jeudi 22 septembre 2022

En salle

Claire Baglin
Minuit 2022



La salle dont il est question dans ce roman est celle d’un restaurant MacDonald. Le livre s’ouvre sur l’entretien d’embauche que passe la narratrice pour y décrocher un job. Mais les postulants sont nombreux et la jeune femme doit trouver les arguments qui vont jouer en sa faveur. Comment convaincre que l’on n’est qu’enthousiasme à l’idée de servir des burgers à tour de bras avant de sortir des poubelles débordant de déchets ? En convoquant peut-être ses souvenirs et la joie qu’on éprouvait enfant à aller au fast-food en famille…


Ainsi s’amorce un récit qui ne va cesser de mêler intimement l’expérience de la narratrice en tant qu’employée de restauration rapide et des scènes de son enfance révélant une origine modeste où se dessine la figure d’un père ouvrier. 


Les deux univers se font écho au sein d’un texte extrêmement poreux, le passage de l’un à l’autre n’étant marqué que par des changements de paragraphe se succédant à un rythme rapide. Aux cadences intenables, aux gestes répétitifs, à l’absurdité des consignes et à l’absence de sens font contrepoint la fierté d’un savoir-faire, le sentiment d’accomplir une tâche utile, mais aussi une forme d’usure due à des conditions de travail difficiles et à des normes de sécurité insuffisamment respectées.


La peinture du travail dans la restauration rapide et ses conséquences sur les individus sont très bien représentées, de même que le ballet de ces employés interchangeables qui n’acquièrent nulle compétence valorisable dans d’autres secteurs d’activité et se voient ainsi privés de perspectives d’évolution professionnelle.


Pour autant, on ne découvre pas grand chose que l’on ne sache déjà. Mais surtout, je n’ai pas bien saisi où l’auteure voulait en venir en associant à son héroïne la figure paternelle. Voulait-elle démontrer que provenir du milieu ouvrier vous condamne à des métiers peu qualifiés ? Que la classe ouvrière est remplacée par une nouvelle forme de prolétariat ? Que le travail, quelle que soit la forme qu’il prend, reste toujours aussi aliénant ? Un peu tout cela à la fois, je suppose… 

Pour ma part, je suis restée un peu sur ma faim : si ce roman est tout à fait respectable, j’ai déjà lu sur le travail des textes beaucoup plus convaincants que celui-ci.


dimanche 18 septembre 2022

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent

Maria Larrea
Grasset, 2022



« Comment s’est passée ma naissance ? » Voilà bien une question que l’on s’est tous posée un jour ou l’autre. Lorsque Maria, la narratrice du livre, interroge sa mère, elle n’obtient qu’une réponse évasive. La voici donc réduite à imaginer. Pour une jeune femme qui se destine à la réalisation cinématographique, tous les scénarios sont possibles. Mais pour écrire le bon, il va lui falloir remonter le fil de sa généalogie et reconstituer l’histoire de ses parents.


Ni Victoria ni Jesus n’ont connu une enfance facile. En quelques pages, la narratrice nous présente ces deux gamins ayant poussé tout seuls, l’un à Bilbao, l’autre en Galice. Lorsqu’ils se rencontrent, au sortir de l’adolescence, sans doute se reconnaissent-ils immédiatement. Ils s’embrassent et, quelques semaines plus tard, ils sont mariés. L’Espagne est encore sous la coupe de Franco. Le couple s’installe à Paris, où Victoria fait des ménages, tandis que Jesus trouve une place de gardien au théâtre de la Michodière. 


C’est à l’étage, dans le deux-pièces exigu et privé de salle de bains qui constitue l’appartement de fonction, que Maria grandit. Il suffit de quelques scènes, de quelques souvenirs, pour donner corps à cette petite fille : choyée, elle ressent néanmoins le décalage qui existe entre elle et ses camarades d’école qui vivent dans une aisance bien supérieure à la sienne. Entre un père souvent aviné et une mère qui peine à maîtriser le français, Maria va connaître une adolescence chaotique que seul, peut-être, le travail sur ses origines permettra de panser et de dépasser.


Encore un livre qui, sous couvert de secrets familiaux, va nous infliger la complainte d’une auteure autocentrée, pensez-vous ? Eh bien détrompez-vous. Ce récit est empreint d’une belle énergie. Maria Larrea ne s’attarde pas sur les fêlures. Sa narratrice va droit au but, quitte à bousculer son entourage et s’en trouver elle-même groggy. Dans un style très direct - mais jamais relâché -, elle fait de son histoire une flamboyante épopée et révèle toute l’ambivalence du lien qui unit parents et enfants. Et révèle ainsi une plume fort prometteuse.

mercredi 14 septembre 2022

Le pion

Paco Cerda
La Contre Allée, 2022


Traduit de l’espagnol par Marielle Leroy



Si vous êtes comme moi, c’est-à-dire si vous ne connaissez des échecs que les règles régissant le mouvement des différentes pièces, peut-être avez-vous une piètre image des pions, qui seraient les éléments les plus insignifiants, ou en tout cas les moins stratégiques du jeu. Les autres, les vrais amateurs, savent sans doute le rôle déterminant qu’ils peuvent jouer. 


