jeudi 27 août 2026

Heures sauvages

Marie Petitcuénot

Héloïse d’Ormesson, 2026


Quel objectif un artiste s’assigne-t-il à l’heure de créer ? A-t-il d’ailleurs un but et l’art a-t-il une mission ? Vaste question qui a traversé les siècles et n’en finit pas d’être posée.

Dans le bloc soviétique, elle avait pourtant été tranchée : l’art devait explicitement servir le régime en soulignant les vertus d’un peuple en marche vers un avenir meilleur. En Yougoslavie, pays communiste non aligné au sein duquel Marina Abramovic a grandi, Tito, soucieux de couper court à une contestation naissante, avait offert aux jeunes créateurs un espace d’expression libre – bien évidemment parfaitement circonscrit. Mais qu’est-ce que la liberté autorisée par un autocrate ? Comment dépasser ce paradoxe pour l’exercer ?

Si l’art devait être accessible à tous, suivant en cela les préceptes en vigueur, l’oeuvre ne devait pas être sacralisée et ne devait servir aucun système – qu’il fût politique ou économique. Seul devait compter le lien unissant l’artiste et le public, l’oeuvre devenant objet de médiation. Ainsi le format de la performance s’imposa-t-il, proscrivant toute trace susceptible d’être récupérée de quelque manière que ce soit. C’est dans ce cadre que la jeune Marina avait livré sa première prestation, au début des années 70. Et c’est là qu’Andrea l’avait découverte, jouant avec le feu jusqu’à se mettre en danger.

Lorsque ce dernier ouvre à Naples une galerie d’un genre nouveau, en 1974, c’est à elle qu’il pense immédiatement. Aucune œuvre n’y sera en effet exposée, puisqu’elle sera exclusvement dédiée à la réalisation de performances.

Le jour venu, le galeriste a fait disposer sur une table soixante-douze objets de différente nature, allant d’une simple rose à une lame de rasoir, d’un pot de miel à une arme à feu accompagnée d’une balle. Derrière la table, un mot de l’artiste précise que tout le monde peut les utiliser sur elle à sa guise : « je suis l’objet ». Pendant toute la durée de la séance, elle portera l’entère responsabilité de ce qui se déroulera. Une quarantaine de personnes ont été invitées à cette soirée, ignorant tout de ce qui les attend ; la seule chose qu’ils sachent, c’est que leur présence est requise pour six heures : s’ils souhaitent sortir plus tôt, ce sera sans possibilité de retour.

Elle est seule, immobile, face à eux. Elle ne dit rien. Ne bouge pas. Ne plonge pas son regard dans les leurs. C’est d’eux que doit venir le mouvement. Ce sont eux qui vont être acteurs, qui vont être sujet. Cela peut sembler long, six heures, lorsqu’on se trouve dans une situation inédite, lorsqu’on n’a pas la moindre idée de ce qui va advenir. C’est pourtant court pour abdiquer les règles intégrées depuis toujours et s’approprier celles qui ont été redéfinies. C’est le temps que l’artiste a estimé nécessaire pour, précisément, que les individus se libèrent des conventions, des injonctions sociales, et puissent redéfinir en eux-mêmes les règles de leur conduite. 

C’est ce qui s’est passé au sein de cet espace clos que relate l’auteure. Le texte est court, d’une densité à couper le souffle, faisant en cela écho à la rapidité avec laquelle des hommes et des femmes ont pu s’affranchir de toute boussole morale et de toute faculté d’empathie. C’est évidemment oppressant, mais c’est surtout effarant. Car Marina Abramovic n’est pas un personnage de fiction, et la performance intitulée Rythm 0 s’est bien tenue dans les circonstances relatées par ce récit. Et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger : comment aurais-je moi-même réagi ? Car s’il est une chose que cette expérience a pu démontrer, c’est qu’il est très simple de créer les conditions de l’émergence de la violence et de la cruauté, et celles-ci surgissent jusques et y compris chez les personnes les plus ordinaires... Voilà qui fait frémir.

lundi 24 août 2026

Le bureau des audacieuses

Mélanie Sadler

La Tribu, 2026


Les audacieuses qui nous sont présentées ici sont une poignée de femmes qui, à l’aube du XXe siècle, se donnèrent les moyens d’exercer un métier dont, à l’intar de tant d’autres, en particulier dans le champ intellectuel, les hommes prenaient bien soin de se réserver l’exclusivité : celui de journaliste. C’est ainsi que La Fronde vit le jour en 1897. Fondé par Marguerite Durand, bien connue pour son engagement féministe, ce quotidien était entièremement réalisé par des femmes, jusqu’aux typographes qui en assuraient la composition. Du côté de l’équipe de rédaction, Marguerite Durand s’était entourée de quelques figures de renom : parmi elles, Séverine.

