mardi 24 mai 2022

D’audace et de liberté

Akli Tadjer
Les Escales, 2022



Rappelez-vous, à la fin du roman D'amour et de guerre, nous avions quitté Adam, ce jeune Kabyle arraché dès 1939 à sa terre natale pour aller se battre sous les couleurs françaises, aux premières heures de la Libération. J’ignorais alors que l’auteur allait donner une suite à son récit. Mais l’histoire des relations entre la France et l’Algérie ne s’arrêtant pas là, la publication de ce nouveau roman n’a rien de surprenant.


Nous retrouvons donc Adam dans ce Paris de l’après-guerre où il s’est installé avec Elvire, la fille d’un ancien voisin jamais revenu de déportation. Ensemble, il font tourner la tannerie dont a hérité la jeune femme. Adam est parfaitement à l’aise dans ce nouveau rôle de patron qu’il endosse avec succès. Parmi les ouvriers qu’il emploie se trouvent aussi bien des Français, comme Lucien qui ne songe la semaine durant qu’au Balajo où il va danser tous les samedis soir, que des Algériens travaillant d’arrache-pied dans l’espoir de permettre à leur famille de venir les rejoindre, à l’instar de Mohamed qui occupe tout son temps libre à préparer son certificat d’études.


Tout bascule lorsqu’Elvire apprend que son père a réchappé des camps et qu’il a trouvé refuge sur ces terres du Moyen-Orient où un Etat juif est sur le point d’être créé. Adam, fervent lecteur du journal Combat, se tient quant à lui à l’écoute du climat insurrectionnel qui se développe dans son pays et organise secrètement des réunions pour réfléchir à l’avenir de l’Algérie.


Si j’avais apprécié le premier volume de cette histoire, j’en ai dévoré le deuxième ! Tout en restant dans une veine très romanesque, il m’a semblé que l’auteur mettait davantage encore l’accent sur le contexte historique. Ou peut-être parce que celui de l’après-guerre est plus complexe, moins bien connu que celui de la Seconde Guerre mondiale, et surtout parce qu’il reste aujourd’hui encore particulièrement sensible, l’approche à hauteur d’individu qu’il en propose est tout à fait éclairante et empreinte d'humanité. Qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien, dont on entrevoit ici les prémices, ou des « événements d’Algérie », ils ont une chair que les ouvrages historiques sont impuissants à restituer. Plus qu’une toile de fond, ils président aux destinées des personnages, et Akli Tadjer trouve la juste distance pour provoquer l’empathie de son lecteur sans faire de son héros un porte-parole. Il rend avec justesse le climat social de l’époque et nous offre ainsi une chronique convaincante de cette période cruciale.


C’est donc avec la plus vive impatience que j’attends désormais le troisième volet de cette série : je ne doute pas en effet que l’auteur s’attèle à relater la guerre d’Algérie et le cortège d’exactions dont Paris fut alors le théâtre. Un récit dont je devine déjà qu’il sera passionnant.




 D'amour et de guerre sort simultanément en poche chez Pocket 



samedi 14 mai 2022

Minuit sur le monde

Jules Pétrichor

Illustrations d'Enness Edwood
Les Editions du Panseur, 2020




Imaginez un peu : il est minuit, il fait nuit noire. Jusque là, rien que de très ordinaire, me direz-vous. Sauf que l’aube ne viendra plus : le soleil un jour a cessé de se lever. Quand ? Nul ne s’en souvient. Les montres se sont figées, seules les trotteuses ont continué d’égrener les secondes sans plus entraîner avec elles le cours du temps, et les hommes ont appris à vivre dans cette obscurité, dans cet obscurantisme. 

Car de ce bouleversement sont nés des cataclysmes, rendant intenables les conditions d’existence et décuplant les inégalités entre les hommes désormais privés de liberté et de dignité.

Partout se sont imposés l’arbitraire ainsi que de redoutables organes de contrôle, tandis que les systèmes de taxation, toujours plus injustes, ne cessaient d’accroître la précarité des plus démunis, relégués dans les zones les plus inhospitalières… Certes, en Irlande et ailleurs on reste encore relativement à l’abri de ces conséquences dramatiques. Mais la tentation du repli incline à la fermeture des frontières et au rejet de l’étranger. Le monde ne cesse de se racornir. De Dublin à Nouakchott, à Paris ou à Rome, partout la même chape de silence et de résignation. 


Pourtant, ici ou là, quelques murmures se font entendre à qui sait les écouter, certains individus tentent de s’insurger. Lui est aux aguets. Peut-être parce que les livres le lui ont soufflé, il pressent  qu’un autre ordre est possible. De son Dublin natal où un premier cri a déchiré le silence de la nuit, il part arpenter le monde afin de prendre son pouls et de retrouver, peut-être, lumière et humanité.   


