mardi 26 octobre 2021

Laissez-moi vous rejoindre

Amina Damerdji
Gallimard, 2021



Connaissiez-vous Haydée Santamaria ? Non ? Eh bien moi non plus. Mais on le sait bien, la révolution est une histoire d’hommes, écrite par des hommes, et celle de Cuba n’échappe pas à la règle. Sans doute fallait-il une femme pour rendre à l’une des protagonistes du mouvement du 26-Juillet la place qui lui revient.


Le 26 juillet 1953, en effet, Haydée Santamaria prit les armes pour participer à l’assaut de la caserne de la Moncada, qui, même s’il se solda par un échec, fut l’un des événements clé de la révolution cubaine qui éclata six ans plus tard. La jeune écrivaine fait de ce moment fondateur le point d’orgue de son roman et nous raconte, à travers le cheminement de son héroïne, les origines de ce retentissant bouleversement historique. 


Elle nous permet ainsi de découvrir la figure de cette jeune femme issue de la classe moyenne qui révéla très tôt une sensibilité aiguë aux questions sociales de son pays et dont le frère Abel, qu’elle chérissait, fut un proche de Fidel Castro. 


Si ce récit est intéressant, c’est précisément parce qu’il revient sur l’archéologie d’un mouvement bien connu. On y découvre un Fidel prenant très tôt l’ascendant sur ses camarades et, cela n’étonnera sans doute pas grand monde, un homme qui en dépit de ses ambitions révolutionnaires conservait à l’égard des femmes des schémas bien traditionnels. 

Ainsi, lorsqu’elle voulut participer à l’assaut, Haydée se vit-elle refoulée : les tâches qui lui incombaient, après le repassage des uniformes de tous les hommes, était d’attendre le retour de ces derniers pour soigner les blessés. Ce qu’elle refusa avec énergie et colère avant de prendre part à l’attaque, faisant montre à cette occasion d’autant de courage que d’habileté dans le maniement des armes.


On peut toutefois regretter de ne pas avoir accès à la suite de l’histoire. Si celle-ci nous est racontée depuis les derniers jours de cette femme sur le point de se suicider, en 1980, tout ce qui intervient entre 1953 et cette date nous reste inconnu. Haydée Santamaria joua pourtant tout au long de cette période un rôle non négligeable, bien que l’assaut de la Moncada fût à jamais resté pour elle un événement traumatique et douloureux, puisqu’elle y perdit son frère et son fiancé. 

Creuser davantage l’aspect psychologique du personnage, ses ambivalences, confronter ses convictions révolutionnaires avec les résistances auxquelles elle s’est heurtée, mettre l'accent sur les tourments que l'auteure nous laisse deviner en mettant en perspective l'histoire de cette femme avec son suicide, tout cela aurait pu donner plus de force à ce portrait. Peut-être aurait-il fallu alors choisir une forme moins classique, moins lisse, qui l’aurait permis. 

Mais Amina Damerdji aura eu le mérite de contribuer à sortir cette personnalité audacieuse de l'oubli dans lequel ses camarades l'ont laissé sombrer. On ne peut que lui en être reconnaissantes.

jeudi 21 octobre 2021

Ouvre ton aile au vent

Eloi Audoin-Rouzeau
Phébus, 2021



Les fables, en général, ce n’est pas trop mon truc. Mais c’est quitte ou double : soit ça tombe à plat, soit cela traduit de manière brillante un état de la société. C’est donc dans l’espoir de la seconde hypothèse que je me suis emparée de ce roman…


Me voilà ainsi embarquée dans une singulière chasse au canard. Nous sommes dans un Paris futuriste, mais pas bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Si ce n’est qu’une vilaine pandémie a jadis décimé une grande partie de la population avant de laisser place en France à un régime autoritaire et liberticide imposant aux individus une claustration permanente… Partie d’Irlande, l’épidémie aurait trouvé son origine parmi la gente aviaire, et plus précisément au sein d’un élevage de canards. D’où le rite sacrificiel consistant à lâcher annuellement l’un de ces palmipèdes dans le ciel de Paris afin qu’il soit capturé et cuisiné dans la plus pure tradition gastronomique par le chef de La Tour d’argent. 

Tout à fait dans l’esprit du carnaval au Moyen Age, la population est ainsi autorisée à sortir de chez elle et à se livrer à tous les excès pour attraper le volatile. Le vainqueur est alors invité à le déguster le soir même dans l’enceinte du restaurant en compagnie du président de la République, empochant au passage une coquette somme.


Bon, bon, bon, la ficelle était sans doute un peu grosse… et le texte est à l’avenant. A aucun moment Eloi Audoin-Rouzeau ne prend de hauteur par rapport à son propos, les péripéties sans épaisseur s’ajoutent les unes aux autres et le style est d’une désolante platitude. Alors que la situation imaginée ne peut évidemment manquer de faire écho à tout ce que nous avons connu ces deux dernières années, le texte reste lourdement narratif et n’offre pas l’embryon d’une réflexion sur la nature de l’événement ni la manière dont il peut être appréhendé. On ne sort donc hélas de cette lecture ni ébloui ni édifié. 

