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samedi 18 janvier 2025

Le lit clos

Sophie Brocas
Mialet-Barrault, 2025



Novembre 1924. La colère gronde parmi les ouvrières de la conserverie de sardines de Douarnenez. Alors qu’elles sont corvéables à merci, tributaires de l’arrivée au port des bateaux de pêche, soumises à des cadences strictement réglementées, elles réclament l’augmentation de leur tarif horaire à 1 franc. Emmenées par Louise, républicaine convaincue, elles entament un mouvement de grève. 


En dépit de ses valeurs conservatrices, Rose admire l’audace et la force de conviction de Louise. Cette jeune paysanne qui a été contrainte de venir travailler en ville après la mort récente de sa mère ne tarde pas à rejoindre les rangs des grévistes. Et s’installe à demeure chez celle qui est devenue son amie, afin que son père ne devine rien de ses activités. 


A la faveur de cette nouvelle intimité partagée, le lien de solidarité - de sororité, dirions-nous aujourd’hui - qui les unit glisse rapidement vers un sentiment d’une autre nature, qu’il convient, dans cette Bretagne pieuse et traditionnelle, de cacher. Mais est-il si facile de tourner définitivement le dos aux valeurs qu’on vous a inculquées ? Tandis que l’une se voit rattrapée par ses rêves de mariage et de stabilité, l’autre va rejoindre Paris pour tenter de mener une existence plus libre.


Sophie Brocas fait le portrait de deux femmes de leur époque, retraçant l’un des grands mouvements ouvriers féminins du début du XXe siècle avant de glisser vers la restitution du Paris artistique et avant-gardiste d'alors. On voit à cette occasion surgir les figures de Picasso ou de Fernand Léger réunis dans les soirées d’une comtesse résolument anticonformiste. 


Le tout se lit avec une grand facilité. Une trop grande facilité, serais-je tentée de dire : tout va très vite dans ce roman où les personnages semblent s'accommoder assez aisément de leur situation et où les obstacles sont levés à peine apparus. Sans doute l’auteure a-t-elle voulu embrasser beaucoup de sujets - revendications ouvrières, amours saphiques, avant-gardes artistiques, ascension sociale… - dont chacun pourrait faire en soi l’objet d’un récit, plus approfondi et rendant mieux compte de leur complexité. Pour ma part, je suis restée un peu sur ma faim. A lire si on n'a pas d'attentes démesurées...


samedi 30 novembre 2024

L’épaisseur du trait

Renaud Czarnes
Héliopoles, 2024


Ah, le monde du travail…  Que de pages ont été produites et continuent de l’être sur le sujet ! Son organisation, son langage, la pression qu’il exerce, la violence qu’il engendre… Beaucoup d’essais et de documents, un peu de fiction - mais rarement sous un angle humoristique. En lisant L’épaisseur du trait, on rit souvent… jaune. Il faut dire que l’auteur, qui a exercé pas mal de fonctions à hautes responsabilités, dans pas mal d’univers différents, en connaît sans doute un rayon sur la question. La novlangue managériale et la gouvernance actionnariale n’ont aucun secret pour lui…


A 44 ans, Marceau, ancien journaliste devenu cadre sup dans une grosse agence de comm d’envergure internationale, est arrivé à l’heure du bilan : quel sens donner à son travail ? Quelle valeur accorder à ce qu’il produit lorsqu’il ne s’agit que de flatter l’égo d’un client pour justifier une facture outrageusement gonflée ? Et comment avoir une quelconque estime pour une hiérarchie dont le cynisme n’a d’égal que l’indécence de sa rémunération ? Peut-être serait-il temps de prendre la vie autrement et d’opérer un virage à 180 degrés - surtout si un « plan de départs volontaires » se faisait jour…  


L’auteur épingle les multinationales et leurs méthodes managériales avec une gourmandise que l’on devine nourrie par des années de couleuvres avalées. Ceux qui travaillent dans ce type d’environnement trouveront peut-être le reflet du miroir tendu par cette satire presque trop cru. Mais elle a le mérite de mettre les points sur les i et, franchement, ça ne peut pas faire de mal !


mardi 3 septembre 2024

Les œuvres intérieures

Charlotte Augusta
Denoël, 2024


Gabrielle a récemment été recrutée par la Fondation. Dépendant de l’Entreprise, celle-ci a pour vocation d’acquérir des oeuvres d’art et d’organiser des expositions. L’atmosphère y est feutrée, l’environnement d’une glaciale sobriété et le rythme de travail plus que soutenu. Le PDG, élégant et cultivé, suscite l’admiration de Gabrielle. Pour cette jeune femme, intégrer une telle structure et évoluer dans le monde de l’art est la concrétisation d’un rêve. 