Fable écologique autant que politique - ou inversement - ce roman est une ode à la fraternité et à la tolérance. Il plaide pour l’insoumission et pour la diffusion des livres qui forment les citoyens éclairés. Ce récit ne se veut pourtant pas militant - ce qui ne serait certainement pas péjoratif sous ma plume ! - ni moralisateur. Il y a de la poésie dans ce récit faisant la part belle à un imaginaire débridé entremêlant volontiers des univers variés. L’inventivité se loge jusque dans dans de savoureux néologismes donnant d’emblée la couleur délicatement fantasque de ce texte.


On reconnaîtra sans mal le monde dans lequel nous vivons, mais l’auteur parvient à en donner une image teintée d'une élégance et je dirais presque d’une forme de légèreté tout à fait inattendue, que viennent subtilement relever quelques illustrations à l’encre. Un roman surprenant, donc, ce que l’on ne saurait que louer !


mardi 10 mai 2022

Mères

Théodora Dimova
Editions Syrtes Poche, 2019

Traduit du bulgare par Marie Vrinat



’instinct maternel dont on nous rebat si souvent les oreilles, ça vous parle ? Eh bien voici un petit livre qui lui en met un grand coup dans l’aile ! Sept histoires nous y sont relatées, celle de sept enfants grandissant dans la Bulgarie post-communiste, sept enfants étudiant dans le même lycée et qui ont noué une étroite relation de confiance avec leur professeure principale prénommée Yavora.


On découvre l’un après l’autre le contexte familial dans lequel vivent ces adolescents avant d’entendre la déposition qu’ils sont sommés de faire et dont on ne sait pas précisément si elle est formulée devant un représentant de la police ou devant un psychologue. Mais ce qui est clair, en revanche, c'est qu’un mystérieux drame les unit. 


A travers ces récits, c’est toute une société qui nous est dépeinte, celle d’un pays qui, en s’ouvrant à l’économie libérale, a vu naître une oligarchie mafieuse, la corruption s’étendre et le chômage sévir, d'où émerge néanmoins une classe moyenne mais où l’extrême pauvreté et la précarité sont devenues légion. C’est un pays où le hiatus peut très vite se creuser entre des parents nés dans un système socialiste et des enfants grandissant dans un monde différent, avec pour tous des repères brouillés et des perspectives difficilement perceptibles. 


Comment, dans ce contexte, assumer sa maternité ? Accompagner son enfant lorsqu’on est contrainte de partir travailler à l’étranger, que l’on a sombré dans une profonde dépression, que l’on a soi-même connu de violents traumatismes dans sa propre enfance ou que l’on a le sentiment d’avoir été dépossédée de sa propre existence ? 


Etonnant récit, dont le rythme effréné qui happe le lecteur pour le rendre captif de ces univers souvent étouffants contraste avec l'atmosphère fantasmagorique des pages consacrées à Yarova, ce personnage surnaturel incarnant une sorte de vie rêvée, d’idéal inaccessible. On sera sensible ou pas à cette surprenante composition, mais elle confère assurément à cet ouvrage une couleur insolite qui ne laisse pas indifférent.

jeudi 5 mai 2022

Route One

Michel Moutot
Le Seuil, 2022



Déjà le quatrième livre de Michel Moutot ! Depuis Ciel d’acier, publié en 2015, le grand reporter passé à l’écriture n’a de cesse de régaler ses lecteurs avec ses formidables romans d’aventures. Passionné par l’histoire de l’Amérique, il en poursuit ici l’exploration et nous livre un nouvel épisode de son édification. Après L’America, et surtout Séquoias qui nous contait la naissance de San Francisco dans les années 1850, l’auteur nous entraîne à nouveau en Californie, dans les années 1930, pour nous révéler l’incroyable histoire de la construction de la Route One longeant la côte Pacifique.


Aujourd’hui mythique, en surplomb de paysages à couper le souffle, il faut pourtant imaginer les obstacles qu’il fallut franchir pour qu’elle voie le jour. Percer des montagnes et bâtir des ponts dans des conditions extrêmement hasardeuses nécessita de longues années et une détermination sans faille. 