Bref, vous l’aurez compris, ce roman a glissé sur moi comme sur les plumes d’un canard.


dimanche 17 octobre 2021

Bélhazar

Jérôme Chantreau
Phébus, 2021



Bélhazar. Quel nom étrange et poétique, ne trouvez-vous pas ? Comme une promesse de récits ancestraux et merveilleux. Mais l’auteur nous avertit d’emblée : l’histoire est inspirée de faits réels. A l’image du titre, elle invite pourtant le lecteur à un voyage envoûtant, nimbé de mystère et d’onirisme…


En 2013, en Bretagne, Bélhazar Jaouen meurt lors d’une interpellation policière. Il avait dix-huit ans. Il a été l’élève de Jérôme Chantreau, professeur de latin et de français. Un élève singulier, extrêmement doué mais n’entrant pas dans les cadres fixés par l’Education nationale. Un jeune artiste touche-à-tout ayant exposé et vendu ses oeuvres dès l’âge de seize ans. Un garçon nourrissant également une passion pour les armes et s’intéressant particulièrement à la Première Guerre mondiale. 

L’enquête prétend qu’il s’agit d’un suicide. La famille n’en croit rien, et la mère est déterminée à prouver que son fils n’a jamais voulu intenter à sa propre vie. Mais trop de personnes impliquées dans cette histoire trouvent elles-mêmes la mort dans des circonstances aussi différentes que soudaines. Jérôme Chantreau décide alors d’enquêter lui-même et de marcher dans les traces du jeune homme. 


Il interroge les parents séparés, se rend au domicile de chacun d’eux pour pénétrer dans l’univers de Bélhazar. A mesure qu’il découvre la troublante personnalité de ce dernier, l’auteur s’interroge sur sa propre démarche. Quel est réellement son dessein ? Faire la lumière sur cette insolite affaire ou bien accomplir sa vocation et pouvoir dire « je suis écrivain » ? Cherche-t-il la vérité, ou trouve-t-il matière à faire de la littérature ? Mais qu’est-ce que la vérité, sinon une construction parmi d’autres ? L’écriture n’est-elle pas une manière d’ordonnancer le monde, de lui donner une cohérence qui sans elle nous échappe ?


Peut-être l’écrivain ne livrera-t-il pas la clef de l’énigme de la mort de Bélhazar. Mais il nous offrira celle du monde intérieur du jeune homme et trouvera du même coup celle de sa propre existence intime. Et fera au passage don au jeune homme d’un somptueux tombeau littéraire, empreint de grâce et d’élégance.


Quant à savoir quelles sont les parts de réel et de fiction, quant à savoir même si tous les personnages de ce récit ne sont pas nés d’une imagination fertile, quelle importance, si nous avons la chance de lire un très beau texte ?








mardi 12 octobre 2021

Un tesson d’éternité

Valérie Tong Cuong
Jean-Claude Lattès, 2021



Il y a ceux qui sont sûrs d’eux. Sûrs de leur position, sûrs de leur capital, de leur avenir, sûrs que rien ne peut leur arriver. Et il y a les autres. Ceux qui sont circonscrits par une condition dont il se savent captifs, ceux qui se sentent en danger permanent. Parfois, pourtant, certains essayent de passer de l’autre côté, à force de volonté, de rage, et de ruse aussi. 


Anna Gauthier a fait ce chemin. Elle a choisi de tourner le dos à ses parents, à son milieu, à son destin. Aujourd’hui pharmacienne, elle est mariée à Hugues, qui fréquente les notables de la région. Ils habitent une belle maison appartenant aux parents d’Hugues, qui leur en ont laissé la jouissance. Leur fils Léo est sur le point de passer son bac avant d’entrer dans une école cotée où il est d’ores et déjà admis.


Mais il peut suffire d’un événement fortuit pour que la vie bascule. Quand la police vient arrêter Léo au petit matin, Anna voit s’effondrer tout ce qu’elle avait bâti et perd rapidement pied. Elle se sent lâchée par ceux qu’elle considérait comme ses amis. Son mari lui-même semble se détourner d’elle pour privilégier ses relations et asseoir sa situation, mise en danger par son propre fils. Tandis que l’enfant qu’elle a choyé et protégé doit développer des stratégies pour ne pas être broyé par le milieu carcéral, Anna se remémore toutes celles qu’elle dut elle-même déployer pour gagner le camp des dominants, qui l'exclut au premier faux-pas. 


Le motif est connu, et nombreux sont les romanciers à avoir jeté une lumière crue sur les déterminismes sociaux. Mais Valérie Tong Cuong ne se contente pas avec ce roman d’ajouter un nouveau chapitre à cette histoire. Elle observe attentivement son personnage pour mettre l’accent sur le sentiment d’imposture qui guette à chaque instant le transfuge de classe et scrute la manière dont l’organisme rejette le corps étranger dès que celui-ci est fragilisé. 

