vendredi 27 octobre 2023

A pied d’oeuvre

Franck Courtès
Gallimard, 2023


 

Ecrire est-il un métier ? Si l’on s’en tient à la première définition du Robert, « Genre de travail déterminé, reconnu ou toléré par la société et dont on peut tirer des moyens d’existence », alors la réponse sera le plus souvent « non », tant est réduit le nombre de ceux pouvant prétendre vivre de leur plume. Mais si l’on se tourne vers la seconde, « Occupation permanente, fonction, rôle », alors la réponse pourrait-elle bien être tout autre. D’où peut-être la profonde incompréhension opposant Franck Courtès à ses proches qui, s’ils ne lui « conteste[nt] pas [s]on tempérament artistique, [lui en veulent] de [s’]y adonner entièrement, comme s’il se fût agi chez [lui] non d’un métier mais d’un vice ». 

 

Car l’auteur du livre que l’on tient entre les mains a fait un choix radical, celui de renoncer à l’activité dont il tirait rémunération pour se consacrer pleinement à l’écriture, le contraignant à réduire ses dépenses au strict minimum, jusqu’à se priver de l’essentiel. Et à chercher du travail, c’est-à-dire un boulot alimentaire afin de tenter de construire un fragile équilibre lui permettant d’exercer son métier d’écrivain.

 

Sans fard ni pathos, avec au contraire l’élégance de discrètes notes d’ironie, Franck Courtès raconte son quotidien avec précision et dévoile la manière dont il s’est enfoncé dans une pauvreté assumée à défaut d’être choisie. Il nous livre ainsi un tableau cru de la condition d’artiste. Celui-ci n’est pas neuf : d’autres avant lui se sont livrés à ce cruel exercice, la littérature en compte plus d’un exemple. Sous la plume de l’auteur, on perçoit à quel point l’art reste dans notre société un objet s’appréciant, comme n’importe quel autre, à l’aune de sa seule valeur marchande ; quant à celui qui crée, il ne semble pouvoir prétendre à un statut social qu’à la seule condition d’en tirer un revenu. 


Mais ce qui accroît encore la portée de ce récit, c’est qu’il se double d’un témoignage implacable du degré de déshumanisation auquel nous sommes rendus. Car ce n’est pas seulement sa fonction d’écrivain qui est foulée au pied, mais son appartenance même au corps social qui lui est déniée. En proposant ses services par le biais de plateformes d’ubérisation, il se réduit à une simple paire de bras sans compétence identifiée, pouvant effectuer n’importe quelle tâche dans n’importe quelles conditions, il se rend transparent aux yeux de ceux qui le louent et perd jusqu’à son nom, n’étant plus désigné que par son seul prénom. 


Quant à la valeur des tâches qu’il est amené à effectuer, elle est annihilée par la forme de surenchère inversée qu’encouragent ces plateformes, le moins-disant raflant la mise. Ni le temps passé, ni les compétences, ni la qualité de la prestation n’entrant en jeu, il ne saurait plus être question de travail, avec toute l’organisation et la réglementation que cela suppose, mais bien de simples transactions commerciales. 


Le livre de Franck Courtès est saisissant. On ne peut qu’être indigné par l’obscénité de la situation qu’il relate et qui dépasse de loin le cadre de la condition de l’artiste. C’est bien le dévoiement de la société dans son ensemble qu’il pointe du doigt, une société qui sape ses fondements. Ce qui devrait tous nous alarmer.

vendredi 20 octobre 2023

La colère et l’envie

Alice Renard

Héloïse d’Ormesson, 2023




Isor est une petite fille qui ne parle pas. Une petite fille qui ne tient pas en place, mais pourtant capable de se laisser captiver par d’improbables programmes télé pour peu qu’ils soient dans une langue qu’elle ne connaît pas. Une petite fille qui reste étrangère à ses propres parents. 


Ceux-ci consulteront médecins, psychologues et spécialistes, chacun y allant de son diagnostic plus ou moins fantaisiste, avant de leur tourner le dos. Fini les sentences prononcée sur un ton docte et les traitements à n’en plus finir. Désormais, ce sera eux et elle. 


