lundi 16 février 2026

Querelle à la française

Bertrand Guillot
Les Avrils, 2026


Les polémiques, de nos jours, sont constitutives de notre environnement. Il suffit de peu pour en amorcer une, et les réseaux sociaux constituent à cet égard une base de lancement des plus efficaces. Mais il en est d’un genre que nous, Français, apprécions tout particulièrement : ce sont les querelles littéraires. Et ça ne date pas d’hier, apparemment ! C’est en tout cas ce que nous rappelle Bertrand Guillaud en plaçant au coeur de son nouveau roman ce que l’on considère comme la première du genre.


Remontons au Moyen Age. Plus précisément à la fin du XIVe siècle, pour faire connaissance avec Christine de Pizan, première femme de lettres française à avoir vécu de sa plume (le chemin aura été long et semé d’embûches, je vous rassure) et Jean de Montreuil, considéré comme le chef de file des pré-humanistes français (un avant-gardisme qui ne l’empêcha ni de chercher à asseoir son magistère intellectuel ni à s’assurer une solide position sociale). 


A cette époque, un livre connaissait un succès inégalé : Le roman de la rose. Un récit de plus de 4 000 vers écrit entre 1230 et 1235 en langue vulgaire par un certain Guillaume de Lorris, augmenté de 17 000 nouveaux vers quelque trente ans plus tard par Jean de Meun. Le sujet de ce roman allégorique dont les copies ne cesseront de circuler des décennies durant ? L’amour. Ou comment l’Amant, tombé fou amoureux d’un bouton de rose, doit braver épreuves et obstacles pour conquérir l’objet de sa flamme.


Lorsque Jean de Montreuil en fait la lecture, à l’aube du XVe siècle, il est immédiatement séduit par cette réflexion sur l’amour et la société, la place des hommes et des femmes, les relations qu’ils entretiennent, et ce dans une langue moderne, non dénuée d’humour ni de légèreté. Ni une ni deux, il en fait l’éloge dans un petit traité aujourd’hui perdu. Mais la réponse qu’y apporta Christine de Pizan nous est quant à elle parvenue. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les arguments de Jean de Montreuil à l’égard d’un texte qui l’avait déjà passablement échaudée l’ont fait sortir de ses gonds. Il faut dire que Christine, qui était prématurément devenue veuve avec trois enfants à charge et qui avait toujours refusé de se remarier, sait ce qu’il en coûte de chercher à s’imposer dans un monde d’hommes. Aussi le traité de Montreuil la poussa-t-il à exprimer ouvertement ce qu’elle pensait de ce roman et de ce que nous appellerions aujourd’hui le patriarcat. Et elle ne mâcha pas ses mots, fustigeant l’obscénité et les affronts que ce texte faisait aux femmes, présentées comme manipulatrices. La réaction de Montreuil et de ses condisciples ne se fit guère attendre, qui, la sommant de se taire, ne se privèrent ni de la railler ni de la menacer. 


Tiens donc ! On ne peut pas dire que tout cela nous dépayse beaucoup… C’est d’ailleurs le crédo de l’auteur : bien que six cents ans nous en séparent, ces personnages nous ressemblent terriblement. Aussi Bertrand Guillot prend-il le parti de les observer selon une grille de lecture contemporaine. Cela pourrait être très artificiel, maladroit et, pour tout dire, extrêmement lourd… et ça ne l’est pas ! Parce qu’il assume pleinement ce choix, parce qu’il y met de l’humour, et parce qu’il procède par petites touches qu’il applique tout au long de son texte, donnant à son approche un caractère ludique. Il parvient ainsi à produire l’effet escompté : réduire à presque rien la distance qui nous sépare des acteurs de cette polémique.


Non seulement j’ai pris un grand plaisir à lire ce roman, mais il a éveillé ma curiosité et mon intérêt pour un classique médiéval dont je ne connaissais jusqu’alors à peu près rien. Jolie performance !

jeudi 12 février 2026

106 jours

Camille Soulène
Tristram, 2026


Février 2048 : le monde vit sous la menace d’une attaque nucléaire qui apparaît désormais imminente. Le gouvernement français décide de désigner de manière aléatoire un groupe d’enfants pour les conduire dans un abri antinomique du centre de la France. Ce sont ainsi les élèves d’une classe de CM2 de la ville de Bagneux qui s’envolent d’Orly pour le plateau du Larzac, sans la moindre idée de ce qui les attend.