Sa plume est précise, presque clinique. Elle happe son lecteur dès les premières pages et va à l’essentiel avec une redoutable efficacité. Pas d’atermoiements ni de complaisance dans ce portrait de femme que j’ai trouvé pour ces raisons extrêmement convaincant. Et qui m’incitera certainement à lire d’autres textes de cette auteure déjà confirmée, mais que je viens pour ma part seulement de découvrir.

lundi 4 octobre 2021

Blizzard

Marie Vingtras
L’Olivier, 2021



Le voici donc, le livre dont tout le monde parle ! Chaque année il y en a un : le premier roman d’un(e) jeune auteur(e) encore inconnu(e) présenté comme l’événement de la rentrée littéraire. A dire vrai, je préfère en général m’en tenir à l’écart. Trop de bruit, des éloges que je crains  excessifs, un emballement auquel je n’ai pas envie de prendre part. 

Mais celui-là, je l’avais repéré dès avant l’été, lorsque les réseaux sociaux commençaient à bruisser des titres de la rentrée littéraire. C’est le nom de l’auteure qui a tout de suite attiré mon attention : Vingtras. Celui du héros de la trilogie de Jules Vallès. Même si j’ai appris par la suite que c’était en hommage à Séverine, l’amie et secrétaire de l’écrivain qui signa elle-même certains de ses articles de ce nom, que l’auteure avait choisi ce pseudonyme, la filiation était là. En tout état de cause, elle n’avait pas choisi de s’appeler Marie Rémy, du vrai nom de cette femme hors du commun, mais bien Marie Vingtras.


Soyons clair, même en cherchant bien, on ne trouve pas au milieu de ce blizzard beaucoup de traces de mon cher Vallès - ni de Séverine, du reste. Mais qu’importe. Voici le lecteur projeté en Alaska, au coeur d'une violente tempête. L’un de ces déchaînements de la nature qui invitent l’homme à se tenir à l’abri en espérant que le retour au calme ne sera pas synonyme de découvertes macabres. Ce qui peut bien amener la jeune Bess à braver le danger pour sortir avec le petit Thomas ? Nous ne l’apprendrons que bien plus tard, à la fin du roman. En attendant, la voici qui lâche la main de l’enfant qui disparaît aussitôt. 


Trois autres personnages entrent alors en scène, chacun d’eux assumant avec Bess une part de narration au rythme trépidant de l’alternance des chapitres. Trois hommes - Benedict, Freeman et Cole - et une femme dont les histoires respectives semblent bien étrangères les unes aux autres, si ce n’est qu’elles les ont tous réunis dans cette région hostile de la planète. Benedict est un enfant du pays ; Bess est native de Californie ; Freeman est un Noir américain envoyé jadis au Vietnam, avant que son propre fils ne s’engage sur le front irakien ; quant à Cole, il incarne l’archétype du trappeur. 


Au départ, je ne vous cache pas que j’ai dû m’accrocher pour suivre les fils de ce récit qui, dans la plus pure tradition du roman choral, passait d’un personnage à l’autre sans offrir au lecteur le moindre repère lui permettant de se situer. Un effet accentué par la brièveté des chapitres. C’est au moment où je commençais à me demander où tout cela allait me mener que l’auteure a soudainement resserré ces différents fils, me procurant ainsi le plaisir de saisir la cohérence de la trame. Des sujets graves s’invitèrent alors, dont je ne vous révèlerai pas la nature afin de ne rien divulgâcher, comme le disent si joliment nos amis québécois. 


Le genre du roman choral n’étant pas le plus facile à maîtriser, il faut reconnaître que Marie Vingtras tire plutôt bien son épingle du jeu. Elle parvient en effet à construire une intrigue habile, à laquelle on finit par se laisser prendre. Il me semble toutefois que les thèmes abordés auraient mérité un peu plus de profondeur psychologique, à laquelle Marie Vingtras aura sans doute préféré une certaine efficacité narrative. Un choix littéraire qui permet sans aucun doute de passer un agréable moment de lecture, mais qui risque aussi de laisser une empreinte fugace. Mais c’est aussi ce que fait de ce roman le candidat idéal pour une adaptation cinématographique. Je ne serais pas étonnée de le voir un de ces jours à l’affiche. Et il se pourrait bien alors que je me laisse tenter…

mardi 28 septembre 2021

Au moins le souvenir

Sylvie Yvert
Héloïse d’Ormesson, 2021



Les écrivains du XIXe siècle, peut-être le savez-vous si vous passez régulièrement par ici, c’est mon péché mignon. Bien sûr, j’ai mes préférences, et certains auteurs me sont presque inconnus. Ainsi en est-il d’Alphonse de Lamartine dont je n’ai dû lire guère plus que « Le lac » et sa fameuse supplique faite au temps de suspendre son vol… Mais il reste une figure majeure de la révolution de 1848 et de la naissance de la Deuxième République, qui furent si essentielles dans la formation politique de mon cher Vallès (ce qui est certes une autre histoire !). Je n’allais donc pas passer à côté de cette nouvelle occasion de plonger dans cette époque aussi bouillonnante que passionnante…


Sylvie Yvert a imaginé une biographie du grand homme, écrite du point de vue de son épouse Marianne. Se conformant en tout point à la place que ce siècle concédait aux femmes, celle-ci ne vécut que dans l’ombre de son mari, recopiant ses manuscrits, palliant tant bien que mal sa désastreuse gestion patrimoniale et le soutenant indéfectiblement dans toutes ses actions. Or, si Lamartine connut rapidement une gloire sans faille en tant que poète, son aura politique eut quant à elle à souffrir de quelques revers. Aussi Marianne se devait-elle de prendre à son tour la plume pour réhabiliter celui qui fut acclamé autant que conspué.