Une détermination dont Wilbur Tremblay est justement doté. Orphelin adopté à l’âge de 8 ans, il deviendra un talentueux ingénieur qui mettra toute son énergie au service de ce projet. Mais il faudra compter aussi avec celle d’Hyrum Rock, ce descendant de mormons devenu richissime grâce à l’exploitation d’un filon aurifère jalousement tenu secret de génération en génération, qui n’entend pas voir ainsi son isolement et sa quiétude mis à mal. Aussi mettra-t-il tout en oeuvre pour faire dévier le tracé de la route…


Entre exploits techniques, rivalités, enjeux divergents, crise économique, alliances mafieuses et un cadre légal encore fluctuant, Michel Moutot dépeint l’épopée de cette Route One à travers une captivante trame narrative. Comme dans chacun de ses romans, il ne néglige aucun détail pour nous permettre de vivre les événements au fil de sa plume. Le bruit et la fureur des machines, l’afflux des familles désespérées jetées à la rue par la Grande Dépression, le recours aux bagnards pour effectuer les tâches les plus éreintantes et périlleuses, et bien sûr la peinture des grandioses paysages de Big Sur sont au menu de ce nouvel opus.


Les lecteurs assidus de l’auteur se régaleront à repérer les innombrables clins d’oeil à ses précédents récits, qui apparaissent désormais comme les pièces de la vaste fresque de l’histoire des Etats-Unis qu’il semble avoir entreprise. Ce qui laisse présager la publication de nombreux autres romans ? C’est le voeu que je formule ici ! 



Et si vous êtes à Paris demain soir, n'hésitez pas à venir à la librairie Le Divan
à partir de 19 heures pour le lancement du roman.
J'aurai le grand plaisir d'y accueillir Michel Moutot qui nous parlera de son livre !



 




© Authentik USA


dimanche 24 avril 2022

De notre monde emporté

Christian Astolfi
Le Bruit du monde, 2022



A La Seyne-sur-Mer comme ailleurs en France, les chantiers navals ont longtemps fait la fierté de ceux qui y travaillaient : la mise à l’eau d’un nouveau navire était l’occasion d’une cérémonie à laquelle les ouvriers qui l'avaient bâti se réjouissaient de prendre part, revêtus de leur habit du dimanche. D’ailleurs, le  Chantier, on n’y travaillait pas, on en était, « comme on est d’un pays, d’une région, avec sa frontière. » Mais vous connaissez l’histoire : désindustrialisation, choc pétrolier, concurrence internationale… plans de restructuration, licenciements, le Chantier se délite peu à peu. 


Un espoir immense, cependant, surgit, celui de l’accession de la gauche au pouvoir. Avec Mitterrand et des ministres communistes au gouvernement, les lendemains vont enfin chanter et la navale vivra ! Enfin… certains ne peuvent s’empêcher de douter, et le tournant de la rigueur leur donnera rapidement raison. A la fin des années 80, le Chantier ferme définitivement ses portes.


L’histoire n’est pas finie pour autant. Les ouvriers sont touchés par une maladie qui atteint leurs poumons et leurs capacités respiratoires. Comme un deuxième round fatidique, l’amiante à laquelle ils ont été exposés lorsqu’ils exerçaient leur métier les tue à petit feu. Et même si, par bonheur ou par miracle, ils en réchappent, l’épée de Damoclès est là, qui empoissonne les jours qui leur restent. 

Et pourtant, on savait. Il en faudra de la pugnacité pour faire éclater le scandale, longtemps contenu par les lobbys... 


Avec des mots simples et une extrême pudeur, sans effet de manche ni de pathos, Christian Astolfi retrace l’histoire de ces ouvriers que l’on a voulu reléguer aux oubliettes de l’histoire pour leur rendre toute leur dignité. Plus largement, il restitue une époque, ses espoirs et ses combats. Il nous invite ainsi à réfléchir à ce qu’il reste d’un monde lorsqu’on s’acharne à le vider de toute forme de transmission, de solidarité, de collectif, et qu'il n'y a plus que la seule et vertigineuse recherche de rentabilité pour faire loi. Des questions plus que jamais à l’ordre du jour.


mardi 19 avril 2022

Porca miseria

Tonino Benacquista
Gallimard, 2022



Tonino Benacquista est un conteur hors pair. Il semble ne jamais avoir imposé de limite à son imagination débridée et c’est sans doute cela qui charme tant ses lecteurs. S’il n’hésite pas à quitter les rives du réalisme, c’est pour mieux explorer toutes les facettes de ses personnages, toujours attachants, sur lesquels il pose un regard tendre et empreint d’humour. 

On s’attendrait à ce qu’un tel écrivain ait été bercé dès sa plus tendre enfance par des lectures envoûtantes qui lui auraient donné ce goût de l’évasion par le récit. Quelle surprise d’apprendre qu’il n’en est rien et que l’accès à la littérature a été un long cheminement semé d’embûches… Ah oui ! Car il faut que je vous dise, ce nouveau livre est bien différent du reste de son oeuvre : Benacquista a choisi cette fois de s’ancrer résolument dans la réalité, dans SA réalité, puisqu’il relate rien moins que ses origines, son enfance dans une banlieue parisienne, brossant le portrait des différents membres de sa famille. Ce faisant, il évoque son rapport à « l’italianité » et interroge son sentiment d’appartenance à la nation française.


