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jeudi 5 février 2026

Minuit à bord

Laura Alcoba
Gallimard, 2026


Nous sommes le 20 octobre 1936, il est minuit à bord du Florida. Benjamin Fondane rédige une missive. Le poète a quitté l’Argentine où il était venu tourner un film et il est sur le point de faire le trajet retour vers la France, pays qui l’avait accueilli treize ans auparavant. Pour cet homme désargenté, qui a embrassé la langue française après avoir quitté sa Roumanie natale, désormais tourmenté par l’avenir sombre qu’il voit planer sur l'Europe, cette traversée n’a rien de léger. 


Sans son amie Victoria Ocampo, issue de la grande bourgeoisie argentine, qui circule d’un continent à l’autre comme elle enjamberait une flaque d’eau, rien n’aurait été possible : c’est elle qui a financé le voyage, trouvé les comédiens, convaincu les producteurs du film. Pourtant, lorsqu’il décide de rentrer en France, Fondane n’en a pas même terminé le montage. Pourquoi ce retour précipité ? Cette énigme n’est rien à côté du mystère qui nimbe ce film aujourd’hui perdu, que très peu de personnes ont eu l’occasion de voir au cours d’une unique projection privée et dont il ne subsiste que quelques très brefs rushes ayant été assemblés bout à bout. 


Laura Alcoba n’est pas la première à tenter de percer les secrets de ce film. Comme sans doute bon nombre d’entre vous, j’ignorais tout de cette oeuvre - et à peu près tout de son créateur - mais ce récit éveille d’emblée l’intérêt. On suit l’écrivaine pas à pas dans la véritable enquête qu’elle mène, vibrant du même enthousiasme qu’elle lorsqu’une révélation lui est faite, connaissant la même déception lorsqu’une piste se révèle infructueuse, et l’on est progressivement gagné par l’espoir un peu fou de voir ressurgir une copie qui aurait échappé à l’effacement et qui nous permettrait de découvrir cette oeuvre étrange. 


Etrange ? C’est pour le moins ce qui semble la caractériser. Son titre en premier lieu, Tararira, provoque l’hilarité des hispanophones. Ce pourrait n’être qu’une simple interjection, mais ce mot évoque en fait un bien vilain poisson, et c’est surtout un terme argotique désignant le pénis - auquel il ressemblerait. Drôle de choix, donc, pour un drôle de film dont les seules images qui nous soient parvenues révèlent le goût de l’absurde revendiqué par l’auteur…


Au fil des chapitres, l’intérêt et la curiosité du lecteur ne cessent de croître. Et si l’écrivaine révèle d’emblée la passion qu’elle nourrit pour Fondane et pour ses textes, une question finit pourtant par nous tarauder : pourquoi s’y est-elle intéressée au point de collectionner tout ce qui le concerne, de retourner dans son Argentine natale pour recueillir des informations qui permettraient de retrouver le film et de se retirer dans un lieu isolé pour écrire ce livre ? On ne marche pas ainsi sur les traces d’un artiste, on n’accumule pas des années durant toutes sortes de documents sur lui sans qu’il se joue quelque chose de profond. Est-ce la question de l’exil ? Le choix qu’il fit de la langue française ? Le lien que ce Français d’adoption a pu entretenir avec l’Argentine ?


Au-delà de cette dimension intime, c’est tout un contexte social, économique et historique que l’écrivaine met en lumière. Elle éclaire ainsi le destin de cette étonnante oeuvre cinématographique et révèle en quoi sa force subversive ainsi que l’appartenance religieuse et politique de ceux qui la portèrent purent contribuer à son anéantissement.