Elle retrace donc tout le parcours politique de son mari qui, comme Victor Hugo, fut d’abord monarchiste avant de s’opposer au régime de Louis-Philippe et de prendre fait et cause pour la République. Figure de proue de la campagne des banquets qui déboucha sur les journées de Février, Lamartine proclama officiellement la République depuis l’Hôtel de ville de Paris et participa activement au gouvernement provisoire avant de subir une humiliante défaite aux élections qui porta le futur Napoléon III au pouvoir. 


Compte tenu de son parti pris, le livre de Sylvie Yvert pourrait apparaître comme trop lisse, présentant Lamartine d’un point de vue trop partisan pour exposer les aspects plus sombres de sa personnalité. Sans doute est-ce en partie vrai. Mais c’est aussi ce qui lui permet d’insister sur ses paradoxes intimes, de révéler les sentiments qui l’animaient et qui guidaient ses choix et ses prises de position. Si Lamartine a pu être applaudi par les républicains et par le peuple, il se voulait cependant modéré, ce qui le priva finalement d’un certain nombre de soutiens. Choisissant le drapeau tricolore au détriment du drapeau rouge, il se mettait les socialistes à dos. Quant aux légitimistes, ils se sentaient trahis. Une position difficile à tenir, donc, en particulier en cette période d’extrêmes tensions sociales et politiques. 

Pour la postérité, il restera un ardent défenseur du suffrage universel - même s'il n'était quand même pas encore question du vote des femmes ! -, un partisan de l'abolition de la peine de mort et un homme animé par un idéal de justice et par la volonté d'éradiquer la misère.


Au-delà du destin de Lamartine et du portrait sensible que Sylvie Yvert brosse de cet homme, ce sont tous les détails de l’histoire de cette éphémère république qu’elle nous remet en mémoire de manière extrêmement vivante. Certes, il faut sans doute éprouver un minimum d’attrait pour cette période si l’on souhaite se lancer dans cette lecture. Mais si tel est le cas, celle-ci sera sans conteste beaucoup plus plaisante et pour cela beaucoup plus instructive que bien des ouvrages à caractère purement historique !

jeudi 23 septembre 2021

Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance

Céline Lapertot
Viviane Hamy, 2021



Souvenez-vous, c’était il y a quarante ans. Pour ma part, j’étais encore une enfant mais je n’ai pas oublié l’émotion de Robert Badinter, cette joie et cette fierté dont une petite part rejaillissait sur chacun d’entre nous. 

Quarante ans, quarante ans seulement et déjà des voix pour réclamer le retour à l’ignominie. 


Quarante ans, et le ministre Roger Leroy frémit d’impatience et d’orgueil. Il va présenter son projet de loi de rétablissement de la peine de mort devant l’Assemblée. Il en attend la gloire et la reconnaissance, il sera celui qui incarne la force et l’intransigeance prétendument attendues par un peuple lassé de trop de laxisme. Pas de collaborateur, cette fois, pour lui prêter ses mots. Son discours, il l’écrira de sa propre plume trempée dans le fiel de la rancoeur et du ressentiment. Mais pour être certain de la victoire, il faudrait un petit coup de pouce du destin, un crime abject qui ferait définitivement basculer l’opinion et accentuerait la pression sur le législateur.

Le coup de pouce, c’est cette fillette dénudée découverte au petit matin par un promeneur esseulé, hurlant son désespoir à la vue de ce corps supplicié qui pourrait être celui de sa propre petite-fille. C’est cet appel au châtiment qui va se répandre sur les réseaux sociaux aussi sûrement que le poison dans l’organisme d’un individu.


Mais la détermination du ministre restera-t-elle pleine et entière lorsque son propre demi-frère, un célèbre rocker, se trouvera accusé du viol et du meurtre d’une jeune femme ? Le doute sera-t-il permis lorsque celui-ci clamera son innocence tandis que toutes les preuves sembleront pourtant le désigner ?


Céline Lapertot a imaginé une intrigue digne d’une tragédie, mettant les principes à l’épreuve de l’expérience intime. Bien qu’ayant choisi la forme romanesque, elle propose un texte d’une belle densité, se concentrant sur une poignée de personnages et se gardant de toute forme de considération philosophique ou sociale. Le temps même semble se contracter et s’abolir pour inscrire l’action dans une durée resserrée. Chaque protagoniste est placé face à sa seule conscience et à son histoire pour définir sa position et ses choix, comme tout lecteur est ainsi invité à le faire. Ce qui ne semble aucunement superfétatoire dans les temps que nous traversons.


mercredi 15 septembre 2021

Tout ce qui est beau

Matthieu Mégevand
Flammarion, 2021



Dernier volet d’une trilogie qui avait d’abord retracé l’existence d’un poète, Roger-Gilbert Lecomte, puis celle d’un peintre, Toulouse-Lautrec, Tout ce qui est beau évoque à présent celle d’un musicien, et non des moindres puisqu’il s’agit de Mozart. Le dénominateur commun de ces trois livres ? Je dirais - et bien que n’ayant pas lu le premier volume - une tentative de cerner ce qui pousse un artiste à la création et la manière dont ses oeuvres sont reçues par le public. 