Ainsi, en 1962 à Stockholm, lorsque Bobby Fisher avance l’un de ses pions jusqu’à la dernière case de l’échiquier contraint-il Arturo Pomar à opérer un déplacement latéral de son roi qui décidera de la fin d’une partie demeurée historique. 


Quel livre étonnant que celui de Paco Cerda ! Etonnant et ambitieux. Il est d’abord le portrait de deux joueurs hors du commun, l’un qui fut deuxième au championnat des Baléares à l’âge de 10 ans, l’autre qui mit fin en 1972 à vingt-cinq années d’hégémonie soviétique dans le monde des échecs, devenant ainsi une véritable icône américaine. Au-delà de la destinée tragique que tous deux connurent - l’un qui ne parvint jamais tout à fait à se détacher de la figure d’enfant prodige que son pays avait portée aux nues, l’autre qui termina sa vie reclus, proférant à chacune de ses apparitions des propos complotistes et antisémites - c’est aussi une évocation du contexte de la guerre froide à laquelle se livre l’auteur. Car, naturellement, la compétition sportive était - et reste sans doute encore - avant tout un terrain d’expression de la puissance des Etats. Dès lors, les champions qui s’affrontaient devenaient eux-mêmes les pions d’une partie qui dépassait le plateau de 64 cases… jusqu’à ce que ces pions eux-mêmes finissent par vouloir faire échec à ceux qui prétendaient les manipuler.


A un rythme rapide, l’auteur alterne les chapitres relatifs aux champions et à la technique de jeu avec des épisodes de l’histoire des Etats-Unis - entre ségrégation raciale et lutte anti-communiste - et de celle de l’Espagne aux prises avec la dictature franquiste, en jouant constamment sur la métaphore du jeu. Le pion constitue ainsi l’élément clé du récit, qu’il s'agisse de celui que les joueurs poussent sur l’échiquier ou de tel individu pris dans l’Histoire. Tantôt, il est un petit rouage qui contribue à faire fonctionner le monde auquel il appartient, tantôt il est le grain de sable qui va venir gripper la machine. C’est brillant, étourdissant parfois, mais sacrément impressionnant et singulièrement jubilatoire ! Et, je vous rassure, nul n’est besoin d'être un expert des échecs pour apprécier ce livre. En revanche, je suis prête à parier qu'après la lecture de ce roman vous ne les regarderez plus jamais de la même manière !

dimanche 11 septembre 2022

Tenir sa langue

Polina Panassenko
L’Olivier, 2022



Tribunal de Bobigny : Pauline Panassenko attend la réponse à la demande qu’elle a déposée pour reprendre son prénom de naissance, Polina. Celui qui se trouve sur la couverture du livre. Deux ans après la chute du Mur et de l’empire soviétique, ses parents étaient en effet venus s’installer en France, à Saint-Etienne, avec leurs deux filles. Changement de pays, changement de langue, changement de prénom. Classique. Comme tant d’autres avant elle, l’auteure relate cette étonnante transmutation, dont le coeur du processus réside dans le passage d’une langue à une autre et consistant à percer le mystère de tous ces sons dépourvus de sens pour se réinventer peu à peu dans une nouvelle identité et une nouvelle vie.

 

Alors que sa demande a été déboutée, l’auteure déroule un certain nombre de scènes, alternant souvenirs d’enfance, anecdotes familiales, épisodes sombres et évocations plus légères. On est entre la Russie et la France, entre un espace familial et un espace social étrangers l’un à l’autre, entre la perception d’une enfant et celle de l’adulte qui l’observe, dans cette position instable où il faut pourtant se construire.


Polina Panassenko excelle à exprimer ce sentiment de décalage qui surgit jusque dans les moments les plus ordinaires de la vie, les incompréhensions, les malentendus. Le ton est mordant, aucune complaisance dans l’adversité, bien au contraire. Car il en faut de la détermination et de la hardiesse pour faire face aux obstacles qui se dressent de manière incessante. Ce sont ces qualités que j’avais déjà relevées chez des auteurs - mais surtout des auteures - ayant relaté un tel itinéraire : Abnousse Shalmani, bien sûr, Maryam Madjidi ou Laura Alcoba, pour citer les plus talentueuses d’entre elles. 

Dans les textes de toutes ces femmes, j’ai apprécié et admiré l’acuité du regard posé sur notre société, l’humour, et souvent la causticité, avec lequel étaient rapportées leurs expériences, et peut-être surtout la qualité et la précision de l’écriture dans une langue qui ne leur avait pourtant pas été donnée à la naissance.

