dimanche 4 juillet 2021

La dame au cabriolet

Guiou et Morales
Serge Safran éditeur, 2021



Un homme s’inquiète pour son frère disparu depuis plusieurs semaines. Une femme soupçonne son mari de la tromper. Deux motifs ultra classiques pour deux enquêtes menées de front et qui ne sont peut-être pas si étrangères l’une à l’autre…


Si vous aimez l’ambiance des romans noirs des années 50, avec un détective sur le retour gentiment roublard, ne dédaignant ni une bonne bouteille ni les charmes du sexe opposé, et appréciant les soirées passées avec quelque complice de la presse écrite ayant toujours de bons tuyaux à partager, voici un polar aux petits oignons. Enfin, si vous acceptez l’idée que les poncifs du genre soient inversés ! Car le détective arpentant les rues de la capitale est une quadra - prénommée Yvonne -, tout comme l’est sa complice journaliste, et toutes deux profitent des plaisirs terrestres sans aucun complexe ! Mais pour moi, c’est précisément ce qui donne tout son charme au roman, qui rend ainsi hommage à l'âge d'or du polar sans en être une pâle copie du genre.


Si l’intrigue se passe bien de nos jours - les portables ne sont jamais loin - il règne dans ce roman une atmosphère délicieusement désuète et habilement transposée que les auteurs ont su établir en remettant à l’honneur des expressions d'une autre époque, avec des dialogues savoureux que l’on croirait tout droit sortis de la bouche de personnages (masculins) d’un film d’Audiard (père). Les auteurs s’amusent à distiller toute une imagerie, à évoquer toute une galerie de personnages et d’acteurs des années 50 à 70 que l’on croyait avoir oubliés et qui donnent à leur texte des accents de délicieuse nostalgie.


C’est léger, amusant et sans prétention, ça se lit comme on se ferait une bonne séance de ciné. Bref une agréable façon d’entrer dans les vacances… ou de les attendre sans prise de tête !


dimanche 27 juin 2021

Bénie soit Sixtine

Maylis Adhémar

Julliard, 2020



Dans le monde de Sixtine, les filles ne jouent pas au foot, portent des jupes dont l’ourlet est situé vingt centimètres au-dessous des genoux, ne couchent jamais avant le mariage et accouchent dans la douleur d’une ribambelle d’enfants. 

Après quelques très menus égarements au cours de son adolescence, Sixtine a parfaitement assimilé les préceptes de son milieu. Aussi, lorsque le brillant polytechnicien Pierre-Louis Sue de la Garde, coupe bien dégagée autour des oreilles, la demande très officiellement en mariage après deux ou trois rendez-vous, elle se réjouit d’avoir trouvé l’homme idéal. 

Ni une ni deux, les voici mariés, et la jeune épousée attend la nuit de noces avec autant d’impatience que d’ignorance. 


Las ! Les émois tant espérés ne sont pas au rendez-vous, ce qui n’empêche pas la jeune femme de tomber très vite enceinte. Et, là encore, nouvelle déception : cette grossesse n’a rien du chemin bordé de roses que devrait connaître une future mère. Les nausées l’accablent, la fatigue la terrasse, et elle vit ces mois de gestation comme un calvaire. D’autant que sa belle-mère pas plus que sa propre mère ne font particulièrement preuve de compréhension ni de bienveillance à son égard : si Jésus a souffert sur la croix, elle doit bien pouvoir supporter quelques petits désagréments sans s’émouvoir, et surmonter de même les douleurs de l’enfantement. Quant à son mari, s’il fait preuve d’un tout petit peu plus d’empathie, ses activités au sein de la Milice, qui défend les valeurs d’un fondamentalisme catholique pleinement assumé, ne lui laissent guère le loisir de choyer son épouse. Quoi qu’il en soit, une bonne dose de prières devrait l’aider à passer ce cap… 


Pourquoi Sixtine ne ressent-elle pas la joie promise à l’idée d’accueillir son premier fils ? D’où vient son malaise ? Comment peut-elle s’opposer au choix du prénom qu’a fait la famille Sue de la Garde pour son enfant et qui ne lui plaît guère ? Décidément, Sixtine ne se sent pas à sa place dans cette existence. Alors, quand les événements prennent brutalement une tournure inattendue, elle remet en question tout ce qui lui avait jusqu’alors été asséné comme une vérité révélée.


