jeudi 2 avril 2026

Les belles promesses

Pierre Lemaitre

Calmann-Lévy, 2026


Et voilà ! Avec ce quatrième volume, le rideau est tiré sur l'histoire des Pelletier qui aura permi à Pierre Lemaitre de brosser un tableau des Trente Glorieuses, ces trois décennies de renouveau et de prospérité économique qui s'ouvrirent dans l'immédiat après-guerre pour se clore au mi-temps des années 70 - même si Les belles promesses se referme à la veille de mai 68.

Le lecteur retrouve les personnages où les avait laissés Un avenir radieux, et c’est avec la même facilité et le même plaisir qu’il accompagne cette fratrie qui lui est devenue familière. Ce sont d’ailleurs ses vicissitudes plus encore que les événements historiques qui constituent le coeur de ce chapitre final. Si la guerre d’Algérie, les grands travaux qui transforment Paris ou les bouleversements que connaît le monde rural sont bien évoqués, ils constituent un arrière-plan très (trop ?) vite esquissé qui n’a d’autre vocation que de servir à conclure la rocambolesque épopée des Pelletier.

Une fois encore, on adore détester l’odieuse Geneviève, éprouver de la tendresse pour Thérèse et de l’empathie à l’égard de Colette, et l’on ne peut s’empêcher de connaître une forme de compassion pour Jean alias Bouboule (ah là là, Lemaitre sait y faire pour susciter chez son lecteur des sentiments contraires !). Mais j’ai pour ma part regretté que l’articulation entre fresque socio-historique et destins individuels soit réduite à sa portion congrue. Je dirais même que les coutures sont ici un peu trop voyantes. Ainsi le personnage de Manuel - pour ne citer que cet exemple - avec son obsession pour le sanglier auquel il fit face enfant, s’insère-t-il avec peine au milieu du roman, et ce n’est qu’au dénouement que l’on comprendra la justification de son apparition.

Sans doute était-il temps pour l’écrivain de tourner la page des Pelletier pour ouvrir un nouveau cycle romanesque. Gageons que la libération sexuelle, la montée du néo-libéralisme, la chute du mur de Berlin, l’irruption du sida ou encore la naissance d’une prise de conscience des problématiques environnementales lui offriront un nouveau souffle. Il dispose à n’en pas douter d’un très riche matériau… ouvrant à de belles promesses littéraires ! Je serai assurément au rendez-vous pour me plonger avec délices dans ces années que j'ai connues, puisqu'elles furent celles de mon enfance et de mon adolescence.



   

lundi 30 mars 2026

Retour à Ostrog

Sacha Filipenko

Noir sur Blanc, 2026

Traduit du russe par Marina Skalova 

A Ostrog, la vie a la couleur terne de la neige sale : le temps s’étire péniblement, les emplois sont fastidieux, et les petits arrangements et autres combines de plus grande ampleur semblent constituer l’unique ouverture vers un quelconque avenir. Faut-il s’étonner qu’une vague de suicides touche subitement l’orphelinat de la ville ? Le commissaire Kozlov est dépêché depuis Moscou pour tirer l’affaire au clair... 

Si la police locale trouve rapidement le coupable idéal en la personne d’un ancien pensionnaire de l’établissement ayant pour principale préoccupation le respect de la loi – faisant ainsi l’unanimité contre lui – Kozlov, pour le moins sceptique, va orienter son enquête vers une autre piste.  

Ce n’est pas tant la résolution de l’énigme qui motive le lecteur à tourner les pages du roman que l’ambiance qui s’en dégage. Ostrog est née de l’imagination de l’auteur, mais il pourrait s’agir de n’importe quelle autre ville de province russe. A travers elle, Filipenko fait le portrait de son pays (qu’il a quitté pour la Suisse), un portrait sans concessions mettant en exergue la corruption, la bureaucratie et une certaine forme de résignation qui en font le quotidien.

La brièveté et la tiédeur de mon billet révèlent sans doute la relative indifférence dans laquelle m'a laissée ce texte. Celui-ci n'en reste pas moins une satire sombre qui se distingue par sa galerie de personnages, à la dimension parfois métaphorique, qui traduisent parfaitement l’état de la société russe.

mardi 24 mars 2026

L’imparfait

Eric Reinhardt
Stock/Ma nuit au musée, 2026


Lorsqu'il se voit proposer par Alina Gurdiel de passer une nuit dans un musée pour en écrire le récit, Eric Reinhardt choisit la Galleria Borghese. Non par amour de l’Italie - ou pas seulement - mais parce qu’elle recèle une sculpture qui le fascine. A vrai dire, il en connaît surtout la version exposée au Louvre, qu’il avait découverte enfant avec ses parents ; elle l’avait profondément troublé et il demandait à revenir vers elle à chaque nouvelle visite. Est-ce parce qu’une autre écrivaine avait déjà choisi le Louvre avant lui qu’il se tourne vers le célèbre musée italien ? Borghese offrait quoiqu’il en soit une alternative enviable.

