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jeudi 5 février 2026

Minuit à bord

Laura Alcoba
Gallimard, 2026


Nous sommes le 20 octobre 1936, il est minuit à bord du Florida. Benjamin Fondane rédige une missive. Le poète a quitté l’Argentine où il était venu tourner un film et il est sur le point de faire le trajet retour vers la France, pays qui l’avait accueilli treize ans auparavant. Pour cet homme désargenté, qui a embrassé la langue française après avoir quitté sa Roumanie natale, désormais tourmenté par l’avenir sombre qu’il voit planer sur l'Europe, cette traversée n’a rien de léger. 


Sans son amie Victoria Ocampo, issue de la grande bourgeoisie argentine, qui circule d’un continent à l’autre comme elle enjamberait une flaque d’eau, rien n’aurait été possible : c’est elle qui a financé le voyage, trouvé les comédiens, convaincu les producteurs du film. Pourtant, lorsqu’il décide de rentrer en France, Fondane n’en a pas même terminé le montage. Pourquoi ce retour précipité ? Cette énigme n’est rien à côté du mystère qui nimbe ce film aujourd’hui perdu, que très peu de personnes ont eu l’occasion de voir au cours d’une unique projection privée et dont il ne subsiste que quelques très brefs rushes ayant été assemblés bout à bout. 


Laura Alcoba n’est pas la première à tenter de percer les secrets de ce film. Comme sans doute bon nombre d’entre vous, j’ignorais tout de cette oeuvre - et à peu près tout de son créateur - mais ce récit éveille d’emblée l’intérêt. On suit l’écrivaine pas à pas dans la véritable enquête qu’elle mène, vibrant du même enthousiasme qu’elle lorsqu’une révélation lui est faite, connaissant la même déception lorsqu’une piste se révèle infructueuse, et l’on est progressivement gagné par l’espoir un peu fou de voir ressurgir une copie qui aurait échappé à l’effacement et qui nous permettrait de découvrir cette oeuvre étrange. 


Etrange ? C’est pour le moins ce qui semble la caractériser. Son titre en premier lieu, Tararira, provoque l’hilarité des hispanophones. Ce pourrait n’être qu’une simple interjection, mais ce mot évoque en fait un bien vilain poisson, et c’est surtout un terme argotique désignant le pénis - auquel il ressemblerait. Drôle de choix, donc, pour un drôle de film dont les seules images qui nous soient parvenues révèlent le goût de l’absurde revendiqué par l’auteur…


Au fil des chapitres, l’intérêt et la curiosité du lecteur ne cessent de croître. Et si l’écrivaine révèle d’emblée la passion qu’elle nourrit pour Fondane et pour ses textes, une question finit pourtant par nous tarauder : pourquoi s’y est-elle intéressée au point de collectionner tout ce qui le concerne, de retourner dans son Argentine natale pour recueillir des informations qui permettraient de retrouver le film et de se retirer dans un lieu isolé pour écrire ce livre ? On ne marche pas ainsi sur les traces d’un artiste, on n’accumule pas des années durant toutes sortes de documents sur lui sans qu’il se joue quelque chose de profond. Est-ce la question de l’exil ? Le choix qu’il fit de la langue française ? Le lien que ce Français d’adoption a pu entretenir avec l’Argentine ?


Au-delà de cette dimension intime, c’est tout un contexte social, économique et historique que l’écrivaine met en lumière. Elle éclaire ainsi le destin de cette étonnante oeuvre cinématographique et révèle en quoi sa force subversive ainsi que l’appartenance religieuse et politique de ceux qui la portèrent purent contribuer à son anéantissement.


Autant de questions et de considérations qui ne peuvent aujourd’hui que nous interpeller…



Si vous souhaitez rencontrer Laura Alcoba, je vous donne rendez-vous à la librairie Le Divan, à Paris, mardi 10 février à 19 heures. J'aurai le grand plaisir de dialoguer avec elle pour présenter son livre.




jeudi 29 janvier 2026

L’ami secret

Frédéric Doré
Buchet-Chastel, 2026


Sur les traces de Truman Capote. Entre un titre assez générique et un auteur méconnu, l’éditeur a pris soin d’enrichir sa couverture de quelques mots offrant un repère sécurisant au lecteur curieux qui voudrait bien se saisir du livre. « N’ayez pas peur, vous êtes en terrain connu », semble-t-il nous souffler. Pour ma part, cela ne fait guère plus de trois ou quatre ans que j’ai découvert De sang froid sans que cette lecture ait suscité chez moi un enthousiasme débordant. Dès lors, pourquoi lire ce roman, me direz-vous. Eh bien la seule réponse qui m’est venue lorsque je me suis posé cette question, c’est « pourquoi pas ? ». Un bref premier chapitre plus tard, j’étais ferrée.