A la lecture de ce roman, comme Sixtine j’ai ressenti nausée et dégoût. Certes pas pour les mêmes raisons, mais que peuvent bien inspirer d’autre le sexisme, le racisme, l’homophobie et toutes les formes d’intolérance et de rejet de la différence brandis avec fierté et défendus les armes au poing ? 

Maylis Adhémar fait une peinture saisissante de ce milieu qui sait se rendre discret et se parer des atours de la respectabilité, et c’est l’un des principaux intérêts de ce roman que de mettre en lumière une communauté qui évite de faire parler d’elle. Mais elle fait surtout le portrait d’une jeune femme attachante, qui cherche à se libérer des chaînes de son éducation, parvient à interroger les valeurs qui lui ont été inculquées et qui s’ouvre à une vie et un monde différents. L’auteure évite jusqu’au bout le cliché et la facilité, et je lui sais de ce point de vue gré de la fin qu’elle a su donner à son percutant roman. 

Souhaitons bon vent à cette courageuse Sixtine ! Et espérons surtout qu'elle puisse faire quelques émules...



Un livre sélectionné par les 68 Premières fois


Premiers romans :

  • Avant elleJohanna Krawczik (Héloïse d’Ormesson)
  • Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux ours) 
  • Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar (Julliard)
  • Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)
  • Danse avec la foudreJeremy Bracone (L’Iconoclaste)
  • Grand Platinum, Anthony Van den Bossche (Le Seuil)
  • Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard (L’Observatoire) 
  • Indice des feux, Antoine Desjardins  (La Peuplade)
  • L’enfant céleste, Maud Simonnot (L’Observatoire) 
  • Le doorman, Madeleine Assas (Actes Sud)
  • Le Mal-Epris, Bénédicte Soymier (Calmann-Levy)
  • Les après-midis d’hiver, Anna Zerbib (Gallimard)
  • Les cœurs inquiets, Lucie Paye (Gallimard) 
  • Les grandes occasions, Alexandra Matine (Les Avrils)
  • Les Monstres, Charles Roux (Rivages)
  • Les orageuses, Marcia Brunier (Cambourakis) 
  • Nos corps étrangers, Carine Joaquim  (La Manufacture de livres)
  • Sept gingembres, Christophe Perruchas (Le Rouergue)

Deuxièmes romans :

  • Le sanctuaire, Laurine Roux (Le Sonneur) 
  • Les nuits d’étéThomas Flahaut (L’Olivier) 
  • Over the Rainbow, Constance Joly (Flammarion)
  • Tant qu’il reste des îles, Martin Dumont (Les Avrils)

lundi 21 juin 2021

Des livres pour l'été

Déjà l'été, déjà presque les vacances... 

Comme tous les ans depuis maintenant 8 ans, je vous propose quelques lectures qui ont eu ma préférence au cours des derniers mois écoulés.

 




Côté polar

Caryl Férey, Lëd, Les Arènes

Si vous redoutez les grosses chaleurs, glissez donc ce polar dans votre valise : il vous entraînera dans l'enfer glacé et glacial de la Sibérie. A travers une formidable galerie de personnages, Caryl Férey peint un tableau sans concession de la Russie contemporaine.


Ibon Martin, La valse des tulipes, Actes Sud Traduit de l'espagnol par Calude Bleton

Direction l'Espagne, plus précisément dans les régions du Pays basque et de la Cantabrie, avec ce polar mettant en scène de terrifiants meurtres de femmes. Aucune description complaisante, cependant, mais  une tension montant inexorablement au fil des pages pour nous rappeler combien ce pays reste marqué par les années noires du franquisme.


Côté intime

Silvia Ferreri, La mère d'Eva, Hervé Chopin Traduit de l'italien par Chantal Moiroud

Jusqu'où peut-on aimer son enfant ? Est-on prêt à mettre de côté ses propres rêves et tout ce que l'on avait projeté pour l'aider à s'épanouir et à réaliser ses propres objectifs ? Eva pourra-t-elle compter sur le soutien de sa mère pour, à l'aube de ses 18 ans, devenir enfin le garçon qu'elle s'est toujours sentie être ? Un roman percutant et sensible qui pose des questions auxquelles tout parent est amené à faire face.


