lundi 26 octobre 2026

Le visage du capitalisme

Laurent Binet

Albin Michel, 2026


Le regard que posent les écrivains sur le monde est d’une nature singulière. Il offre un recul précieux, une mise en perspective qui nous manque si cruellement à l’ère du numérique, devenue celle de l’immédiateté et de la réaction instantanée. Est-ce pour cela que la presse les invite à couvrir les grands procès dont l’objet dépasse de loin l’évaluation de la responsabilité individuelle de ceux qui y comparaissent ? C’est avec un vif intérêt que j’avais lu V13, reprise révisée et augmentée des chroniques qu’Emmanuel Carrère avait publiées à L’Obs sur le procès des attentats du 13 novembre 2015. Aujourd’hui, c’est Laurent Binet qui propose la relation du procès du cimentier Lafarge, accusé d’avoir financé l’État islamique pour maintenir en fonctionnement son usine syrienne, procès qu’il avait couvert pour L’Humanité en novembre et décembre 2025.

A l’opposé des chroniques judiciaires que l’on peut lire dans les journaux – ou, serait-il plus exact de dire, que j’imagine que l’on peut lire dans les journaux – ces textes présentent la caractéristique – et, en ce qui me concerne, l’avantage – de ne pas se réduire à un compte rendu froid, technique, et plus ou moins factuel du déroulé des plaidoiries. Les écrivains commentent, développent une réflexion et un point de vue. C’est bien pourquoi en prologue à son livre Laurent Binet prend-il soin de préciser « d’où il parle », ce qui n’est pas un mystère pour qui le suit un tant soit peu : « Je n’aime pas le capitalisme et je n’aime pas la religion », annonce-t-il d’emblée. Ça tombe bien, moi non plus (comme ça on sait d’où je parle moi-même). « Rien ne [le] révolte plus que le cynisme des politiques néolibérales taillées sur mesure pour des multinationales avides de profit et indifférentes aux droits les plus élémentaires des travailleurs », et « rien ne [le] terrorise plus que le fanatisme religieux » de quelque nature qu’il soit.

Ceci posé, on comprend quel pourrait être selon lui l’enjeu de ce procès : non pas simplement celui du cimentier, mais, plus largement, celui du capitalisme tout entier. Dès avant le début du procès en effet, il apparaît peu probable que l’entreprise ait financé l’EI pour des motifs idéologiques, mais bien dans un but lucratif. « Dégager des bénéfices, n’est-ce pas la vocation de toute entreprise commerciale ? N’est-ce pas le principe même qui fonde l’économie de marché ? » Sauf que Laurent Binet n’est pas naïf. Il sait combien le capitalisme sait faire feu de tout bois et sacrifier ses plus zélés serviteurs pour se maintenir en vie, voire se réinventer.

Un procès de cette nature est toutefois suffisamment rare pour ne pas en scruter précisément la mécanique. L’écrivain se montre particulièrement attentif au système de défense des quatre dirigeants, deux employés chargés de la sécurité et deux intermédiaires locaux (dont un jugé par contumace) appelés à comparaître, pour mettre en évidence la ligne de crète sur laquelle se déploient les multinationales, et sur laquelle a « malencontreusement » chuté Lafarge, rattapée par les tragiques attentats de 2015.

Avec toute l’ironie qu’on lui connaît, Laurent Binet souligne les dissonances à l’oeuvre dans les prises de parole des différents prévenus mis en examen – pour reprendre le terme désormais consacré, auquel l’auteur préfère pourtant celui d’« inculpé » qui était de mise jusque dans les années 1990, avant que politiques et hommes d’affaires ne commencent à devoir massivement répondre d’actes de malversation devant la justice… Ceci n’est certes pas un détail. La sémantique est au coeur du débat. La première chose que relève en effet Laurent Binet est l’antagonisme radical entre les supposées valeurs de l’entreprise, brandies, assénées, jusques et encore dans l’enceinte du tribunal – et pourtant en l’espèce manifestement bafouées. L’ancien PDG Bruno Lafont clame ainsi la priorité que constituait la sécurité des personnes, alors même que tout démontre que celle-ci était sacrifiée à la poursuite d’un objectif de continuité de service de l’usine. Ce que, lorsque la ficelle apparaît trop grosse, Laurent Binet résume dans une formule qui n’appartient qu’à lui : « Nous ne voulons pas être les salauds que nous sommes. »