Comme pour Lautrec, Mégevand a choisi la brièveté, la sobriété, qui confine ici au dénuement. L’auteur s’arrête sur quelques moments permettant de saisir l’essence du personnage : un être animé par un idéal de beauté dont la musique est l’expression qui lui est le plus naturelle. Il rappelle sans toutefois s’y attarder ce que l’on sait tous, que Mozart avait manifesté dès son plus jeune âge des dons exceptionnels, qu’il composait comme il respirait. Mais il relate surtout quelques épisodes intimes, des échanges fugaces entre lui et ses proches pouvant sembler anecdotiques mais qui révèlent pourtant une personnalité et une sensibilité.


On pourrait dire de ce récit qu’il est l’anti-Amadeus, ce formidable film de Milos Forman (mon film culte !) auquel on ne peut s’empêcher de penser tout au long de la lecture et qui a sans aucun doute contribué à diffuser le mythe Mozart et à ancrer dans les esprits l’image d’un individu aussi trivial dans sa vie que raffiné dans son art. Mégevand finit d’ailleurs par le citer explicitement et ne contredit pas Forman. Mais il règle quelques comptes avec lui : là où le réalisateur avait pris le parti de jouer résolument sur les contrastes, opté pour l’exaltation et l’émotion, en un mot fait le choix du romanesque en s’appuyant sur une rivalité supposée entre Mozart et le compositeur officiel de la cour de Vienne Salieri, Mégevand propose un portrait intimiste, tout en nuance et en subtilité, sans doute plus proche de son modèle. Il contribue ainsi à redonner de l’humanité à celui que l’on a élevé au rang d’icône. Et il donne surtout la furieuse envie de réécouter les sublimes compositions dont il est l’auteur.





 

jeudi 9 septembre 2021

L’éternel fiancé

Agnès Desarthe
L’Olivier, 2021



Depuis le temps que j’entendais parler d’Agnès Desarthe, il fallait bien que je finisse par la découvrir. Et ce texte-là faisait l’objet d’une telle unanimité que j’ai pensé le moment venu. Réflexion sur la mémoire, la disparition, les hasards de l’existence, il semblait pouvoir parler à tout un chacun.


Las, je n’ai jamais réussi à entrer dans cet univers. Appartenant pourtant à la même génération que l’auteure, les références culturelles, musicales, qu’elle évoque m’étaient familières et faisaient même résonner en moi une douce note de nostalgie ; j’ai trouvé son écriture plutôt sensible et certaines des situations qu’elle relate assez justes. 

Mais au-delà de ça… rien. Mon coeur n’a pas battu plus fort, mon pouls ne s’est pas accéléré. A la question « pourquoi ce roman », je ne trouve pas de réponse et je me suis sentie perdue au milieu de considérations qui me semblaient désordonnées, de personnages secondaires dont je ne comprenais pas vraiment le rôle, tandis que les relations entretenues par certains protagonistes m'apparaissaient parfois artificielles. Mais, plus que tout, je crois que j’ai souffert d’un réel manque d’empathie avec la narratrice.


C’est dommage, une rencontre ratée. Peut-être en faudra-t-il une deuxième ? Après tout, c'est bien de cela aussi qu'il est question dans ce roman.

vendredi 3 septembre 2021

Pour que je m’aime encore

Maryam Madjidi
Le Nouvel Attila, 2021



Après le remarquable Marx et la poupée, ce n’est certainement pas ce titre qu’il faut bien qualifier de guimauve qui allait m’empêcher de me ruer sur le deuxième roman de la flamboyante Maryam Madjidi ! Impatiente de retrouver cette voix fougueuse et singulière, je me demandais néanmoins si sa verve et sa fraîcheur seraient toujours au rendez-vous.


Il aura pourtant suffi à l’auteure d’une phrase pour me convaincre d’emblée qu’elle n’avait guère changé de ton. « Adolescente, j’étais franchement laide » lance-t-elle crânement, avant de mentionner son épaisse tignasse ébouriffée. Une chevelure à son image, resplendissante et indisciplinée, révélant à la fois ses origines et son tempérament.


Une chevelure qui lui vaut au collège le surnom de « washing machine » - comme si elle avait passé sa tête à l’essoreuse -, un surnom qui ne sera que le premier d’une série peu amène, mais qui n’empêchera pas la jeune fille de s’affirmer dans une banlieue à laquelle elle rêve pourtant d’échapper. Car elle y croit, à l’idéal républicain, à la progression par le mérite. 

S’accepter malgré les complexes de l’adolescence, gommer les marques trop visibles de ses racines orientales, se fondre dans le paysage d’une banlieue défavorisée tout en ne pensant qu’à gagner Paris, Maryam Madjidi fait le récit de son apprentissage.  

Comme dans son premier livre, elle alterne les souvenirs et les anecdotes, avec ce savant dosage d’ingénuité et de causticité qui n’appartient qu’à elle. Et surtout avec ce sens de la formule qui claque et qui fait mouche (presque) à tous les coups, révélant la violence avec laquelle les ambitions et les espoirs peuvent finir par se fracasser.