Jusqu’à ce qu’une autre personne vienne s’immiscer dans leur trio. Lorsque Isor débarque un jour chez le voisin, un vieux monsieur qui pensait ne plus rien avoir à attendre de la vie, c’est pour ne plus le quitter. Au grand dam de ses parents qui se sentent relégués au rang d'accessoires, Isor passe tous ses après-midi en sa compagnie. Le sentiment de complicité et d’osmose est immédiat. L’amour qu’ils se vouent mutuellement donne à leurs vies respectives une intensité jusqu'alors inconnue.


La très jeune auteure de ce roman impressionne par sa maturité et le regard aigu qu’elle pose sur deux êtres situés aux bornes opposées de l’existence. La brièveté du récit lui confère une intensité remarquable, le rythme imprimé par l'alternance rapide des narrateurs est étourdissant, et l’écriture ose emprunter des chemins peu académiques. La hardiesse de cette jeune auteure est indéniable et l'on peut à juste titre lui en être reconnaissant. Pourtant, en ce qui me concerne, je suis restée en lisière de ce texte. Comme si l'ambition et la virtuosité avaient pris le pas sur l'émotion. Affaire de sensibilité personnelle, sans doute, car vous avez dû, tout comme moi, découvrir nombre d'avis de lecteurs pleinement conquis... A vous d'apprécier !

vendredi 13 octobre 2023

Humus

Gaspard Koenig
L’Observatoire, 2023

Prix Interallié 2023



L’un est né en province, il est le fils de travailleurs agricoles. Rien ne le destinait à faire des études, n’étaient ses profs qui poussèrent cet élève doué. L’autre est le fils d’un avocat en vue; élève au lycée Henri-IV, il était promis à un brillant avenir passant par une prépa littéraire et Normale Sup. Sa répugnance à suivre la voie qui lui était tracée le conduisit à s’orienter vers la biologie et les sciences de la terre.

 

Le premier, Kevin, est taciturne et ne possède pas l’esprit de répartie dont on fait si largement assaut dans les soirées parisiennes. Mais il est doté d’une aisance et d’une beauté charismatique. Le second, Arthur, n’a pas ce charme naturel, mais compense par un art consommé de la rhétorique qu’il ponctue à l’envi de citations philosophiques et littéraires.

Tous deux vont se rencontrer sur les bancs d’AgroParisTech. Et devenir inséparables.


Vous l’aurez compris, Gaspard Koenig construit sa trame narrative sur le motif ultra-classique – mais pleinement éprouvé – du duo antithétique. Ces deux-là partagent néanmoins une commune ambition : trouver les moyens de combattre la crise écologique qui menace leur génération. Un peu par hasard, un peu par fanfaronnade, ils vont s’intéresser aux vers de terre, qui seraient à même de transformer nos déchets en un riche et fertile compost…


Les voici devenus les hérauts d’une technique révolutionnaire et cent pour cent naturelle. Leur mot d’ordre ? Les vers de terre, c’est l’avenir de l’humanité ! Tandis qu’Arthur se lance dans la rédaction d’une thèse visant à en explorer tout le potentiel, Kevin se tourne quant à lui vers la production et tente de convaincre les investisseurs de financer l’entreprise de vermicompostage qu’il entend créer. C’est à partir de là, comme on pouvait s’y attendre, que leurs chemins commencent à se séparer… 


Guère avare de lieux communs, Gaspard Koenig fait de Kevin un parfait spécimen de transfuge de classe, peu préparé toutefois à jouer sur le terrain des nouveaux amis qu’il ne tarde pas à se faire et qui mettent sévèrement à l’épreuve son ingénuité, tandis que, dans un mouvement contraire, Arthur rompt lui aussi avec ses origines en devenant un néorural en voie de paupérisation. 


On pardonne toutefois volontiers à l’auteur ces ficelles quelque peu grossières, tant il a le sens de l’humour et de la formule qui fait mouche. Un art qu’il met au service d’une efficace satire du monde de la finance et d’une élite autoproclamée qui, sous sa plume, sonne pourtant bien creux ! Il connaît de toute évidence ce monde élevant novlangue et entre-soi au rang de vertus cardinales. Dans ce contexte, le combat écologique semble désespérément voué à l’échec. Faut-il alors se tourner vers des actions radicales, comme nos héros sont amenés à l’envisager ? A chacun d’en juger.