Il faut dire que les ingrédients d’une alléchante intrigue étaient réunis : un auteur iconique, un manuscrit perdu, un narrateur has been mais néanmoins attachant. Après le succès de De sang froid, qui ouvrit à Capote les portes de la haute société new-yorkaise, celui-ci voulut marcher sur les traces de celui qu’il admirait tant : Marcel Proust. Avec Prières exaucées, il se mit en tête de peindre le tableau d’une société mondaine qui, croyait-il, l’avait adopté. Mais son approche sans concession ne fut pas du tout du goût de ses représentants. Les portes se refermèrent aussi vite qu’elle s’étaient ouvertes, la revue qui publiait l’écrivain coupa court après trois chapitres et on n’entendit plus jamais parler de la suite de ce texte. A-t-elle été détruite par son auteur ? L’avait-il même écrite ? L’a-t-il cachée dans un lieu resté à ce jour secret ?


L’espoir de retrouver ce manuscrit hypothétique anime les inconditionnels de l’écrivain. Tandis que le narrateur est chargé d’établir la valeur pécuniaire des biens d’un riche industriel fraîchement décédé qui fut autrefois l’ami de Capote, il est contacté par un mystérieux personnage prêt à payer très cher toute information qui pourrait le mettre sur la voie du fameux manuscrit…


Avec son ambiance de série B américaine, ses personnages parfaitement campés et son style imagé, ce roman possède un charme désuet auquel j’ai rapidement succombé. Quant à savoir quel fut le destin de ce mystérieux texte, Frédéric Doré a le bon goût de nous offrir une clé à cette énigme. Fiction ou réalité, elle clôt fort joliment l’enquête dans laquelle il nous a entraînés.


jeudi 21 août 2025

La collision

Paul Gasnier

Gallimard, 2025


Ce livre, j’aurais parfaitement pu passer à côté. Parce que la première pensée qui m'a traversé l'esprit en le voyant parmi les innombrables titres de la rentrée, c’est « tiens, encore un qui profite de sa notoriété pour se faire publier ». Mais comme je l’aime bien, ce jeune journaliste, je suis quand même allée y voir d’un peu plus près. 

Première surprise, il ne s’agissait pas d’un roman. Gasnier nous proposait un récit qui ne semblait pas si éloigné de son métier, dans la mesure où à partir de quelque chose qui pourrait s’apparenter à un fait divers - un accident de la circulation -, il se proposait d’interroger les conditions de sa survenue. Et puis cet événement ne lui était pas étranger, puisque la victime en avait été sa mère. Gasnier promettait, dix ans après les faits, de poser sur l’épisode le plus dramatique de son existence un regard qu’il voulait débarrassé de sa douloureuse dimension intime pour l’analyser avec l’exigence propre à son métier. Un exercice courageux qui pouvait sembler à première vue hors de portée...


En 2012, en plein coeur de Lyon, sa mère, qui roulait à vélo, était percutée par un jeune motard effectuant une roue arrière. Son état ne laissait pas place à l’espoir : elle décéderait après quelques jours de coma. L’enquête révèle rapidement que le jeune Saïd n’était pas le propriétaire de la grosse cylindrée qu’il chevauchait, qu’il n’avait pas le permis pour la conduire et qu’il était sous l’emprise du cannabis. De quoi nourrir chez les proches de la victime une colère et une rancoeur bien légitimes. Pour autant, Paul Gasnier refuse de céder à l’instinct du talion et s’efforce de tenir sa haine à distance.


Dix ans se sont écoulés. Dans le cadre de son activité professionnelle, il couvre les meetings politiques, en particulier ceux de l’extrême droite. Quelques mois avant les élections présidentielles, il assiste à une allocution de l’un de ces sinistres bateleurs. Alors que celui-ci évoque « la racaille » qui terrorise les honnêtes gens, la foule l’acclame. Ce déversement d’hostilité résonne en lui d’un douloureux écho. Il aurait toutes les raisons de reprendre cette haine à son compte : ce que cet homme dénonce - la violence engendrée par un délinquant récidiviste - il l’a vécu dans sa chair. Mais voir récupérés les drames tels que celui qui l’a touché pour en faire le lit de discours corrosifs et nauséabonds lui répugne. Sa décision est prise : il s’agirait désormais d’écrire son histoire pour dresser un tableau juste de ce qui avait pu conduire à cet instant funeste afin d’y déceler ce qu’il traduisait de l’état de notre pays.