Mais c’est aussi ce qui forge une personnalité. Car la femme qu’elle est devenue a décidément du chien et un sacré talent. 





dimanche 29 août 2021

Le voyant d’Etampes

Abel Quentin
L’Observatoire, 2021



Racisé, conscientisé, intersectionnel… autant de mots qui semblent familiers, ou presque. Un peu bizarres, un peu triturés quand même. La première fois que je les ai entendus, c’était dans la bouche de mon fils et j’ai cru qu’il commettait une maladresse. Depuis, je les ai entendus des dizaines de fois et j’ai compris que, comme le héros du roman d’Abel Quentin, c’est moi qui avais loupé une étape…


Jean Roscoff termine sa carrière de prof d’histoire à la fac de Paris VIII. Cet ancien militant de SOS racisme garde une certaine nostalgie de ses années de jeunesse où il était de toutes les marches et de tous les concerts organisés par le mouvement d’Harlem Désir. Certes, depuis, son militantisme a pris un coup dans l’aile, et il ressemble plus aujourd’hui à un vieil ours replié dans sa tanière qu’à un ardent défenseur des valeurs d’égalité et de fraternité. Son projet, désormais, est décrire une biographie. 

Il s’intéresse en effet de très près à un poète américain qui était venu dans les années 50 rejoindre les rangs des existentialistes germanopratins. Il ne s’agit pas d’une première pour Roscoff qui avait déjà publié dans les années 90 un ouvrage sur les époux Rosenberg jadis accusés d’espionnage et exécutés en pleine guerre froide, et ce en dépit de la mobilisation internationale que cette condamnation avait soulevée. Roscoff comptait en effet définitivement établir leur innocence. Deux jours après la parution de l’ouvrage, l’ouverture des archives américaines venait confirmer leur culpabilité… ruinant durablement la légitimité et la soif de reconnaissance de l’historien.


Qu’à cela ne tienne, il n’est jamais trop tard pour bien faire et la retraite va lui permettre de remettre le couvert en établissant le rôle déterminant de l’engagement communiste dans la destinée de Robert Willow. Publier un livre consacré à un poète, qui plus est méconnu et chez un tout petit éditeur, voilà qui promet une diffusion confidentielle, mais sans doute moins encline à controverse.


Et en effet, c’est le calme plat. Jusqu’à cette soirée de lancement où l’une des personnes présentes l’interpelle : Willow était communiste à une époque où ceux-ci faisaient l’objet d’une chasse aux sorcières. Dont acte. Mais qu’en est-il de sa couleur de peau ? Etre noir dans les années 50 aux Etats-Unis n’est-il pas un élément au moins aussi déterminant ? Pourquoi avoir négligé ce facteur ? Une intervention qui marque le départ d’une incroyable campagne de bashing amplifiée par les réseaux sociaux au cours de laquelle Roscoff sera sommé de s’expliquer, de se justifier, alors même que s’exprimer sur un tel sujet lui vaut d’être accusé de faire de l’appropriation culturelle.


Avec son personnage d’homme vieillissant totalement dépassé, c’est non sans humour qu’Abel Quentin s’attaque aux dérives identitaires que nous connaissons aujourd’hui et à la formidable caisse de résonance que leur offrent les réseaux sociaux. Le tableau, à peine caricatural tant le réel est souvent dénué de toute forme de modération, est assez fidèle à ce que l’on peut connaître. Et c’est peut-être de là que vient le manque d’enthousiasme que j’ai eu à le lire : après une mise en place qui m’a paru longue et poussive, j’aurais aimé quelque chose de plus piquant. Car tout tout m’a semblé trop lisse dans ce roman : l’écriture comme la construction qui produisent un instantané non dénué d’intérêt, non déplaisant, mais pour moi sans véritable densité littéraire. Dommage.



Nicole manifeste quant à elle un enthousiasme immodéré pour ce roman ! 




mercredi 25 août 2021

Poussière dans le vent

Leonardo Padura
Métailié, 2021


Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis




Pour connaître un pays, rien de tel évidemment que de s’y rendre. Encore, pour le comprendre, faudrait-il pouvoir y rester plusieurs mois, voire plusieurs années. Et même ainsi, il n’est pas certain que l’on puisse en saisir toutes les subtilités, tous les codes, ni les ressorts profonds qui en régissent la vie. Certains écrivains parviennent à restituer quelque chose de cette essence qui nous échappe, et Leonardo Padura possède incontestablement ce talent.


Poussière dans le vent nous invite à partager l’existence d’un groupe de Cubains amis depuis leur plus jeune âge et celle de leurs enfants. A partir d’une photo de groupe prise dans les années 90, l’auteur déploie une vaste toile romanesque qui va nous permettre de découvrir la destinée de chacun des protagonistes, mais surtout d’entrer dans leur psyché, de percevoir leurs espoirs, leurs doutes et leurs craintes, et parfois leur résignation - ou ce qu’il faut peut-être appeler le fatalisme qu’a ancré en eux des décennies de régime castriste.