C’est une question de terminologie qui surgit encore dans les débats lorsqu’il s’agit de savoir si les uns et les autres avaient connaissance des exactions de l’EI avant 2015 et qu’il convient de les qualifier. La décapitation du journaliste américain James Foley, par exemple ? « C’est une atrocité, mais, techniquement, ce n’est pas du terrorisme » affirme un témoin appelé à la barre par l’avocate de l’ancien directeur général adjoint de Lafarge. Dès lors, l’entreprise ne saurait être passible de poursuites pour financement de terrorisme…

Laurent Binet écoute scrupuleusement les déclarations des protagonistes pour en dénoncer les incohérences et les hallucinantes impostures. Son approche est particulièrement intéressante en ce qu’elle livre une analyse non juridique – ce qu’il serait sans doute bien en peine de faire - mais à bien des égards rhétorique - qu'attendre de mieux d'un écrivain ? - afin  de révéler « le visage du capital » en lui arrachant ses masques.

Malgré la gravité des faits établis, il ne se fait guère d’illusions sur les conséquences que peut avoir un tel procès – resté relativement discret eu égard à son importance - sur la capacité du capitalisme à poursuivre son œuvre. La recherche du profit lui étant structurelle, il ne peut se réformer. Tout au plus les condamnations infligées aux responsables de Lafarge inciteront-elles à l'avenir les dirigeants des multinationales à plus de prudence dans la conduite de leurs affaires.  Chacun pourra tirer de tout cela ses propres conclusions.



 
 

mardi 20 octobre 2026

La pensée piétinée

Olivier Mannoni

Héloïse d’Ormesson, 2026


On le sait et on le voit tous les jours, grâce à la puissance financière de quelques dirigeants d’entreprise, l’extrême droite s’accapare les médias et leurs canaux de distribution pour diffuser son idéologie et mener à bien un « projet civilisationnel ». Sous-titré « Pourquoi le fascisme écrase la culture », cet essai s’attache à démontrer que la culture est leur première cible pour y parvenir.

Olivier Mannoni, éminent traducteur de l’allemand, a pu s’appuyer sur l’édition critique de Mein Kampf intitulée Historiciser le mal qu’il a effectuée dans les années 2010 pour développer un travail sur la rhétorique fasciste et en observer les résurgences contemporaines. Cette étude repose bien évidemment aussi sur les travaux d’historiens du nazisme, qui lui permettent d’observer certaines similitudes et de fixer des points de repère pour tirer des signaux d’alarme.

Or la culture et les systèmes d’information ont été les premières victimes des nazis, tout comme ils sont aujourd’hui violemment attaqués chez nous comme de l’autre côté de l’Atlantique - notamment. La culture est en effet « à la fois un enjeu de pouvoir, un outil au service d’une dictature établie ou en devenir [c’est moi qui souligne], mais aussi une cible à détruire ». Chapitre après chapitre, l’ouvrage dresse ainsi le panorama des disciplines artistiques et culturelles, et plus généralement liées à la connaissance, ciblées par cette entreprise de démolition : cinéma, presse, édition, science et enseignement. Mannoni énonce les dispositifs mis en œuvre en exposant des faits précis – qui ont pu faire brutalement irruption dans notre environnement (comme « l’affaire » Olivier Nora du côté des écrivains et de la production éditoriale ou encore les menaces directes que fait peser le rapport Alloncle sur l’audio-visuel public).

