditions de travail et des stratégies des multinationales ne sont que trop connues, la manière dont Anne Plantagenet aborde le sujet est particulièrement intéressante. D’abord parce que l’histoire de Letizia permet à l’auteure d’adopter un point de vue humain. Ensuite parce que s’y ajoute un second prisme apporté par l’expérience cinématographique qui introduit une distanciation. Plus qu’un effet miroir, Letizia Storti a pu trouver dans le film résolument engagé de Stéphane Brizé une véritable caisse de résonance à tout ce qu’elle-même et ses collègues vivaient au quotidien, une manière de faire éclater au grand jour les conséquences humaines et sociales de la logique libérale à l’oeuvre dans son entreprise, à l’instar de celle qui était au coeur du scénario. Mais peut-être aussi cette forme de mise en abyme - alors même que la situation des salariés de son entreprise ne faisait que se dégrader - a-t-elle engendré un certain sentiment d’impuissance qui a pu prendre le pas sur la combativité que faisait naître celui d’injustice ? 


Grâce au dispositif mis en place par l’auteure, le lecteur bénéficie quant à lui en permanence de ce double-regard interne et externe - avec le réalisateur qui ira jusqu’à commenter dans les médias la situation d’UPSA. Il en résulte un récit aux dimensions à la fois intime et sociale, sensible et factuelle, que l’on ne trouve pas si souvent associées pour aborder ce type de question. C'est précisément ce qui, en
dépit de sa brièveté, donne à ce livre une remarquable profondeur. 



Et pour tous ceux, comme moi, que le monde du travail et son traitement dans la littérature intéressent particulièrement, je signale la recension "Lire sur le monde ouvrier & les mondes du travail" chez Ingamic pendant toute l'année 2024.