Si certains sont restés sur l’île, nombreux sont ceux ayant saisi la moindre possibilité qui s’offrait à eux de partir. En Europe, aux Etats-Unis ou en Russie, les diasporas cubaines ne manquent pas, et si des balseros tentent encore de gagner les côtes de la Floride sur des embarcations de fortune, les stratégies de départ sont désormais multiples. 

Mais si Elisa a décidé de partir du jour au lendemain, sans prévenir quiconque, c’est sans aucun doute pour une raison bien précise, qui échappe pourtant à ses proches amis. Bien des années plus tard, le souvenir de la jeune femme et l’incompréhension relative à son geste ne cessent de les tourmenter. Faut-il chercher l'origine de ce départ précipité dans les malversations de son père, dans les relations adultères qu’elle aurait entretenues avec l’un ou l’autre des garçons du groupe, ou encore dans la peur engendrée par la surveillance qu’aurait exercée l’un d’entre eux pour le compte du régime ? Chaque personnage sera amené à délivrer des informations, les points de vue et les récits de chacun venant peu à peu compléter le puzzle qui nous permettra in fine de découvrir ce qui est arrivé.


Au passage, Leonardo Padura nous aura proposé une minutieuse étude psychologique de son peuple, l’inscrivant dans les remous de l’histoire. S’il fallait oser une comparaison pour évoquer ce roman, je dirais volontiers qu’il nous offre une vision kaléidoscopique de Cuba : chaque personnage, chaque déplacement dans les époques constitue une partie de l’image qui bouge et se réinterprète à mesure que l’on avance dans la lecture. Ce qui ne manque ni d’attrait ni d’intérêt.








La lecture de ce roman de 630 pages est aussi l'occasion de valider ma participation au challenge Pavé de l'été à retrouver chez Brize Deslandes

samedi 21 août 2021

Les aquatiques

Osvalde Lewat
Les Escales, 2021



L’histoire pourrait se passer dans plus d’un pays d’Afrique. La Franco-Camerounaise Osvalde Lewat a choisi de la situer dans un Etat imaginaire : au Zambuena règnent la corruption, le patriarcat et la superstition. Chacun a une place assignée, et celui qui tenterait de s’y soustraire se verrait relégué au rang de paria. Dans ce contexte, Katmé a-t-elle vraiment la possibilité de conduire sa vie comme elle l’entend ?


Elle était âgée de treize ans lorsqu’elle perdit sa mère. Son père ayant quant à lui d’autres préoccupations que celle d’élever ses enfants, Katmé et sa jeune soeur Sennke furent recueillies par leur tante, qui en avait déjà douze… Pas le meilleur des départs dans la vie ! Sennke traça son chemin en entrant dans les ordres, chez les soeurs rédemptoristines, et Katmé le sien en faisant un « beau mariage », devenant « Maman Préfète » et par là-même une citoyenne de classe A. 

Etre femme de notable signifie évidemment jouir d’un indécent confort matériel, avoir à son service une armada de domestiques, de jardiniers et de chauffeurs. Cela implique aussi d’abandonner son travail, de se consacrer à la vie domestique, d’organiser les réceptions utiles à son époux. Il faut abdiquer tout ce qui pourrait nuire à la carrière de ce dernier et s’astreindre à participer aux déjeuners hebdomadaires du Cas - le Club des amies du Zambuena - autrement dit fréquenter les autres « femmes de », quelque opinion que l’on en ait. Cela suffit-il à donner un sens à sa vie ?


Sans doute pas, et c’est pourquoi son amitié avec Samy est si précieuse à Katmé. 


Depuis le lycée, où ils se sont rencontrés, ces deux-là partagent tout et Katme n’hésite pas à soutenir financièrement son ami pour qu’il puisse développer ses talents artistiques. Son oeuvre a pourtant des accents contestataires… qui servent opportunément d’alibi libéral à l’establishment local. Mais le jour où Samy est accusé d’homosexualité, pénalement répréhensible, la ligne rouge est franchie et la machine s’emballe. 


Désormais, Katmé doit choisir. Abandonner Samy à son sort et rester une citoyenne de classe A ou prendre son parti et devenir "une Z", ainsi que l’est devenu Samy. 


L’auteure dresse le tableau sans concession d’une société africaine dominée par les hommes, où les femmes leur sont encore largement assujetties et où l’homosexualité est considérée comme la pire des perversions. Avec ses personnages bien campés, ses descriptions pittoresques et la langue colorée qui nourrit ses dialogues, Oswalde Lewat nous embarque très vite dans son univers. Mais son dessein n'est pas de donner dans l'exotisme, et lorsque la violence surgit, elle n'en est que plus effroyable et saisissante. On sort de ce texte fortement secoué, bouleversé, voire révolté. Mais la littérature a-t-elle vocation à édulcorer les choses ? Je ne le crois pas. Oswalde Lewat non plus, de toute évidence.


mercredi 18 août 2021

Climax

Thomas B. Reverdy
Flammarion, 2021



Que de légendes ont été imaginées par les hommes pour tenter de comprendre le monde et se prémunir de l’arrogance de qui, à vouloir le défier, conduirait à le détruire. Du Mahabharata aux dieux de l’Olympe, du panthéon de l’Egypte antique aux redoutables héros nordiques, les mythes ancestraux nous sont parvenus du fond des âges pour nous mettre en garde. 