Si l’on revient sur le cas de l’Allemagne des années 30, on constate que la plupart des intellectuels, écrivains et artistes ont fui leur pays, tandis que ceux qui étaient restés furent purement et simplement éliminés. Qu’avaient les nazis à proposer pour combler le vide vertigineux qu’ils avaient créé ? Rien. Rien d’autre que des comédies musicales et des bluettes humoristiques sans épaisseur ou les opérettes égrillardes qu’Hitler affectionnait. C’est ce qui fait dire à Mannoni que « l’extrême droite ne mène pas une guerre culturelle », mais bien « une guerre contre la culture » : exit Radio France, bienvenue Hanouna ; fini de « financer des navets et des films gauchistes » avec « l’argent des Français » (dixit le député RN Mathias Renault), « un bon film se juge[ant] au nombre d’entrées qu’il fait » selon son collègue Sébastien Chenu, tous deux ignorant – ou faignant d’ignorer – le système redistributif du CNC, qu’il convient bien entendu de supprimer.

Bref, l’objectif est bien de farcir le public de formats purement distractifs, sans aucune consistance, pour le priver de toute faculté de réflexion et d’esprit critique afin de le rendre docile.

Le déroulé d’Olivier Mannoni est clair, son argumentaire très accessible, sa démonstration imparable. Aussi est-il urgent de défendre nos dispositifs et institutions culturels afin de nous réapproprier le savoir, les arts et la connaissance, qui sont le coeur battant d’une démocratie. La tâche est rude, mais nécessaire. Les attaques sont massives, virulentes, mais il est encore temps. Ce livre vient nous le rappeler avec beaucoup de pertinence.

 



Vu en manifestation le 17 octobre à Paris


Olivier Mannoni en compagnie de Simon Payen
à la librairie La vie immédiate le 8 octobre dernier
pour le lancement de son livre

mardi 13 octobre 2026

A voix haute

Polina Panassenko

L’Olivier, 2026


On avait découvert Polina Panassenko avec le récit d’une jeune femme d’origine russe qui avait décidé de retrouver son prénom de naissance, francisé après que ses parents avaient fui leur pays pour venir s’installer à Saint-Etienne. L’héroïne de ce nouveau roman – dont on ne connaîtra pas le prénom – a peu ou prou le même âge que celle de Tenir sa langue. Mais cette fois, la jeune femme se rêve comédienne et, pour apprendre son métier, est déterminée à retourner en Russie pour intégrer la prestigieuse Ecole du Théâtre national de Moscou. Contre toute attente, elle y parvient et s’installe alors chez son grand-père. Nous sommes en 2011, à la veille des élections législatives.

A l’école, elle est la Française. Elle ignore tout des codes que ses camarades maîtrisent parfaitement : les dimanches où il est obligatoire de venir assister aux séances optionnelles de visionnage des classiques soviétiques, la répartition des tâches entre les deux sexes, l’expression de la déférence due aux Maîtres…

Et si elle a bien conscience des risques qu’elle court à participer aux manifestations de contestation des résultats au soir de la victoire du parti de Poutine, elle n’a pas anticipé la réaction de son grand-père lorsqu’elle le lui apprend. Serait-elle une ennemie du peuple ? Mais qu’est-ce qu’un ennemi du peuple, si ce n’est quelqu’un qui disparaît brutalement ? Comme son arrière-arrière-grand-père, que l’on vint chercher une nuit de 1937 et que personne n’a jamais revu. De cet aieul, il n’a jamais été question. Une chappe de silence s’est abattue sur lui et, jusqu’à ce jour de 2011 où la narratrice interroge son grand-père, elle ne connaissait même pas son nom…

Commence alors une véritable enquête pour connaître l’histoire de cet ancêtre et tenter de le réhabiliter : voyages à travers le pays, consultation des Archives nationales, entrée en relation avec des associations dédiées à ce type de démarche… Avec, évidemment, toutes les précautions et les inquiétudes que de telles initiatives peuvent susciter sous un régime autoritaire.

Si la première partie du roman qui retrace les grandes lignes de l’enfance de la narratrice et son parcours jusqu’à son retour en Russie se justifie par la nécessité de comprendre d’où elle vient, il a néanmoins suscité chez moi une légère impatience. Elle permet certes de saisir le contexte d’une Russie au sein de laquelle la peur héritée de la période soviétique a perduré au-delà de la chute du Mur pour se redéployer avec une pression accrue sous le joug de Poutine, mais j’ai trouvé beaucoup plus intéressante la seconde partie du roman consacrée à l’enquête et, d’une manière plus générale, à la perpétuation d’une mémoire bafouée. Peut-être parce qu’elle est, à mon sens, la partie la plus sensible du récit.