Transférés dans un bâtiment souterrain entièrement clos, sans adulte pour les encadrer, sans aucune nouvelle de l’extérieur, sans même savoir combien de temps va durer leur captivité, ces enfants vont devoir apprendre à vivre ensemble. Les placards regorgent de denrées alimentaires et de médicaments de premier secours… Ils ont également à leur disposition des espaces moins immédiatement vitaux mais propres à occuper les longues journées : une pièce garnie d’instruments de musique, une salle de gym, une médiathèque...


Dès les tout premiers jours, les enfants tentent de s’organiser, adoptent des rituels et définissent des règles de vie. Mais, très vite, des clans se forment et des dissensions se font jour. On observe dans ce groupe très restreint les travers de la société dont ils sont issus : phénomènes de bashing, exclusion, sexisme. Malgré leur isolement, ils se comportent en tout point comme leurs aînés.


Dans une série de cahiers, avec ses mots d’enfant, Alice tient la chronique de leur vie. On suit pas à pas leurs échanges, leurs décisions, leurs inquiétudes et tout ce qui constitue leur quotidien. 


L’idée de départ n’était pas inintéressante. Toutefois, on se demande vite quel était le projet de l’auteur : écrire un roman post-apocalyptique pour imaginer la vie après la fin de la civilisation ? Un roman utopique où des individus pourraient évoluer en marge de toute forme d’organisation sociale ? Un journal intime écrit en conditions extrêmes ? 


Un peu tout cela à la fois, dirait-on, sans qu’aucune direction ne soit clairement prise, si bien que l’on finit rapidement par se sentir désorienté avant d'être gagné par l’ennui. Sans compter que l’auteure appuie à très gros trait sur la persistance des vices humains (on n’est pas en manque de clichés). La dernière page du livre est tournée sans qu'il y ait eu l’ombre d’un climax et s'achève simplement parce qu’Alice cesse d'écrire (peut-être n'avait-elle plus de cahiers ?). Cet exercice ne nous offre même pas l’occasion d’une réflexion sur l’écriture et sa dimension existentielle.  Je sors de cette lecture sur une immense sensation de néant... parfaitement rendue par le visuel de couverture !

jeudi 5 février 2026

Minuit à bord

Laura Alcoba
Gallimard, 2026


Nous sommes le 20 octobre 1936, il est minuit à bord du Florida. Benjamin Fondane rédige une missive. Le poète a quitté l’Argentine où il était venu tourner un film et il est sur le point de faire le trajet retour vers la France, pays qui l’avait accueilli treize ans auparavant. Pour cet homme désargenté, qui a embrassé la langue française après avoir quitté sa Roumanie natale, désormais tourmenté par l’avenir sombre qu’il voit planer sur l'Europe, cette traversée n’a rien de léger. 


Sans son amie Victoria Ocampo, issue de la grande bourgeoisie argentine, qui circule d’un continent à l’autre comme elle enjamberait une flaque d’eau, rien n’aurait été possible : c’est elle qui a financé le voyage, trouvé les comédiens, convaincu les producteurs du film. Pourtant, lorsqu’il décide de rentrer en France, Fondane n’en a pas même terminé le montage. Pourquoi ce retour précipité ? Cette énigme n’est rien à côté du mystère qui nimbe ce film aujourd’hui perdu, que très peu de personnes ont eu l’occasion de voir au cours d’une unique projection privée et dont il ne subsiste que quelques très brefs rushes ayant été assemblés bout à bout. 


Laura Alcoba n’est pas la première à tenter de percer les secrets de ce film. Comme sans doute bon nombre d’entre vous, j’ignorais tout de cette oeuvre - et à peu près tout de son créateur - mais ce récit éveille d’emblée l’intérêt. On suit l’écrivaine pas à pas dans la véritable enquête qu’elle mène, vibrant du même enthousiasme qu’elle lorsqu’une révélation lui est faite, connaissant la même déception lorsqu’une piste se révèle infructueuse, et l’on est progressivement gagné par l’espoir un peu fou de voir ressurgir une copie qui aurait échappé à l’effacement et qui nous permettrait de découvrir cette oeuvre étrange. 