Autant de caractères que j’ai retrouvés chez Polina Panassenko. Il m’aura cependant manqué quelque chose pour être pleinement conquise. Quelque chose comme une architecture qui organiserait toutes ces briques que pose la jeune femme. Quelque chose qui en ferait un édifice vraiment spectaculaire. Contrairement aux textes des auteures que j’ai citées, j’ai eu en effet l’impression d’une juxtaposition de scènes, avec des allers-retours dans le temps, sans qu’une ligne directrice s’en dégage vraiment. 

Si j’osais une comparaison avec l’univers des séries, je dirais que ce livre m’a fait l’effet de ces formats courts, où l’on retrouve jour après jour les mêmes personnages dans le même décor, avec des dialogues percutants, mais sans véritable début ni fin, pouvant compter quinze épisodes aussi bien que trois cents et prendre fin à n’importe quel moment. Entre le premier et le dernier épisode, les protagonistes n'évoluent pas. 

Mais le plaisir est toutefois là, et le talent incontestable. C'est pourquoi sans doute, malgré ce bémol, je n'hésiterai pas à lire le prochain ouvrage de cette auteure si elle nous le propose.



lundi 5 septembre 2022

Les yeux fardés

Lluis Llach
Actes Sud, 2015 (Babel 2017)

Traduit du catalan par Serge Mestre


Des livres sur la guerre d’Espagne, j’en ai lu quelques-uns. C’est un sujet qui hante les auteurs de ce pays, et on comprend pourquoi : si la guerre est un traumatisme, une guerre civile l’est peut-être plus encore puisqu’elle produit au sein de la population une fracture que la loi d’amnistie votée après la mort de Franco n’a sans doute pas permis de panser. En jetant un voile sur ce conflit et la dictature qui s’est ensuivie, le silence n’a pu qu’attiser les rancœurs, la défiance et la soif de vérité. Javier Cercas ou Andres Trapiello en ont témoigné dans des ouvrages parmi les plus intéressants que j’ai lus.

Le roman du Catalan Lluis Llach est cependant très différent. Certes, il se déroule en grande partie au cours de cette terrible période, mais il est avant tout un roman d’apprentissage, dont le principal protagoniste est un octogénaire racontant son existence, depuis son enfance passée dans le quartier de la Barceloneta jusqu’à l’âge adulte dans une Espagne désormais sous le joug du Caudillo.

On assiste ainsi à la transformation de Barcelone, cette ville pleine de vie où régnait la solidarité, ainsi qu’un esprit libre et frondeur, avant d’être martyrisée et réduite au silence. Lire ce livre, comme c’était mon cas lorsque je l’ai commencé, alors qu’on se trouve sur place est une formidable expérience, tant l’auteur décrit les lieux avec précision et avec un attachement à certains quartiers et à leurs habitants que l’on devine viscéral.

Mais c’est bien Germinal qui est le héros de ce livre, un jeune homme prenant conscience que les sentiments qu’il nourrit à l’égard de David, son ami d’enfance, sont d’une nature beaucoup plus tendre que ceux qui unissent d'ordinaire deux camarades. Révéler l’amour qu’il porte à son ami lui paraît d’autant plus angoissant que l’homosexualité, même chez les esprits les plus anticonformistes qu’il fréquente, fait l’objet de résistance. Quant à la manière dont elle sera vécue et appréhendée dans l’Espagne franquiste, cela virera sans surprise au tragique.    

A travers la relation qu’il tisse entre Germinal et David, l’auteur noue peu à peu les destinées individuelles et la grande Histoire. Contrairement aux deux auteurs que j’ai cités plus haut, Lluis Llach a choisi de faire de son héros le narrateur du récit, qui s’exprime donc à la première personne, selon un déroulement chronologique. Il nous plonge ainsi dans le chaos des événements pour nous permettre de saisir la manière dont les protagonistes les ont eux-mêmes appréhendés. Au-delà de l’évocation de certains épisodes saillants comme la bataille de l’Èbre et des atrocités perpétrées par les franquistes, il ne manque pas de rappeler aussi les exactions commises par les républicains, en soulignant l’effroi qu’en ont éprouvé leurs propres partisans. Il nous offre ainsi un récit ample et sensible permettant de mieux connaître et comprendre cette période qui continue à tenailler la société espagnole.

vendredi 2 septembre 2022

Supermarché

José Falero
Métailié, 2022


Traduit du portugais (Brésil) par Hubert Tézenas



Ancrer son récit dans une favela, c’est faire face à la misère et à la violence, promesses de pages d’une noirceur absolue. José Falero, lui-même né dans l’un de ces quartiers de Porto Allegre, a pourtant fait un choix bien différent pour en décrire les conditions de vie. De survie, devrait-on plutôt dire. 


