lundi 19 février 2024

Les monuments de Paris

Violaine Huisman
Gallimard, 2024



Lire le premier livre de Violaine Huisman, Fugitive parce que reine, m’avait fait l’effet d’un séisme. Moins de deux ans plus tard, elle m’infligeait une réplique avec Rose désert. D’une prose impétueuse elle avait d’abord fait le portrait d’une mère fantasque et flamboyante avant de revenir sur sa propre trajectoire et sa tumultueuse adolescence. Sa mère et elle-même occupaient tout l’espace romanesque. Quelques femmes, néanmoins gravitaient autour d’elles : grand-mère, soeur, les hommes étaient quant à eux relégués à l’arrière-plan. On entrevoyait toutefois la figure paternelle, non moins anticonformiste que le reste de la famille. C’est elle que Violaine Huisman s’attache aujourd’hui à dépeindre dans son troisième opus.


Denis Huisman avait quelque chose d’un ogre : sa stature, d’abord, en imposait. Mais c’est surtout sa démesure qui le caractérisait avant toute chose. S’il allait à la boulangerie, il n’en ressortait pas sans des dizaines de viennoiseries et un large assortiment de pâtisseries, quand bien même ils n’allaient être que deux ou trois à les déguster. Pour ranger ses livres, il avait fait l’acquisition d’un trois-pièces voisin de son propre appartement dont tous les murs, y compris ceux de la salle de bains et des toilettes, étaient couverts du sol au plafond de rayonnages.  


Cultivé, il était l’auteur de quelques ouvrages de vulgarisation philosophique. L’homme d’affaires qu’il était avant tout avait pris soin d’imaginer un format qui assurerait à ses livres le succès commercial. Denis Huisman, c’était un étonnant mélange de savoir et de flambe, de largesse et de narcissisme. Peut-être est-ce pourquoi la narratrice n’a pu s’en approcher qu’au crépuscule de sa vie, alors qu’il était cloué dans un fauteuil médicalisé, impuissant désormais à imprimer le tempo de sa vie et de celle de ses proches ?


Mais en s’attelant à ce nouveau portrait, c’est celui d’un autre homme qui se dessine également, celui de Georges Huisman, le grand-père de Violaine, qui fut un parfait exemple de la méritocratie à la française : de très modeste extraction, il devint un haut fonctionnaire, ministre des Beaux-Arts dans les années 30 et co-fondateur du festival de Cannes. Une carrière à laquelle la guerre mit un coup d’arrêt brutal. Juif, il fut révoqué. Il dut fuir et se cacher, jusqu’à son arrestation, en 1942. Après la Libération, il sera nommé conseiller d’Etat. Lui qui ne s’était jamais senti juif avant la guerre se mobilise alors pour la fondation de l’Etat d’Israël et s’engage dans la création de lieux de mémoire pour la Shoah.


Ainsi, en évoquant l’histoire de sa famille, ce sont aussi les années les plus sombres de celle de la France qu’en vient à retracer Violaine Huisman. Or, c’est précisément là que le texte m’a semblé achopper. Composé de trois parties, il s’attarde d’abord sur la figure de Denis, dont Violaine détaille le parcours, rendant compte de la nature de la relation qu’elle entretenait avec lui et de l’amour qu’ils se portaient mutuellement. On y retrouve ce style volcanique, à fleur de peau, qui fait la marque de cette auteure et dans lequel elle excelle. Mais lorsqu’elle en vient à la figure de son grand-père, qu’elle n’a pas connu, elle n’a d’autre matériau à sa disposition que des souvenirs qui lui ont été relatés, des documents administratifs, des articles et une thèse qu’une étudiante lui a consacrée. Il y a moins de chair, Violaine disparaît presque complètement, et le style s’assagit virant presque à la notice historique. Si le fond ne manque évidemment pas d’intérêt, j’avoue m’être un peu ennuyée à la lecture de cette deuxième partie. Dommage que la troisième et dernière soit si courte, car j’ai eu le plaisir d’y retrouver  Violaine - la narratrice, et l'auteure que j’apprécie tant ! J'espère bien la retrouver dans son prochain livre...



 






 



vendredi 16 février 2024

A quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ?

Gaëlle Josse
Notabilia, 2024


La nuit et ses silences. La nuit et ses rêveries. La nuit et ses angoisses. 