Pourtant, ce sentiment de félicité laisse rapidement place à une forme de malaise diffus dont elle identifie toutefois quelques-unes des sources : le tutoiement obligatoire, tout d’abord, qui prétend abolir avec ses supérieurs une distance que ceux-ci ne cessent par ailleurs de signifier ; la totale disponibilité qui est exigée d’elle et qui impacte sa vie personnelle ; et surtout la disparition soudaine de l’une de ses jeunes collègues avec laquelle elle s’était liée d’amitié et qui lui avait fait part des difficultés relationnelles qu’elle entretenait avec sa « N + 1 ».


C’est bien la violence exercée par l’environnement professionnel qui est au coeur de ce roman : les faux-semblants, l’oppression qu’implique une relation hiérarchique, la pression - plus ou moins acceptée - qui s’exerce à tous les niveaux de l’organigramme et qui remodèle les individus. 


L’entreprise et les protagonistes ne sont pas présentés de manière précise, comme s’ils étaient interchangeables - ce dont témoignent les termes employés pour les nommer. Ce choix participe de l’atmosphère très désincarnée qui se dégage du texte, l’accent étant ainsi mis sur la déshumanisation, rappelant certains films tels que Metropolis ou Bienvenue à Gattaca, ou encore la récente série Severance. 


Si cette dimension du roman est très réussie, le traitement réservé à la principale protagoniste a cependant échoué à me convaincre. L’auteure voulait-elle représenter le doute et la confusion qui la gagnent progressivement ? On peine parfois à suivre le cours de ses pensées, qui mêle passé et présent, la situation qu’elle est en train de vivre et des réminiscences de sa mémoire ou ce qu’elle imagine qui pourrait advenir. Si l’objectif était d’installer le lecteur dans un état de perte de repères, de le désorienter à l’instar de son héroïne, alors l’auteure a gagné son pari. Mais il en reste pour moi un goût d’inachevé que l’issue du roman n’aura pas réussi à lever.




vendredi 31 mai 2024

Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans

Anne Plantagenet
Le Seuil, 2024



Juin 2022 : un journal de la presse régionale publie un entrefilet signalant la « disparition inquiétante d’une femme de 56 ans ». Cette femme, c’est une ouvrière, syndicaliste. Elle s’appelait Letizia Storti et Anne Plantagenet la connaissait. 


C’est sur un plateau de tournage qu’elle l’avait rencontrée. Celui du film En guerre de son ami Stéphane Brizé sorti en 2018. Letizia Storti y faisait de la figuration, incarnant un rôle qu’elle connaissait sur le bout des doigts puisqu’elle y jouait une déléguée syndicale en lutte contre la fermeture de son usine. Quelques années plus tard, elle apparaissait brièvement dans un autre film du réalisateur : dans Un autre monde, tourné début 2020, elle était à nouveau une salariée qui tentait de s’opposer aux décisions prises par la direction de son entreprise.


Pourtant, entre les deux, Letizia semble s’être comme éteinte, remarque l’auteure. Que ce soit à l’écran ou à travers les essais qu’elle a effectués pour les deux films, Letizia a changé, physiquement et psychiquement. Que s’est-il passé qu’Anne n’a aucunement détecté dans les sms qu’elles se sont échangés ? Que cachait Letizia derrière des mots qu’elle voulait enjoués et rassurants ?


Anne visionne attentivement les essais, regarde à nouveau les deux films, relit leurs échanges, s’entretient avec le réalisateur, mais aussi avec le fils de Letizia, et documente sa connaissance de l’usine UPSA d’Agen où cette dernière travaillait.