Autant de questions et de considérations qui ne peuvent aujourd’hui que nous interpeller…



Si vous souhaitez rencontrer Laura Alcoba, je vous donne rendez-vous à la librairie Le Divan, à Paris, mardi 10 février à 19 heures. J'aurai le grand plaisir de dialoguer avec elle pour présenter son livre.




vendredi 17 février 2023

Les rives de la mer Douce

Laura Alcoba
Mercure de France, 2023



Chez Laura Alcoba, il est souvent question de mémoire : celle de son enfance, dans un contexte de dictature et d’exil, relatée dans sa trilogie initiée avec Manèges, ou celle trahie par le silence qu'impose la clandestinité, comme dans Les Passagers de l’Anna C où elle interrogeait, à travers l’histoire de ses parents, celle de tous ces jeunes gens animés par un rêve révolutionnaire et qui pour beaucoup trouvèrent la mort, plongeant ainsi dans un silence définitif. 


Mémoire et silence, mots qui se dérobent et mots interdits, passage d’une langue qui exige de se taire à une autre qui libère la parole ; souvenirs originels et souvenirs retrouvés par les témoignages de tiers ou par des images qui les réactivent… C’est sur ce riche matériau que Laura Alcoba construit son oeuvre, récit après récit.


Les rives de la mer Douce n’y fait pas exception, mais prend cette fois une forme nouvelle. L’auteure y retrace en effet le chemin qu’elle a effectué pour écrire ses précédents livres. Partant du moment où elle envoya son premier manuscrit par la poste et où elle fut rapidement reçue par celui qui allait devenir son éditeur, elle retrouve et déroule tous les fils de sa pensée et de son inconscient. Par un jeu d’analogies et d’échos, elle nous invite ainsi à une forme d’errance mentale qui nous conduit des bureaux de la rue Sébastien Bottin (désormais rebaptisée Gaston Gallimard) aux vastes rives du Rio de la Plata, en Argentine, en passant par celles, plus intimistes, de l’Aven, en Bretagne.


D’une rive à l’autre, elle convoque quelques épisodes de son histoire et de celle de sa famille, brosse le portrait de sa grand-mère, redessine les traits de son arrière-grand-mère, qu’elle a brièvement connue, et finit par revenir à ce qui a constitué la matière de Manèges : la vie qu’elle mena autour de l’âge de 7 ou 8 ans entre deux rives, celle de la clandestinité, dans une maison à double-fond où ses parents imprimaient des journaux d’opposition dans un quartier excentré de La Plata, et celle de la « normalité », au coeur de la ville, où se trouvaient ses grands-parents. Deux rives entre lesquelles elle fit durant quelques mois l’aller-retour quotidien pour se rendre à l’école. Entre les deux, les mots qu’il fallait oublier, ne surtout pas prononcer, des mots comme embute, « cachette », qui n’aurait pas manqué de signaler la nature des activités auxquelles se livraient ses parents. « Jamais je ne parlerai, même si on me plantait des petits clous dans les genoux », se répétait-elle tout au fond d’elle-même. L’écrivaine révèle ainsi avec une incroyable lucidité la manière dont se compartimente l’esprit, dont se forment les digues mentales et dont se creusent les tunnels de silence.


Mais il suffit souvent d’un rien pour que cèdent les barrages les plus solides : un détail, une simple phrase, qui opèrent une brèche par où s’engouffre le flot de tout ce qui était soigneusement contenu dans un repli de la conscience. C’est précisément là que naissent les livres. Laura Alcoba a su retrouver les chemins qu’elle a empruntés pour écrire les siens, et ce texte sensible et pénétrant qui les retrace, augmenté de photographies dont certaines proviennent des archives de l'auteure, est un inestimable cadeau qu’elle fait à ses lecteurs. J’en suis quant à moi ressortie impressionnée et profondément émue.



  



Je renvoie également à l'entretien que j'avais fait avec Laura Alcoba en 2017, après la parution de La danse de l'araignée.

Laura Alcoba en 2017 © Delphine-Olympe




samedi 13 février 2021

Avant elle

Johanna Krawczyk
Héloïse d’Ormesson, 2021



Il ne va pas être facile d’évoquer ce roman sans révéler le ressort de l’intrigue sur lequel il repose. C’est pourtant ce que je vais tenter de faire, afin de ne pas nuire à l’effet de surprise qu’il réserve au lecteur.