Ce moment où l’absence se fait plus cruelle, où le sentiment de solitude devient plus mordant.

Ce moment aussi où l’on se met en retrait du monde, où l’on n’a plus à jouer de rôle, où l’on est enfin soi. Face à soi. La nuit, ce moment de vérité.


C’est précisément lui que scrute Gaëlle Josse dans un recueil dont le très beau titre nous envoûte déjà. Composé d’une série de très courts textes - de deux à six pages - il s’attache à restituer les multiples nuances de ces heures volées au temps, à la vie effrénée qui nous échappe.


Il ne lui faut pas plus de quelques phrases pour camper un personnage, susciter une atmosphère, évoquer une situation dans laquelle nous nous reconnaissons parfois : qui n’a jamais cherché en vain le sommeil ? Un geste, une attitude, une pensée trahissent un sentiment qui ont pu un jour être les nôtres. Son écriture précise et poétique nous met immédiatement en présence de cette femme désormais libre qui a rompu avec son compagnon, de celle attendant son amant qui ne viendra pas, de ce père de famille parti à la dérive, de ce prêtre repensant avec effroi à l’horrible confession qu’est venue lui faire un inconnu… 


Moi qui ne suis pas une grande adepte de la nouvelle, j’ai été charmée par la maîtrise de ces textes d’une extrême brièveté. Ils sont comme ces photos en noir et blanc sur lesquelles il suffit de poser le regard pour saisir ce qui s’y joue : des instants renfermant toute une vie.  


 





 

lundi 12 février 2024

De ruines et de gloire

Akli Tadjer
Les Escales, 2024



Après avoir fait la connaissance d’Adam dans D’amour et de guerre, dans lequel cet Algérien avait été envoyé sur le front pour défendre les couleurs de la France au début de la Seconde Guerre mondiale, nous l’avions retrouvé dans D’audace et de liberté dans le Paris de l’après-guerre où nous l’avions suivi jusqu’aux prémices de ce que l’on nommait alors pudiquement les « événements ». Le troisième volet de cette trilogie algérienne nous invite à présent à effectuer un retour au pays au lendemain de la signature des Accords d’Evian en mars 1962.


Adam y accompagne son fils, qui possède le même prénom que lui, un jeune et brillant avocat qui, écoeuré par la violence de la répression sur les Algériens, est habité par la volonté farouche de défendre les partisans de l’indépendance. Un seul cabinet se montrera disposé à embaucher un collaborateur portant le nom d’El Hachemi Aït Amar. Maître Reverdy est pourtant un homme que l’on pourrait qualifier de vieille France, mais dont le paternalisme ne se teinte ni du mépris ni de la hargne qui habite nombre de ses confrères.


Emilienne Postorino, le premier cas qu’il lui confie dès son arrivée, n’a pourtant rien d’une militante du FLN. C'est au contraire une activiste proche de l’OAS accusée d’avoir tiré sur une foule de manifestants, causant débordements, mouvements de panique et, pour finir, des dizaines de blessés et quelques morts.


Bien entendu, le dilemme est de taille : déroger à ses convictions ou se voir évincé du seul cabinet d’Alger qui a bien voulu l’accueillir. Au terme de quelques heures de réflexion, il annonce son refus à maître Reverdy. Pris d’un malaise, celui-ci lui demande néanmoins de prendre le dossier en charge le temps de son rétablissement, service qu’Adam ne se voit pas lui refuser.


Si le procédé romanesque est un peu cousu de fil blanc, on le pardonne aisément à l’auteur, car c’est bien la confrontation de ces deux personnages que tout oppose qui fait le sel et l’intérêt de ce roman. Comme dans les deux précédents volets de la trilogie, c’est sans aucune rancoeur qu’Akli Tadjer évoque l’histoire des relations entre l’Algérie et la France, y compris dans ce moment crucial et douloureux. C’est au rythme des innombrables attentats et assassinats qu’il déroule son récit, s’attachant à se tenir au plus près des sentiments qui animent ses personnages. Il s’affranchit ainsi de tout manichéisme et met en lumière l’attachement de chacun d’eux à cette terre pour laquelle deux camps se déchirent. 