Elle découvre ainsi qu’après le premier tournage Letizia avait perdu son mandat d’élue du personnel. Lui était-il reproché d’avoir un instant pris la lumière ? Lors des élections professionnelles qui se sont déroulées après la sortie d’En guerre et le festival de Cannes où il était présenté en compétition, son nom a été rayé de plusieurs bulletins de vote, affectant durablement le moral de celle qui était très investie dans ses missions de défense du personnel. Puis l’usine est vendue à un groupe japonais, des réductions d’effectifs se préparent. La pression s’accentue sur les salariés, « encouragés » à partir d’eux-mêmes. C’est dans ce contexte qu’un salarié, également secrétaire du CSE de l’établissement, se suicide, mettant ouvertement en cause certains responsables de l’entreprise. Puis un autre élu fait à son tour une tentative de suicide. C’est dans ce contexte d’extrême tension que Letizia fait une chute à son domicile, entraînant une fracture du poignet qui ne lui permettra pas de reprendre son poste dans les conditions habituelles. Elle est alors affectée à une succession de services guère plus appropriés à son nouveau statut de RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé). Elle finit par être rétrogradée, ce qui n’est pas sans impact sur son salaire. 


Letizia autrefois déterminée et combative se sent déconsidérée et humiliée. Malgré les rappels de la médecine du travail, les alertes effectuées par ses collègues face aux manquements de la direction, le drame survient : Letizia fait à son tour une tentative de suicide sur son lieu de travail, dénonçant par son geste les méthodes de management toxiques.


Si la violence des conditions de travail et des stratégies des multinationales ne sont que trop connues, la manière dont Anne Plantagenet aborde le sujet est particulièrement intéressante. D’abord parce que l’histoire de Letizia permet à l’auteure d’adopter un point de vue humain. Ensuite parce que s’y ajoute un second prisme apporté par l’expérience cinématographique qui introduit une distanciation. Plus qu’un effet miroir, Letizia Storti a pu trouver dans le film résolument engagé de Stéphane Brizé une véritable caisse de résonance à tout ce qu’elle-même et ses collègues vivaient au quotidien, une manière de faire éclater au grand jour les conséquences humaines et sociales de la logique libérale à l’oeuvre dans son entreprise, à l’instar de celle qui était au coeur du scénario. Mais peut-être aussi cette forme de mise en abyme - alors même que la situation des salariés de son entreprise ne faisait que se dégrader - a-t-elle engendré un certain sentiment d’impuissance qui a pu prendre le pas sur la combativité que faisait naître celui d’injustice ? 


Grâce au dispositif mis en place par l’auteure, le lecteur bénéficie quant à lui en permanence de ce double-regard interne et externe - avec le réalisateur qui ira jusqu’à commenter dans les médias la situation d’UPSA. Il en résulte un récit aux dimensions à la fois intime et sociale, sensible et factuelle, que l’on ne trouve pas si souvent associées pour aborder ce type de question. C'est précisément ce qui, en
dépit de sa brièveté, donne à ce livre une remarquable profondeur. 



Et pour tous ceux, comme moi, que le monde du travail et son traitement dans la littérature intéressent particulièrement, je signale la recension "Lire sur le monde ouvrier & les mondes du travail" chez Ingamic pendant toute l'année 2024.



lundi 27 mai 2024

Au Bonheur des Dames

Emile Zola
Publié en 1883


Mais quel bonheur ! Non pas celui des dames, mais bien le mien, de retrouver intact celui de lire Zola comme à l’aube de mon adolescence. Pourtant, bien qu’il ait été l’un de mes auteurs préférés, je ne pense pas l’avoir relu depuis mes vingt ans… Il aura fallu cette formidable expo sur la naissance des grands magasins proposée par le musée des Arts décoratifs (qui se tient jusqu’au 13 octobre) pour que je replonge avec délices dans l’univers des Rougon-Macquart…
 

L’histoire, vous la connaissez : Denise débarque à Paris avec ses deux frères chez leur oncle qui tient un commerce d’étoffes. Sauf qu’entre le moment où ce dernier l’a invitée à le rejoindre à Paris et son arrivée, un an s’est écoulé, au cours duquel sa situation a bien changé. En face de chez lui s’est en effet installé un magasin d’un type nouveau, fondé sur des méthodes de vente révolutionnaires, ayant pour effet de capter la clientèle de tous les commerces alentour. C’est ainsi qu’au lieu d’épauler son oncle, Denise fait son entrée au Bonheur des Dames, dont elle devient l’un des nombreux rouages.