 

C’est donc pour passer la nuit en compagnie de l’Hermaphrodite, puisque c’est d’elle qu’il s’agit (Eric Reinhardt a opté pour le genre féminin), que l’écrivain arrive à Rome la veille du 30 avril 2024. Il a pour ambition d’entrelacer le récit de cette rencontre avec un conte fantastique dont il a déjà l’idée. Ainsi l’incipit est-il consacré à Gloria, un personnage qui, en dépit de son apparence féminine, comme on va rapidement le découvrir, possède un sexe masculin. Dès le premier chapitre, les paragraphes se succèdent pour narrer de manière étroitement imbriquée l’expérience de l’écrivain et l’histoire de Gloria bientôt rejointe par Bruno.

 

Tout d’abord déconcertante, il faut bien le reconnaître, cette structure va pourtant rapidement trouver et son rythme et sa raison d’être, les deux avatars d’Hermaphrodite se répondant parfaitement dans sa dimension mythique et mythologique d’une part et dans une représentation concrète et contemporaine d’autre part. Et c’est avec un égal appétit que l’on finit par suivre les rocambolesques péripéties de l’écrivain au sein du musée et les tribulations sentimentales des protagonistes nés de son imagination.

 

Au fil de ses déambulations dans le musée - dont le récit exhaustif est aussi drôle que jubilatoire, l’écrivain ne renonçant aucunement à faire assaut d’ironie à son endroit - celui-ci retrace à la fois les origines d’Hermaphrodite, fruit de l’union d’Hermès et d’Aphrodite, et l’odyssée des sculptures qui le (la ?) représentent. C’est également l’occasion pour Reinhardt de poser un regard extrêmement aiguisé sur d’autres oeuvres du musée et plus particulièrement sur L’enlèvement de Proserpine, sublime sculpture du Bernin dont il nous offre une lecture magistrale.

 

Mais c’est peut-être plus encore le regard sensible qu’il pose sur la question du genre, aujourd’hui si prégnante, qui donne tout son prix à ce très beau livre. En proposant la figure de Gloria en contrepoint de la célèbre créature grecque, il fait un pas de côté afin de l’aborder de façon poétique et dédramatisée. Qu’il en soit remercié : l’élégance et l’empathie dont il fait preuve à cette occasion sont des plus précieux.

 



Un sans-faute pour ce nouvel opus de la passionnante et désormais indispensable collection "Ma nuit au musée".




mardi 17 mars 2026

Un graal

Fabrice Chillet
Bouclard, 2026


C’est d’abord l’article indéfini qui interpelle le lecteur lorsqu’il repère ce livre sur l’étal de sa librairie - ce qu’il ne manque pas de faire, attiré par la couleur pourpre et la singulière sobriété de sa couverture. Le terme qui en constitue le titre, qu’on l’orne d’une capitale ou non, est en effet plus volontiers associé à un déterminant défini. D’ailleurs, qu’est-ce que le Graal, au juste ? Le Robert précise qu’il désigne « la coupe qui aurait servi lors de la Cène, et dans laquelle aurait été recueilli le sang du Christ sur la Croix ». Dans son acception plus large, il constitue le « symbole du salut spirituel au Moyen Âge ». D’où la quête qui en résulte.


Et c’est bien une quête que va mener le narrateur de ce récit. Ancien thésard, médiéviste promis par son directeur de recherches à un brillant avenir, ce quinquagénaire n’a pourtant pas suivi la route qui lui semblait tracée. Il végète aujourd’hui à l’aide de quelques boulots alimentaires, et n’a pour tout refuge qu’un morne et misérable galetas. Enfin… pas exactement. Car depuis quelque temps, il ambitionne de renouer avec la littérature et, dans le but de boucler un roman, fréquente assidument la bibliothèque universitaire des lettres et sciences humaines de Rouen où il compulse des heures durant les textes en ancien français qu’il peut y trouver.