D’aucuns pourraient reprocher à Akli Tadjer un certain angélisme créé par son goût du romanesque. C’est pourtant celui-ci qui nous emporte dès les premières lignes du roman. C’est ce souffle qui permet au lecteur de se laisser entraîner dans un pays à la fois loin et proche de nous, et à une époque qui appartient désormais à l’Histoire. Ni essai ni ouvrage à visée didactique, le roman dépeint avec coeur et acuité un épisode qui reste à bien des égards sensible. C’est tout le talent d’Akli Tadjer que de l’évoquer ainsi. 



 




jeudi 8 février 2024

Python

Nathalie Azoulai
POL, 2024


Personne ne pourra réfuter que le numérique a investi nos vies. Et pourtant, que voyons-nous, que savons-nous de ces chiffres qui régissent désormais le moindre de nos gestes ? Qu’il s’agisse de faire nos courses, de réserver une place de théâtre, d’accéder à un article d’actualité, d’effectuer n’importe quelle requête sur Internet ou même d’écrire un poème, chaque idée, chaque mot, chaque signe subit instantanément sans que nous en ayons conscience un traitement qui les transforme en données chiffrées. Quelle révolution si l’on y songe, notre pensée constamment traduite en formules mathématiques ! En schémas binaires, combinaisons de 0 et de 1, propositions alternatives - si telle condition est remplie, alors telle proposition est la suivante. C’est cette étourdissante révélation qui saisit la narratrice de ce roman, écrivaine comme l’auteure à qui elle ressemble furieusement, alors qu’elle observe un codeur à l’oeuvre, à l’occasion d’un dîner chez des amis : leur fils est à l’écart, totalement absorbé par la tâche qu’il effectue sur son ordinateur, un casque vissé sur les oreilles. 


Dès lors, l’écrivaine n’a plus qu’une idée en tête : apprendre à coder pour comprendre le fonctionnement de ce langage afin d’en faire un roman. Las ! Malgré toute sa bonne volonté et les cours particuliers qu’elle s’octroie, le python, puisque c’est le format qu’elle a choisi, lui reste complètement hermétique… Mais elle s’obstine, rencontre, interroge, creuse, et met au jour l’histoire du codage et de ses acteurs, leur acharnement à réduire toujours plus l’écart entre l’alphabet des hommes et celui de la machine. 


Ceux-ci semblent pourtant avoir bien peu de chose en commun : l’un vise à produire du sens quand l’autre s’attache à exécuter un programme, le premier se tient du côté de la nuance et de l’ambiguïté, tandis que le second ne vise qu’à l’efficacité et à l’univocité. Le code tend à réduire le champ des possibles que la littérature ouvre au contraire à l’infini…


Ces deux langages peuvent-ils se rencontrer ? Ou bien la femme de lettres de cinquante ans qu’est la narratrice est-elle condamnée à rester étrangère à cet univers si naturel pour les jeunes geeks qu’elle s’est mise à fréquenter ? 


Nathalie Azoulai entrouvre les portes d’un monde mystérieux et impénétrable pour nombre d’entre nous. Sa perplexité et son embarras sont les nôtres - en tout cas les miens ! - ce qui rend le texte particulièrement savoureux et drôle. Le vertige qui la saisit nous gagne à notre tour. Mais cette enquête volontiers facétieuse est avant tout l’occasion d’une réflexion fine et pertinente sur la manière dont ce nouveau langage souterrain modifie en profondeur nos facultés cognitives, sur le pouvoir des mots et sur la puissance de la littérature. Le langage mathématique pourra-t-il un jour se substituer complètement au langage humain ? L’intelligence artificielle peut-elle vraiment prétendre écrire des livres, entendons de la littérature propre à traverser les siècles comme l’a fait, par exemple, une Princesse de Clèves ?


La mise en abyme à laquelle l'auteure se livre à la fin du roman a de quoi rassurer les lecteurs peut-être inquiets que vous êtes : l’imaginaire des écrivains, la complexité des histoires qu’ils inventent restent encore d’une richesse que toutes les machines du monde auront bien du mal à égaler. Nathalie Azoulai nous en offre ici une bien belle illustration.



Nicole s'en est délectée tout autant que moi.


 





dimanche 4 février 2024

De plomb et d’or

François Jonquet
Sabine Wespieser, 2024



Rares sont les fictions ancrées dans le milieu de l’art contemporain. Elles sont pourtant fort intéressantes tant ce monde, aussi bien par son objet que par ses acteurs, peut nous apparaître mystérieux, voire hermétique. François Jonquet, écrivain et critique d’art, auteur notamment d’une Intime conversation avec Gilbert & George, s’est essayé à l’exercice.