Didier Castino, Quand la ville tombe, Les Avrils

Hervé et Blanche n'ont jamais formé un couple conventionnel, et ce n'est pas la naissance de leurs enfants qui y a changé quoi que ce soit : ils n'ont jamais renoncé à vivre comme ils l'entendaient ni à défendre les valeurs qui leur semblaient justes. Mais quand Blanche meurt brutalement écrasée par la chute d'un balcon, Hervé se retranche en lui-même. Jusqu'au moment où il réalise que la mort de sa compagne n'est pas étrangère à une certaine forme de violence sociale. Une réflexion pertinente sur la manière dont s'enchevêtrent les dimensions intime et collective de nos vie.  


Coté société 

Hadrien Klent, Paresse pour tous, Le Tripode

Vous trouvez que la durée légale du travail à 35 heures hebdomadaires est une hérésie ? Réjouissez-vous, Emilien Long nous propose de les passer à 15 ! Eh oui, cela permettra d'arrêter de surproduire - et donc de surconsommer, la meilleure chose qui puisse arriver à notre planète -, nous cesserons de nous définir uniquement par le travail, ce qui permettra de valoriser d'autres types de projet, on réduira les pathologies professionnelles qui ont un coût colossal, et on pourra enfin prendre le temps de vivre ! Un roman beaucoup plus sérieux qu'il n'en a l'air, mais qui se lit pourtant avec un bonheur et un plaisir évidents !


Antoine Desjardins, Indice des feux, La Peuplade

Je ne vous apprends rien en vous disant que notre planète court à sa perte : réchauffement climatique, extinction des espèces, épuisement des ressources naturelles... Antoine Desjardins a décliné les différents dangers qui nous guettent dans des nouvelles ayant chacune une approche et un ton singuliers, mais qui forment un recueil d'une remarquable unité. Une vraie réussite !


Côté Histoire

Patrick Rotman, Ivo & Jorge, Grasset

Au-delà de la profonde amitié qui unissait Yves Montand et Jorge Semprun, c'est tout un pan de l'histoire du XXe siècle que leur destin respectif permet de révéler. Patrick Rotman a habilement entremêlé leurs destinées dans un récit aussi haletant qu'émouvant et instructif, mettant leur engagement au côté des communistes au coeur de son dispositif. Un très beau livre.


Très belles vacances à tous

et faites de belles lectures !





vendredi 18 juin 2021

Paresse pour tous

Hadrien Klent
Le Tripode, 2021




Et si on travaillait 3 heures par jour ? Autrement dit 15 heures par semaine ? 

Pochade ? Provocation ? Pas dus tout ! Alors que les 35 heures hebdomadaires ont tant de contempteurs, c’est le très sérieux projet que défend Emilien Long, éminent économiste lauréat du prix Nobel, dans son dernier ouvrage en date, Le Droit à la paresse au XXIe siècle.


A sa sortie, le livre fait évidemment grand bruit. L’économiste est l’objet de toutes les railleries, mais son propos s’appuie pourtant sur des années d’études du travail et de la productivité validées par nombre de ses pairs. Autour de lui, certains trouvent l’idée si intéressante qu’Emilien se voit encouragé à se présenter à la présidence de la République. 

Nous sommes à deux ans des élections de 2022 et Emilien finit par se laisser convaincre. Considéré d’abord comme l’un de ces candidats fantaisistes voués à ne recueillir que quelques milliers de voix, il va bel et bien finir la course en tête : lorsque s’ouvre le roman, il ne reste que quelques minutes avant l’annonce du résultat du second tour. Comment Emilien a-t-il pu accomplir pareil chemin, tel est l’objet de ce roman décapant qui retrace les quelque 746 jours d’une campagne électorale aussi débridée qu’iconoclaste…


Ainsi résumé, on pourrait croire que ce roman est une farce. Eh bien détrompez-vous. Même si le ton est volontiers espiègle, le propos est on ne peut plus sérieux, et tout ce que dépeint Hadrien Klent, qui ne cesse de multiplier les effets de réel, nous invite immanquablement à interroger nos modes de vie et de consommation, et leur impact sur notre santé et notre planète.

Klent, par la voix de son héros, remet en cause le dogme du travail et du productivisme, source de tant de maux : mal-être, dépression, perte de sens à ce que l’on fait, épuisement de nos ressources naturelles.