Tonino est le petit dernier de sa fratrie, le seul à être né en France. Si son prénom et son nom le renvoient immanquablement aux yeux de tous au pays qu’ont quitté ses parents, lui n’éprouve nul sentiment d’attachement à son égard. Au contraire, lorsque la famille retourne au pays pour les vacances, lui s’y sent seul et comme étranger. Ce n’est pas son histoire. Et s’il choisit l’option italien au lycée, c’est uniquement dans l’espoir de grappiller quelques points au bac.

Pour autant il s’interroge : lorsque le président s’adresse aux Français, fait-il partie du lot ? Ainsi tente-t-il de « faire un tri, illusoire, entre « italianité » innée et francité acquise » dans l’un des nombreux chapitres qui constituent ce texte. 


Benacquista en effet ne cherche aucunement à s’ériger en exemple d’une intégration réussie ni à faire un quelconque plaidoyer. Il égrène les souvenirs comme autant de saynètes qui finissent par composer une image cohérente, donnant chair au petit garçon puis au jeune adulte qu’il a été. Fidèle à lui-même, il reste formidablement doux et humain dans chacun des mots qu’il choisit.

Il nous raconte son parcours d’écrivain, nous révèle comment sont nés certains de ses romans et ne peut s’empêcher - on ne se refait pas ! - d’imaginer quelles autres histoires auraient pu vivre les Benacquista…


Ce livre ne manquera pas de toucher les inconditionnels de l’écrivain. Mais il saura sans doute rallier aussi des lecteurs plus occasionnels, sensibles à la sincérité de l’auteur et au regard personnel qu’il porte sur l'une des questions qui agitent notre société.




       


mercredi 13 avril 2022

Nous voulons tous être sauvés

Daniele Mencarelli
Globe, 2022


Traduit de l’italien par Nathalie Bauer



Daniele a 20 ans. Ce jeune homme entouré d’une bande de copains a plaqué ses études de droit et travaille lorsque l'occasion se présente. Bref, c’est un jeune adulte assez ordinaire. Mais un soir, pris d’un accès de violence, il met l’appartement de ses parents sens dessus dessous avant de s’en prendre à son père, à la suite de quoi il fait aussitôt l’objet d’une procédure d’hospitalisation sans consentement. 

Pendant une semaine, le voici enfermé dans un service psychiatrique en compagnie de six autres hommes également atteints de troubles psychiques plus ou moins aigus. Pour celui qui s’est toujours efforcé de cacher sa détresse aux yeux du monde, c’est une véritable catastrophe : pas un de ses amis ne doit savoir où il se trouve.

Pourtant, cela fait des années que Daniele est suivi par les médecins et qu’il se voit prescrire des traitements. Cela fait des années qu’il ressent un profond malaise face à l’existence. Qu’il y cherche un sens qui lui échappe. Parce qu’il sent qu’il faut se conformer aux exigences d’une société n’autorisant aucun pas de côté, aucune incertitude ni aucune remise en question, il joue la comédie de la « normalité » jusqu’à en perdre pied. 

Il n’est pourtant pas fou et comprend mal pourquoi il est ainsi enfermé. Mais contrairement à ce qu’il pensait, cette cohabitation forcée va lui offrir une forme de libération : il n’est pas seul à éprouver cette difficulté à exister et, face à ses compagnons d’infortune, il lui est enfin permis de baisser la garde. Il réalise alors à quel point il suffit parfois d’un incident apparemment bénin pour que s’ouvre un gouffre.

Daniele Mencarelli nous donne à voir les fêlures de son personnage et celles de ses camarades. A travers leur rencontre et la découverte qu’ils font les uns des autres, l’auteur révèle avec beaucoup de finesse et de sensibilité la fragilité des individus face aux injonctions sociales, qui commencent parfois par une pression parentale plus ou moins assumée. Le narrateur de ce roman porte le nom de son auteur. S’agit-il de sa propre histoire ? D’une histoire qui aurait pu être la sienne ? A le lire, la frontière est bien ténue entre la « réussite » et la chute. Et nul ne semble assuré de ne jamais connaître le vertige de l'effondrement.

vendredi 8 avril 2022

Une maison à Bogota

Santiago Gamboa
Métailié, 2022

Traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry




On a tous plus ou moins en tête une maison idéale, un endroit où on pourrait se sentir parfaitement à sa place, qui serait comme un refuge et un rempart au monde extérieur. Le narrateur de ce roman a beaucoup de chance : cette maison existe, elle a longtemps alimenté ses rêves et, lorsqu’il remporte un prix littéraire richement doté, il peut enfin l’acquérir.

