mercredi 30 mars 2022

Le Grand Tour

Collectif

Sous la direction d’Olivier Guez
Grasset, 2022



Vous vous sentez européen(ne), vous ? Moi, si on me pose la question, je réponds « oui ». Sans hésiter. Mais sur quoi ce sentiment se fonde-t-il ? Ma langue, mes habitudes, ma culture, me définissent avant tout comme française. Cette identité-là s’incarne quotidiennement dans mes paroles et dans mes gestes. Alors, être européen, qu’est-ce que c’est ?

L’Europe, ce sont des contours géographiques, une monnaie commune, un marché économique, des institutions. Certes. Mais comment cet ensemble peut-il réellement fonctionner s’il ne s’appuie pas sur de solides fondations ? C’est-à-dire sur un socle culturel partagé, sur une dimension sensible et affective, en somme, plutôt que sur des organes exclusivement administratifs ?

A l’occasion de la présidence française du Conseil de l’Union européenne, Olivier Guez a demandé à 27 écrivains - un par Etat membre - d’écrire un texte dont la seule consigne était « de relater un lieu qui évoquerait un lien de leur pays avec la culture et l’histoire européennes ». Il en résulte un recueil tout à fait passionnant qui permet d’entrevoir ce que, du point le plus septentrional de la Finlande à un village de Malte et de l’extrême est de la Lettonie à ce cap portugais où finit la terre, nous pourrions avoir en partage. 

Ce qui est frappant, à la lecture de cet ouvrage, c’est de constater combien l’histoire de ce continent s’est écrite sur des drames. Les souffrances dues aux deux grandes guerres et à la Shoah sont encore très vivaces dans les esprits, et les lieux qui en recueillent la mémoire, omniprésents. Sans oublier l’esclavage, ainsi que le rappelle la Portugaise Lidia Jorge, et le commerce triangulaire grâce auquel certains pays purent autrefois prospérer. Nombre d’auteurs s’en font l’écho.

D’autres évoquent un patrimoine commun, qu’il s’agisse du pain dont la narratrice de la nouvelle signée par l’Espagnol Fernando Aramburu se rappelle avec émotion avoir goûté toutes les variétés à l’occasion de ses voyages, ou des mouvements artistiques qui se sont mutuellement inspirés, à l’instar des peintres danois croqués par Jens Christian Grøndahl  qui, à la fin du XIXe siècle, vinrent découvrir à Paris une autre manière de travailler la couleur.

Evidemment, le point de vue varie selon que l’on a affaire à un auteur solidement ancré dans son pays d’origine ou à un autre ayant sillonné le continent, vivant tantôt ici, tantôt là. Le Suédois Björn Larsson est de ceux-là, qui voit davantage de points communs entre deux pêcheurs officiant l’un au Guilvinec et le second dans un petit port danois qu’entre un citadin de Paris et un autre de Copenhague : leur métier et leurs expériences les rapprochent.

Dans un recueil de nouvelles, et plus encore lorsque celles-ci sont l’œuvre de différents auteurs, les textes peuvent paraître inégaux. Aussi chaque lecteur sera-t-il plus réceptif à l’un ou à l’autre. Olivier Guez a néanmoins su dégager quelques lignes de force permettant de donner de la cohérence à cet ensemble. 

En ce qui me concerne, je dirais que les textes qui m’ont paru les plus intéressants sont les plus personnels, ceux qui relèvent d’une expérience ou d'une perception intime de l’espace qu’il s’agissait de circonscrire. Je regrette que certains auteurs aient opté pour un ton plus distancié, tenant davantage de la notice historique que du récit original et singulier. Mais heureusement, ceux-ci sont minoritaires. 

En revanche, j’ai fait quelques belles découvertes, en premier lieu Larsson – qui, je l’ai appris en me baladant sur le Net, a traduit Vallès ! – dont j’ai fort apprécié la qualité d’analyse et la finesse du propos. Ces lectures m’ont donné une furieuse envie de faire plus ample connaissance avec des auteurs dont je n’avais même jamais entendu parler ! Là n’est pas la moindre des qualités de ce livre excellemment préfacé par Olivier Guez, qui présente un large panorama d’une littérature européenne. Un formidable point de départ pour voir enfin palpiter le cœur de notre Europe !

 


jeudi 24 mars 2022

Vider les lieux

Olivier Rolin

Gallimard, 2022




Plus la peine, je crois, de répéter ici l’admiration et l’attachement que j’éprouve à l’égard d’Olivier Rolin (pour les nouveaux venus ou les visiteurs qui se seraient égarés sur cette page, je renvoie à mes précédents billets). Toutefois, rarement j’ai ressenti à ce point l’envie de me lover dans les pages d’un livre, de retrouver le confort ouaté d’une prose devenue au fil des années familière et apaisante. Oui, la littérature peut aussi être ce refuge où, l’espace de quelques instants, plus rien ne semble pouvoir nous atteindre.