Carmen, dans la trentaine, mariée et mère d’une petite fille, est née d’un couple de réfugiés argentins. Après avoir fui son pays, son père s’était enfermé dans un silence qu’il n’est jamais parvenu à rompre. La séquestration, les séances de torture subies sous la dictature… le traumatisme était trop grand pour pouvoir y mettre des mots. Quant à sa mère, elle avait choisi de se donner la mort avant d’honorer la promesse qu’elle lui avait faite de lui raconter leur rencontre.

Afin de mieux comprendre ses parents et de connaître ce qu’avait pu être leur histoire, Carmen n’a eu d’autre choix que de mener des études qui l’ont conduite à devenir une spécialiste de l’Amérique latine. Mais l’absence de transmission et ses nombreuses interrogations restées sans réponses ont toutefois conduit la jeune femme au bord de l’abîme.


Aussi, lorsqu’au lendemain du décès de son père, elle découvre les sept cahiers dans lesquels il a consigné toute sa vie, elle tient enfin la possibilité de découvrir son histoire familiale. Mais est-il toujours bénéfique de lever le voile sur ce qui vous a été caché ?


L’auteure nous donne à lire les pages de ce journal en les entrecoupant des réflexions et des réactions de Carmen qui espère ainsi combler les vides de l’existence de cet opposant à la dictature qu’était son père. Sous la plume de ce dernier, les noms des bourreaux aujourd’hui bien connus prennent corps révélant à la fois les dimensions de cet effroyable régime sous un angle intime, mais aussi la manière dont l’histoire peut parfois être réécrite.


C’est vrai, ce roman se lit d’une traite. Mais, c’est vrai aussi, on voit quand même assez vite arriver le pot-aux-roses. En tout cas si l’on s’intéresse un tant soit peu à l’histoire contemporaine de l’Argentine et si l’on a déjà lu quelques ouvrages à son sujet. Mais si cette histoire ne vous est pas familière, alors ce roman vous révélera l’une des facettes les plus noires et les plus cruelles de cette dictature, dont les conséquences restent aujourd’hui encore très douloureuses au sein de la population.



Un livre sélectionné par Les 68 Premières fois

Premiers romans :

  • Avant elle, Johanna Krawczik (Héloïse d’Ormesson)
  • Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux ours) 
  • Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar (Julliard)
  • Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)
  • Danse avec la foudre, Jeremy Bracone (L’Iconoclaste)
  • Grand Platinum, Anthony Van den Bossche (Le Seuil)
  • Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard (L’Observatoire) 
  • Indice des feux, Antoine Desjardins  (La Peuplade)
  • L’enfant céleste, Maud Simonnot (L’Observatoire) 
  • Le doorman, Madeleine Assas (Actes Sud)
  • Le Mal-Epris, Bénédicte Soymier (Calmann-Levy)
  • Les après-midis d’hiver, Anna Zerbib (Gallimard)
  • Les cœurs inquiets, Lucie Paye (Gallimard) 
  • Les grandes occasions, Alexandra Matine (Les Avrils)
  • Les Monstres, Charles Roux (Rivages)
  • Les orageuses, Marcia Brunier (Cambourakis) 
  • Nos corps étrangers, Carine Joaquim  (La Manufacture de livres)
  • Sept gingembres, Christophe Perruchas (Le Rouergue)

Deuxièmes romans :

  • Le sanctuaire, Laurine Roux (Le Sonneur) 
  • Les nuits d’étéThomas Flahaut (L’Olivier) 
  • Over the Rainbow, Constance Joly (Flammarion)
  • Tant qu’il reste des îles, Martin Dumont (Les Avrils)

dimanche 10 janvier 2021

Grande dorsale

Nicolas Defoe
JC Lattès, collection La Grenade, 2021



Je suis intimement convaincue qu’il n’existe en littérature ni bon ni mauvais sujet, et rarement de thèmes inédits. Seulement un regard différent, une voix singulière qui donnent tout son prix à un texte. En choisissant d’évoquer la dictature argentine sous l’angle d’une mystérieuse intrigue trouvant son origine dans un tatouage réalisé de nos jours en France sur le dos d’un quadragénaire, on peut dire que l’auteur de ce roman proposait une approche tout à fait inattendue. 