Klent nous propose rien moins que d’inverser le sens de nos priorités. Alors que depuis plus d’un siècle la productivité n’a cessé de croître, nous n’avons quasiment plus réduit le temps de travail. Résultat, on aboutit à une surproduction de biens… qui nous condamne à surconsommer pour justifier ce rythme. Mais est-il réellement nécessaire de changer de téléphone portable tous les deux ans, de posséder une télé toujours plus grande, de refaire la moitié de notre garde-robe à chaque nouvelle saison, de manger de la viande deux fois par jour, creusant au passage toujours plus vite notre tombe en mettant notre planète à feu et à sang ? Comme le dit si bien l’auteur, « au lieu de diviser par quatre le temps de travail, nous avons multiplié par quatre nos besoins ».


Si vous pensez que travailler quinze heures par semaine est utopique, Emilien Long vous répondra que réduire le temps de travail limitera largement le nombre de maladies professionnelles, qui ont un coût colossal pour la société ; qu’en dégageant du temps libre, il deviendra possible de participer à des projets collectifs dont l’ensemble de la collectivité pourra bénéficier ; qu’en réduisant de 1 à 4 les écarts de salaires dans les entreprises, cela n’entamera en rien leur rentabilité ; enfin encore qu’en  arrêtant de surproduire des biens, nous pourrons enfin arrêter d’asphyxier notre planète et garantir ainsi la survie de notre espèce.


Alors c’est vrai, je fais personnellement partie des gens qui trouvent totalement absurde qu’une partie de l’humanité se ruine la santé en obéissant à des cadences infernales quand l'autre crève de ne pas avoir de travail. Aussi avais-je sans doute une certaine appétence pour le sujet. Mais franchement, vous ne croyez pas que ça vaut le coup de réfléchir à tout ça ? 

Et pour ma part, s’il prenait à Hadrien Klent l’idée de se présenter aux prochaines élections, je n’hésiterais sans doute pas longtemps avant de glisser mon bulletin dans l’urne…



Et pour écouter la déclaration de candidature d'Emilien Long sur Radio Nova, c'est par ici...

mardi 8 juin 2021

Terra Alta

Javier Cercas
Actes Sud, 2021


Traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon



Je suis loin d’avoir lu tous les ouvrages de Javier Cercas, mais cela ne m’a pas empêchée de l’admettre d’emblée dans mon cercle personnel des écrivains qui comptent. Entendez ceux pour qui écrire ne consiste pas simplement à raconter une histoire, mais plutôt à interroger le statut même de la littérature, à délivrer une vision du monde et à interroger celui dans lequel ils vivent.


Avec Terra Alta, Javier Cercas semble avoir renoué avec une forme romanesque plus classique que dans ses livres précédents, quittant résolument le terrain de l’autofiction et adoptant un certain nombre de codes propres au roman policier. L’auteur se défend pourtant d’avoir voulu s’inscrire dans un genre, la littérature ne comptant à ses yeux que deux types de livres : les bons et les mauvais - ce que j’aurais assez tendance à partager ! 

Et si meurtre il y a bien, ce n’est pas forcément sur la recherche de l’identité de l’assassin que repose l’essentiel du roman. A vrai dire, même si la résolution de l’enquête tourmente son héros, l’auteur semble quant à lui assez vite s’en désintéresser… et le lecteur avec lui !


Car ce dont Cercas rend compte avec force détails, ce sont les méandres psychologiques et les obsessions de son drôle de fonctionnaire de police - c’est quand même alors qu’il purgeait une peine de prison qu’est née sa vocation, après la lecture des Misérables - dans une Catalogne marquée au fer rouge de la guerre d’Espagne. Cercas dépeint avec une rare acuité le contraste entre une capitale régionale riche, effervescente et brutale, et un arrière-pays rural beaucoup plus pauvre et comme figé dans une forme d’inertie. 


Si l’Espagne contemporaine plonge ses racines dans le drame de la guerre civile, elle est également aux prises avec le terrorisme et les questions d’indépendance régionale. Cercas parvient à articuler tous ces éléments dans un schéma narratif parfaitement cohérent qui finit certes par nous écarter de l’intrigue policière où l’on croyait qu’il voulait nous emmener, pour nous immerger dans la société espagnole et les tensions, voire les antagonismes qui la traversent. Rendant ainsi le roman d’autant plus passionnant. Et donnant diablement envie de lire les deux autres volumes à venir d’une oeuvre conçue comme une trilogie.