C’est elle qui est au coeur de ce roman. Il en déroule le parcours hors du commun, à partir de sa rencontre décisive avec l’un des plus grands journalistes du XIXe siècle : je veux bien entendu parler de Jules Vallès. Car c’est bien lui qui la convainquit d’embrasser cette profession, qui la forma, et c’est elle qu’il choisit pour lui succéder à la direction du Cri du Peuple - relancé après son retour d’exil – ce qu’elle fit vaillamment après son décès, en 1885, malgré les fortes résistances internes. Celles-ci finirent cependant par l’emporter, dans une victoire à la Pyrrhus. Séverine quitta Le Cri et écrivit dans de nombreux journaux, jusqu’au moment où Marguerire Durand vint la trouver.

Séverine était – et reste – ce que l’on appelle aujourd’hui une femme inspirante. De tous les combats, elle ne se laissa jamais réduire à l’étroite condition féminine à laquelle elle fut constamment renvoyée, par son père puis par ses pairs. Si elle fut une ardente défenseuse des droits des femmes qu’elle contribua à faire avancer, elle prit toujours, en bonne vallésienne, le parti des opprimés, dénonçant la misère de la condition ouvrière. Et si elle s’égara un temps à La Libre Parole de Drumont – quand tout le journalisme institutionnel lui tournait le dos – elle s’engagea avec conviction aux côtés de Dreyfus, dont elle couvrit la révision du procès délocalisée à Rennes en 1899.

Ce roman brosse le portrait extrêmement vif d’une femme qui ne peut que susciter l’admiration. Certes, pour lui redonner vie, on aurait pu attendre un style un peu plus percutant, mais le rythme vif du texte et le caractère flamboyant du personnage emportent rapidement l’adhésion du lecteur. Et puis cette femme hors du commun a, aujourd’hui encore, tant à nous dire.


lundi 13 juillet 2026

Une histoire bien connue

Johann Chapoutot

L’Arche/Uppercut, 2026

 

Une nouvelle traduction de la pièce de Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, donne à Johann Chapoutot l’occasion d’y livrer un texte introductif. La collection « Uppercut » des éditions de L’Arche se proposent en effet de rapprocher le champ scientifique (histoire, sociologie, philosophie...) de celui de la littérature pour mettre en évidence sa puissance subversive.

Il s’agit donc ici de replacer la pièce dans son contexte historique (publiée en 1941, elle ne fut cependant pas jouée avant 1956), de retracer rapidement le cheminement intellectuel et politique de Brecht, et de mettre en lumière la dimension satirique d’un texte qui, derrière l’évocation d’une bande de mafieux à Chicago, relatait bel et bien les conditions de l’accession au pouvoir d’Hitler et de ses nervis.

Spécialiste de l’histoire du nazisme et de l’Allemagne, Chapoutot nous rappelle qu’Hitler ne s’est pas hissé à la tête du pays par la voie démocratique des élections (les nazis n’ont jamais remporté de scrutin national), mais qu’il y a été placé par une oligarchie politique et économique qui entendait ainsi contrer définitivement une gauche dont elle redoutait plus que tout de la voir accéder au pouvoir. Vous êtes peut-être surpris, tant cette affirmation est éloignée de ce que nous enseignent nos manuels d’histoire… Cela n’a pourtant rien d’un scoop et ne fait absolument pas débat parmi les historiens qui s’accordent sur ces faits.

Cette vision des années 30 s’assortit d’une litanie d’expressions telles que « poussée nazie » ou encore « peste » ou « marée brune », empruntant au champ lexical des sciences naturelles, comme pour exprimer une inéluctabilité contre laquelle il était impossible de s’élever ni même de résister. Une vision que le titre choisi par le dramaturge venait déjà battre en brèche. En distordant un terme qui sonne d’emblée étrangement à nos oreilles, puisqu’on parle généralemment de force ir-résistible, il s’élevait clairement contre l’idée de fatalité que l’on voulut imposer à l’époque… et que l’on continue de nous asséner aujourd’hui. La montée de l’extrême droite serait à nouveau inexorable - les mêmes intérêts en présence conduisant à la mise en œuvre des mêmes mécanismes : discréditer la gauche, et accréditer et diffuser les idées d’extrême droite pour mieux installer ses représentants au pouvoir.