Gasnier est retourné sur les lieux où se sont déroulés les faits, a rencontré des témoins, notamment l’avocat et la soeur de Saïd, il s’est efforcé de retracer l’histoire de l’adolescent que celui-ci avait été, de cerner son environnement. C’est un quartier qu’il a également ausculté, mettant en lumière son évolution urbaine, architecturale autant que sociale. Dans cette démarche, il ne s’agit nullement de justifier, mais de comprendre comment les différentes forces en présence se frottent, se télescopent, à la manière de plaques tectoniques dont on ne perçoit pas les mouvements mais qui finissent pourtant par provoquer des catastrophes.


Ce texte force le respect tant il est empreint d’intelligence et de dignité. L’objectif avoué de ce projet était pour son auteur de pouvoir vivre en paix. J’espère qu’il l’a atteint. Pour la lectrice que je suis, cette parole posée, ce refus de se laisser dominer par ses pulsions, ce choix de la lumière et de l’intelligence constituent une salutaire bouffée d’oxygène.  



dimanche 9 juin 2019

J’ai vendu mon âme en bitcoins


Jake Adelstein

Marchialy, 2019


Traduit de l’américain par Cyril Gay


Alors vous, je ne sais pas, mais moi les bitcoins, c’est un truc complètement obscur. Déjà que je suis totalement hermétique à tout ce qui touche de près ou de loin à l’univers des produits financiers, mais avec de l’argent virtuel, alors là... le mystère prend une dimension insondable. 
Ce n’est pas faute pourtant d’être appelée à m’y intéresser par le biais d’innombrables mails (je me demande d’ailleurs sur quel site j’ai bien pu aller traîner pour recevoir autant de messages de cette nature...), mails que, bien évidemment, je mets imperturbablement à la corbeille sans même y jeter un oeil...
Mais ces messages récurrents semblent pourtant avoir eu un effet inattendu, puisque lorsque je suis tombée sur ce livre à la couverture d’un graphisme d’une redoutable efficacité et au titre extraordinaire, celui-ci a immédiatement retenu mon attention. Et la prise en main a définitivement achevé de me convaincre : mention spéciale à l’éditeur pour sa maquette intérieure sortant de l’ordinaire avec beaucoup d’élégance et ses superbes gardes (oui, oui, dans un livre broché !)

Génial, un roman, tendance polar, qui levait le voile sur cette étrange et mystérieuse monnaie 2.0 ! Que demander de mieux ? (Non pas que je voulais me lancer dans un investissement financier, mais j’avais quand même envie d’avoir l’air moins cruche dans les dîners en ville.)
Sauf que... Je me suis très vite aperçue en commençant à lire l’ouvrage qu’il ne s’agissait en aucun cas de fiction, mais d’une enquête journalistique en bonne et due forme. J’étais bel et bien tombée dans le piège de l’éditeur qui s’était délibérément écarté de tous les codes du document pour se rapprocher de ceux de la fiction ! Cependant, il fallait bien reconnaître que cette enquête se lisait comme un roman. Et puis le personnage qui en était au coeur ainsi que les événements décrits étaient d’un tel romanesque que la réalité dépassait sans aucun doute la fiction... Accorderiez-vous crédit dans un roman à un héros brassant des millions de dollars depuis son canapé en se gavant de coca et de pizzas à côté de son chat, ne tenant aucun registre comptable, ne s’entourant d’aucune équipe de cybersécurité et enregistrant de manière manuscrite les données relatives aux transactions sur de simples feuilles volantes négligemment entassées dans les tiroirs de son bureau ? Sans parler de la présentation qui nous est faite du système judiciaire nippon !

Contre toute attente, j’ai donc avalé ce récit d’une traite, apprenant tout des conditions de l’émergence de ces fameux bitcoins, découvrant avec effroi l’intérêt qu’ils représentent pour les trafics en tout genre, me familiarisant avec des notions qui m’étaient jusqu’alors absolument étrangères. 
Une chose est sûre, c’est que je vais continuer à mettre à la corbeille les mails m’incitant à acheter des bitcoins. Mais maintenant au moins, je sais pourquoi !