Mais je vous rassure, bon prince, l’auteur finit quand même par nous livrer la clé de l’énigme !



 


mercredi 2 juin 2021

Nos corps étrangers

Carine Joaquim
La Manufacture de livres, 2021




Combien de couples, aujourd’hui, décident de tout quitter, leur emploi, leur région, pour « prendre un nouveau départ »? Elisabeth et Stéphane sont à un moment critique. Leur couple ne s’est jamais vraiment remis de la liaison que Stéphane a entretenue avec une autre femme. Une blessure profonde pour Elisabeth dont le corps porte les traces : perte de poids et aménorrhée sont les conséquences de l’anorexie qui s’en est suivie.

Pour se retrouver, quoi de mieux que de quitter l’agitation parisienne afin de s’installer dans une vaste maison en grande banlieue ? Elisabeth pourra y aménager son atelier et se consacrer enfin à la peinture, comme elle l’a toujours désiré.


Mais Maëva, quinze ans au compteur, ne l’entend pas de cette oreille. Quitter ses amis pour se retrouver entourée de bouseux n’a rien pour la séduire. Les relations se tendent alors avec ses parents, qui n’avaient pas besoin de cela pour s’apercevoir que changer de cadre n’allait pas suffire à leur permettre de renouer les fils d’une relation distendue…


Mais les enfants ont une capacité d’adaptation bien supérieure à celle des adultes, et la présence au sein de la classe de Maëva d’un enfant atteint du syndrome de Gilles de La Tourette lui offre bientôt l’occasion de trouver une cohésion avec d’autres élèves contre celui qui apparaît bien vite comme une tête de turc. Et puis elle tombe amoureuse. Dès lors, c’est elle qui occupe le centre de la narration. Le jeune Ritchie ne manque pas de charisme. Bien qu’étant dans la même classe que Maëva, il est beaucoup plus grand et baraqué que tous les autres élèves, et que certains adultes. Ce qui ne l’empêche pas d’être tendre et prévenant. Mais Ritchie est aussi un migrant africain, seul rescapé de sa famille à être parvenu jusqu’en France. 


Accepter la relation amoureuse de leur fille adolescente - passage obligé de tout parent - se double alors pour Elisabeth et Stéphane d’une prise de position à l’égard de l’identité du garçon qui a fait naître ce sentiment, suscitant un nouveau point de fracture au sein de la famille. Ce qui offre ainsi au roman l’occasion d’un nouveau tournant, et un retour sur le couple parental pour un final tout à fait inattendu…


Etrange roman que celui de Carine Joaquim, qui mêle différentes problématiques - crise du couple, passage de l’adolescence, premiers émois amoureux, gestion personnelle et sociale de la maladie, accueil des migrants, ainsi qu’un dernier thème que je ne révèlerai pas ici afin de ne rien divulgacher- à travers le prisme du corps, ce qu’il cache ou révèle, ce qu’il travestit parfois ou encore ce qu’il trahit. Malgré une ambition assez démesurée à vouloir traiter de sujets aussi complexes, il faut avouer que Carine Joaquim parvient à proposer un texte qui se tient assez bien, se lit d’une traite et s’offre même le luxe de souligner le caractère audacieux et parfois improbable de son histoire ! Mais le sentiment que l’auteur a voulu embrasser trop de choses domine néanmoins. Dommage, car la maîtrise narrative est assez remarquable pour un premier roman. Suffisamment en tout cas pour que je puisse m’intéresser à son prochain… si elle n’a pas épuisé tout ce qu'elle avait à dire !