Je ne vais rien dire de neuf, mais plus d’un siècle après sa mort Zola impressionne toujours par sa maestria à mêler le romanesque à l’observation précise de son temps. Tout est dans son livre : les stratégies économiques et commerciales, la hiérarchisation des employés, la condition dans laquelle ils sont enfermés et leur système de rémunération, l’obsession du chiffre, la volonté d’expansion sans frein, l’exacerbation du désir d’achat… Avec son « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire », c’est en usant d'une précision chirurgicale que Zola représente le passage d’un monde ancien au monde moderne, la transformation d’une société qui voit s’achever le déclin de l’aristocratie, laquelle cède la place à une bourgeoisie triomphante, dont la vertu cardinale s’incarne dans le fameux mot d’ordre de Guizot  « enrichissez-vous » et dont l’inévitable corollaire est la mise en place de la société de consommation, avec toutes les conséquences sociales qu’un tel système engendre. 


C’est pourquoi ses romans continuent de nous passionner : ce sont les germes de notre propre monde que nous voyons naître sous sa plume d’une stupéfiante clairvoyance, tout ce qui s’est développé, accéléré jusqu’à la nausée, jusqu’à l’épuisement de nos ressources et de nos vies.  


Sans doute, la première fois que j’ai lu Au bonheur des Dames, n’avais-je pas la conscience de tous ces enjeux et de la manière dont ce texte éclairait la connaissance du monde dans lequel je me préparais à entrer. Je crois à l’époque m'être passionnée pour l’histoire de cette jeune femme qui refusait de se laisser broyer par les serres d’un environnement d’une violence inouïe. Mais le génie de Zola se tient précisément là, dans sa capacité à nous embarquer par sa puissance romanesque. Et aujourd’hui comme hier je peux réaffirmer qu'il reste l’un des plus grands auteurs qu’il m’ait été donné de lire.

vendredi 27 octobre 2023

A pied d’oeuvre

Franck Courtès
Gallimard, 2023


 

Ecrire est-il un métier ? Si l’on s’en tient à la première définition du Robert, « Genre de travail déterminé, reconnu ou toléré par la société et dont on peut tirer des moyens d’existence », alors la réponse sera le plus souvent « non », tant est réduit le nombre de ceux pouvant prétendre vivre de leur plume. Mais si l’on se tourne vers la seconde, « Occupation permanente, fonction, rôle », alors la réponse pourrait-elle bien être tout autre. D’où peut-être la profonde incompréhension opposant Franck Courtès à ses proches qui, s’ils ne lui « conteste[nt] pas [s]on tempérament artistique, [lui en veulent] de [s’]y adonner entièrement, comme s’il se fût agi chez [lui] non d’un métier mais d’un vice ». 

 

Car l’auteur du livre que l’on tient entre les mains a fait un choix radical, celui de renoncer à l’activité dont il tirait rémunération pour se consacrer pleinement à l’écriture, le contraignant à réduire ses dépenses au strict minimum, jusqu’à se priver de l’essentiel. Et à chercher du travail, c’est-à-dire un boulot alimentaire afin de tenter de construire un fragile équilibre lui permettant d’exercer son métier d’écrivain.

 

Sans fard ni pathos, avec au contraire l’élégance de discrètes notes d’ironie, Franck Courtès raconte son quotidien avec précision et dévoile la manière dont il s’est enfoncé dans une pauvreté assumée à défaut d’être choisie. Il nous livre ainsi un tableau cru de la condition d’artiste. Celui-ci n’est pas neuf : d’autres avant lui se sont livrés à ce cruel exercice, la littérature en compte plus d’un exemple. Sous la plume de l’auteur, on perçoit à quel point l’art reste dans notre société un objet s’appréciant, comme n’importe quel autre, à l’aune de sa seule valeur marchande ; quant à celui qui crée, il ne semble pouvoir prétendre à un statut social qu’à la seule condition d’en tirer un revenu. 


Mais ce qui accroît encore la portée de ce récit, c’est qu’il se double d’un témoignage implacable du degré de déshumanisation auquel nous sommes rendus. Car ce n’est pas seulement sa fonction d’écrivain qui est foulée au pied, mais son appartenance même au corps social qui lui est déniée. En proposant ses services par le biais de plateformes d’ubérisation, il se réduit à une simple paire de bras sans compétence identifiée, pouvant effectuer n’importe quelle tâche dans n’importe quelles conditions, il se rend transparent aux yeux de ceux qui le louent et perd jusqu’à son nom, n’étant plus désigné que par son seul prénom. 