Pedro, comme tous ses compagnons d’infortune, ne rêve que d’une chose : mener une vie meilleure, pouvoir s’offrir tous les biens de consommation dont regorge le supermarché dans lequel il est employé pour une bouchée de pain. D’autant qu’il a lu Marx et qu’il a sur le travail et le partage des richesses des idées très précises. 

Lorsqu’il fait la connaissance de Marques, embauché pour effectuer les mêmes tâches que lui, se noue aussitôt entre eux une franche complicité. Tous deux passent des heures cachés dans la réserve à se gaver de confiseries en devisant de la société et de l’inégale répartition des fruits du travail. Tel le maître à son disciple, Pedro lui enseigne d’une manière toute personnelle les préceptes du Capital, et le convainc de la nécessité de trouver le business qui leur permettra d’engranger un profit à hauteur des efforts fournis. C’est Marques qui aura la bonne idée : si les favelas sont infestés de trafiquants de cocaïne et d’héroïne, la vente d'herbe reste un créneau inexploité. La demande est pourtant forte ! Ni une ni deux, les voici lancés dans une affaire qui va se révéler tout à fait florissante, et le lecteur entraîné dans un récit aux accents rocambolesques.


Derrière le ton résolument frivole qu’il adopte, José Falero relate pourtant une réalité qui n'a rien de tendre et à laquelle il semble impossible d’échapper - ce que le retentissant dénouement ne manquera pas de rappeler. Mais en donnant à son récit des accents tragi-comiques, il parvient à rendre ses personnages attachants - et jusqu’aux plus effroyables d’entre eux. Il permet surtout au lecteur d’entrer dans cet univers d’une extrême violence sans résistance ni préjugé, ce qui est une remarquable prouesse.

mardi 30 août 2022

Dessous les roses

Olivier Adam
Flammarion, 2022



Mettons tout de suite les choses au point : oui, Olivier Adam, écrit toujours dans la même veine. Oui, il parle encore de lui, de ses questionnements face à l’existence et de ses difficultés à être au monde. Et, oui, ceux qui le trouvent insupportablement nombriliste hurleront encore à l’imposture littéraire (sans souvent même avoir lu son livre).


Ceci posé, les autres retrouveront dans ce nouveau texte toutes les nuances de l’âme d’un individu cherchant sa place, refusant obstinément de se soumettre aux conventions et d’accepter les faux-semblants. Les livres d’Olivier Adam se suivent… et ne se ressemblent pas. Certains me subjuguent quand d’autres me laissent de marbre. A quoi cela tient-il ? A la distance et à l’ironie qu’il distille avec plus ou moins de prodigalité ? A l’intégration d’éléments narratifs exogènes (je n’avais pas du tout été convaincue par le précédent, dans lequel il était question du Japon) ? Quoi qu’il en soit, il en est des récits d’Adam comme des films de Klapisch : je vieillis avec, évoluant au même rythme qu’eux, et c’est sans doute ce qui me touche.


C’est un roman à trois voix qu’Adam nous propose aujourd’hui. Celle de Paul - nouvel avatar de l’auteur -, de son jeune frère Antoine et de son aînée Claire. Une fratrie dont on comprend rapidement qu’elle a volé en éclats. Paul est un réalisateur, tendance Pialat : exigeant et réfractaire à toute forme de concession. Ses films sont d’inlassables retours sur sa propre vie qu’il réinvestit en y projetant ses doutes, ses colères, ses amertumes, ses aspirations aussi. Autant de blessures qu’il n’a cessé d’infliger à sa famille. Si Claire conserve malgré tout une certaine tendresse à son égard, Antoine lui voue une rancoeur tenace.


Ils vont pourtant se retrouver dans l’enceinte du foyer familial, aux côtés de leur mère, à la veille de l’enterrement de leur père. Ce père avec lequel Paul avait rompu toute forme de dialogue depuis bien longtemps. Il ne manquera pourtant pas cet ultime rendez-vous, qui sera bien sûr un instant suspendu, où la parole se libérera, où les regards changeront de perspective et qui sera l’occasion de réexaminer l’histoire familiale.


Construit comme une pièce de théâtre - dont la mise en abîme constitue un ultime pied de nez de l’auteur - ce texte est empreint d’une sensibilité exacerbée, d’inattendus accents de nostalgie et d’une forme d’inquiet apaisement dans la maturité s’installant. Chacun - du moins parmi ceux qui y consentent - pourra se retrouver dans certains traits, dans certaines réflexions ou dans certains sentiments des personnages placés dans une situation que nous sommes tous amenés à vivre un jour ou l’autre. Et c'est bien là, me semble-t-il, dans cet effet miroir, que réside l'attachement des fidèles lecteurs d'Olivier Adam.