Un livre sélectionné par les 68 Premières fois


Premiers romans :

  • Avant elleJohanna Krawczik (Héloïse d’Ormesson)
  • Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux ours) 
  • Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar (Julliard)
  • Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)
  • Danse avec la foudreJeremy Bracone (L’Iconoclaste)
  • Grand Platinum, Anthony Van den Bossche (Le Seuil)
  • Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard (L’Observatoire) 
  • Indice des feux, Antoine Desjardins  (La Peuplade)
  • L’enfant céleste, Maud Simonnot (L’Observatoire) 
  • Le doorman, Madeleine Assas (Actes Sud)
  • Le Mal-Epris, Bénédicte Soymier (Calmann-Levy)
  • Les après-midis d’hiver, Anna Zerbib (Gallimard)
  • Les cœurs inquiets, Lucie Paye (Gallimard) 
  • Les grandes occasions, Alexandra Matine (Les Avrils)
  • Les Monstres, Charles Roux (Rivages)
  • Les orageuses, Marcia Brunier (Cambourakis) 
  • Nos corps étrangers, Carine Joaquim  (La Manufacture de livres)
  • Sept gingembres, Christophe Perruchas (Le Rouergue)

Deuxièmes romans :

  • Le sanctuaire, Laurine Roux (Le Sonneur) 
  • Les nuits d’étéThomas Flahaut (L’Olivier) 
  • Over the Rainbow, Constance Joly (Flammarion)
  • Tant qu’il reste des îles, Martin Dumont (Les Avrils)

samedi 29 mai 2021

L’été froid


Gianrico Carofliglio
Slatkine & Cie, 2021


Traduit de l’italien par Elsa Damien




Bien qu’il nous emmène dans une ville de toute beauté, ce n’est pas exactement une Italie de carte postale que nous présente Gianrico Carofiglio. Il faut dire que s’il connaît bien Bari pour y être né, s’il en connaît sans doute aussi bien les recoins secrets que les splendeurs patrimoniales, son métier a pu l’amener à en voir aussi la face sombre : procureur de profession, il est en effet également conseiller du comité antimafia au Parlement italien. Autant dire que lorsqu’il fait la peinture de l’organisation criminelle qui ronge son pays, il sait de quoi il parle !


Eté 1992. Le jeune fils du parrain local a été kidnappé, et une forte rançon est réclamée. Bien entendu, aucune plainte n’est déposée par les parents qui prétendent même que l’enfant est allé passer quelques jours chez sa grand-mère… Mais le milieu est en ébullition. Qui a bien pu avoir l’audace de s’attaquer à la famille Grimaldi ? 

Quelques jours plus tard, quand le cadavre de l’enfant est retrouvé au fond d’un puits, le père exige vengeance. Or, le bruit court que son propre bras droit l’aurait trahi… Celui-ci est-il réellement coupable ? 


Entre mafieux repentis et policiers corrompus, l’enquête menée par le maréchal Fenoglio prend sous la plume de l’auteur des allures presque documentaires, ce qui ne l’empêche pas de dérouler le fil d’une intrigue tout à fait captivante. Un roman qui fait froid dans le dos quand il évoque la mort des juges antimafia, le célèbre Giovanni Falcone et son collègue Paolo Borsellino, assassinés à quelques mois d’intervalle, précisément en 1992, l’année, l’auteur nous l’apprend-il dans une postface, qui marqua « le début de la fin pour les corleonesi ». 







samedi 22 mai 2021

Billy Wilder et moi

Jonathan Coe
Gallimard, 2021


Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle




Je n’aurais certainement pas lu spontanément un livre sur Billy Wilder : contrairement à l’auteur, je ne suis pas particulièrement cinéphile et, à part Certains l’aiment chaud et Boulevard du crépuscule, je ne pense pas avoir vu beaucoup de films de ce réalisateur. Mais, quand Jonathan Coe est aux commandes, je pourrais bien aller jusque sur la planète Mars ! Et je ne vais pas en faire mystère, il m’a une fois de plus enchantée avec ce récit à mi-chemin de la biographie et du roman d’apprentissage.


Car deux personnages se partagent la vedette : Calista, une jeune Grecque ravie de quitter son pays pour découvrir d’autres cieux, et le grand réalisateur vieillissant qui est sur le point de tourner son avant-dernier film, Fedora. Comment ces deux-là font-ils connaissance ? Je m’en voudrais de vous priver du plaisir de la découverte, tant Jonathan Coe excelle à relater le charme des rencontres et la manière dont les individus tissent des liens. Sachez simplement qu'à l’occasion du tournage va naître entre la jeune femme et le vieil homme une véritable forme de complicité et de tendresse.