Jusqu’au jour où il se voit abordé par un homme prétendant partager son goût pour la littérature médiévale, un certain Marsay, libraire de son état, qui lui propose très vite un travail fort rémunérateur, quoique d’un genre bien peu conventionnel. Il s’agirait rien de moins que de produire un faux : une lettre que le pape Innocent III aurait adressée à un moine cistercien au début du XIIIe siècle pour lui demander de narrer la quête du Graal. Dans quel but ? Celui de discréditer un concurrent.


Le graal ne serait donc rien d’autre que la matrice d’un récit. A visée édificatrice dans un cas ; falsificatrice dans le second. De l’une à l’autre s’étend l’espace de la fiction, que va investir notre narrateur bien décidé à abolir les contours du réel et de l’imaginaire et à jouer de son pouvoir créateur…


Réflexion ludique sur la création littéraire - qui s’offre à cette occasion le luxe de faire un petit détour par l’IA - ce conte peut-être parfois légèrement alambiqué possède une saveur plaisante qui réjouira les amateurs de fiction ayant le goût pour des mystifications et autres pirouettes littéraires. 

mercredi 11 mars 2026

Tah l’époque

Oliver Lovrenski
Actes Sud, 2026

Traduit du norvégien par Marina Heide



Comment aborder ce livre ? On pourrait dire qu’il s’agit d’une prise de parole flanquant un grand coup de pied dans la porte de la littérature pour en forcer l’entrée.


Qui écrit ? Je l’ignore, ne connaissant pas le jeune Norvégien qui était âgé de 19 ans lorsque son livre a été publié. Il s’est en tout cas imposé de manière fracassante avec ce récit inclassable et détonant qui reçut immédiatement une audience exceptionnelle, raflant plusieurs prix littéraires et se voyant traduit dans de nombreuses langues.


Le narrateur, quant à lui, en est un jeune lycéen issu de l’immigration - croate, tout comme l’auteur. Avec ses trois copains Marco, Arjan et Jonas, Ivor zone dans les rues d’Oslo. Ces quatre-là se connaissent depuis l’enfance, ont fréquenté les mêmes écoles, ont commencé ensemble à fumer et à consommer alcool, médicaments et autres stupéfiants. Même s’ils ont grandi dans des environnements familiaux différents - parents séparés ou auprès d’une grand-mère attentionnée pour les uns, foyer pour les autres -, ils partagent le même désenchantement. Ils sont progressivement sortis des cadres, passant des premières conneries d’enfants à des actes de délinquance.


Sur quelque 300 pages, l’auteur enchaîne de brefs instantanés permettant de découvrir ces jeunes garçons, de saisir leur parcours, leur origine, la fidèle amitié qui les unit, leur soif d’amour, leurs désillusions, leurs tentatives pour infléchir le cours des choses, les bastons et la fraternité, la drogue et la mort au bout du chemin…


Aucune majuscule dans ce texte, comme pour représenter un temps s’étirant sans fin, privé de racines et dénué de perspectives. L’auteur restitue le parler de la rue de ces gamins, une langue métissée de mots aux origines diverses, de termes familiers ou argotiques, pris dans des structures syntaxiques restituant le mode oral, à l’image du titre.


En complet décalage avec les nombreux éloges dont ce roman a pu faire l’objet, je suis pour ma part restée au bord du chemin. J’ai en effet trouvé le fond assez convenu, renvoyant à tous les clichés d’une jeunesse issue de l’immigration et marginalisée, porté par une forme prétendant casser les codes littéraires et linguistiques sans toutefois faire preuve de véritable inventivité ni de puissance. Il faut toutefois souligner la qualité du travail de traduction qui a dû se révéler particulièrement épineux.


Ayant reçu le livre dans le cadre d’une opération Babelio, je suis prochainement invitée à rencontrer l’auteur actuellement présent à Paris pour accompagner la sortie de son livre. Peut-être pourrai-je ainsi mieux appréhender son projet et sa démarche. Il sera de toute façon intéressant de l’entendre, aussi j’en remercie par avance Babelio et Actes Sud, malgré la teneur de ma chronique.

lundi 9 mars 2026

Je suis Romane Monnier

Delphine de Vigan
Gallimard, 2026



Et si vous vous retrouviez en possession du téléphone portable d’une inconnue et que celle-ci, non contente de refuser de le récupérer, vous en confiait les codes permettant d’accéder à ses contenus ? Seriez-vous tenté(e) d’en explorer les moindres secrets ?