C’est ainsi qu’après avoir vécu en divers points du globe, il rentre à Bogota et s’y installe avec la tante qui l’a élevé. Une maison, ce n’est pas un simple agrégat de briques et de pierres. Une maison est riche de promesses, de projections et d’histoires, passées ou à venir. Le quartier, la ville, le pays, voire le continent où elle se situe la déterminent également. 

Après avoir pris possession des lieux, le narrateur se déplace de pièce en pièce pour raconter la manière dont il l’habite avec sa tante, laissant à cette occasion remonter ses souvenirs et donnant libre cours à ses réflexions.

Pour l’auteur, ce procédé est une manière de dépeindre sa ville d’origine, Bogota, ainsi que ses habitants. Tout comme son personnage, il s’en est longtemps absenté, ayant vécu une trentaine d’années en exil. Avec ses avenues numérotées et certains de ses quartiers laissés en complète désaffection, Bogota ne possède pas le charme d’autres cités qu’il a pu connaître. Elle a pourtant des atouts, comme les majestueuses montagnes qui la dominent et que l’on peut encore apercevoir depuis certaines fenêtres. Mais elle est défigurée par la misère qui la ronge et que le narrateur refuse d’ignorer.  

Avec ce texte, Gamboa pare Bogota de la dimension littéraire qui paraissait lui manquer, alors que tant d'autres villes ont été magnifiées par les écrivains. Elle a pourtant comme toutes les autres une histoire et une identité à laquelle il nous donne ainsi accès.



lundi 4 avril 2022

Les derniers jours des fauves

Jérôme Leroy

La Manufacture de livres, 2022




Arrivée à la fin du premier chapitre de ce polar, je me suis demandé si je n’allais pas le refermer. Définitivement. Parce que je veux bien qu’on écrive des romans à clé, mais quand on colle à ce point au réel, autant y aller franco et appeler un chat un chat. Certes, Emmanuel Macron est ici une femme, Nathalie Séchard, et c’est elle qui a vingt-cinq ans de plus que son mari, mais sinon tout y est : elle a été élue au soir du 6 mai 2017 en pulvérisant l’antagonisme droite-gauche, sa principale adversaire est la fille d’un ancien leader d’extrême-droite qui lui a légué son parti et le pays est confiné en raison d’une grave crise sanitaire. Sans oublier les Gilets Jaunes qui ont plombé le quinquennat. On ne peut pas dire qu’on soit dans une oeuvre de pure imagination !

Mais 40 pages sur 430 n’étant pas un échantillon suffisant, j’ai décidé de poursuivre. Je suis donc entrée dans ce nauséabond cloaque que sont la vie politique et la sphère du pouvoir dépeintes par Jérôme Leroy. Ça allait être saignant…


Nous sommes un an avant la fin de son mandat, et Séchard annonce qu’elle ne se représentera pas. Pour lui succéder, deux personnalités émergent : à ma droite, Patrick Bauséant, ministre de l’Intérieur, ancien para qui s’est naguère acoquiné avec l’OAS et qui a fort opportunément tourné le dos à ses petits amis nationalistes pour rejoindre les rangs de la Nouvelle Société ; à ma gauche, Guillaume Manerville, ministre de l’Ecologie, l’idéaliste faisant office de caution morale du gouvernement. 

Cette nouvelle perspective émoustille vivement le premier qui va se montrer prêt à tout - mais vraiment à tout - pour évincer son rival. C’est là qu’on entre de plain-pied dans le polar et que je me suis mise à tourner les pages de manière de plus en plus frénétique jusqu’au dénouement. Ça trucide à tour de bras, à l’arme blanche comme au bazooka, en plein coeur de Paris comme dans des bleds paisibles de province. Un vrai festival !


Ça fait un moment que je ne me fais plus beaucoup d’illusions sur la probité de notre classe politique, mais j’avoue que je ne pensais pas que nous avions atteint le niveau dépeint ici. Franchement, à lire Leroy, on n’a pas grand chose à envier, en termes de méthode, à ce que décrit par exemple Benoît Vitkine dans Les loups, qui retrace une campagne présidentielle fictive en Ukraine. Non pas que nous soyons forcément plus scrupuleux, mais nous avons quand même des institutions qui limitent plus ou moins le franchissement de certaines lignes.