Du jour au lendemain, un avocat bon teint décide de se faire tatouer, ce qui ne laisse pas de surprendre son entourage. En guise de motif, il choisit un autoportrait réalisé par sa fille lorsqu’elle était enfant. Pour l’aider à supporter la douleur, le tatoueur lui propose un antalgique… qui a pour effet de l’endormir. Et lorsqu’il se réveille, il a dans le dos un visage qui ne correspond aucunement à celui qu’il avait commandé, mais celui d’une jeune fille maquillée à la manière des crânes mexicains pour la fête des Morts. Inutile de préciser que le tatoueur s’est évaporé…

Néanmoins fière de son père, Rose publie des photos du tatouage sur Instagram. Quelque temps plus tard, une femme lui adresse un message privé car elle reconnaît dans ce portrait sa propre fille portée disparue en Argentine…

C’est je début d’une enquête qui va conduire ce père de famille de Buenos Aires à Corrientes, dans le nord de l’Argentine, et le ramener vers les heures les plus noires de l’histoire de ce pays.


Le plus surprenant, c’est que ça fonctionne ! Parce que, franchement, je serais quand même curieuse d’apprendre comment une telle idée est venue à l’auteur, tant elle pouvait sembler fantaisiste. Mais en jouant sur une vivace tradition avant tout mexicaine, mais également propre à certaines régions d’Argentine, l’auteur plonge délibérément son lecteur dans l’univers culturel du pays qu’il souhaite évoquer et élabore une trame fictionnelle qu’il déroule plutôt bien. 

On pourra certes relever ici ou là quelques facilités narratives et regretter que le contexte historique ne soit pas davantage développé, mais ce premier roman inaugure plutôt agréablement ce nouveau label des éditions Jean-Claude Lattès dédié justement à la recherche de jeunes voix littéraires originales, emmené par Mahir Gouven, qui avait lui-même remporté le Goncourt du Premier roman en 2017, avec le très remarqué Grand frère. Espérons qu’il nous offrira de belles découvertes !

mercredi 31 janvier 2018

Double fond

Elsa Osorio
Métailié, 2018

Traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry


Année 2004. A La Turballe, paisible petite commune de la côte bretonne située non loin de Guérande, le cadavre d’une femme est retrouvé par des pêcheurs. Un suicide ? Muriel, la jeune journaliste locale appelée à couvrir ce fait divers, n’y croit guère... Il faut dire que Marie Le Boullec est d’origine argentine et que les modalités de son décès rappellent étrangement les innombrables victimes des vols de la mort perpétrés sous la dictature militaire.

Epaulée par un ami hispanophone et par la voisine de Marie, Geneviève, qui avait tissé avec elle des liens d’amitié, Muriel conduit une enquête qui l’amène à s’interroger sur l’identité de la victime. Quel est le passé de cette femme ? Etait-elle vraiment celle qu’elle prétendait être ? Tandis que le trio tente de tirer ces questions au clair, il se documente également sur l’histoire de la dictature. Et lorsque Muriel découvre que Marie avait eu des échanges de mails et des discussions par chat avec un énigmatique Argentin, le lien entre la mort de cette femme et l’histoire récente de ce pays ne fait plus aucun doute...

Elsa Osorio s’y entend comme personne pour révéler l’histoire de la période la plus noire de son pays en nouant les fils d’une intrigue captivante. Déjà, dans le fabuleux Luz ou le temps sauvage que j’ai lu il y a près de vingt ans et dont je me souviens pourtant avec une absolue netteté, elle empruntait au roman policier pour révéler l’horreur du trafic des bébés volés.