Pourtant, qui aujourd’hui écoute encore ces histoires avec attention ? Nous avons crû pouvoir dominer notre environnement, le plier à tous nos désirs et atteindre notre rêve de toute-puissance. Nous en payons désormais le prix : fonte des glaces, incendies dantesques, pluies diluviennes, notre planète connaît des dérèglements sans précédent annonçant une fin que nous préférons ignorer, quitte à en accélérer le mouvement.


Et si nous faisions un jeu de rôles ? Mettons que je sois Noah. Je suis natif d’un village norvégien. J’ai la quarantaine, j’ai fait de bonnes études, j’ai quitté mon pays et je gagne très bien ma vie au sein d'une multinationale qui fore la croûte océanique aux confins de la Scandinavie et de l’Arctique pour en extraire le précieux or noir. Je suis chargé de garantir la sécurité des opérations en contrôlant les relevés sismiques. Mais les dirigeants de la compagnie sont-ils disposés à écouter mes mises en garde ?


A présent je suis Anders, un ami d’enfance de Noah. Je suis géologue, mais c’est à l’oeil nu que je peux percevoir année après année, mois après mois, semaine après semaine, les conséquences du réchauffement climatique sur les montagnes que j’arpente. 


Enfin je suis Ana. J’étais naguère amoureuse de Noah. Je dirige la pêcherie familiale, mais les activités de la plateforme de forage ont des conséquences préoccupantes sur les zones de pêche. Dois-je vraiment m’en inquiéter ?


Lorsqu’une explosion se produit, faisant trois morts, tout se précipite. S’agit-il d’un « incident » isolé ou du premier signe de quelque chose de plus grave ? S’appuyant sur des informations extrêmement documentées, Thomas Reverdy démonte toute la chaîne des réactions produites par l’activité humaine jusqu’à son aboutissement ultime. Il projette ses personnages dans une scène apocalyptique qui semble davantage relever d’un récit légendaire que d’une réalité tangible. A mesure qu’il pose les éléments de la scène, Reverdy convoque les mythes nordiques pour les entrelacer avec ce qu’il décrit. Nous savions. Nous savions mais nous avons choisi de jouer avec le feu, d’ouvrir la boîte de Pandore, de défier le terrifiant dragon Fafnir malgré les dangers encourus. 


Ni lyrisme ni pathos dans les phrases de Reverdy. Un récit à hauteur d’homme ayant pris conscience de l’ampleur de son imprudence, s’interrogeant sur ses choix, sur sa place, sur son destin à présent qu’il a perdu l’illusion de pouvoir le maîtriser. La vie qui se poursuit, l’angoisse et l’espoir malgré tout. Un sentiment mêlé d’impuissance, de fatalisme et de foi en l’avenir, dans l’attente du climax, ce moment où tout bascule, après quoi un nouvel équilibre peut se recréer. Ce moment aussi où le récit atteint son point culminant, avant de se diriger vers une fin plus ou moins tragique, mais où une forme de paix est au moins retrouvée. Le roman de Reverdy est puissant et formidablement maîtrisé, oscillant entre tension et résignation. 

Mais pour la fin de l'histoire, c'est à nous de jouer. S’il en est encore temps.





dimanche 4 juillet 2021

La dame au cabriolet

Guiou et Morales
Serge Safran éditeur, 2021



Un homme s’inquiète pour son frère disparu depuis plusieurs semaines. Une femme soupçonne son mari de la tromper. Deux motifs ultra classiques pour deux enquêtes menées de front et qui ne sont peut-être pas si étrangères l’une à l’autre…


Si vous aimez l’ambiance des romans noirs des années 50, avec un détective sur le retour gentiment roublard, ne dédaignant ni une bonne bouteille ni les charmes du sexe opposé, et appréciant les soirées passées avec quelque complice de la presse écrite ayant toujours de bons tuyaux à partager, voici un polar aux petits oignons. Enfin, si vous acceptez l’idée que les poncifs du genre soient inversés ! Car le détective arpentant les rues de la capitale est une quadra - prénommée Yvonne -, tout comme l’est sa complice journaliste, et toutes deux profitent des plaisirs terrestres sans aucun complexe ! Mais pour moi, c’est précisément ce qui donne tout son charme au roman, qui rend ainsi hommage à l'âge d'or du polar sans en être une pâle copie du genre.


Si l’intrigue se passe bien de nos jours - les portables ne sont jamais loin - il règne dans ce roman une atmosphère délicieusement désuète et habilement transposée que les auteurs ont su établir en remettant à l’honneur des expressions d'une autre époque, avec des dialogues savoureux que l’on croirait tout droit sortis de la bouche de personnages (masculins) d’un film d’Audiard (père). Les auteurs s’amusent à distiller toute une imagerie, à évoquer toute une galerie de personnages et d’acteurs des années 50 à 70 que l’on croyait avoir oubliés et qui donnent à leur texte des accents de délicieuse nostalgie.


C’est léger, amusant et sans prétention, ça se lit comme on se ferait une bonne séance de ciné. Bref une agréable façon d’entrer dans les vacances… ou de les attendre sans prise de tête !