Peut-être suis-je encore trop naïve, mais faire de l’espace politique un western sans foi ni loi me semble pour tout dire un peu facile, un peu dangereux, et carrément populiste. Si nous étions dans la pure fiction, ce canardage débridé ne me gênerait pas plus que ça. Mais considérant ce que je soulignais au début de ma chronique, l’auteur multipliant les effets de réel, on ne peut s’empêcher de penser que celui-ci s’attache à nous renvoyer une image de la situation que nous vivons. D’où mon trouble. 


C’est aussi sur le discours du « tous pourris » qu’on fait le lit des hommes providentiels dont on sait tout le danger qu’ils représentent. Celui qui surgit à la fin du roman réussit à faire passer la blonde du Bloc Patriotique pour une inoffensive agnelle… Comme quoi, même si le choix semble pour nombre d’entre nous de plus en plus épineux, voter reste un geste déterminant.



Nicole est beaucoup plus enthousiaste que moi.


mercredi 30 mars 2022

Le Grand Tour

Collectif

Sous la direction d’Olivier Guez
Grasset, 2022



Vous vous sentez européen(ne), vous ? Moi, si on me pose la question, je réponds « oui ». Sans hésiter. Mais sur quoi ce sentiment se fonde-t-il ? Ma langue, mes habitudes, ma culture, me définissent avant tout comme française. Cette identité-là s’incarne quotidiennement dans mes paroles et dans mes gestes. Alors, être européen, qu’est-ce que c’est ?

L’Europe, ce sont des contours géographiques, une monnaie commune, un marché économique, des institutions. Certes. Mais comment cet ensemble peut-il réellement fonctionner s’il ne s’appuie pas sur de solides fondations ? C’est-à-dire sur un socle culturel partagé, sur une dimension sensible et affective, en somme, plutôt que sur des organes exclusivement administratifs ?

A l’occasion de la présidence française du Conseil de l’Union européenne, Olivier Guez a demandé à 27 écrivains - un par Etat membre - d’écrire un texte dont la seule consigne était « de relater un lieu qui évoquerait un lien de leur pays avec la culture et l’histoire européennes ». Il en résulte un recueil tout à fait passionnant qui permet d’entrevoir ce que, du point le plus septentrional de la Finlande à un village de Malte et de l’extrême est de la Lettonie à ce cap portugais où finit la terre, nous pourrions avoir en partage. 

Ce qui est frappant, à la lecture de cet ouvrage, c’est de constater combien l’histoire de ce continent s’est écrite sur des drames. Les souffrances dues aux deux grandes guerres et à la Shoah sont encore très vivaces dans les esprits, et les lieux qui en recueillent la mémoire, omniprésents. Sans oublier l’esclavage, ainsi que le rappelle la Portugaise Lidia Jorge, et le commerce triangulaire grâce auquel certains pays purent autrefois prospérer. Nombre d’auteurs s’en font l’écho.

D’autres évoquent un patrimoine commun, qu’il s’agisse du pain dont la narratrice de la nouvelle signée par l’Espagnol Fernando Aramburu se rappelle avec émotion avoir goûté toutes les variétés à l’occasion de ses voyages, ou des mouvements artistiques qui se sont mutuellement inspirés, à l’instar des peintres danois croqués par Jens Christian Grøndahl  qui, à la fin du XIXe siècle, vinrent découvrir à Paris une autre manière de travailler la couleur.

Evidemment, le point de vue varie selon que l’on a affaire à un auteur solidement ancré dans son pays d’origine ou à un autre ayant sillonné le continent, vivant tantôt ici, tantôt là. Le Suédois Björn Larsson est de ceux-là, qui voit davantage de points communs entre deux pêcheurs officiant l’un au Guilvinec et le second dans un petit port danois qu’entre un citadin de Paris et un autre de Copenhague : leur métier et leurs expériences les rapprochent.

Dans un recueil de nouvelles, et plus encore lorsque celles-ci sont l’œuvre de différents auteurs, les textes peuvent paraître inégaux. Aussi chaque lecteur sera-t-il plus réceptif à l’un ou à l’autre. Olivier Guez a néanmoins su dégager quelques lignes de force permettant de donner de la cohérence à cet ensemble. 

En ce qui me concerne, je dirais que les textes qui m’ont paru les plus intéressants sont les plus personnels, ceux qui relèvent d’une expérience ou une perception intime de l’espace qu’il s’agissait de circonscrire. Je regrette que certains auteurs aient opté pour un ton plus distancié, tenant davantage de la notice historique que du récit original et singulier. Mais heureusement, ceux-ci sont minoritaires. 