En alternant le récit d’une femme aux identités multiples écrivant une vibrante confession destinée à son fils afin que celui-ci comprenne pourquoi elle dut se séparer de lui, avec l’enquête menée par la journaliste, Elsa Osorio parvient à restituer un tableau saisissant de ce que fut cette dictature. Elle adopte ainsi deux points de vue qu’elle entremêle avec habileté, celui distancié de l’historien et celui vibrant d’émotion du témoin relatant sa terrible et révoltante expérience.
Maîtriser à ce point l’art de conjuguer le plaisir d’une lecture haletante avec l’exigence d’un récit extrêmement documenté relève d’un talent suffisamment rare pour ne pas passer à côté !


Si la dictature argentine a pris fin en 1983, de nombreux responsables du régime connurent l'immunité grâce à des lois d'amnistie qui ne furent annulées qu'en 2003. C'est pourquoi la justice, trente-cinq ans après les faits, n'en finit pas de poursuivre son travail. Il y a quelques semaines seulement, le 29 novembre 2017, un verdict à l'encontre d'une cinquantaine de militaires a été rendu à Buenos Aires, au terme d'un procès historique.
Voir l'article du correspondant de RFI du 1er décembre dernier


Si l'histoire de la dictature en Argentine vous intéresse, d'autres romans apportent un éclairage très intéressant.

Sur les Montoneros
 et la lutte dans la clandestinité
Sur la société argentine après la dictature
et la manière dont d'anciens bourreaux
ont pu échapper à la justice et continuer
d'occuper des postes de pouvoir

Sur l'opération Condor
et les liens entre les différentes
dictatures d'Amérique latine
Sur la manière dont une dictature
instaure un climat de peur
et les séquelles sur les individus
 jusque après le retour
à la démocratie


Et, bien sûr, sur les bébés volés
aux détenues politiques
par les tenants du régime militaire

vendredi 14 juillet 2017

Guérilla Social Club

Marc Fernandez

Préludes, 2017


L'ombre du condor

Un petit passage à vide côté lecture - une demi-douzaine de livres commencés et abandonnés au pied de mon lit au bout de quelques pages seulement - m’a conduite à me tourner une nouvelle fois vers le genre policier : l’envie d’une lecture aisée et addictive, capable de capter mon attention passagèrement troublée. Pour autant, n’étant pas fan de thrillers - des textes que je trouve souvent gratuits et sans profondeur -, je n’étais pas prête à me jeter sur n’importe quel best-seller réputé efficace...

Or Marc Fernandez venait de publier un second roman. Le premier, Mala vida, se situait de nos jours en Espagne, mais plongeait ses racines dans l’époque sombre du franquisme pour en révéler un aspect méconnu, l’existence d’un trafic de bébés volés. Un polar comme je les aime, noir, mais sans surenchère de détails sordides, et solidement ancré dans un contexte socio-historique. La couverture de ce nouveau roman reprenant la même charte graphique que le premier, avec le même code couleur, tout semblait m’indiquer que j’allais retrouver le même univers.

En effet, Marc Fernandez met de nouveau en scène les héros de son précédent roman : le ténébreux Diego, journaliste radio animant une émission vedette sur une chaîne de radio publique dans laquelle il tente chaque semaine de révéler les dessous d’une affaire criminelle ; Ana, transsexuelle argentine, prostituée avant de devenir détective après avoir fui la dictature, et Isabel, une brillante avocate franco-espagnole au service de la cause des femmes.
L’action se situe entre Madrid, Paris, Buenos Aires et Santiago du Chili. Des meurtres y ont été commis mais ne semblent pas avoir avoir de lien entre eux. Pourtant, à y regarder de près, les victimes, qui ont subi de terribles sévices avant d’être assassinées, sont toutes d’anciens opposants aux régimes dictatoriaux d'Amérique latine. Et Carlos, l’ami Chilien de Diego, a lui-même reçu des menaces de mort...

Les nostalgiques des régimes qui ensanglantèrent l’Amérique latine seraient-ils en train de préparer leur retour ? C’est ce que différents événements laissent craindre. L’ombre de l’opération Condor, menée conjointement dans les années 70 par les militaires argentins, chiliens, boliviens et brésiliens, notamment, pour éradiquer toute forme d’opposition et de guerilla, semble dangereusement planer sur le continent...