C’est précisément ce qui arrive à Thomas, père célibataire d’une fille qu’il a élevée seul après que la mère de cette dernière eut disparu de sa vie aussi vite qu’elle y avait fait irruption. Il entre ainsi dans l’existence d’une jeune trentenaire prénommée Romane dont la personnalité lui apparaît assez vite tourmentée. Entre photos, enregistrements audio, historiques de recherches et, bien entendu, profils des divers réseaux sociaux, se dessinent peu à peu les contours d’une personnalité rongée par les secrets et non-dits familiaux.


D’esclave de son propre téléphone, Thomas devient bientôt celui de l’appareil de la jeune femme. Il faut dire que son histoire fait à bien des égards écho à la sienne propre, et les interrogations que laisse apparaître Romane révèlent chez lui toutes celles qu’il avait jusqu’alors soigneusement enfouies.


Delphine de Vigan met en scène avec habileté le rapport que la plupart d’entre nous entretenons avec les outils numériques et, singulièrement, les téléphones portables. Ce qui me semble particulièrement intéressant, c’est que loin de montrer les conséquences pathologiques que leur usage intensif peut entraîner - ce qu’avec fait par exemple Laura Poggioli avec (le bien nommé) Epoque, elle s’attache plutôt à montrer la place croissante prise par cet objet désormais omniprésent dans notre quotidien et la manière dont il modifie en profondeur nos interactions sociales et jusqu’au regard que nous posons sur nous-mêmes. 


Delphine de Vigan met également en lumière l’effet ciseaux que ce petit objet opère en isolant les individus tout en les exposant de manière permanente au chaos du monde, faisant naître chez eux une forme d’affliction doublée d’une sensation d’impuissance extrêmement délétère.


Delphine de Vigan sait capter l’air du temps pour en faire une matière fictionnelle. Elle s’y était déjà essayée avec Les enfants sont rois où elle avait cependant négligé à mes yeux la psychologie de ses personnages au profit d’une simple représentation sans grand enjeu romanesque. Un écueil qu’elle a parfaitement évité ici, rendant ses protagonistes à la fois attachants et convaincants.


Ce roman, que j’ai pris un réel plaisir à lire, laissera-t-il toutefois une empreinte profonde ? On pourrait en effet reprocher à l’auteure de ne rien nous dévoiler qu’on ne sache déjà. On ne pourra que trouver matière à nourrir notre défiance à l’égard des applis et autres activités digitales. Cela nous suffira-t-il pour autant à dépasser le rapport ambivalent que nous entretenons avec elles ? Serions-nous capables de les bannir ou d’en réformer nos usages ? Et quelles en seraient les conséquences sur notre vie quotidienne ? et sociale ? Autant de questions qui nous restent à creuser…




lundi 2 mars 2026

A la chaîne

Eli Cranor 
Sonatine, 2026 


Traduit de l’américain par Emmanuelle Heurtebize 

Au coeur de l’Arkansas, dans une usine agroalimentaire, on abat quotidiennement des milliers de poulets qui sont ensuite détaillés en morceaux avant d’être conditionnés pour être expédiés dans les rayons d’alimentation. Les gestes répétitifs qu’exige cette industrie sont accomplis par des cohortes de populations immigrées, et notamment de Mexicains, qui vivent dans des parcs de caravanes situés à proximité. Pour éviter tout risque sanitaire, les ouvriers travaillent dans un environnement dont la température est maintenue à 4°C. Quant aux pauses nécessaires à satisfaire les besoins les plus élémentaires, mieux vaut ne pas y songer. 

C’est ainsi que Gabriela fit une fausse couche, faute de s’hydrater correctement pour éviter de se souiller. Un drame que son conjoint Edwin n’a jamais digéré. Lorsqu’il se voit licencié pour un motif fallacieux, il élabore une vengeance : enlever le bébé de son patron Luke Jackson, âgé de six mois, pour exiger une rançon de 50 000 dollars correspondant aux innombrables heures supplémentaires qui n’ont jamais été payées ni à lui-même ni à Gabriela. 

Le roman d’Eli Cranor est plus fin que ce résumé pourrait le laisser imaginer. Car les figures féminines de Gabriela et de Mimi, la docile épouse de Luke Jackson, vont jouer un rôle prépondérant. Ce n’est pas uniquement le tableau d’une population exploitée et soigneusement maintenue dans un état d’extrême précarité que dépeint Cranor, c’est aussi celui d’une classe moyenne en pleine ascension sociale coincée dans un schéma étriqué que les femmes sont les premières à subir. L’envers du rêve américain, ou ce qu’il en reste, en somme, dont les bénéficiaires semblent décidément de plus en plus se réduire à une peau de chagrin.