Delphine de Vigan
Gallimard, 2026
Et si vous vous retrouviez en possession du téléphone portable d’une inconnue et que celle-ci, non contente de refuser de le récupérer, vous en confiait les codes permettant d’accéder à ses contenus ? Seriez-vous tenté(e) d’en explorer les moindres secrets ?
C’est précisément ce qui arrive à Thomas, père célibataire d’une fille qu’il a élevée seul après que la mère de cette dernière eut disparu de sa vie aussi vite qu’elle y avait fait irruption. Il entre ainsi dans l’existence d’une jeune trentenaire prénommée Romane dont la personnalité lui apparaît assez vite tourmentée. Entre photos, enregistrements audio, historiques de recherches et, bien entendu, profils des divers réseaux sociaux, se dessinent peu à peu les contours d’une personnalité rongée par les secrets et non-dits familiaux.
D’esclave de son propre téléphone, Thomas devient bientôt celui de l’appareil de la jeune femme. Il faut dire que son histoire fait à bien des égards écho à la sienne propre, et les interrogations que laisse apparaître Romane révèlent chez lui toutes celles qu’il avait jusqu’alors soigneusement enfouies.
Delphine de Vigan met en scène avec habileté le rapport que la plupart d’entre nous entretenons avec les outils numériques et, singulièrement, les téléphones portables. Ce qui me semble particulièrement intéressant, c’est que loin de montrer les conséquences pathologiques que leur usage intensif peut entraîner - ce qu’avec fait par exemple Laura Poggioli avec (le bien nommé) Epoque, elle s’attache plutôt à montrer la place croissante prise par cet objet désormais omniprésent dans notre quotidien et la manière dont il modifie en profondeur nos interactions sociales et jusqu’au regard que nous posons sur nous-mêmes.
Delphine de Vigan met également en lumière l’effet ciseaux que ce petit objet opère en isolant les individus tout en les exposant de manière permanente au chaos du monde, faisant naître chez eux une forme d’affliction doublée d’une sensation d’impuissance extrêmement délétère.
Delphine de Vigan sait capter l’air du temps pour en faire une matière fictionnelle. Elle s’y était déjà essayée avec Les enfants sont rois où elle avait cependant négligé à mes yeux la psychologie de ses personnages au profit d’une simple représentation sans grand enjeu romanesque. Un écueil qu’elle a parfaitement évité ici, rendant ses protagonistes à la fois attachants et convaincants.
Ce roman, que j’ai pris un réel plaisir à lire, laissera-t-il toutefois une empreinte profonde ? On pourrait en effet reprocher à l’auteure de ne rien nous dévoiler qu’on ne sache déjà. On ne pourra que trouver matière à nourrir notre défiance à l’égard des applis et autres activités digitales. Cela nous suffira-t-il pour autant à dépasser le rapport ambivalent que nous entretenons avec elles ? Serions-nous capables de les bannir ou d’en réformer nos usages ? Et quelles en seraient les conséquences sur notre vie quotidienne ? et sociale ? Autant de questions qui nous restent à creuser…


