Il campe ainsi un personnage que l’on suit de son adolescence au terme de sa carrière artistique. C’est à la faveur d’une rencontre fortuite avec Christian Boltanski (mais l’est-elle vraiment ? Nan Goldin lui dira plus tard qu’« on ne rencontre jamais les gens par hasard ») que le jeune François Jonas découvre l’art contemporain, ce qui l’amènera bientôt à s’inscrire aux Beaux-Arts, où il fréquentera l’atelier du plasticien.


Il noue très vite avec lui une relation d’ordre filial, tandis qu’il établit une forme de complicité avec Annette Messager, qui n’est autre que la femme de Boltanski. C’est d’ailleurs elle qui lui ouvrira les yeux sur la proximité de son œuvre avec celle de son mentor : « c’est du Christian », lui souffle-t-elle lorsqu’il lui présente son travail. Dès lors, il doit trouver sa propre voie, et pour cela couper les ponts. Avec pour seul viatique le précepte d’Annette, pour qui on ne crée qu’en ratant, et la mise en garde de Christian à la fois contre l’envie de plaire et la nocivité du milieu où il est appelé à évoluer.


Si, d’un point de vue formel, le roman se subdivise en cinq parties, il en n’offre à mes yeux que deux, d’une pagination à peu près équivalente, au style très contrasté, correspondant à deux périodes, le passé et le présent. Hier : entre 1986 et 1994, la formation de François, sa fréquentation assidue de Boltanski ; et aujourd’hui, l’évolution et le succès rapide de François qui ne fera que reproduire inlassablement le modus operandi de l’œuvre qui l’aura fait connaître. 


Mais c’est autre chose qui transparaît aussi : l’opposition entre une époque à laquelle les artistes étaient animés par un véritable élan créatif, exposaient dans des conditions plus ou moins rocambolesques, où le prestige des galeristes se fondait sur leur talent à faire émerger une œuvre à laquelle ils croyaient, et un état actuel où l’artiste ne rechercherait que la célébrité et l’enrichissement, dans un marché dominé par la spéculation.


Même si je me méfie toujours un peu des discours nostalgiques d’un âge d’or, je me garderais bien de commenter ce point de vue sur un univers dont je ne suis pas suffisamment familière. Il n’en reste pas moins toutefois que la peinture précise qui en est faite est très convaincante. Non dénuée d’humour, elle s’appuie de toute évidence sur une parfaite connaissance du milieu et propose surtout une passionnante réflexion sur l’art. La deuxième partie du roman offre ainsi une réjouissante série de scènes et de portraits permettant de saisir la manière dont chacun des acteurs – artistes, marchands et collectionneurs – interagissent et contribuent à façonner le monstre que serait devenu le « marché de l’art ».


Si le héros du roman est une figure fictive, deux artistes quant à eux bien réels occupent également une place prépondérante : Christian Boltanski, dont François Jonquet présente amplement le parcours et la démarche, le lien étroit qu’entretenaient pour lui l’art et la vie jusqu’à vendre, dans un geste d’une profonde ironie, sa propre existence en viager à un collectionneur qui pouvait l’observer à travers les caméras disposées dans son atelier et qui le filmèrent en permanence jusqu’à sa mort ; et Jeff Koons, qui apparaît plus brièvement pour incarner son antithèse, comme étant celui qui aurait opéré le tournant décisif de l’art contemporain en faisant de l’œuvre un objet débarrassé de son essence originelle, conçu dans l’unique objectif de servir la notoriété et l'enrichissement de l’artiste et de ceux qui gravitent autour de lui. 


L’art possède-t-il encore une dimension existentielle ? Qu’est-ce qui définit une oeuvre ? Quelle est la place de l’artiste ? De quelle manière et en quel sens la biographie est-elle constitutive de l’oeuvre ? Quelle est la place du corps, celui de l’artiste, mais aussi celui de l’autre ? Et, bien entendu, où se situent les limites de l’art ? Autant de questions que soulève ce roman en évoquant des réalisations parfois extrêmement surprenantes, voire dérangeantes, mais qui n’ont rien de fictif. 