Etrange ? C’est pour le moins ce qui semble la caractériser. Son titre en premier lieu, Tararira, provoque l’hilarité des hispanophones. Ce pourrait n’être qu’une simple interjection, mais ce mot évoque en fait un bien vilain poisson, et c’est surtout un terme argotique désignant le pénis - auquel il ressemblerait. Drôle de choix, donc, pour un drôle de film dont les seules images qui nous soient parvenues révèlent le goût de l’absurde revendiqué par l’auteur…


Au fil des chapitres, l’intérêt et la curiosité du lecteur ne cessent de croître. Et si l’écrivaine révèle d’emblée la passion qu’elle nourrit pour Fondane et pour ses textes, une question finit pourtant par nous tarauder : pourquoi s’y est-elle intéressée au point de collectionner tout ce qui le concerne, de retourner dans son Argentine natale pour recueillir des informations qui permettraient de retrouver le film et de se retirer dans un lieu isolé pour écrire ce livre ? On ne marche pas ainsi sur les traces d’un artiste, on n’accumule pas des années durant toutes sortes de documents sur lui sans qu’il se joue quelque chose de profond. Est-ce la question de l’exil ? Le choix qu’il fit de la langue française ? Le lien que ce Français d’adoption a pu entretenir avec l’Argentine ?


Au-delà de cette dimension intime, c’est tout un contexte social, économique et historique que l’écrivaine met en lumière. Elle éclaire ainsi le destin de cette étonnante oeuvre cinématographique et révèle en quoi sa force subversive ainsi que l’appartenance religieuse et politique de ceux qui la portèrent purent contribuer à son anéantissement.


Autant de questions et de considérations qui ne peuvent aujourd’hui que nous interpeller…



Si vous souhaitez rencontrer Laura Alcoba, je vous donne rendez-vous à la librairie Le Divan, à Paris, mardi 10 février à 19 heures. J'aurai le grand plaisir de dialoguer avec elle pour présenter son livre.




jeudi 29 janvier 2026

L’ami secret

Frédéric Doré
Buchet-Chastel, 2026


Sur les traces de Truman Capote. Entre un titre assez générique et un auteur méconnu, l’éditeur a pris soin d’enrichir sa couverture de quelques mots offrant un repère sécurisant au lecteur curieux qui voudrait bien se saisir du livre. « N’ayez pas peur, vous êtes en terrain connu », semble-t-il nous souffler. Pour ma part, cela ne fait guère plus de trois ou quatre ans que j’ai découvert De sang froid sans que cette lecture ait suscité chez moi un enthousiasme débordant. Dès lors, pourquoi lire ce roman, me direz-vous. Eh bien la seule réponse qui m’est venue lorsque je me suis posé cette question, c’est « pourquoi pas ? ». Un bref premier chapitre plus tard, j’étais ferrée.


Il faut dire que les ingrédients d’une alléchante intrigue étaient réunis : un auteur iconique, un manuscrit perdu, un narrateur has been mais néanmoins attachant. Après le succès de De sang froid, qui ouvrit à Capote les portes de la haute société new-yorkaise, celui-ci voulut marcher sur les traces de celui qu’il admirait tant : Marcel Proust. Avec Prières exaucées, il se mit en tête de peindre le tableau d’une société mondaine qui, croyait-il, l’avait adopté. Mais son approche sans concession ne fut pas du tout du goût de ses représentants. Les portes se refermèrent aussi vite qu’elle s’étaient ouvertes, la revue qui publiait l’écrivain coupa court après trois chapitres et on n’entendit plus jamais parler de la suite de ce texte. A-t-elle été détruite par son auteur ? L’avait-il même écrite ? L’a-t-il cachée dans un lieu resté à ce jour secret ?