Quant à la valeur des tâches qu’il est amené à effectuer, elle est annihilée par la forme de surenchère inversée qu’encouragent ces plateformes, le moins-disant raflant la mise. Ni le temps passé, ni les compétences, ni la qualité de la prestation n’entrant en jeu, il ne saurait plus être question de travail, avec toute l’organisation et la réglementation que cela suppose, mais bien de simples transactions commerciales. 


Le livre de Franck Courtès est saisissant. On ne peut qu’être indigné par l’obscénité de la situation qu’il relate et qui dépasse de loin le cadre de la condition de l’artiste. C’est bien le dévoiement de la société dans son ensemble qu’il pointe du doigt, une société qui sape ses fondements. Ce qui devrait tous nous alarmer.

jeudi 8 juin 2023

La vie est à nous

Hadrien Klent
Le Tripode, 2023



Si vous aviez loupé l’épisode précédent, je vous en rappelle les grandes lignes : après avoir publié un essai prônant la réduction du temps de travail à quinze heures hebdomadaires, l’économiste nobélisé Emilien Long est poussé à se présenter aux élections présidentielles de 2022… qu’il parvient contre toute attente à remporter. Paresse pour tous relatait les deux ans de campagne présidentielle qui avaient précédé cette victoire.


Trois ans se sont maintenant écoulés. Entouré de son équipe gouvernementale, Emilien a mis son programme en œuvre - non sans se heurter à un certain nombre de résistances. L’enjeu désormais est double. Le premier est de faire adopter par l’ONU une résolution engageant les autres Etats à abaisser à leur tour le temps de travail sans réduction de salaires, pour tout à la fois lutter contre la pauvreté en réduisant les inégalités, et agir en faveur de l’environnement en rejetant le dogme de la croissance. Le second est de faire approuver par référendum une révision de la Constitution française afin de mettre en place un système de co-présidence de la République à six membres dans le but de dépersonnaliser le pouvoir et de mettre définitivement fin au mythe de l’homme providentiel. L’un et l’autre de ces projets vont être soumis au vote à vingt-quatre heures d’intervalle. Le roman relate la semaine qui précède ces échéances.


Si j’avais beaucoup apprécié Paresse pour tous, j’ai trouvé ce deuxième volume plus réussi encore. L’auteur entre en effet dans le détail des conditions concrètes rendant possible et réaliste une mesure qui, aux yeux de certains, peut sembler utopique, voire totalement insensée - les chantres du libéralisme économique, on s’en doute, mais, plus largement aussi, toute une partie de la population encore imprégnée de l’idée que le travail et la consommation constituent le cœur de l’existence. Il s’agit donc de déconstruire ce qui n’est guère plus qu’une idéologie afin de permettre à chacun, individuellement, de devenir maître de son existence et de son temps, ce qui doit avoir pour conséquence ultime la préservation même de nos conditions de vie. Car la réduction du temps de travail a pour corolaire une forme de sobriété : produire moins pour consommer moins, mais mieux. Se libérer du travail, c’est aussi se libérer de la consommation à outrance, de cette frénésie de possession prétendument constitutive de notre bonheur pour développer collectivement les conditions d’un épanouissement et d’un accomplissement individuels.


Hadrien Klent conserve ici le ton facétieux qui donnait toute sa saveur à son précédent roman. Mais ne vous y trompez pas, le fond reste on ne peut plus sérieux. Le programme déroulé tout au long du récit s’appuie sur une argumentation solide résultant d’une réflexion et d'une analyse économique tout à fait convaincantes, pour peu que l’on veuille bien retirer ses œillères.