A lire aussi, l'avis de Nicole


dimanche 8 octobre 2023

Le portrait de mariage

Maggie O’Farrell
Belfond, 2023


Traduit de l’anglais pas (Irlande) par Sarah Tardy




Ce n’est que de fraîche date que le nom de Lucrèce de Médecis m’est devenu familier : soeur cadette de Maria, l’une des principales épistolières du dernier roman de Laurent Binet, c’est elle qui fut mariée au duc de Ferrare après le décès de son aînée qui lui était promise. D’une certaine manière, ce Portrait de mariage prolongeait ainsi la lecture de Perspective(s), quoi que la forme adoptée par Maggie O’Farrell fût beaucoup plus classique. Avant même d’entrer dans ce roman qui relate l’union des deux époux, j’avais donc déjà une idée assez précise du destin qui attendait la jeune, très jeune Lucrèce…


Même si cela n’avait pas été le cas, l’auteure prévient d’emblée son lecteur d’une brève note liminaire : moins d’un an après son mariage, la jeune fille mourait, la rumeur affirmant qu’elle avait été assassinée par son époux. C’est précisément sur les dernières heures de son existence, en 1561, que s’ouvre le roman. Lucrèce est recluse avec le duc Alfonso dans une forteresse située à quelques lieues de Ferrare. Elle ignore d’où va surgir la menace - va-t-il l’étrangler dans son sommeil, verser du poisson dans son verre ou simplement lui administrer un coup de couteau ? Réduite à l’impuissance, elle n’a d’autre choix que d’attendre l’issue fatale.


Entre cette scène inaugurale et les dernières pages du roman qui vont y revenir, Maggie O’Farrell déroule le fil de la courte existence de cette jeune duchesse. Son enfance, d’abord, qui, en raison de son rang dans la fratrie, et de son sexe, avait été exempte des devoirs et des responsabilités qui imcombaient à ses aînées et aux garçons. Elle pouvait ainsi se livrer au dessin ou se faufiler dans les sous-sols du palais pour aller observer les bêtes sauvages que son père y retenait en captivité. Qu’elle fût moins gracieuse et moins policée que ses soeurs ne semblait pas préoccuper outre mesure ses parents : ce n’est pas elle qui était destinée à être offerte en mariage aux fils de puissantes familles pour sceller de stratégiques rapprochements…


Mais lorsque Marie succombe à une maladie, le duc de Ferrare demande à Cosme de Médicis, en réparation du préjudice subi, de lui donner la main de Lucrèce. Elle n’a alors que 13 ans, mais qu’importe. Une fille est une fille, il suffira d’attendre que coule son premier sang pour qu’elle acquière la seule valeur qui lui soit accordée : celle de pouvoir engendrer une descendance.


C’est avec un grand luxe de détails et de précision que l’auteure rend compte de l’existence de cette jeune fille, de ses réflexions et de ses sentiments. Du déchirement qu’elle éprouve à être arrachée à sa ville natale à la crainte que lui inspire son époux, de la découverte qu’elle fait des intrigues de cour à l’état de soumission auquel elle est réduite, l’auteure met en lumière l’extrême solitude de Lucrèce, mais plus encore sa complète dépossession d’elle-même. 


Ce roman met parfaitement en évidence ce que Laurent Binet révélait également dans le sien : la marchandisation des femmes, en particulier dans les milieux de pouvoir, où leur corps et leur image étaient survalorisés. Leurs portraits, réalisés par les artistes les plus en vue, circulaient d'une ville ou d'un pays à l'autre pour vanter la qualité du produit, donnant ensuite lieu à d’âpres tractations financières et patrimoniales. De ce point de vue, les deux romans se complètent admirablement. Là où Binet montrait le phénomène d’une manière plus kaléidoscopique, à travers le regard de différents protagonistes, avec tout le cynisme que cela suppose, O’Farrell se concentre sur la principale intéressée et présente ainsi le tragique de sa condition. 


En prenant le parti d’un narrateur omniscient, l’auteure nous donne accès à tous les éléments qui permettent de saisir ce que vit et ressent son personnage. Elle favorise ainsi chez son lecteur un fort sentiment d’empathie dont l’intensité ne cesse de croître tout au long du roman. C’est peut-être aussi ce qui lui permet de clore son récit d’une manière étonnante. Elle parvient en effet à s’inscrire dans le respect de la vérité historique tout en s’en affranchissant avec beaucoup de poésie. Une prouesse qui fait éclore la lumière là où tout n’était que ténèbres.