Ainsi la lecture de la pièce de Brecht apparaît-elle d’une criante actualité (je vais à présent la lire), comme Chapoutot l’affirme bien à propos en guise de conclusion :

« Depuis quelques années, l’actualité du théâtre et de la thèse de Brecht se confirme. Face aux fictions et aux fadaises d’éditorialistes et d’animateurs ignares, on redécouvre la vérité du roman (…) et la valence historique et critique d’une fable qui, aux antipodes des fariboles, s’assigne pour principe et pour fin de dire le réel. »

C’est dire s’il nous faut résister aux discours de plus en plus hégémoniques que l’on nous sert à l’envi : non, rien n’est joué, et il n’y a pas de fatalité à voir les mafieux multi-condamnés par la justice parvenir à leurs sinistres fins.


Je vous invite à compléter cette lecture avec celle de L’Ordre du jour d’Eric Vuillard, qui relatait avec une remarquable précision la manière dont les grands industriels allemands s’entendirent à porter Hitler au pouvoir.

 



lundi 6 juillet 2026

Prélude à la goutte d’eau

Rémi David

Gallimard, 2026


De l’eau, il n’y en a plus beaucoup en ces années 2050 qui voient les canicules se succéder sans répit. Mais si cette situation entraîne des conséquences dramatiques sur la population mondiale, et plus encore dans les zones géographiques les plus exposées, cela n’empêche pas une poignée d’individus d’en tirer le meilleur parti. C’est le cas d’Erik Dolomont, un miliardaire ayant bâti sa fortune sur l’exploitation de la crise climatique.

Sa dernière idée en date ? Remorquer un iceberg depuis le pôle Nord jusqu’au Maroc pour permettre aux habitants de ce pays d’être approvisionnés en eau douce. Mais les ambitions affichées sont-elles aussi nobles qu’il le prétend ? Deux avocates en doutent fermement. Remuant ciel et terre, Meryem et la jeune Samira cherchent une faille juridique pour attaquer le magnat en justice au nom de la protection de l’environnement. Si Samira se montre si déterminée, c’est qu’elle est particulièrement bien placée pour connaître l’envers du décor et les véritables intentions qui animent Dolomont...

Bien que situé dans un futur - certes proche -, ce récit ne relève ni du genre dystopique ni même du roman d’anticipation dont il ne présente aucune des caractéristiques. Ce monde est en tout point semblable au nôtre – en particulier à celui que nous connaissons en cette période de chaleurs inédites : y est abordé ou suggéré tout ce qui constitue nos préoccupations et nos questionnements relatifs à l’avenir de notre humanité.

Riche en retournements et en coups de théâtre, ce roman sans esbrouffe nous entraîne dans diverses directions que l’on n’attendait pas et se révèle hautement addictif. A l’heure des congés d’été, un roman en somme idéal à glisser dans sa valise !


lundi 22 juin 2026

Voir venir

Lucile Novat

Editions du Sous-Sol, 2026

Les pensionnats constituent des mondes à part : coupés de l’environnement dans lequel ils se trouvent, leurs hôtes eux-mêmes, et souvent à dessein, y mènent une vie à part régie par des principes propres à ces lieux. Ainsi, au coeur de Saint-Denis, dans le département le plus pauvre de France métropolitaine, se trouve un établissement d’enseignement secondaire destiné exclusivement à des jeunes filles dont l’un des ascendants a été décoré de la Légion d’honneur. Leur sont réservées des conditions de travail exceptionnelles, propices à ce qu’on appelle la réussite, tandis que de l’autre côté des murs qui les isolent de l’extérieur, règne la plus grande précarité de moyens. Une situation propice à toutes les extrapolations…

Lucile Novat s’en est emparée pour produire un texte singulier, à la fois sensible et nimbé de mystère. A la manière de la cathédrale Notre-Dame chez Victor Hugo, les lieux acquièrent une forme d’autonomie, voire une dimension presque surnaturelle, et tout se passe comme si l’espace même du pensionnat régissait la psyché des personnages qui révèlent peu à peu leurs failles. Quatre adolescentes dont on découvre progressivement les cheminements respectifs y ont noué de puissants liens d’amitié, complété par la complicité qui les lie avec la surveillante Vanessa, originaire de Saint-Denis, dont le parcours a été quelque peu chaotique.

Comme une métaphore du territoire mental de ces toutes jeunes filles, la mise en scène de cet espace permet de révéler leurs doutes et interrogations, la plasticité de leur personnalité et les oscillations de leur état psychique. Il souligne avec délicatesse la vulnérabilité propre à un âge où l’on évolue sur une périlleuse ligne de crête pouvant faire basculer vers le meilleur ou vers le pire, sans que quiconque puisse soupçonner la possibilité d'un cataclysme. Une vertigineuse instabilité que la forme du récit rend admirablement palpable.

lundi 15 juin 2026

La romanesque histoire d’une cafetière nommée Moka

Celestina Bialetti & Alessandro Barbaglia

Liana Levi, 2026

 Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont

 

Drôle d’idée que celle de raconter l’histoire d’une cafetière ! Il faut dire que celle-ci est iconique. Et puis, venant d’Italiens, on soupçonne tout ce que cela peut drainer de symbole et d’imaginaire collectif. Mais à titre personnelj’avais surtout une énorme confiance en Barbaglia pour nous offrir un récit dont la dimension dépasserait de loin le strict cadre annoncé.

