lundi 13 juillet 2026

Une histoire bien connue

Johann Chapoutot

L’Arche/Uppercut, 2026

 

Une nouvelle traduction de la pièce de Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, donne à Johann Chapoutot l’occasion d’y livrer un texte introductif. La collection « Uppercut » des éditions de L’Arche se proposent en effet de rapprocher le champ scientifique (histoire, sociologie, philosophie...) de celui de la littérature pour mettre en évidence sa puissance subversive.

Il s’agit donc ici de replacer la pièce dans son contexte historique (publiée en 1941, elle ne fut cependant pas jouée avant 1956), de retracer rapidement le cheminement intellectuel et politique de Brecht, et de mettre en lumière la dimension satirique d’un texte qui, derrière l’évocation d’une bande de mafieux à Chicago, relatait bel et bien les conditions de l’accession au pouvoir d’Hitler et de ses nervis.

Spécialiste de l’histoire du nazisme et de l’Allemagne, Chapoutot nous rappelle qu’Hitler ne s’est pas hissé à la tête du pays par la voie démocratique des élections (les nazis n’ont jamais remporté de scrutin national), mais qu’il y a été placé par une oligarchie politique et économique qui entendait ainsi contrer définitivement une gauche dont elle redoutait plus que tout de la voir accéder au pouvoir. Vous êtes peut-être surpris, tant cette affirmation est éloignée de ce que nous enseignent nos manuels d’histoire… Cela n’a pourtant rien d’un scoop et ne fait absolument pas débat parmi les historiens qui s’accordent sur ces faits.

Cette vision des années 30 s’assortit d’une litanie d’expressions telles que « poussée nazie » ou encore « peste » ou « marée brune », empruntant au champ lexical des sciences naturelles, comme pour exprimer une inéluctabilité contre laquelle il était impossible de s’élever ni même de résister. Une vision que le titre choisi par le dramaturge venait déjà battre en brèche. En distordant un terme qui sonne d’emblée étrangement à nos oreilles, puisqu’on parle généralemment de force ir-résistible, il s’élevait clairement contre l’idée de fatalité que l’on voulut imposer à l’époque… et que l’on continue de nous asséner aujourd’hui. La montée de l’extrême droite serait à nouveau inexorable - les mêmes intérêts en présence conduisant à la mise en œuvre des mêmes mécanismes : discréditer la gauche, et accréditer et diffuser les idées d’extrême droite pour mieux installer ses représentants au pouvoir.

Ainsi la lecture de la pièce de Brecht apparaît-elle d’une criante actualité (je vais à présent la lire), comme Chapoutot l’affirme bien à propos en guise de conclusion :

« Depuis quelques années, l’actualité du théâtre et de la thèse de Brecht se confirme. Face aux fictions et aux fadaises d’éditorialistes et d’animateurs ignares, on redécouvre la vérité du roman (…) et la valence historique et critique d’une fable qui, aux antipodes des fariboles, s’assigne pour principe et pour fin de dire le réel. »

C’est dire s’il nous faut résister aux discours de plus en plus hégémoniques que l’on nous sert à l’envi : non, rien n’est joué, et il n’y a pas de fatalité à voir les mafieux multi-condamnés par la justice parvenir à leurs sinistres fins.


Je vous invite à compléter cette lecture avec celle de L’Ordre du jour d’Eric Vuillard, qui relatait avec une remarquable précision la manière dont les grands industriels allemands s’entendirent à porter Hitler au pouvoir.

 



lundi 6 juillet 2026

Prélude à la goutte d’eau

Rémi David

Gallimard, 2026


De l’eau, il n’y en a plus beaucoup en ces années 2050 qui voient les canicules se succéder sans répit. Mais si cette situation entraîne des conséquences dramatiques sur la population mondiale, et plus encore dans les zones géographiques les plus exposées, cela n’empêche pas une poignée d’individus d’en tirer le meilleur parti. C’est le cas d’Erik Dolomont, un miliardaire ayant bâti sa fortune sur l’exploitation de la crise climatique.

Sa dernière idée en date ? Remorquer un iceberg depuis le pôle Nord jusqu’au Maroc pour permettre aux habitants de ce pays d’être approvisionnés en eau douce. Mais les ambitions affichées sont-elles aussi nobles qu’il le prétend ? Deux avocates en doutent fermement. Remuant ciel et terre, Meryem et la jeune Samira cherchent une faille juridique pour attaquer le magnat en justice au nom de la protection de l’environnement. Si Samira se montre si déterminée, c’est qu’elle est particulièrement bien placée pour connaître l’envers du décor et les véritables intentions qui animent Dolomont...