En revanche, j’ai fait quelques belles découvertes, en premier lieu Larsson – qui, je l’ai appris en me baladant sur le Net, a traduit Vallès ! – dont j’ai fort apprécié la qualité d’analyse et la finesse du propos. Ces lectures m’ont donné une furieuse envie de faire plus ample connaissance avec des auteurs dont je n’avais même jamais entendu parler ! Là n’est pas la moindre des qualités de ce livre excellemment préfacé par Olivier Guez, qui présente un large panorama d’une littérature européenne. Un formidable point de départ pour voir enfin palpiter le cœur de notre Europe !

 


jeudi 24 mars 2022

Vider les lieux

Olivier Rolin

Gallimard, 2022




Plus la peine, je crois, de répéter ici l’admiration et l’attachement que j’éprouve à l’égard d’Olivier Rolin (pour les nouveaux venus ou les visiteurs qui se seraient égarés sur cette page, je renvoie à mes précédents billets). Toutefois, rarement j’ai ressenti à ce point l’envie de me lover dans les pages d’un livre, de retrouver le confort ouaté d’une prose devenue au fil des années familière et apaisante. Oui, la littérature peut aussi être ce refuge où, l’espace de quelques instants, plus rien ne semble pouvoir nous atteindre.


De refuge, d’ailleurs, il est ici question. Ou, du moins, du lieu de l’intime, celui où se sédimentent peu à peu les traces d’une vie. Après 37 ans, Olivier Rolin a été sommé de quitter l’appartement qu’il occupait au 10 de la rue de l’Odéon. Sans doute, croit-on comprendre, y a-t-il eu des tentatives pour essayer de rester. Mais face à un promoteur immobilier, que pèse un écrivain ? Est arrivé le moment où il a fallu « vider les lieux », mettre les milliers de livres dans des cartons, se débarrasser de certains éléments de mobilier qui ne trouveraient pas leur place ailleurs, trier les documents accumulés au cours de plus de trois décennies - la moitié d’une vie.


Des objets auxquels on ne prêtait plus attention redeviennent soudain bavards, des lettres oubliées ressurgissent, de vieilles photos réveillent les souvenirs. Et, quand on s’appelle Olivier Rolin, on rouvre les pages de ses livres et l’on retrouve inscrit sur la première page l’endroit du monde où on les avait lus.


L’écrivain l’affirme, il aime de plus en plus la littérature de digression. Bien malgré lui, ce déménagement lui donne l’occasion de nous en offrir une nouvelle et toujours belle illustration. Les souvenirs affleurent à sa mémoire à mesure que l’appartement se vide, et son esprit vagabonde d’un bout à l’autre d’un monde qu’il a amplement sillonné. Un monde qui lui est désormais fermé, puisque cette invitation à déguerpir intervient au moment du « Grand Enfermement ». C'est alors sa propre rue qui devient lieu de flânerie, qui lui livre ses secrets et son histoire.


Alors que jusqu'à présent ses déambulations romanesques, ses récits de voyages et ses portraits de villes étaient matière à évoquer les écrivains et les textes qu'il associait aux lieux qu'il traversait, il fait ici un chemin inverse : chaque livre ouvert le ramène vers un pays et vers les personnes qu’il y a rencontrées.


Mais il en résulte encore et toujours cet objet unique, cet espace poétique où la littérature, le monde et l'intime se mêlent étroitement, jusqu'à atteindre une forme d'harmonie. 



 

samedi 19 mars 2022

Les choses que nous avons vues

Hanna Bervoets
Le Bruit du monde, 2022


Traduit du néerlandais par Noëlle Michel



« Qu’est-ce que tu as vu, au juste ? », est-il demandé à la narratrice dès la première phrase du roman. 

La question est : à quelles images a-t-elle été exposée qui soient si avilissantes, si effrayantes, si choquantes qu’on ait décidé de les retirer du Net, qui n’est pourtant pas avare d’ignominies ? Car aussi barbares que puissent paraître certaines publications ou certains propos bien visibles sur les réseaux sociaux, ils ont pourtant été passés au crible de modérateurs. On n’ose à peine imaginer la teneur de ce qui a été supprimé…

 

Si cette activité peut susciter une curiosité plus ou moins malsaine, elle soulève surtout un certain nombre de questions : qui sont ces personnes chargées de regarder des vidéos en continu afin de déterminer ce qui est acceptable ou ne l’est pas ? Et comment supportent-elles le contact permanent avec de multiples formes de violence ? Mais plus encore, quels sont les critères sur lesquels se fonde la décision de maintenir ou non une publication sur les réseaux sociaux ?

 

Dans ce texte bref et incisif qui s’appuie sur un important travail de documentation, Hanna Bervoets met en scène une modératrice dont elle révèle le quotidien, les conditions dans lesquelles elle exerce sa mission, les directives qui lui sont données et l’impact que cette activité produit sur elle et ses collègues.