L’espoir de retrouver ce manuscrit hypothétique anime les inconditionnels de l’écrivain. Tandis que le narrateur est chargé d’établir la valeur pécuniaire des biens d’un riche industriel fraîchement décédé qui fut autrefois l’ami de Capote, il est contacté par un mystérieux personnage prêt à payer très cher toute information qui pourrait le mettre sur la voie du fameux manuscrit…


Avec son ambiance de série B américaine, ses personnages parfaitement campés et son style imagé, ce roman possède un charme désuet auquel j’ai rapidement succombé. Quant à savoir quel fut le destin de ce mystérieux texte, Frédéric Doré a le bon goût de nous offrir une clé à cette énigme. Fiction ou réalité, elle clôt fort joliment l’enquête dans laquelle il nous a entraînés.


lundi 26 janvier 2026

Septembre noir

Sandro Veronesi
Grasset, 2026

Traduit de l’italien par Dominique Vittoz



Septembre 1972. En pleins Jeux olympiques de Munich, un commando palestinien prend des athlètes israéliens en otage. Onze d’entre eux seront exécutés. Tandis que les épreuves sont interrompues, les spectateurs du monde entier suivent médusés l’événement à la télévision. Luigi est l’un d’entre eux. Il a alors douze ans.  


Lorsqu’il se remémore cette époque, Luigi, désormais professeur et père de famille, prend conscience de la rupture qu’a constituée cet été-là dans sa vie et que ce dramatique événement a cristallisée. 


Douze ans, aussi peu sûr de soi que l’on puisse être, c’est l’âge où l’on commence à sortir du cocon protecteur de la famille. Pour Luigi, c’est l’attente fébrile, jour après jour, de retrouver sur la plage la jolie Astel, d’un an son aînée. Lorsque le rapprochement tant espéré s’opère, il est aussitôt saisi par le syndrome de l’imposteur : pourquoi moi, se demande-t-il. Des semaines durant, ces deux-là vont pourtant écouter ensemble de la musique, découvrir des textes, danser, suivre côte à côte les Jeux olympiques à la télévision sans oser laisser leurs lèvres se rapprocher. C’est à peine si Luigi perçoit les signes d’une harmonie parentale en train de se fêler. Du moins se refuse-t-il à en interpréter les signes… Contrairement à Astel, qui se montre très critique à l’égard de son propre père.


Le jour où la jeune fille cesse de se présenter sur la plage, où Luigi court chez elle pour trouver une maison vide, son monde s’effondre. Une disparition dont l’onde de choc s’étendra rapidement à sa propre famille…


Chronique du passage de l’enfance à l’âge adulte, Septembre noir est un pur roman d’apprentissage, genre pour lequel j’ai une affection particulière. Tendre et empreint d’une certaine nostalgie, il est d’une lecture agréable et douce, et chacun pourra y trouver des échos plus ou moins lointains à ses propres souvenirs. Il n’a pourtant pas à mes yeux la force ni la densité que pouvait par exemple présenter Je n’ai pas peur, d'un autre Italien, Niccolo Ammaniti.


Une lecture qui reste néanmoins plaisante, à s’offrir au coeur de l’hiver, confortablement lové dans un plaid.

jeudi 22 janvier 2026

Protocoles

Constance Debré
Flammarion, 2026


La première fois, je ne savais pas ce qui m’attendait. Je me suis pris le choc de plein fouet. Je déteste cette expression selon laquelle une lecture vous administrerait une gifle. Formule galvaudée que d’aucuns se plaisent à servir à propos de n’importe quel texte qui bousculerait un tant soit peu. Mais les mots de Constance Debré sont des coups de poings. Lorsque j’ai lu Love me tender, c’est carrément un uppercut qui m’a frappée. Sonnée. Pendant une semaine. Incapable de penser à autre chose.


Maintenant je sais. Je me prépare mentalement. J’essaye. 


Mais là, ça n’a pas suffi. 


Un texte court, à nouveau. Court parce que direct. L’économie de moyens, la densité de chaque phrase, l’absence de tout signe de ponctuation, d’adverbe ou d’adjectif superfétatoires qui pourraient diluer le sens des mots, détourner l’attention du lecteur, lui permettre de reprendre son souffle, tiennent lieu de style et de ligne de conduite. 