Bien que situé dans un futur - certes proche -, ce récit ne relève ni du genre dystopique ni même du roman d’anticipation dont il ne présente aucune des caractéristiques. Ce monde est en tout point semblable au nôtre – en particulier à celui que nous connaissons en cette période de chaleurs inédites : y est abordé ou suggéré tout ce qui constitue nos préoccupations et nos questionnements relatifs à l’avenir de notre humanité.

Riche en retournements et en coups de théâtre, ce roman sans esbrouffe nous entraîne dans diverses directions que l’on n’attendait pas et se révèle hautement addictif. A l’heure des congés d’été, un roman en somme idéal à glisser dans sa valise !


lundi 22 juin 2026

Voir venir

Lucile Novat

Editions du Sous-Sol, 2026

Les pensionnats constituent des mondes à part : coupés de l’environnement dans lequel ils se trouvent, leurs hôtes eux-mêmes, et souvent à dessein, y mènent une vie à part régie par des principes propres à ces lieux. Ainsi, au coeur de Saint-Denis, dans le département le plus pauvre de France métropolitaine, se trouve un établissement d’enseignement secondaire destiné exclusivement à des jeunes filles dont l’un des ascendants a été décoré de la Légion d’honneur. Leur sont réservées des conditions de travail exceptionnelles, propices à ce qu’on appelle la réussite, tandis que de l’autre côté des murs qui les isolent de l’extérieur, règne la plus grande précarité de moyens. Une situation propice à toutes les extrapolations…

Lucile Novat s’en est emparée pour produire un texte singulier, à la fois sensible et nimbé de mystère. A la manière de la cathédrale Notre-Dame chez Victor Hugo, les lieux acquièrent une forme d’autonomie, voire une dimension presque surnaturelle, et tout se passe comme si l’espace même du pensionnat régissait la psyché des personnages qui révèlent peu à peu leurs failles. Quatre adolescentes dont on découvre progressivement les cheminements respectifs y ont noué de puissants liens d’amitié, complété par la complicité qui les lie avec la surveillante Vanessa, originaire de Saint-Denis, dont le parcours a été quelque peu chaotique.

Comme une métaphore du territoire mental de ces toutes jeunes filles, la mise en scène de cet espace permet de révéler leurs doutes et interrogations, la plasticité de leur personnalité et les oscillations de leur état psychique. Il souligne avec délicatesse la vulnérabilité propre à un âge où l’on évolue sur une périlleuse ligne de crête pouvant faire basculer vers le meilleur ou vers le pire, sans que quiconque puisse soupçonner la possibilité d'un cataclysme. Une vertigineuse instabilité que la forme du récit rend admirablement palpable.

lundi 15 juin 2026

La romanesque histoire d’une cafetière nommée Moka

Celestina Bialetti & Alessandro Barbaglia

Liana Levi, 2026

 Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont

 

Drôle d’idée que celle de raconter l’histoire d’une cafetière ! Il faut dire que celle-ci est iconique. Et puis, venant d’Italiens, on soupçonne tout ce que cela peut drainer de symbole et d’imaginaire collectif. Mais à titre personnelj’avais surtout une énorme confiance en Barbaglia pour nous offrir un récit dont la dimension dépasserait de loin le strict cadre annoncé.

Cette fois, il ne s’agissait pas d’un roman mais d’un témoignage qu’il s’est chargé de recueillir en prêtant sa plume à Célestina Bialetti. Bialetti : un nom bien connu de l’autre côté des Alpes. S’il l’est beaucoup moins en France, nous nous représentons néanmoins parfaitement cette petite cafetière toute simple, aux lignes épurées, permettant de réaliser un excellent espresso. C’est Alfonso, le grand-père de Celestina, qui l’a inventée dans les années 30, en regardant sa femme utiliser une lessiveuse. Alfonso était une sorte de professeur Tournesol, davantage intéressé par la mise en oeuvre d’une idée inédite que par la diffusion de celle-ci, du moins à grande échelle. C’est son fils Renato qui s’en chargera. Lui, il avait le génie du commerce et avait compris avant tout le monde la puissance de la réclame. Il faut imaginer une Moka de plusieurs mètres de hauteur qui, telle une fontaine, versait en continu un liquide noir semblable à du café pour accueillir les visiteurs d’une foire populaire !

Alfonso et Renato, c’était un peu l’eau et le feu. Deux conceptions qui s’opposaient. Pour l’un, il fallait connaître personnellement ses ouvriers et donc, pour cela, s’en tenir à une forme d’artisanat ; l’autre, au contraire, entendait instaurer une distance claire et marquer sa position dominante. Tandis que l’usine qu’il avait fait construire ne cessait d’accroître sa production, que les effectifs grossissaient, Renato, dans l’Italie des années 70 et 80 qui voyait se développer manifestations, grèves et les conflits syndicaux dont il avait une sainte horreur, devenait une cible pour les Brigades rouges.