De refuge, d’ailleurs, il est ici question. Ou, du moins, du lieu de l’intime, celui où se sédimentent peu à peu les traces d’une vie. Après 37 ans, Olivier Rolin a été sommé de quitter l’appartement qu’il occupait au 10 de la rue de l’Odéon. Sans doute, croit-on comprendre, y a-t-il eu des tentatives pour essayer de rester. Mais face à un promoteur immobilier, que pèse un écrivain ? Est arrivé le moment où il a fallu « vider les lieux », mettre les milliers de livres dans des cartons, se débarrasser de certains éléments de mobilier qui ne trouveraient pas leur place ailleurs, trier les documents accumulés au cours de plus de trois décennies - la moitié d’une vie.


Des objets auxquels on ne prêtait plus attention redeviennent soudain bavards, des lettres oubliées ressurgissent, de vieilles photos réveillent les souvenirs. Et, quand on s’appelle Olivier Rolin, on rouvre les pages de ses livres et l’on retrouve inscrit sur la première page l’endroit du monde où on les avait lus.


L’écrivain l’affirme, il aime de plus en plus la littérature de digression. Bien malgré lui, ce déménagement lui donne l’occasion de nous en offrir une nouvelle et toujours belle illustration. Les souvenirs affleurent à sa mémoire à mesure que l’appartement se vide, et son esprit vagabonde d’un bout à l’autre d’un monde qu’il a amplement sillonné. Un monde qui lui est désormais fermé, puisque cette invitation à déguerpir intervient au moment du « Grand Enfermement ». C'est alors sa propre rue qui devient lieu de flânerie, qui lui livre ses secrets et son histoire.


Alors que jusqu'à présent ses déambulations romanesques, ses récits de voyages et ses portraits de villes étaient matière à évoquer les écrivains et les textes qu'il associait aux lieux qu'il traversait, il fait ici un chemin inverse : chaque livre ouvert le ramène vers un pays et vers les personnes qu’il y a rencontrées.


Mais il en résulte encore et toujours cet objet unique, cet espace poétique où la littérature, le monde et l'intime se mêlent étroitement, jusqu'à atteindre une forme d'harmonie. 



 

samedi 19 mars 2022

Les choses que nous avons vues

Hanna Bervoets
Le Bruit du monde, 2022


Traduit du néerlandais par Noëlle Michel



« Qu’est-ce que tu as vu, au juste ? », est-il demandé à la narratrice dès la première phrase du roman. 

La question est : à quelles images a-t-elle été exposée qui soient si avilissantes, si effrayantes, si choquantes qu’on ait décidé de les retirer du Net, qui n’est pourtant pas avare d’ignominies ? Car aussi barbares que puissent paraître certaines publications ou certains propos bien visibles sur les réseaux sociaux, ils ont pourtant été passés au crible de modérateurs. On n’ose à peine imaginer la teneur de ce qui a été supprimé…

 

Si cette activité peut susciter une curiosité plus ou moins malsaine, elle soulève surtout un certain nombre de questions : qui sont ces personnes chargées de regarder des vidéos en continu afin de déterminer ce qui est acceptable ou ne l’est pas ? Et comment supportent-elles le contact permanent avec de multiples formes de violence ? Mais plus encore, quels sont les critères sur lesquels se fonde la décision de maintenir ou non une publication sur les réseaux sociaux ?

 

Dans ce texte bref et incisif qui s’appuie sur un important travail de documentation, Hanna Bervoets met en scène une modératrice dont elle révèle le quotidien, les conditions dans lesquelles elle exerce sa mission, les directives qui lui sont données et l’impact que cette activité produit sur elle et ses collègues.

 

Lorsqu’elle livre son témoignage, Kayleigh a quitté son emploi, ce qui lui donne toute latitude pour s’exprimer. Et ce qu’elle raconte, sans aucun effet de dramatisation, est absolument édifiant : lancés dans ce bain nauséabond sans avoir reçu de formation, ces scrutateurs ont pour tout viatique quelques « principes » qui doivent leur permettre de faire le tri. Mais il s’agit de règles purement formelles qui conduisent à des non-sens et finissent par dépouiller l’exercice de son bien-fondé. On comprend mieux comment un post laissant apparaître un téton peut être censuré quand une vidéo montrant un type jouant avec des cadavres de chatons passera l’obstacle haut la main…


Une « politique » qui met durement à l’épreuve le sens critique et l’entendement. Au point que ces modérateurs finissent parfois par devenir eux-mêmes perméables aux théories les plus douteuses, dont on sait combien elles fleurissent sur le Net. Or, si les personnes censées filtrer les contenus finissent par perdre les pédales, on a du souci à se faire.