Alors que les coupables des crimes du stalinisme n’ont jamais été poursuivis et que la mémoire des victimes est désormais plus que jamais étouffée en Russie, ce roman vient donner une voix à ceux qui restent invisibles et vient précisément, à sa modeste mesure, battre en brèche le silence dont on continue de les entourer.


mercredi 7 octobre 2026

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Lucie Rico
POL, 2026


Que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? Mais, tout d’abord, qui est donc Jennifer ? L’auteure ne la décrit pas, ne dresse pas son profil psychologique, ne plante pas le décor. C’est à travers un incident technique, d’apparence anecdotique, que l’on fait sa connaissance : la touche point de son ordinateur ne répond plus et c’est toute sa production écrite qui se lézarde, les phrases des réunions dont elle est chargée de faire le compte rendu s’enchaînant sans plus connaître ni début ni fin. Au lieu de faire réparer son outil de travail, elle poursuit ses retranscriptions. Même lorsque les disfonctionnements se multiplient, la privant de l’usage de certaines voyelles, elle poursuit, coûte que coûte. Comme une course folle. Comme pour écarter l’impression diffuse que ces mots tronqués, ces phrases dénuées de lien font écho à autre chose. Elle poursuit jusqu’au black out. Ecran noir. Perte de toutes les données. Laissant désormais place à une phrase unique, tronquée, qui vient la hanter :

« Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et »

Et quoi ? Impossible de terminer cette phrase qui vient coloniser son esprit sans plus lui laisser aucun répit.

Elle cherche, imagine ce qui se passe ensuite. En vain. Cette phrase n’engendre rien d’autre que des questions, privées de la moindre réponse. Elle commence alors une véritable enquête, questionne ses proches, retourne sur les lieux de son enfance, se livre à une reconstitution pour tenter de faire jaillir ce qui se dérobe à elle.

Ce roman suscite dès les premières lignes une sensation d’inconfort, qui perdure tout au long de la lecture. C’est précisément elle qui permet au lecteur de faire corps avec la protagoniste aux prises avec un récit familial faisant écran à ses souvenirs. Pour l’héroïne, la question est de savoir ce qui s’est passé dans son enfance et qu’elle a refoulé. Pour le lecteur, il s’agit davantage de saisir, par une expérience de lecture singulière, la dualité des mécanismes psychiques qu’un individu peut mettre en œuvre pour se protéger en posant un voile sur un traumatisme afin de pouvoir continuer à vivre, tout en essayant de le lever pour comprendre ce qui fait obstacle à la poursuite de cet objectif. Un pari ambitieux, parfaitement relevé par Lucie Rico.

vendredi 2 octobre 2026

Fille de

Anne Pitteloud

Finitude, 2026


De son vivant, Christian Monnay publia deux livres qui connurent un succès considérable, l’imposant d’emblée comme un écrivain de premier plan. Puis plus rien. Un silence de plusieurs décennies. Alors qu’il vient tout juste d’être inhumé, son épouse et sa fille Chloé se préparent à ouvrir la porte du bureau où il avait l’habitude de se retirer, au dernier étage de la maison familiale. Car s’il avait choisi de disparaître aux yeux du monde, nul doute qu’il n’avait pas renoncé à écrire. D’ailleurs, n’avait-il pas continué à s’entretenir de ses manuscrits avec ses visiteurs ? Et n’avait-il pas promis à son éditeur qu’il pourrait les publier après sa mort ?