« Vous avez été condamné à mort. » Ainsi s’ouvre le texte. Pas d’échappatoire. Cette apostrophe, ceux qui l’ont entendue ne sont plus là pour en témoigner. Ou bien ils restent enfermés, coupés du monde, en dehors de la vie. Cette phrase, en un sens, n’existe pas, puisque ceux à qui elle s’adresse ne peuvent la partager ni la contester. Ni même la répéter. Une fois prononcée, elle disparaît avec celui qui en était le destinataire. Comme tout ce qui en découle : les procédures qui vont précéder la mise à mort ainsi que les conditions de l’exécution elle-même. Tout se déroule entre des murs clos, dans le silence.


« Vous avez été condamné à mort. Cette réunion a pour objet de vous informer des règles et procédures applicables les trente-cinq prochains jours. » Pas de littérature ici. Que peut-elle face à ces mots sans appel ? Que peut-elle, si ce n’est ouvrir un espace pour mettre au jour ce qui était scrupuleusement maintenu dans l’ombre ? 


Ces protocoles s’adressent aujourd’hui à nous. Constance Debré nous les assène exactement comme ils sont présentés aux condamnés à mort. Elle n’en change pas une virgule. C’est aussi le mode opératoire des différents types d’exécution qu’elle restitue, avec leurs avantages et leurs inconvénients. Les effets produits. Ce qui se passe dans le corps des individus suppliciés. A dire vrai, c’est assez insoutenable, et on se demande pourquoi s’infliger une telle lecture. Mais la question est plutôt de savoir pourquoi l’auteure nous l’inflige, tout en alternant avec des chapitres relatant à la fois l’organisation de sa propre existence, fondée sur une discipline tout aussi immuable que celle qui régit l’application des peines, et l’observation des flux qui régissent la marche du monde.


Je n’ai pas vraiment de réponse claire à ces interrogations, sinon que Constance Debré continue de creuser le sillon d’une littérature crue, qui met à nu le fonctionnement de notre société en la débarrassant de ses voiles de pudeur. Evidemment, une telle entreprise est d’une violence inouïe et provoque le rejet, ou une forme de répulsion. Faut-il pour autant détourner le regard ? Je laisse à chacun le soin d’apporter sa propre réponse.



lundi 19 janvier 2026

La nuit au coeur

Nathacha Appanah
Gallimard, 2025



Elles s’appellent Emma et Chahinez. Avant même de les connaître, on les voit courir, éperdues, tentant d’échapper à leur bourreau. A l'homme dont elles étaient tombées amoureuses. Comme l’auteure elle-même le fit au sortir de l’adolescence pour fuir l’homme qui l’avait placée sous son emprise. Aujourd’hui, elle est toujours en vie. Emma et Chahinez, non.


Ces morts violentes, intolérables, font douloureusement écho à ce qu’a vécu Nathacha Appanah. Elle connaît leur course vaine, leurs peurs, leurs cris, les stratégies de défense qu’elles ont pu tenter d’élaborer. Au-delà des faits rapportés dans la presse, de la description des sévices consignés dans les rapports de police, l’auteure est à même de se représenter ce que ces jeunes femmes ont vécu et d’y mettre des mots, pour nous. La force de son texte est précisément là, dans cette description précise et clinique des gestes, des angoisses et des mécanismes psychiques qui conduisent ces femmes à rester au contact de ceux qui les martyrisent. Pour la première fois, j’ai pu entrevoir une explication à ce qui représente pour moi une énigme, à ce qui me semble inconcevable : comment peut-on rester ? Pour cela, ce texte mérite d’être lu, et le plus largement possible. 


Mais si le sujet et le point de vue de Nathacha Appanah s'imposent avec une force indéniable, j’ai parfois buté sur un style que je persiste à trouver assez pauvre. Si j’ai tout oublié des précédents textes que j’ai lus d'elle, celui-ci laissera néanmoins une empreinte en moi, comme chez de très nombreuses lectrices à en juger par l’accueil qu’il a reçu. Et, je l'espère aussi, chez de nombreux lecteurs.