Je ne serais toutefois pas honnête si je vous affirmais que le roman était exempt de toute caricature : certains protagonistes secondaires, tels les deux personnages incarnant l’opposition, n'y échappent pas - mais sont-ils si loin de notre personnel politique ? Là n’est cependant pas l’essentiel. Le roman joue sur une forme de satire qui ne prétend pas au réalisme mais invite le lecteur à déplacer son regard et modifier sa perspective pour remettre en question la perception qu'il a du monde qu’il habite. La réflexion qu’il nous incite à mener ne manque certes pas de pertinence ni de bon sens. Pour ma part, je la trouve suffisamment convaincante pour ne pas la balayer d’un revers de main. Sauf à vouloir poursuivre sur la voie qui est en train de nous conduire droit dans le mur. 





jeudi 9 mars 2023

Il suffit de traverser la rue

Eric Faye
Le Seuil, 2023



Il suffit de traverser la rue : vous vous souvenez certainement de cette formule présidentielle qui avait fait couler beaucoup d’encre… C’est justement ce que s’apprête à faire Aurélien Babel, journaliste quinquagénaire, au moment de quitter définitivement l’agence de presse qui l’employait. Il a en effet « bénéficié » d’un plan de départs volontaires consécutif à la réorganisation des services exigée par le nouvel actionnaire suédois… Mais avant d’en arriver là, il lui aura fallu mener un véritable parcours du combattant que l’auteur nous relate avec une certaine verve.


Car tel n’était pas le projet de notre bougre, qui se serait bien vu continuer à assurer dans les locaux de la rue Montmartre la veille des dépêches jusqu’au jour de sa retraite. Mais voilà : le monde a changé, il faut s’adapter. Entendez : délocaliser les services tels que la maintenance informatique et externaliser un maximum de fonctions. Y compris les journalistes eux-mêmes. Pourquoi en effet s’encombrer de vieilles badernes rétives à toute forme d’évolution quand on peut s’offrir de jeunes recrues prêtes à toutes les contorsions pour faire leur trou et ce, à un tarif bien plus concurrentiel ! Elles ne connaissent rien au métier ? Une formation express fera l’affaire !


Eric Faye brocarde le monde de l’entreprise à l’heure de la mondialisation, pointant tout à la fois les méthodes de management délétères, la recherche de rentabilité à (très) court terme, la perte de sens au travail, mais aussi le renoncement des salariés à se mobiliser collectivement pour battre en brèche le système qui les broie.


Le tableau qu’il brosse n’est hélas que trop bien connu. Aussi, si juste et bien menée soit cette charge ubuesque, arrivai-je au terme de la première partie du livre avec un léger sentiment de lassitude. Avais-je vraiment envie de continuer à lire un roman qui tendait un miroir si fidèle à ce que nous observons tous les jours ?


Mais le deuxième acte de cette sinistre comédie allait s’ouvrir sur une scène aux échos moins retentissants. Car une fois la situation évaluée puis la décision prise de monter dans la charrette, il n’allait pas être si simple que cela d’y parvenir. Non sans se départir de son humour grinçant, l’auteur évoque la course - voire la compétition - à laquelle se livrent les prétendants à un départ… auquel ceux-ci n’aspiraient pourtant pas ! Satisfaction aux critères de sélection, motivation (!), présentation de projet, autant d’éléments qui doivent nourrir leur dossier pour convaincre du bien-fondé de leur demande. Vous vous croyiez chez Ubu dans la première partie ? La seconde le consacre décidément roi de cet univers déshumanisé et asservissant qu’est celui de l’entreprise… 


Soyons reconnaissants à Eric Faye de son ironie mordante et de la sollicitude dont il fait preuve à l'égard de son personnage, qui sauvent le lecteur d'un désespoir certain. A moins que ce texte ne l’anime au contraire d’une saine et fertile colère ? Il donne au moins une raison d'espérer...



Un roman repéré chez Nicole




samedi 4 mars 2023

Client mystère

Mathieu Lauverjat
Scribes, Gallimard, 2023



« Le travail, c’est la santé ; ne rien faire, c’est la conserver », chantait Henri Salvador. Sans doute le narrateur de ce roman aurait-il dû s’en rappeler le jour où, parcourant les rues de Lille sur son vélo pour livrer une énième pizza, il vint s’encastrer dans un camion. S’il s’en sort sans trop de dommages, le voilà néanmoins dans l’impossibilité de travailler et donc privé de ressources, eu égard à son statut d’auto-entrepreneur. Ce qui ne serait encore qu’un drame mineur si son inactivité, même très temporaire, n’avait pour conséquence de le renvoyer dans les limbes d’un algorithme d’où il avait eu grand peine à émerger au début de sa « carrière ».  