Cette fois, il ne s’agissait pas d’un roman mais d’un témoignage qu’il s’est chargé de recueillir en prêtant sa plume à Célestina Bialetti. Bialetti : un nom bien connu de l’autre côté des Alpes. S’il l’est beaucoup moins en France, nous nous représentons néanmoins parfaitement cette petite cafetière toute simple, aux lignes épurées, permettant de réaliser un excellent espresso. C’est Alfonso, le grand-père de Celestina, qui l’a inventée dans les années 30, en regardant sa femme utiliser une lessiveuse. Alfonso était une sorte de professeur Tournesol, davantage intéressé par la mise en oeuvre d’une idée inédite que par la diffusion de celle-ci, du moins à grande échelle. C’est son fils Renato qui s’en chargera. Lui, il avait le génie du commerce et avait compris avant tout le monde la puissance de la réclame. Il faut imaginer une Moka de plusieurs mètres de hauteur qui, telle une fontaine, versait en continu un liquide noir semblable à du café pour accueillir les visiteurs d’une foire populaire !

Alfonso et Renato, c’était un peu l’eau et le feu. Deux conceptions qui s’opposaient. Pour l’un, il fallait connaître personnellement ses ouvriers et donc, pour cela, s’en tenir à une forme d’artisanat ; l’autre, au contraire, entendait instaurer une distance claire et marquer sa position dominante. Tandis que l’usine qu’il avait fait construire ne cessait d’accroître sa production, que les effectifs grossissaient, Renato, dans l’Italie des années 70 et 80 qui voyait se développer manifestations, grèves et les conflits syndicaux dont il avait une sainte horreur, devenait une cible pour les Brigades rouges.

De l’entre-deux-guerres à l’aube du XXIe siècle, c’est aussi une histoire de l’Italie qui nous est contée à travers celle de cette famille, dans sa dimension tant intime que sociale.

Mais c’est une autre question qui traverse ce texte, de nature plus existentielle : celle de la recherche du bonheur. Les différents protagonistes, habités par des objectifs si divers, l’ont-ils trouvé ? Savent-ils même de quoi celui-ci peut être fait et après quoi, dans le fond, ils courent vraiment ? Sans doute chaque individu n’a-t-il pas trop d’une vie entière pour répondre à ces interrogations…

 

 

lundi 8 juin 2026

Les amours de George

Stéphane Guégan

Gallimard, 2026

Il y a 150 ans, le 8 juin 1876, disparaissait George Sand : l’occasion de rendre hommage à son talent, à son engagement, à sa personnalité hors du commun. Ainsi l’historien et critique d’art spécialiste du XIXe siècle Stéphane Guégan s’est-il fendu d’un texte au titre éloquent : Les Amours de George. Je ne vous apprendrai rien, celles-ci furent nombreuses et ses amants prestigieux. De sa rencontre avec Sandeau qui accompagna son entrée en littérature à sa tumultueuse liaison avec Chopin en passant par la non moins fiévreuse aventure vénitienne qu’elle partagea avec Musset, sa vie sentimentale est amplement documentée.

Pourquoi s’y intéresser, du reste ? Si ce n’est parce que cette part intime de son existence révèle combien l’écrivaine s’était affranchie des conventions et des fondements d’une société qui, plus qu’à toute autre époque, privait les femmes de toute forme d’indépendance. Mettre ses amours en lumière n’a de sens que si on la met en regard de ce qu’elle défendait jusque dans ses écrits.

Aussi dresser le catalogue – déjà bien connu – de ses soupirants sans évoquer son œuvre ni son geste d’écrivain est-il parfaitement vain et, oserais-je dire, d’une affligeante médiocrité. C’est pourtant bien à un navrant name dropping que se livre Guégan, qui n’omet rien des déboires de Mérimée ou d’un ami avocat qui n’eurent pas l’heur de partager la couche de la célèbre autrice.

Certes, on peut dire que le titre de ce livre tient toutes ses promesses et qu’il n’y a guère tromperie sur la marchandise. Mon erreur aura été de croire que le texte allait dépasser ce tout petit périmètre. Mais vous voici prévenus...