 

On appréciera ou pas le ton clinique adopté par l’auteure, mais ce roman livre une vision très éclairante de ce qui se passe derrière les plateformes du web. 

Et une première publication pour cette toute jeune maison qui donne parfaitement à entendre le bruit du monde dont elle veut se faire l'écho !

samedi 12 mars 2022

Les loups

Benoît Vitkine
Equinox - Les Arènes, 2022



« Trouver du sens au chaos » : telle est la devise de l’éditeur. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle acquiert ici toute sa raison d’être. Benoît Vitkine est en effet correspondant en Russie pour le journal Le Monde. En 2020, il avait publié un premier polar très remarqué, Donbass, qui devait beaucoup aux reportages qu’il avait effectués en Ukraine, un travail salué par le prestigieux prix Albert-Londres. C’est là encore qu’il a décidé d’ancrer son deuxième roman, Les Loups, paru quelques jours seulement avant cet effroyable 24 février et qui dresse un sombre tableau du fonctionnement de ce pays.  


Lorsque s’ouvre le roman, nous sommes au début des années 2010 - sans qu’aucune date précise soit jamais indiquée -, et la femme d’affaires Olena Hapko vient d’être élue à la présidence de la République. Trente jours plus tard doit se tenir sa cérémonie d’investiture. Trente jours déterminants. Trente jours au cours desquels tous ceux qui détiennent les rênes du pouvoir économique vont tenter de la renverser, trente jours au cours desquels tous les coups vont être permis, dans un camp comme dans l’autre.


Car Olena Hapko souhaite donner une nouvelle orientation à l’Ukraine en réformant l’Etat et en développant l’économie nationale. C’est en tout cas sur ce programme qu’elle s’est fait élire.  


Née dans un village des steppes, partie de rien, celle qui a pour surnom la Princesse de l’acier n’est pourtant pas exempte de manoeuvres frauduleuses. Celle que ses homologues préfèrent appeler La Chienne sut tirer profit de la situation que connut son pays après l’effondrement de l’empire soviétique pour conclure des alliances pas toujours très recommandables et satisfaire ainsi ses ambitions personnelles. 


Est-elle sincère dans ses choix ? Nul ne peut vraiment l’affirmer, mais ceux qui veulent réellement un changement préfèrent en faire le pari. Ont-ils d’ailleurs d’autre choix ? Tous connaissent la puissance et l’influence de l’oligarchie - locale aussi bien que russe -  et savent combien celle-ci entend continuer à profiter du système, sans aucun état d’âme.


Benoît Vitkine a fait le choix d’une pure fiction. J’entends par là qu’en dehors de Poutine, me semble-t-il, aucun des personnages n’a d’existence réelle, et l’élection qu’il met en scène ne fait pas référence à un scrutin historique déterminé. Pourtant, mieux sans doute que n’importe quel ouvrage de géopolitique, il permet à ceux qui connaissent mal cette région d’en comprendre le fonctionnement et d’en percevoir les enjeux. Grâce à l’intrigue redoutablement efficace qu’il a su construire et à l'épaisseur qu'il a donnée à ses personnages, Vitkine révèle parfaitement la nature des liens qui unissent oligarques ukrainiens et pouvoir russe, au travers notamment du contrôle des ressources énergétiques, et en particulier du gaz.


Toute la force de la littérature est là : donner accès avec ses moyens propres à l'extrême complexité du monde. Aujourd’hui plus encore qu’hier nous avons impérativement besoin de réfléchir aux moyens de sortir des crises politiques et énergétiques qui font peser des dangers considérables sur l’humanité. Le temps presse. Mais commencer par comprendre est déterminant.

lundi 7 mars 2022

Les abeilles grises

Andreï Kourkov
Liana Levi, 2022


Traduit du russe par Paul Lequesne



Comme il paraît difficile aujourd’hui de parler de ce livre ! Comme il pourrait sembler dérisoire de commenter un roman tandis que son auteur vit sous le feu des attaques russes. Et pourtant, son éditeur français a récemment diffusé une courte vidéo dans laquelle Andréï Kourkov remerciait tous ceux qui le lisaient. Sans doute, aujourd’hui plus encore qu’hier, les Ukrainiens ont-ils besoin de se sentir entendus et de recevoir notre soutien. Et si la question se pose de savoir comment les aider très concrètement - ce qui est loin d’être simple -, écouter la voix des écrivains de ce pays m’est apparu comme une évidence.