  
 







samedi 27 août 2022

Par-delà l’attente

Julia Minkowski
JC Lattès, 2022



Le Mans, 2 février 1933. Léa et Christine Papin, employées de maison, assassinent leur patronne et sa fille. L’état des cadavres témoigne d’un acharnement stupéfiant. S’ensuivra un procès retentissant dont s’emparera la presse nationale, les uns réclamant la peine capitale comme seule réponse à la sauvagerie dont ces femmes ont fait preuve, les autres décelant dans ce geste une réponse à l’oppression exercée par les classes dominantes. 


Ce fait divers inspira jusque récemment un certain nombre d’oeuvres, littéraires ou cinématographiques. Il constitue également le point de départ du récit de Julia Minkowski. Si elle nous en livre les détails et parvient à ménager le suspense quant à l’issue du procès, c’est pourtant une tout autre histoire qu’elle nous révèle. Celle de l’avocate qui prit la défense des deux soeurs et qui, lorsque s’ouvre le livre, attend fébrilement le verdict des jurés.


Il faut reconnaître que cette femme mérite d’être sortie de l’oubli ! Dire qu’elle s’est heurtée à la résistance de la gente masculine lorsqu'elle voulut s’inscrire au Barreau du Mans serait un euphémisme. Qu’une femme pût se prétendre suffisamment maître de ses humeurs et de ses émotions pour s’exprimer dans un prétoire paraissait déjà à ces messieurs tout à fait inconcevable. Fallait-il encore qu’elle établisse la preuve de sa bonne moralité. N’importe, une bonne enquête à charge et on n’en parlerait plus ! 


Mais Germaine, qui n’était pas femme à se laisser impressionner, avait du répondant. Cependant, tout ce qu’il lui fallut endurer avant de parvenir à s’imposer laisse pantois. Et témoigne une nouvelle fois, s’il en était besoin, de tout ce à quoi les hommes sont prêts pour asseoir leur domination. 


En évoquant à la fois le cheminement personnel de son héroïne et la manière dont celle-ci aborda la défense de ses clientes, sans rien occulter de ses doutes ni de ses convictions, Julia Minkowski rend un hommage appuyé à l’une de ces pionnières injustement oubliées et met du même coup en lumière toute la noblesse d’un métier qui est aussi le sien.  

mercredi 24 août 2022

Les enfants endormis

Anthony Passeron
Globe, 2022



Au tout début des années 80 aux Etats-Unis, un bulletin scientifique faisait état de la réapparition d’une forme de pneumopathie extrêmement rare que l’on croyait disparue. Quelques lignes auxquelles le personnel médical ne prêta guère beaucoup d’attention. Sans que l’on s’explique pourquoi, il était précisé que les individus touchés étaient exclusivement des homosexuels. 

De l’autre côté de l’Atlantique, quelques rares médecins français observaient chez certains patients des symptômes identiques à ceux mentionnés dans l'article. 


A la même époque, dans l’arrière-pays niçois, le grand-père du narrateur tient la boucherie familiale, un établissement florissant qui fait sa fierté. Il l’a héritée de son propre père qui lui a appris le métier, et son fils est à son tour destiné à lui succéder. Toutefois, ce n’est pas Désiré qui reprendra le flambeau. L’aîné de la fratrie a en effet gagné Nice pour poursuivre ses études, ce qui lui a permis de décrocher le premier bac de la famille. Il travaillerait dans un bureau, à la mairie du village, parachevant ainsi l’ascension sociale amorcée par ses aïeux. 

C’est le cadet qui secondera son père, ne ménageant aucun effort pour capter une partie de l’attention dont bénéficie son frère.


Mais Désiré ne rentrera pas au bercail. Un matin, sans prévenir quiconque, il s’en va. Il prend le train pour Amsterdam où l’accueille un jeune couple rencontré quelque temps plus tôt, avec lequel il a sympathisé en fumant des joints. Il ne reviendra que plusieurs mois plus tard, ramené par son frère qui sortit à cette occasion des frontières de la France pour la première et dernière fois. 

Ce qui aurait pu être une simple escapade de jeunesse se révèle le prélude à une inexorable chute vers la toxicomanie et la maladie.


Anthony Passeron adopte un parti pris narratif singulier. Il déroule en effet deux récits distincts et de nature tout à fait différente qui ne se rejoignent jamais, mais qui ont pourtant tout à voir. En alternant l’histoire de son oncle qui contracta le sida en partageant les seringues de ses compagnons et la chronique de cette maladie, de l’apparition des tout premiers symptômes aux derniers progrès de la recherche, en se tenant ainsi simultanément du côté de l’intime et de celui de l’appréhension scientifique et sociale de la maladie, il en restitue l’histoire d’une façon absolument magistrale. 