Pour qui s’intéresse à l’art contemporain, ce roman qui en relate brillamment tous les dessous et les enjeux se révèlera absolument passionnant. Certes, il faut s'accommoder du parti pris stylistique de la première partie - avec ses phrases parfois très longues, sa ponctuation hasardeuse, ses incises, tout cela censé reproduire le cheminement mental du protagoniste, sans se priver de l’emploi de l’imparfait du subjonctif. Renoncer à aller plus loin - comme j’ai pu être tentée de le faire - serait pourtant une erreur, tant ce texte d'une richesse et d'une acuité fantastiques change ensuite de nature pour ouvrir sur de stimulants questionnements.



mardi 30 janvier 2024

Une sale affaire

Virginie Linhart
Flammarion, 2024



A qui appartient l’histoire ? Question à valeur programmatique occupant le bandeau rouge pétard qui ceint le livre de Virginie Linhart et qui, masquant la moitié de la couverture, attire l’oeil plus encore que le titre et le nom de l’auteure. Telle est bien en effet la question centrale de ce récit qui fait suite au précédent livre que la fille de Robert Linhart - faut-il présenter l’auteur de L’Etabli ? - et d’une ardente militante féministe des années 70 avait écrit sur sa relation avec sa mère.

Je ne l’avais pas lu, mais il avait fait grand bruit : la mère et l’ex-compagnon de l’auteure - qui l’avait quittée alors qu’elle était enceinte de jumeaux - l’attaquaient en justice quelques jours seulement avant la parution du livre afin d’en empêcher la sortie. C’est le récit de ce procès littéraire que fait aujourd’hui Virginie Linhart.


Passé le choc de la nouvelle, il faut s’organiser, prendre un avocat. Il y en aura deux : un pour son éditeur, Flammarion, et un qui la défendra personnellement. Bien entendu, nous connaissons l’issue du procès, puisque le livre a paru à la date prévue, mais ce qui rend le livre particulièrement intéressant, ce sont tous les enjeux qu’il soulève et dont Virginie Linhart rend parfaitement compte. Car, au-delà de ce qu’elle ressent à titre personnel, ce sont les principes sur lesquels se fondent notre société qui sont mis en balance : liberté d’expression et protection de la vie privée qui, dans le cas de la littérature et en particulier des écrits autobiographiques, peuvent entrer en conflit. Une ligne de crête extrêmement délicate…


Virginie Linhart le rappelle, écrire répond à une nécessité. Il s’agit de mettre enfin des mots sur ce qui a été subi, ce qui n’a pu être formulé ni partagé. Qu’adviendrait-il si l’on affirmait que cette nécessité-là est contraire au droit ? Combien de livres auraient été et seraient privés d’existence ? Que deviendrait la liberté de création ?


D’autant - et l’auteure le rappelle également - qu’il s’agit souvent de mêler un parcours individuel à la grande Histoire ou de le mettre en perspective avec l’état de la société, l'un éclairant les seconds. Nous en avons tous fait l’expérience un jour ou l’autre : la lecture d’une oeuvre qui vient nous frapper de plein fouet en révélant quelque chose d’enfoui en nous, le soulagement de se sentir compris, le sentiment de reconnaissance à l’égard de l’auteur qui a su parfaitement exprimer ce que l'on éprouvait confusément, su donner corps à notre angoisse, définir notre mal-être.  


L'exercice peut cependant se révéler à double tranchant, car on peut s’emparer de votre histoire pour l’interpréter à sa guise. Virginie Linhart a bien conscience de cet écueil. Combien se sont appuyés sur son témoignage ou celui d’autres jeunes femmes qu’elle cite dans son livre - Vanessa Springora ou Camille Kouchner, par exemple - pour faire le procès de 68 ! Or Virginie Linhart ne remet nullement en cause les victoires que les femmes ont obtenues dans le sillage de ce mouvement, et dont elle est au même titre que les autres femmes de sa génération, bénéficiaire. Mais il y a nécessité pour les enfants nés dans cette période d’interroger cette position si inconfortable et douloureuse d’avoir malgré eux, « de par [leur] existence même, limit[é] la soif de liberté et d’expérimentation » de leurs mères. Il est aujourd'hui bien commode pour les contempteurs de 68 et du féminisme de s’appuyer sur ces récits afin de jeter l’opprobre sur des choix ayant été faits pour saper les bases d’une société patriarcale dont ils sont nostalgiques.