Son épouse est sur les charbons ardents. Elle va enfin découvrir les textes dont l’écriture a vampirisé son mari. Mais, désormais âgée, en perte d’autonomie et aveugle de longue date, elle est dans l’impossibilité de les lire elle-même. C’est donc à Chloé que revient le privilège d’en prendre connaissance. Lorsqu’elles pénètrent dans cette pièce dont l’accès leur fut si longtemps interdit, Chloé les aperçoit immédiatement. Ils sont là, neuf volumes reliés, soigneusement alignés sur une étagère, leur titre parfaitement lisible sur le dos : Passeport pour les déserts, Les Baleines vertes, Laissez pourrir le raisin... Au moment de les saisir, l’émotion est à son comble. « Sont-ils là ? », « Les vois-tu ? », demande la vieille femme.

Lorsqu’elle ouvre le premier ouvrage, Chloé tombe sur une page blanche. Elle la tourne, la deuxième l’est aussi. De même que la troisième, et toutes les suivantes ! Stupeur. Elle en saisit un autre. Pas le moindre mot. Les neuf volumes sont totalement vierges. Sa mère s’impatiente : « Alors ? », « De quoi ça parle ? », « Ça a l’air bien ? », « Lis-moi quelque chose ! ».

Prise de cours, Chloé lui récite un extrait de l'un de ses propres textes, mettant ainsi le doigt dans un inexorable engrenage. Car Chloé écrit aussi, même si, fille de, elle n'a jamais osé franchir le seuil d'une maison d'édition… C’est sous le nom de son père qu’elle va donc publier, satisfaisant du même coup l’attente du public et sa soif de succès.

Jouant habilement sur le mythe du grand écrivain, Anne Pitteloud nous propose un premier roman palpitant autour de la création littéraire. Pourquoi l’écrivain a-t-il choisi de retenir ses mots ? Son silence aurait-il été dû au caractère trop soudain de la reconnaissance dont il avait bénéficié ? Chloé parviendra-t-elle à s’émanciper de l’ombre de son père ? La supercherie sera-t-elle découverte ? Et comment expliquer l’écart stylistique entre les deux premiers textes et les suivants ? 

Derrière une intrigue matinée d’enquête policière, Anne Pitteloud interroge plus largement la question de la mystification littéraire et les conditions du succès sur fond de stratégies de communication éditoriale et d’emballement médiatique. 

Il y a quelques jours, j'aurais conclu en disant que tout ça nous ramenait à l'actualité. Mais aujourd'hui, le lynchage médiatique d'un homme qui aurait soit-disant écrit avec une IA est passé à l'arrière-plan pour laisser place à ces innommables scène de passage à tabac de nos gamins. Ce monde devient vraiment irrespirable.

lundi 28 septembre 2026

Rendez-vous sur l’autre rive

Jay McInerney

L’Olivier, 2026

Traduit de l’américain par Thierry Decottignies


On avait fait la connaissance de Corrine et Russell Calloway il y a maintenant trente ans et des poussières (oui, elle est facile !), avec l’un des premiers romans de Jay McInerney. Le succès fut immédiat, notamment en France où l’écrivain reçut un accueil des plus enthousiaste. Si je ne peux prétendre me souvenir en détail de ce livre, je garde en revanche précisément en mémoire l’extraordinaire impact qu’il avait eu sur moi. Bien que l’intrigue se passât à New York et que les protagonistes fussent un peu plus âgés que moi, j’avais éprouvé un profond sentiment de proximité, et même de connivence à leur égard. Certes, ils étaient déjà entrés de plain-pied dans la « vie d’adulte » alors que je ne faisais moi-même qu’en entrouvrir la porte, mais leurs préoccupations, leurs doutes, leurs désirs et leurs valeurs ne me semblaient pas si éloignés des miens. Leur manière d’habiter leur ville – l’autre personnage du roman - faisait également écho à mon attachement à Paris.

Puis, en 2006, vint La Belle Vie. Tandis que le 11 Septembre venait foudroyer la population américaine – et, au-delà, le monde occidental – Corrine et Russel traversaient la crise de la quarantaine qui faillit bien avoir raison de leur couple. Mais ils résistèrent, et McInernay revint nous donner de leurs nouvelles quelques années plus tard. Dans Les Jours enfuis, leurs enfants adolescents étaient désormais au coeur de leurs préoccupations, et leur vie professionnelle connaissait quelques remous.