De l’entre-deux-guerres à l’aube du XXIe siècle, c’est aussi une histoire de l’Italie qui nous est contée à travers celle de cette famille, dans sa dimension tant intime que sociale.

Mais c’est une autre question qui traverse ce texte, de nature plus existentielle : celle de la recherche du bonheur. Les différents protagonistes, habités par des objectifs si divers, l’ont-ils trouvé ? Savent-ils même de quoi celui-ci peut être fait et après quoi, dans le fond, ils courent vraiment ? Sans doute chaque individu n’a-t-il pas trop d’une vie entière pour répondre à ces interrogations…

 

 

lundi 8 juin 2026

Les amours de George

Stéphane Guégan

Gallimard, 2026

Il y a 150 ans, le 8 juin 1876, disparaissait George Sand : l’occasion de rendre hommage à son talent, à son engagement, à sa personnalité hors du commun. Ainsi l’historien et critique d’art spécialiste du XIXe siècle Stéphane Guégan s’est-il fendu d’un texte au titre éloquent : Les Amours de George. Je ne vous apprendrai rien, celles-ci furent nombreuses et ses amants prestigieux. De sa rencontre avec Sandeau qui accompagna son entrée en littérature à sa tumultueuse liaison avec Chopin en passant par la non moins fiévreuse aventure vénitienne qu’elle partagea avec Musset, sa vie sentimentale est amplement documentée.

Pourquoi s’y intéresser, du reste ? Si ce n’est parce que cette part intime de son existence révèle combien l’écrivaine s’était affranchie des conventions et des fondements d’une société qui, plus qu’à toute autre époque, privait les femmes de toute forme d’indépendance. Mettre ses amours en lumière n’a de sens que si on la met en regard de ce qu’elle défendait jusque dans ses écrits.

Aussi dresser le catalogue – déjà bien connu – de ses soupirants sans évoquer son œuvre ni son geste d’écrivain est-il parfaitement vain et, oserais-je dire, d’une affligeante médiocrité. C’est pourtant bien à un navrant name dropping que se livre Guégan, qui n’omet rien des déboires de Mérimée ou d’un ami avocat qui n’eurent pas l’heur de partager la couche de la célèbre autrice.

Certes, on peut dire que le titre de ce livre tient toutes ses promesses et qu’il n’y a guère tromperie sur la marchandise. Mon erreur aura été de croire que le texte allait dépasser ce tout petit périmètre. Mais vous voici prévenus...

mardi 2 juin 2026

L’automne d’André Derain

Michel Bernard

Les Belles Lettres, 2026



Le 31 octobre 1941, André Derain débarquait Gare de l’Est. Il devait notamment y retrouver Vlaminck, Van Dongen et Landowski, directeur de l’école des Beaux-Arts, bref une partie de la crème de l’avant-garde artistique française. Ils répondaient ainsi à l’invitation de l’Occupant à se rendre en Allemagne afin de découvrir combien ce pays connaissait lui aussi une vitalité créative. La contrepartie de leur participation à cette vaste opération de propagande ? La libération de prisonniers français détenus de l’autre côté du Rhin. Une démarche qui ne leur sera évidemment pas pardonnée à la Libération. D’autant que du retour de captifs français, il ne fut plus jamais question après leur retour.


Dès le départ, le malentendu est patant : si les Allemands entendaient faire la promotion de leur patrimoine culturel, les Français imaginaient quant à eux prendre une forme de revanche du goût et de la finesse sur la brutalité et la grossièreté. Et puis, les conditions de la libération de prisonniers n’ont jamais été précisées : combien d’individus ? sur quels critères ? sous quels délais ?


Comment Derain a-t-il pu accepter de se prêter à une telle démarche ? C’est sans doute ce que Michel Bernard a cherché à mettre en lumière. Il commence donc par revenir sur l’année 1925, lorsque Derain, au faîte de son succès, fréquentait le tout-Paris intellectuel chez son marchand Paul Guillaume. Il était alors l’ami de Breton, Aragon, Matisse ou Braque. Derain aurait-il dû consulter ce dernier avant de répondre à l’invitation qui lui a été faite ? C’est la question qu’il se pose lorsque, assailli par le doute, il prend place dans le train qui les emmène, ses compagnons et lui-même, vers Munich.


L’essentiel du récit se déroule le temps de ce trajet aller-retour en train, au cours duquel le peintre se remémore ses amitiés avec ses pairs. Pour Bernard, c’est l’occasion de rappeler la trajectoire et les positions de chacun - Matisse, Vlaminck, Braque, mais aussi Apollinaire, autant de personnalités marquées - parfois jusque dans leur chair - par la Première Guerre mondiale. Qu’auraient fait ceux qui ont disparu, comme son marchand et grand ami Guillaume, ou ceux, tel Georges Braque, dont la peinture ne plaisait pas suffisamment à l’occupant allemand pour qu'il fût sollicité ? 