Au déni dans lequel se réfugient les parents de Désiré fait dramatiquement écho le mépris d’une partie du corps médical qui refusait de soigner une patientèle d’homosexuels et de drogués ; d’un côté se tiennent les malades réduits à l’isolement consécutif à l’exclusion dont ils sont victimes, de l’autre on voit les chercheurs se diviser dans l’espoir de remporter la course au traitement, dans le seul but pour certains d'en tirer reconnaissance et gloire. 


La réussite de ce texte tient précisément dans ce double regard : le lecteur ayant connu cette époque se remémore la manière dont il vécut lui-même cette terrible épidémie et découvre en même temps tout ce qui se tramait à l’arrière-plan et dont il n’avait alors pas forcément conscience. Mais ce récit s’adresse bien sûr à un public plus large : parfaitement documenté, il allie la force de l’enquête à la puissance émotionnelle de la chronique familiale, ce qui le rend absolument passionnant ! La forme choisie était audacieuse, mais le pari est amplement réussi.



Une lecture partagée avec Nicole


dimanche 21 août 2022

Quelque chose à te dire

Carole Fives
Gallimard, 2022



Qui n’a jamais rêvé de rencontrer un écrivain qui lui est cher ? Imaginé ce qu’il pourrait lui dire ? Eu envie de confronter la réception qu’il a faite d’un texte avec son auteur ?


Elsa Feuillet est une jeune écrivaine au succès que l’on qualifiera de modeste. Son entrée en littérature, peut-être la doit-elle à Béatrice Blandy, auteure de quelque cinq ou six livres qui lui valent l’admiration du public et la reconnaissance de ses pairs. Elsa, qui n’aurait jamais osé l’aborder, espère en son for intérieur une rencontre fortuite au cours d’un salon littéraire. Seulement voilà, Beatrice vient de succomber à un cancer et l’occasion ne se produira jamais. Aussi Elsa décide-t-elle de lui rendre hommage en mettant une citation extraite de son oeuvre en exergue du nouveau roman qu’elle s’apprête à publier.


Deux ans plus tard, le mari de Béatrice, Thomas, touché par cette dédicace, écrit à Elsa et l’invite à déjeuner. A cette première rencontre au domicile même de la grande écrivaine succèderont d’autres entrevues, installant peu à peu entre la jeune femme et le veuf une relation tendre et ambiguë. Elsa finit-elle par prendre la place de Béatrice ? Elle devient la nouvelle compagne de son mari, vit désormais dans ses meubles et va parfois jusqu’à modifier sa façon de se vêtir pour mieux lui ressembler.


De là à se glisser dans son bureau pour y rechercher son dernier manuscrit, il n’y a qu’un pas. Mais qu’en faire une fois celui-ci trouvé ? D’ailleurs, est-il publiable en l’état ? Elsa doit-elle le confier à l’éditrice historique de Béatrice, alors même qu’il ne s’agit que d’une ébauche ? Elsa ne serait-elle pas mieux à même d’effectuer le travail nécéssaire ? Et dès lors qu’elle mêle sa propre voix à celle de Béatrice, doit-elle apparaître en tant qu’auteure ? Que co-auteure ? Quelles sont sa véritable part et sa véritable place ? Mais quelles que soient ses interrogations, Elsa est-elle vraiment maître du jeu qui est en train de se mettre en place ? 


Avec ce court roman, Carole Fives interroge le statut d’auteur et explore le lien unissant un écrivain et son lecteur, ainsi que l’impact que les textes écrits par le premier produisent sur le second. Elle scrute également le rôle de l’éditeur, incontournable médiateur de cette relation.

Le propos est évidemment intéressant et plutôt bien abordé. Cependant, peut-être Carole Fives aurait-elle pu le développer un peu plus, insister davantage sur les notions de filiation et de transmission - mais sans doute est-elle plus à l’aise dans les formes courtes. C’est en tout cas ce qu’elle dit d’Elsa Feuillet, dont on soupçonne que Carole Fives lui prête un certain nombre de ses propres attributs. 


Mais qui dit « court » peut aussi dire « enlevé », et c’est bien le cas ici. Carole Fives signe en effet un texte vif et sans temps mort. Et elle réussit surtout un joli twist final qui permet de reconsidérer l’histoire sous un angle différent pour lui donner toute son ampleur. 






jeudi 18 août 2022

Ce que nous désirons le plus

Caroline Laurent
Les Escales, 2022



Si Caroline Laurent, jeune éditrice, est entrée en littérature, c’est peut-être parce qu’elle y a été conviée par l’une de ses auteures : en travaillant ensemble, une relation de confiance et d’amitié s’était nouée entre deux femmes que près de cinquante ans séparaient. La nature fortement autobiographique de l’ouvrage avait sans doute contribué à installer entre elles une intimité qui les a rapprochées. Aussi, lorsque Evelyne Pisier a succombé à la maladie, Caroline a tenu la promesse qu’elle lui avait faite d’en poursuivre l’écriture pour le mener jusqu’à la publication. Sans doute Caroline aurait-elle tôt ou tard traversé le miroir, mais l’histoire s’est écrite ainsi, et forte de cette expérience, elle a pu se lancer dans le roman qu’elle portait en elle, réinvestissant ses propres origines et sa propre histoire : deuxième roman, deuxième succès, la jeune femme s’imposait définitivement sur la scène littéraire.