Lorsque s’ouvre le roman, Calista est une femme mariée, mère de deux filles qui sont sur le point de quitter le giron familial. Une épreuve difficile à passer, qui l’amène à se remémorer le moment où elle-même avait quitté ses parents, où elle avait pris son propre envol et fait cette rencontre décisive. 

C’est par petites touches qu’elle révèle la personnalité et le parcours de Billy Wilder qui, comme d’autres grandes figures du cinéma américain, avait fui l’Europe au moment de l’accession au pouvoir par Hitler. A travers le regard de son héroïne, Coe nous présente un homme à l’intelligence vive, à jamais blessé par la mort de sa mère disparue dans les camps, parfois caustique, qu’il sait nous rendre extrêmement attachant. A le lire, c’était surtout un homme doué d’un humour pince-sans-rire qui, conjugué avec celui délicieusement british de notre écrivain, confère à ce roman délicat et très documenté un esprit à nul autre pareil. Tout l’art de Jonathan Coe est là : savoir mêler à la nostalgie et à des accents de gravité des pages d’une rare drôlerie. Vous arrive-t-il de rire en lisant un roman ? Je veux dire de rire aux larmes ? Eh bien, ça m’est arrivé en lisant ce livre. Et je peux vous dire que c’est assez rare pour le noter. La dernière fois, eh bien, ça devait être il y a une vingtaine d’années et c’était en lisant... Les nains de la mort, d’un certain Jonathan Coe. Croyez-moi, cet écrivain-là est vraiment unique en son genre !



Nicole est aussi fan que moi !





 



lundi 17 mai 2021

Mes années chinoises

Annette Wieviorka
Stock 2021



La Chine, comme l’URSS en son temps, a exercé une fascination qu’on peut aujourd’hui avoir du mal à saisir. Une fois que le temps a passé, quand les cours d’histoire enseignent aux jeunes générations les purges, le goulag, la Grande famine, les méthodes de rééducation ou les séances d’autocritique et surtout les millions de victimes, il est bien difficile de comprendre comment de tels régimes purent être érigés en modèles. Aussi des récits tels que ceux publiés très récemment par Patrick Rotman, l’excellent Ivo & Jorge, ou ce témoignage de l’historienne Annette Wieviorka apportent de ce point de vue un éclairage extrêmement précieux. 


Annette Wierviorka, qui est aujourd’hui directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la Shoah, avait environ 25 ans lorsqu’elle s’envola avec mari et enfant pour la Chine où ils passèrent deux ans, de 1974 à 1976. Elle relate les conditions dans lesquelles ils furent accueillis, comment ils vécurent - à la chinoise, mais selon tout de même des aménagements spécifiques et souvent appréciables ! -, son expérience de professeure de français, sa frustration d’être considérée toujours comme une étrangère et les relations qu’elle entretenait avec ses étudiants d’une part et avec les autres expatriés venus comme elle participer à ce gigantesque laboratoire de l’Homme nouveau. Elle évoque des souvenirs extrêmement précis, rendant son texte vivant et très accessible. Ce faisant, elle partage à la fois les attentes qu’elle avait alors, ses espoirs, son amour pour un peuple et un pays qu’elle apprenait à connaître, loin des discours idéologiques dont elle avait été nourrie.


Peu à peu, l’écart se creuse entre les dogmes et ce qu’elle découvre de la réalité du pays. En déroulant le fil des souvenirs qu’elle a longtemps préféré tenir à distance, elle exprime ce qu’elle n’avait alors pas pu reconnaître et révèle un processus de dessillement qui fut cause par la suite d’un épisode de dépression.


En lisant l’ouvrage de Patrick Rotman, on saisit parfaitement comment l’histoire de l’Europe de la première moitié du XXe siècle et la Seconde Guerre mondiale ont pu constituer le terreau d’une véritable ferveur pour le régime soviétique. En lisant celui d’Annette Wievorka, on comprend que les ressorts de l’engouement pour le régime chinois étaient d’une autre nature, plus intellectuelle, reposant exclusivement sur des postures idéologiques - auxquelles une minorité ne renonça d’ailleurs jamais. La recherche d’un monde plus juste est sans aucun doute le dénominateur commun de ces deux formes d’aveuglement qui déboucha d’un côté comme de l’autre sur un sentiment de culpabilité, une forme de désespoir pour les uns et un âpre cynisme pour d’autres…


Ces deux livres sortis quasiment en même temps, bien qu’ils soient extrêmement différents l’un de l’autre, me semblent constituer un excellent diptyque pour comprendre notre histoire récente : des lectures à recommander sans modération ! 

jeudi 13 mai 2021

D’amour et de guerre

Akli Tadjer
Les Escales, 2021



On pourrait penser que tout a été dit sur la guerre. Romans, films, documentaires, essais viennent régulièrement raviver notre mémoire collective pour que jamais on n’oublie à quoi peut conduire la folie des hommes. 