Dans Rendez-vous sur l’autre rive, nous les retrouvons sexagénaires et passablement assagis, à l’orée d’une autre crise de dimension internationale. Tandis que le Covid fait ses premières victimes, Corrine ressent une sourde angoisse. Ayant perdu sa mère quelques mois auparavant, elle est saisie par la conscience de la finitude de la vie : un sentiment qui échappe encore à Russell – ou bien le refoule-t-il ? – qui se verrait bien connaître une nouvelle jeunesse entre les bras d’une séduisante primo-romancière qu’en tant qu’éditeur il pourrait bien publier. Mais c’est aussi l’avenir de leurs propres enfants qui les tourmente : alors que leur fille Storey est sur le point d’ouvrir son restaurant, les autorités déclarent la fermeture de tous les établissements recevant du public. Pourra-t-elle surmonter cet obstacle ? Et le couple qu’elle forme avec Mingus résistera-t-il à l’épreuve du temps ? Quant à Jeremy, l’idéaliste, saura-t-il s’adapter pour ne pas se laisser broyer par la brutalité du monde ?

Ainsi McInerney clôture-t-il tout naturellement sa tétralogie en passant le relais à une nouvelle génération. Ceux d'entre nous qui avons vieilli en même temps que ses personnages continuent de se reconnaître en eux. D'autant que l'écrivain leur voue une affection manifeste, nous les rendant profondément attachants en dépit de leurs faiblesses ou de leurs petites lâchetés. Sans doute l'écrivain s'est-il nourri de sa propre expérience pour capter et restituer avec autant de justesse quelque chose de profondément humain et tendre ainsi un miroir à chacun de ses lecteurs.

Au moment de quitter définitivement Corrine et Russell, une vive émotion m'a étreinte. Mais on peut se dire qu’au terme des jours enfuis, ils auront connu une belle vie. Le mieux que l'on puisse espérer le moment venu pour chacun de nous, c'est de pouvoir en dire autant.

 

Une lecture partagée avec Nicole, dont je vous invite à découvrir le billet sur son blog Mots pour mots. 

vendredi 25 septembre 2026

Le nénuphar

Alexandrine Descotes

Le Bruit du Monde, 2026


Quelle histoire a présidé à notre naissance : qui ne s’est jamais posé cette question ? Quel enfant n’a jamais interrogé ses parents ou ses grands-parents pour en connaître les détails ?

La narratrice, tout comme son frère et sa sœur, est née d’une fécondation in vitro. La famille n’en a jamais fait mystère. Mais lorsque, âgée de 18 ans, elle tente de connaître les raisons d’un tel recours, elle est loin d’imaginer que c’est tout un continent de l’histoire familiale qui lui a été tu. Une histoire dont elle va progressivement mettre les différentes strates au jour.

Son père Jean-Luc est en effet né avec une grave malformation à l’abdomen, qui laissait sa vessie apparente. L’équipe médicale, désarmée, n’avait eu aucun traitement à proposer. Plus tard, il lui avait fallu traverser l’Atlantique avec sa mère pour qu’un éminent urologue pratique une intervention aussi lourde que novatrice. Si la chirurgie permit de réduire le handicap du petit garçon, elle ne délivra en revanche aucunement la mère du sentiment de culpabilité d’avoir « raté » son enfant.

Il faudra attendre le scandale du Distilbène pour qu’elle s’en libère. Pourtant, si l’on parle des conséquences sur les petites filles de la prise de ce traitement censé empêcher les fausses couches, les séquelles sur les petits garçons ne sont guère documentées. Quant à Jean-Luc, qui a beaucoup souffert de son infirmité et qui se destine à une carrière médicale, il ne veut en aucune façon revenir sur ces douloureux souvenirs, dont l’empreinte a ainsi été recouverte d’une chappe de silence.

Tendre, pudique et délicat, ce récit est moins une enquête sur un scandale médical de grande ampleur qu’une tentative de déjouer les mutismes d’une famille pour restaurer des liens distendus au fil du temps. Au-delà de l’histoire singulière qu’il relate, il acquiert ainsi une dimension plus universelle qui pourra parler à tout un chacun.