Un an plus tard, la fille d’Evelyne Pisier, Camille Kouchner, publie La Familia grande, avec le retentissement que l’on sait. Pour Caroline, c’est une déflagration. Aurait-elle pu, , déceler quelque chose ? Que faire de l’affection qu’Evelyne, et surtout son mari Olivier Duhamel lui témoignaient ? Cette relation de confiance n’était-elle qu’un leurre ? Comme si ces troublantes interrogations ne suffisaient pas, les journalistes font assaut de son téléphone, dans l’espoir de recueillir des révélations.


Si c’est ce que vous espérez découvrir ici, passez votre chemin : ce nouveau livre ne vous en offrira aucune. Il n’est ni un témoignage sur l’affaire ni un règlement de comptes. Ce livre est celui d’une renaissance à l’écriture. Le chagrin et l’abîme ont imposé le silence. Celle-là même qui avait ouvert la porte de la littérature, Evelyne, est aussi celle qui la refermait : comment écrire si tout est faux, si l’espace ouvert par la littérature est celui de la trahison et des faux-semblants ?


Ce nouveau récit est celui d'une reconstruction. Il explore les chemins de l’écriture, l'engagement plein et entier que celle-ci exige. Il interroge la place qu'y tient le corps, dont le rôle se révèle sous la plume de Caroline Laurent tout à fait déterminant. Il évoque le compagnonnage, essentiel, des auteurs - et ici plus particulièrement des auteures - lus, qui nourrissent, habitent celui ou celle qui prend à son tour la plume.

C'est surtout un texte d'une émouvante sincérité que j'ai lu pour ma part d'une traite, au bord parfois de l'asphyxie, happée par ces phrases à la recherche fiévreuse du souffle vital.    




 



lundi 15 août 2022

De sang froid

Truman Capote
Folio (Gallimard 1966)


Traduit de l’américain par Raymond Girard




Eh bien, ça faisait assez longtemps que je voulais le lire, celui-là. Parce que c’est un livre culte, parce que Truman Capote a été l’un des premiers auteurs à assumer de faire de la littérature avec du réel - et sans doute aussi parce qu’il est un ouvrage de référence de l’un de mes écrivains de prédilection : Emmanuel Carrère.


Ceci posé, je dois reconnaître que je me suis assez copieusement ennuyée. D’abord parce que je ne suis pas très friande de son style très descriptif, qui enchaîne les faits dans les moindres détails, même si Capote s’attache à retracer la trajectoire des deux assassins dont il est question pour révéler les ressorts de leur psychologie. Sans doute aussi parce que je m’attendais à quelque chose d’assez différent, où le narrateur serait plus présent, quelque chose de plus autofictionnel, en somme, ce qui n’est pas du tout le cas. Au contraire, l’auteur rend compte des faits d’une manière qui se veut tout fait distanciée.


A partir de là, décortiquer sur plus de cinq cents pages un fait divers, aussi stupéfiant soit-il - il s’agit de deux types ayant méthodiquement assassiné une famille de quatre personnes sans mobile apparent - m’est apparu assez fastidieux.


Certes, il est intéressant de comprendre à travers ce texte le fonctionnement du système judiciaire américain et de découvrir une certaine forme du way of life du Middle West, mais il faut croire que je ne suis pas suffisamment passionnée par les USA pour y avoir trouvé mon compte…


samedi 6 août 2022

Les cerfs-volants de Kaboul

Khaled Hosseini
10-18, publié par Belfond en 2005

Traduit de l’américain par Valérie Bourgeois




Kaboul, début des années 70. Amir mène une existence paisible et confortable. S’il a perdu sa mère peu de temps après sa naissance, il admire son père, un notable unanimement respecté pour sa loyauté et sa droiture. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’il élève son fils, se montrant à son égard exigeant, voire inflexible et froid. Une posture qui blesse Amir, d’autant qu’Hassan, le fils de leur serviteur Ali, bénéficie quant à lui de toute sa bienveillance. 


Hassan n’en est pas moins le plus fidèle compagnon d'Amir. Certes, celui-ci se moque parfois de son ignorance, mais cela n’empêche pas Hassan de lui vouer une indéfectible amitié, et il fait preuve d’un courage sans faille lorsqu’il s’agit de le défendre face à la violence d’autres enfants. 