A cet égard, la lecture du dernier roman de Kourkov, publié en 2019 pour sa version originale, est tout à fait intéressante : il y dépeint en effet la vie de la population de la « zone grise », celle coincée entre les troupes de l’armée ukrainienne et les séparatistes prorusses. Seuls deux habitants sont restés dans le village (imaginaire) de Mala Starogradivka. Sergueïtch et Pachka, « ennemis d’enfance », sont par la force des choses amenés à fraterniser et à s’apporter une aide mutuelle. Dans une localité où il n’y a pas plus aucun commerce, où le courrier n’est plus acheminé et où l’électricité est erratique, ils se retrouvent chez l’un ou chez l’autre pour s’échanger les quelques denrées qu’ils ont pu se procurer, boire du thé et (surtout) de la vodka, ou simplement bavarder. Toute la première partie du roman évoque leur quotidien dans un paysage fantomatique où les seuls témoignages d’activité humaine résident dans le bruit des tirs d’artillerie. Des tirs dont Sergueitch, apiculteur, redoute qu’ils ne perturbent ses abeilles.


C’est pourquoi, à l’arrivée du printemps, il quitte son village pour aller passer quelques semaines en Crimée où il veut leur permettre de butiner paisiblement. Au gré de son voyage, il sera confronté à l’arbitraire des autorités et aux réflexes de haine qui peuvent surgir à tout moment.

Mais il bénéficiera aussi des gestes de générosité et de l’accueil bienveillant des villageois qu’il croisera sur son chemin.


Ce qui m’a particulièrement frappée à la lecture de ce roman, c’est la douceur qui s’en dégage, la bonhomie du principal protagoniste pariant inlassablement sur la raison, la bonne foi et sur un retour prochain à la paix. Sa droiture et sa sincérité sont extrêmement touchantes. On souhaiterait ardemment les voir plus largement partagées et on suit les aventures de Sergueïtch avec une sympathie et une empathie sans cesse croissantes, bien qu'avec aussi, au vu des récents événements, une bonne dose d'incrédulité.  

Et si la fin de son périple semble le ramener à une situation qui n’a guère évolué durant son absence, le comportement de ses abeilles et les réflexions que celui-ci inspire à notre héros n’invitent pas à beaucoup d’optimisme. A l'heure où paraît la traduction française de ce roman, on sait désormais définitivement à quoi s’en tenir.


mardi 1 mars 2022

Quand je reviendrai

Marco Balzano
Philippe Rey, 2022


Traduit de l’italien par Nathalie Bauer



N’en déplaise à certains, les phénomènes migratoires sont devenus une composante de notre monde et de notre histoire : que ces mouvements trouvent leur origine dans des conflits - comme nous sommes hélas en train de le voir avec l’offensive russe en Ukraine - dans les conséquences du réchauffement climatique rendant certaines régions du monde totalement inhospitalières ou qu’ils soient de nature économique, ils ne résultent jamais d’un choix délibéré. Marco Balzano s’est intéressé dans son nouveau roman à un phénomène particulier, celui des femmes venues de Roumanie qui débarquent à Milan ou à Rome pour prodiguer leurs soins aux personnes âgées devenues dépendantes.


Si ces femmes se décident à quitter leur pays, c’est autant parce qu’elles n’y trouvent pas de travail que parce qu’elles savent pouvoir occuper dans le pays d’accueil les emplois dont la population locale ne veut pas. Cette histoire n’a rien de neuf !

Marco Balzano raconte ainsi le parcours de Daniela, ayant littéralement fui son foyer au petit matin de peur de ne pas trouver le courage de s’arracher à son mari, lui-même au chômage, et à leurs deux enfants. Il dit la solitude, l’acharnement à multiplier les heures jusqu’à épuisement afin de faire grossir la somme expédiée tous les mois, le lien qui se délite, l’espoir d’un retour qui s’amenuise peu à peu. Il le fait sans dramatisation aucune : cette femme avait pris sa décision en pleine connaissance de cause et l’assume.


Mais l’originalité et la force de ce récit résident dans le choix qu’a fait l’auteur d’évoquer cette situation à travers le regard de ceux qui en subissent les conséquences directes. Il s’agit des enfants : Manuel, un adolescent plutôt introverti, et Angelica, l’aînée, à qui incombe désormais la tenue du foyer et le soutien de son frère. Balzano explore le hiatus entre l’espoir de Daniela de voir ses enfants « réussir » grâce aux sacrifices auxquels elle consent et la détresse dans laquelle ils sombrent en raison précisément de l’absence de leur mère. Une équation bien difficile à résoudre…


Ce roman nous invite aussi à poser un autre regard sur les personnes auxquelles nous demandons de veiller sur nos proches, qu’il s’agisse de nos parents ou de nos jeunes enfants. Un roman qui se situe en Italie, mais pourrait tout aussi bien être ancré en France.