Mais voici qu’à la faveur de ses longues heures d’oisiveté contrainte, il découvre un reportage consacré au mystery shopping, un business récemment apparu mais néanmoins florissant. Ainsi des agences spécialisées envoient-elles le premier pékin venu, qui dans un hôtel, qui dans un  supermarché ou chez un coiffeur, pour vérifier le respect des consignes et d’une charte qualité tout droit venues d’une direction centralisée. Rien de plus simple et de plus séduisant pour notre jeune convalescent qui s’inscrit illico sur l’une des applis idoines. 


Remplissant consciencieusement les grilles d’évaluation et interprétant non moins  impeccablement les rôles de clients, certes mystères, mais néanmoins retors, visant à pousser les employés dans leurs retranchements pour tester leur capacité à faire face aux situations les plus épineuses, il finit par être repéré par la pimpante chief officer de l’agence et par prendre du galon.


Tout irait pour le mieux si sa conscience ne venait le titiller. Car il faut bien faire remonter les imperfections, aussi légères soient-elles. Ainsi la simple enquête de satisfaction peut-elle finir par entraîner des conséquences bien fâcheuses…


Mathieu Lauverjat nous plonge dans les abîmes du travail ubérisé pour en révéler le caractère ubuesque, nous livrant une peinture très éloquente de ses modalités et des méthodes de management sur lesquelles il s’appuie. Certes, il ne se prive pas de recourir à l’arme de l’humour, mais on se demande néanmoins jusqu’à quel point le loufoque qu’il convoque ne reflète pas la réalité et, si l’on rit, c’est d’un rire aussi jaune que celui qui éclabousse la couverture. Chacun pourra aisément reconnaître les éléments de novlangue qu’affectionnent tant aujourd’hui les managers et qui recouvrent ici toute leur vacuité. 

Mais, en la matière, la meilleure trouvaille de ce roman est sans conteste le gimmick dont il est émaillé. Je ne ferais pas l’affront à son auteur de qualifier son texte de « satisfaisant-conforme », mais, si l’on devait évaluer le caractère divertissant de la lecture et la pertinence du propos, il passerait le test haut la main !



A découvrir aussi chez Nicole


jeudi 22 septembre 2022

En salle

Claire Baglin
Minuit 2022



La salle dont il est question dans ce roman est celle d’un restaurant MacDonald. Le livre s’ouvre sur l’entretien d’embauche que passe la narratrice pour y décrocher un job. Mais les postulants sont nombreux et la jeune femme doit trouver les arguments qui vont jouer en sa faveur. Comment convaincre que l’on n’est qu’enthousiasme à l’idée de servir des burgers à tour de bras avant de sortir des poubelles débordant de déchets ? En convoquant peut-être ses souvenirs et la joie qu’on éprouvait enfant à aller au fast-food en famille…


Ainsi s’amorce un récit qui ne va cesser de mêler intimement l’expérience de la narratrice en tant qu’employée de restauration rapide et des scènes de son enfance révélant une origine modeste où se dessine la figure d’un père ouvrier. 


Les deux univers se font écho au sein d’un texte extrêmement poreux, le passage de l’un à l’autre n’étant marqué que par des changements de paragraphe se succédant à un rythme rapide. Aux cadences intenables, aux gestes répétitifs, à l’absurdité des consignes et à l’absence de sens font contrepoint la fierté d’un savoir-faire, le sentiment d’accomplir une tâche utile, mais aussi une forme d’usure due à des conditions de travail difficiles et à des normes de sécurité insuffisamment respectées.


La peinture du travail dans la restauration rapide et ses conséquences sur les individus sont très bien représentées, de même que le ballet de ces employés interchangeables qui n’acquièrent nulle compétence valorisable dans d’autres secteurs d’activité et se voient ainsi privés de perspectives d’évolution professionnelle.


Pour autant, on ne découvre pas grand chose que l’on ne sache déjà. Mais surtout, je n’ai pas bien saisi où l’auteure voulait en venir en associant à son héroïne la figure paternelle. Voulait-elle démontrer que provenir du milieu ouvrier vous condamne à des métiers peu qualifiés ? Que la classe ouvrière est remplacée par une nouvelle forme de prolétariat ? Que le travail, quelle que soit la forme qu’il prend, reste toujours aussi aliénant ? Un peu tout cela à la fois, je suppose… 

Pour ma part, je suis restée un peu sur ma faim : si ce roman est tout à fait respectable, j’ai déjà lu sur le travail des textes beaucoup plus convaincants que celui-ci.


vendredi 18 juin 2021

Paresse pour tous

Hadrien Klent
Le Tripode, 2021




Et si on travaillait 3 heures par jour ? Autrement dit 15 heures par semaine ? 