Lorsqu’ils remportent ensemble le tournoi annuel de cerfs-volants, à l’aube de leurs 13 ans, Amir est heureux de pouvoir enfin faire la fierté de son père. Mais ce bonheur est de courte durée : à l’issue de l’épreuve, Hassan est victime d’une terrible agression à laquelle Amir assiste pétrifié. Rongé par la culpabilité, il ne supportera plus l’affabilité d’Hassan qu’il ne cessera en vain de mettre à l’épreuve.


San Francisco, années 2000. Après l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique, Amir et son père avaient fui le pays et vivent désormais aux Etats-Unis. Amir ignore ce qu’est devenu Hassan qui avait déjà quitté son foyer après une ultime provocation de sa part, provoquant le désespoir de son père.


Un coup de téléphone va pourtant contraindre Amir à se tourner vers son passé et à faire face à son sentiment de culpabilité pour, peut-être, pouvoir se racheter. Mais pour cela, il va devoir retourner en Afghanistan, désormais aux mains des talibans.


Ce roman a connu un succès international, et l’on comprend assez pourquoi. En empruntant une forme tout à fait classique, l’auteur a su nouer les fils d'une intrigue en jouant à la fois sur la psychologie de ses personnages et sur les codes culturels qui les définissent, le tout sur fond d’histoire de l’Afghanistan. Après un démarrage qui m’a semblé un peu lent, j’ai moi-même fini par savourer ce récit habilement construit. J’aurais  toutefois apprécié que le contexte historique soit plus étoffé, qu’il dépasse le simple cadre mis au service de l’intrigue, ce qui aurait pu lui donner plus de force, et le rendre à mes yeux plus intéressant et plus instructif encore. 

samedi 23 juillet 2022

Simone Veil l’immortelle

Bresson & Duphot
Marabulles, 2020



Eh oui, c’est bien d’un roman graphique que je vous parle aujourd’hui ! Une fois n’est pas coutume et je ne suis pas sûre d’en faire mon pain quotidien, mais dans certaines circonstances, quand l'esprit reste rétif aux seuls mots, le secours des images se révèle précieux. Ainsi cet album, trouvé à la bibliothèque il y a quelques semaines, fut-il le bienvenu. D’autant qu’il est assez remarquable.


Ne visant pas à faire une biographie exhaustive, ne s’inscrivant pas dans un déroulement chronologique, il s’attache à relater les épisodes clés de l’existence de Simone Weil. Partant de la présentation que la ministre fit de sa loi sur l’avortement devant l’Assemblée nationale en 1974, il alterne la narration avec l’évocation de l’enfance et de la jeunesse de Simone Weil jusqu’à sa déportation dans le camp d’Auschwitz. Cette construction n’a rien d’anecdotique et se révèle au contraire tout à fait judicieuse quand on connaît la violence et l’ignominie des attaques dont elle fut l’objet sur les bancs de l’Assemblée - et qui sont amplement rappelées dans ce récit. Les plus farouches opposants à l’avortement n’hésitèrent pas en effet à la renvoyer dos à dos avec les nazis, pensant sans doute, au-delà de l’abjection de leurs propos, appuyer sur un point faible de cette femme et ainsi plus sûrement la déstabiliser.


C’était mal la connaître. Simone Veil n’était pas femme à se laisser impressionner. Et bien que le soutien du président de la République et du premier ministre d’alors fût resté bien discret, elle porta sans faillir sa loi jusqu’au vote qui permit enfin aux femmes de disposer de leur corps.


L’alternance narrative de ces deux périodes met parfaitement en lumière la personnalité de cette femme hors du commun qui refusa toujours d’être considérée comme une citoyenne de seconde zone, en raison de son sexe ou de sa religion. Ainsi, le discours qu’elle prononça à son entrée à l’Académie française et dont les grandes lignes sont à la fin de l’ouvrage évoquées rappela-t-il les combats qui furent au coeur de son existence.


Côté graphique, le parti pris de la bichromie me semble tout aussi judicieux. D’abord parce qu’il apporte une forme de sobriété qui convient parfaitement au propos, mais aussi parce qu’il permet de distinguer visuellement les différents épisodes en leur attribuant à chacun une couleur différente (bleu pour les débats de l’Assemblée, jaune pour l’enfance, gris pour la déportation, rouge pour l’entrée à l’Académie). Mais ces tonalités impriment surtout une atmosphère particulière à chacune des séquences que l’on perçoit ainsi d’emblée.


Voici donc un excellent ouvrage à recommander à quiconque ne connaitrait pas, ou peu, l’histoire de cette grande femme (et qui constitue un précieux rappel pour les autres). Et, en ce qui me concerne, une lecture qui m’encouragera certainement à faire de plus amples incursions dans le champ du roman graphique…