Pourtant, il est encore des voix qu’on n’entend pas, ou peu. La voix de ceux qu’on a envoyés sur un front qu’ils ne connaissaient pas, dans un pays qui n’était pas le leur, pour servir une patrie dont ils n’étaient pas les enfants.


Sous la Seconde Guerre mondiale existaient en France des régiments de soldats coloniaux. L’armée française enrôlait de jeunes hommes qu’elle obligeait à quitter leurs montagnes, leurs villages éclaboussés de soleil pour les projeter dans la pâle lumière du nord-est de la métropole. Considérés comme des recrues de seconde zone, ils devaient en plus du déracinement, du froid et de la peur, faire face à l’arrogance et au mépris.


Adam a ainsi été arraché à son Algérie natale. Pour tenir le coup, il ne cesse de penser au jour où il retrouvera sa chère Zina et consigne jour après jour en s’adressant à elle ce qu’il vit et ressent dans un petit carnet. La volonté farouche de regagner son paradis perdu l’encourage à s’évader. Après des mois d’horreur passés dans un camp de travail, il parvient à gagner Paris, où il retrouve l’instituteur de son village désormais à la retraite. Avec ses compagnons d’infortune, il use de ruses - et surtout de faux papiers - pour échapper à la police et rallier peut-être la « nono » - la zone non occupée. 


La tendresse et l’attachement qu’éprouve de toute évidence Akli Tadjer pour ses personnages ne l’empêchent pas de restituer toute la brutalité à laquelle ils sont confrontés de la part de ceux dont ils sont censés partager le sort et la condition. Et il nous offre aussi un tableau tout à fait convaincant du Paris occupé, dominé par les rafles et le marché noir.

Une belle façon de conjuguer le romanesque et l’Histoire.



Afin de vous permettre de découvrir ce roman, Les Escales s'associent à moi pour vous en offrir 3 exemplaires. Rendez-vous sur mes comptes Instagram ou Facebook !



dimanche 9 mai 2021

L’enfant caché

Roberto Ando
Liana Levi, 2021


Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont



Que feriez-vous si vous découvriez un enfant visiblement très apeuré caché derrière votre canapé ? Sans doute essayeriez-vous de le faire parler, afin soit de le ramener à sa famille, soit de le confier à des services sociaux… 

Gabriele Santoro reconnaît quant à lui en Ciro le fils de l’un de ses voisins qu’il soupçonne de frayer avec la Camorra, la mafia napolitaine. L’enfant est certainement en danger, pas question de lui faire courir le moindre risque. Gabriele décide de le garder secrètement chez lui.


En quelques semaines, malgré les risques, malgré la peur, malgré la distance sociale qui les sépare, une véritable affection va naître entre le célibataire entièrement dévoué à la poésie et à la musique, qu’il enseigne, et le petit garçon. Pour Gabriele, c’est aussi l’occasion de mener une réflexion sur sa propre histoire et sur son existence, sur les choix qu’il a faits et sur les relations qu’il entretient avec sa famille.


Sur un motif somme toute assez classique, Roberto Ando construit des personnages attachants évoluant dans le contexte singulier de la ville de Naples, ce qui ne manque pas d’intérêt. Mais, peut-être parce que le roman est très court, il aura manqué pour moi un peu de densité. J’aurais aimé en particulier être davantage immergée dans cette ville qui apparaît ici plus comme un décor que comme un véritable ancrage du roman. Aussi je crains malheureusement que l'empreinte que me laissera celui-ci disparaisse bien vite…





L'édition 2021 du "mois italien" - à retrouver sur Facebook - a pour thème le voyage en Italie à travers l'exploration de ses différentes régions. On verra, après Naples, où m'emmènera ma prochaine lecture...