L’auteur nous montre un Derain se demandant constamment s’il n’est pas en train de se fourvoyer, tentant vainement d’échapper aux photos de groupe offertes aux journalistes, se cramponnant à l’idée de pouvoir sauver ne serait-ce qu’une poignée de ses compatriotes, puis resté reclus dans son atelier jusqu’à la fin de la guerre, espérant ainsi faire oublier ces deux semaines passées chez l’ennemi. 


Mais en 1945, année sur laquelle se clôt le livre, ce voyage remonte. Que reste-t-il désormais de lui ? Un prestigieux roi de Montparnasse ou un collabo dont nombreux sont ceux à réclamer la mise au ban ? Grâce à ses liens d’amitié avec Picasso et Aragon, il voit un temps s'éloigner les accusations pesant contre lui, sans toutefois retrouver son lustre d’antan. Désabusé, rongé par un sentiment si ce n’est de culpabilité, au moins par celui d’avoir manqué de clairvoyance, Derain tente de poursuivre une oeuvre à laquelle il ne sait plus quel sens donner. Le tableau intitulé La Déportée, qu’il aurait peint en 1945 et qui est reproduit dans la postface du texte, est-il censé témoigner du remords ou du sentiment d’erreur qui avait saisi le peintre ? 


Ce texte n’apporte apparemment pas de réponse. Néanmoins, par le point de vue qu'il offre, porté par un narrateur omniscient, il m'a semblé inviter le lecteur à exonérer le peintre de toute responsabilité. Je manque personnellement d'éléments pour me forger une opinion - je n'avais même pas connaissance de ce voyage avant d'entreprendre la lecture de ce récit - et me garderais bien, donc, de formuler un jugement. C'est plutôt ce qu'il fait résonner aujourd'hui  qui m'a semblé intéressant, car les questions qu'il pose sont celles de la place de l’art, du rôle que les artistes sont amenés à endosser dans le corps social, fût-ce à leurs corps défendant, et de l’enjeu que constitue la production artistique - ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power. Peut-on transiger avec ceux qui nous menacent ? Peut-on accepter qu'artistes et oeuvres soient mis au services d'intérêts qui les dépassent ? Peut-on accepter de s'y soumettre tant que l'on ne se sent pas soi-même directement impacté ? Autant de questions qui s'imposent aujourd'hui à nous avec une brûlante actualité... et que l'exemple de Derain peut contrinuer à éclairer. 


jeudi 28 mai 2026

Un printemps avec Arsène Lupin

Grégoire Bouillier
Les Equateurs, 2026


Autant annoncer la couleur : je n’ai jamais ouvert le moindre Arsène Lupin. En dépit de la série télévisée emmenée par Georges Descrières qui fit les délices de mon enfance, ce n’est donc pas pour lui que j’ai entrepris la lecture de ce récit. Au contraire, j’aurais rapidement passé mon chemin s’il n’avait été signé d’un écrivain que j’apprécie tout particulièrement. Je me suis même tout d’abord demandé avec une pointe de dépit pourquoi il avait choisi un tel sujet. Mais vu le personnage (et je parle bien là de l’auteur), cet exercice de commande devait avoir une saveur particulière…


Bingo ! Ce livre, c’est du Bouillier pur jus ! Car si, conformément au cahier des charges de la collection, il nous révèle bien des aspects de la vie de Maurice Leblanc et de son célèbre héros, il en profite surtout pour échafauder tout une série d’hypothèses visant notamment à cerner ce qui a présidé à la naissance de cette série à succès. Ce faisant, il interroge le geste créateur, ainsi que les enjeux et les pouvoirs de la littérature. Pour Bouillier, c’est évidemment l’occasion de sonder son propre rapport à l’écriture. Et, tout comme dans Le Syndrome de l’Orangerie, il ne manque pas de nous renvoyer à nos propres expériences de lecture, insistant sur l’idée qu’une oeuvre est une forme de co-construction entre son créateur et celui ou celle qui la reçoit.


Ainsi cette plongée pleine de malice dans l’univers d’Arsène Lupin dépasse-t-elle de très loin son cadre et se révèle-t-elle tout à fait jubilatoire. Je me suis encore une fois régalée à lire cet auteur si peu conventionnel et, cerise sur le gâteau, il a éveillé ma curiosité quant aux aventures du gentleman cambrioleur. Peut-être un de ces jours le retrouverez-vous par ici…