 

Lorsqu’elle livre son témoignage, Kayleigh a quitté son emploi, ce qui lui donne toute latitude pour s’exprimer. Et ce qu’elle raconte, sans aucun effet de dramatisation, est absolument édifiant : lancés dans ce bain nauséabond sans avoir reçu de formation, ces scrutateurs ont pour tout viatique quelques « principes » qui doivent leur permettre de faire le tri. Mais il s’agit de règles purement formelles qui conduisent à des non-sens et finissent par dépouiller l’exercice de son bien-fondé. On comprend mieux comment un post laissant apparaître un téton peut être censuré quand une vidéo montrant un type jouant avec des cadavres de chatons passera l’obstacle haut la main…


Une « politique » qui met durement à l’épreuve le sens critique et l’entendement. Au point que ces modérateurs finissent parfois par devenir eux-mêmes perméables aux théories les plus douteuses, dont on sait combien elles fleurissent sur le Net. Or, si les personnes censées filtrer les contenus finissent par perdre les pédales, on a du souci à se faire.

 

On appréciera ou pas le ton clinique adopté par l’auteure, mais ce roman livre une vision très éclairante de ce qui se passe derrière les plateformes du web. 

Et une première publication pour cette toute jeune maison qui donne parfaitement à entendre le bruit du monde dont elle veut se faire l'écho !

samedi 12 mars 2022

Les loups

Benoît Vitkine
Equinox - Les Arènes, 2022



« Trouver du sens au chaos » : telle est la devise de l’éditeur. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle acquiert ici toute sa raison d’être. Benoît Vitkine est en effet correspondant en Russie pour le journal Le Monde. En 2020, il avait publié un premier polar très remarqué, Donbass, qui devait beaucoup aux reportages qu’il avait effectués en Ukraine, un travail salué par le prestigieux prix Albert-Londres. C’est là encore qu’il a décidé d’ancrer son deuxième roman, Les Loups, paru quelques jours seulement avant cet effroyable 24 février et qui dresse un sombre tableau du fonctionnement de ce pays.  


Lorsque s’ouvre le roman, nous sommes au début des années 2010 - sans qu’aucune date précise soit jamais indiquée -, et la femme d’affaires Olena Hapko vient d’être élue à la présidence de la République. Trente jours plus tard doit se tenir sa cérémonie d’investiture. Trente jours déterminants. Trente jours au cours desquels tous ceux qui détiennent les rênes du pouvoir économique vont tenter de la renverser, trente jours au cours desquels tous les coups vont être permis, dans un camp comme dans l’autre.


Car Olena Hapko souhaite donner une nouvelle orientation à l’Ukraine en réformant l’Etat et en développant l’économie nationale. C’est en tout cas sur ce programme qu’elle s’est fait élire.  


Née dans un village des steppes, partie de rien, celle qui a pour surnom la Princesse de l’acier n’est pourtant pas exempte de manoeuvres frauduleuses. Celle que ses homologues préfèrent appeler La Chienne sut tirer profit de la situation que connut son pays après l’effondrement de l’empire soviétique pour conclure des alliances pas toujours très recommandables et satisfaire ainsi ses ambitions personnelles. 


Est-elle sincère dans ses choix ? Nul ne peut vraiment l’affirmer, mais ceux qui veulent réellement un changement préfèrent en faire le pari. Ont-ils d’ailleurs d’autre choix ? Tous connaissent la puissance et l’influence de l’oligarchie - locale aussi bien que russe -  et savent combien celle-ci entend continuer à profiter du système, sans aucun état d’âme.


Benoît Vitkine a fait le choix d’une pure fiction. J’entends par là qu’en dehors de Poutine, me semble-t-il, aucun des personnages n’a d’existence réelle, et l’élection qu’il met en scène ne fait pas référence à un scrutin historique déterminé. Pourtant, mieux sans doute que n’importe quel ouvrage de géopolitique, il permet à ceux qui connaissent mal cette région d’en comprendre le fonctionnement et d’en percevoir les enjeux. Grâce à l’intrigue redoutablement efficace qu’il a su construire et à l'épaisseur qu'il a donnée à ses personnages, Vitkine révèle parfaitement la nature des liens qui unissent oligarques ukrainiens et pouvoir russe, au travers notamment du contrôle des ressources énergétiques, et en particulier du gaz.


Toute la force de la littérature est là : donner accès avec ses moyens propres à l'extrême complexité du monde. Aujourd’hui plus encore qu’hier nous avons impérativement besoin de réfléchir aux moyens de sortir des crises politiques et énergétiques qui font peser des dangers considérables sur l’humanité. Le temps presse. Mais commencer par comprendre est déterminant.