Enfin, Virginie Linhart relève combien il peut apparaître douloureux pour un écrivain de voir son oeuvre évaluée à l’aune de critères juridiques la dépossédant de son essence littéraire : peu importe que le livre soit bon ou mauvais, novateur ou éculé, passionnant ou ennuyeux, il est jaugé comme n’importe quel objet dénué de nature artistique. Apprécier la qualité d'un texte reste heureusement l’entière prérogative du lecteur. Pour ma part, j’ai trouvé ce récit extrêmement intéressant, à la fois sensible et riche de réflexions tout à fait pertinentes. 



mardi 23 janvier 2024

Bleu Bacon

Yannick Haenel
Stock/Ma nuit au musée, 2024



Quelle singulière expérience ce doit être que de se trouver seul, dans l’obscurité et le silence de la nuit, dans l’enceinte d’un musée. J’essaye de me l’imaginer. J’ai eu la chance un jour d’être conviée à une soirée privée au musée d’Orsay. Tandis que le rez-de-chaussée où se tenait alors une exposition consacrée à Picasso ainsi que le restaurant où était disposé un buffet faisaient salle comble, je suis montée dans les étages pour admirer les impressionnistes. Nous n’étions qu’une poignée, la lumière était tamisée ; c’était déjà un tête-à-tête inouï avec des oeuvres que l’on ne peut généralement regarder que dans la promiscuité. Je crois que je n’oublierai jamais l’intensité de l’émotion que j’ai ressentie ce soir-là.


En 2019, Yannick Haenel s’est vu proposer de passer une nuit au centre Pompidou qui présentait alors une exposition intitulée "Bacon en toutes lettres". Se tenir dans l’immensité de l’espace de Beaubourg déserté, face aux tableaux de Bacon, sans le moindre bruit, sans que quoi que ce soit puisse distraire votre attention  : cette simple idée me fait frissonner. D’excitation autant que d’effroi. 


A peine Yannick Haenel a-t-il franchi le seuil de la première salle qu’il est pris d’un violent malaise. Les oeuvres de cet artiste qui lui est cher s’offrent à lui… et il ne voit rien. Rien d’autre que des reflets formant un inquiétant brouillard. Terrassé par une migraine ophtalmique, il est contraint de s’allonger sur le lit de camp qui a été installé à son intention et de fermer les yeux. Et si son malaise faisait partie de l’expérience ? Haenel le sait mieux que personne, l’art - peinture ou littérature - est ce qui rend visible l’invisible et vous entraîne dans de secrètes contrées intérieures propres à vous consumer lorsque vous les atteignez.


Quelques heures plus tard, après s’être égaré dans le labyrinthe de ses propres tourments, il rouvre les yeux : du bleu lui gicle au visage. Il a traversé le miroir. Il peut désormais accueillir les émotions, laisser la peinture faire son chemin en lui, agir sur son système nerveux, et découvrir ce que Bacon a à lui dire personnellement. C’est ce voyage intime, cette expérience existentielle, qu’il partage avec nous, et le texte qu’il en rapporte est d’une richesse, d’une intelligence et d’une beauté rares.


Il rend compte tout d’abord de la puissance de Bacon. On dit souvent de lui qu’il est le peintre de la violence. En nous plaçant face à la cruauté du monde, il est vrai qu’il bouscule et malmène celui qui regarde ses tableaux en provoquant pour le moins chez lui une forme d’inconfort. Pourtant, soutient Haenel, le peintre n’est pas du côté du mal - pas plus qu’il n’est contre lui : il ne fait que « s’emparer de la violence dont les humains sont l’objet pour lui donner une forme qui la dénude ». Lui-même prétendait faire une peinture « joyeuse, pas [une peinture] violente ».


Haenel nous dit également les pouvoirs de la peinture, semblables à ceux de la littérature. La peinture, comme le disait Proust à propos de la littérature, et comme le rappelle Haenel, est « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue ». Vous comme moi avons besoin des artistes pour voir, comprendre, et donc vivre : si plus aucun artiste ne peignait ni n’écrivait, alors le monde cesserait d’exister. 


Comme dans La solitude Caravage, Haenel célèbre un artiste dont le geste créatif et la vie tendaient à faire reculer les ténèbres. Tout deux en ont sans doute payé le tribut, mais leurs oeuvres nous éblouissent et nous éclairent tout à la fois. Haenel en fait la magistrale démonstration avec ce nouveau texte d’une saisissante beauté.