Pochade ? Provocation ? Pas dus tout ! Alors que les 35 heures hebdomadaires ont tant de contempteurs, c’est le très sérieux projet que défend Emilien Long, éminent économiste lauréat du prix Nobel, dans son dernier ouvrage en date, Le Droit à la paresse au XXIe siècle.


A sa sortie, le livre fait évidemment grand bruit. L’économiste est l’objet de toutes les railleries, mais son propos s’appuie pourtant sur des années d’études du travail et de la productivité validées par nombre de ses pairs. Autour de lui, certains trouvent l’idée si intéressante qu’Emilien se voit encouragé à se présenter à la présidence de la République. 

Nous sommes à deux ans des élections de 2022 et Emilien finit par se laisser convaincre. Considéré d’abord comme l’un de ces candidats fantaisistes voués à ne recueillir que quelques milliers de voix, il va bel et bien finir la course en tête : lorsque s’ouvre le roman, il ne reste que quelques minutes avant l’annonce du résultat du second tour. Comment Emilien a-t-il pu accomplir pareil chemin, tel est l’objet de ce roman décapant qui retrace les quelque 746 jours d’une campagne électorale aussi débridée qu’iconoclaste…


Ainsi résumé, on pourrait croire que ce roman est une farce. Eh bien détrompez-vous. Même si le ton est volontiers espiègle, le propos est on ne peut plus sérieux, et tout ce que dépeint Hadrien Klent, qui ne cesse de multiplier les effets de réel, nous invite immanquablement à interroger nos modes de vie et de consommation, et leur impact sur notre santé et notre planète.

Klent, par la voix de son héros, remet en cause le dogme du travail et du productivisme, source de tant de maux : mal-être, dépression, perte de sens à ce que l’on fait, épuisement de nos ressources naturelles.


Klent nous propose rien moins que d’inverser le sens de nos priorités. Alors que depuis plus d’un siècle la productivité n’a cessé de croître, nous n’avons quasiment plus réduit le temps de travail. Résultat, on aboutit à une surproduction de biens… qui nous condamne à surconsommer pour justifier ce rythme. Mais est-il réellement nécessaire de changer de téléphone portable tous les deux ans, de posséder une télé toujours plus grande, de refaire la moitié de notre garde-robe à chaque nouvelle saison, de manger de la viande deux fois par jour, creusant au passage toujours plus vite notre tombe en mettant notre planète à feu et à sang ? Comme le dit si bien l’auteur, « au lieu de diviser par quatre le temps de travail, nous avons multiplié par quatre nos besoins ».


Si vous pensez que travailler quinze heures par semaine est utopique, Emilien Long vous répondra que réduire le temps de travail limitera largement le nombre de maladies professionnelles, qui ont un coût colossal pour la société ; qu’en dégageant du temps libre, il deviendra possible de participer à des projets collectifs dont l’ensemble de la collectivité pourra bénéficier ; qu’en réduisant de 1 à 4 les écarts de salaires dans les entreprises, cela n’entamera en rien leur rentabilité ; enfin qu’en arrêtant de surproduire des biens, nous pourrons espérer cesser d’asphyxier notre planète et garantir ainsi la survie de notre espèce.


Alors c’est vrai, je fais personnellement partie des gens qui trouvent totalement absurde qu’une partie de l’humanité se ruine la santé en obéissant à des cadences infernales quand l'autre crève de ne pas avoir de travail. Aussi avais-je sans doute une certaine appétence pour le sujet. Mais franchement, vous ne croyez pas que ça vaut le coup de réfléchir à tout ça ? 

Et pour ma part, s’il prenait à Hadrien Klent l’idée de se présenter aux prochaines élections, je n’hésiterais sans doute pas longtemps avant de glisser mon bulletin dans l’urne…



Et pour écouter la déclaration de candidature d'Emilien Long sur Radio Nova, c'est par ici...