Plus encore que dans Mala vida, Marc Fernandez, nous offre un roman au rythme et à l’intrigue parfaitement maîtrisés, que j’ai lu d’une traite. J’ai pris plaisir à retrouver ses personnages, qui m’avaient déjà largement séduite dans le premier opus.
Si ceux-ci sont voués à devenir des héros récurrents et si le style et la maîtrise narrative de Fernandez continuent ainsi de gagner en maturité, nul doute que je me jetterai sur ses prochains romans !

vendredi 25 novembre 2016

Manèges

Laura Alcoba

Folio 2015 (première édition Gallimard 2007)



La dictature à hauteur d'enfant.

Après le très beau Bleu des abeilles, sorti en 2013, je m’étais promis de lire d’autres œuvres de Laura Alcoba. Le temps a passé, d’autres désirs de lecture ont surgi... 
En découvrant, il y a quelques jours, que l’auteur s’apprêtait à sortir en janvier un nouveau titre qui serait en quelque sorte la suite de son précédent titre, je me suis dit qu’il me fallait à tout prix lire Manèges, qui en était le prélude, puisque l’auteur y narrait la période qui précède l’exil, lorsque ses parents vivaient dans la clandestinité.  

Nous sommes donc en Argentine, en 1975. La petite Laura a sept ans. Elle évoque sa nouvelle maison, qu’elle confronte à celle qui peuplait sa jeune imagination : « une maison avec des tuiles rouges, un jardin, une balançoire et un chien ». Le rêve d’une petite fille ordinaire, en somme. Mais celui-ci s’est très vite fracassé contre la réalité. Dans cette maison, on ne fera guère de gâteaux le dimanche et il n’y aura jamais de dîner quotidien en famille : le père de Laura est rapidement arrêté par les hommes de l’Alianza Anticomunista Argentina et sa mère doit désormais se cacher. 
Il faut apprendre à se taire, car la moindre parole peut coûter la vie. La petite fille l’a très vite compris. Elle sait qu’il ne faut rien révéler de la trappe du plafond qui renferme des journaux interdits. Elle ne dira rien, «même si on venait à [lui] faire mal. Même si on [lui] tordait le bras ou qu’on [la] brûlait avec un fer à repasser. Même si on [lui] plantait de tout petits clous dans les genoux.» Elle pressent qu’il serait bien plus douloureux encore de voir capturer ses parents ou, pire, les voir se faire assassiner par la faute d’une parole innocemment prononcée...
C’est en retrouvant ses mots et ses pensées d’enfant que Laura Alcoba restitue le climat de la dictature : la peur, la méfiance, la violence omniprésents. C’est un récit bref, très sobre, qui tire sa force du point de vue que l’auteur a choisi d’adopter. Ici, pas d’insoutenables scènes de torture ni de restitution d’événements historiques ou d’apologie des opposants au pouvoir en place. Seulement l’inhumanité d’un régime qui oblige une petite fille à se rendre en prison pour voir son père, qui l’empêche de reconnaître sa mère, grimée pour ne pas être arrêtée à son tour, qui la contraint enfin à apprendre à vivre dans le mensonge et le silence pour ne pas mettre ceux qu’elle aime en danger.

C’est un livre extrêmement saisissant et chargé d’émotion, qui ne peut qu’épouvanter le lecteur. Je ne suis guère surprise qu’il ait reçu un accueil retentissant en Argentine, lorsqu’il y fut traduit en 2008, ainsi que j’ai pu l’apprendre de la bouche même de l’auteur, lors d’une récente rencontre avec Elsa Osorio, autre talentueuse auteure native du même pays. Sans doute plus d’un Argentin y a-t-il trouvé un écho à sa propre histoire ou à celle de sa famille. 

Enfin, après le cruel silence, des mots pouvaient être mis sur la peur et la douleur ; la parole commençait à se libérer et à reprendre ses droits. Laura Alcoba en fait un bien bel usage. Aussi est-ce avec une certaine impatience que j’attends à présent de pouvoir lire La danse de l’araignée.




J'ai eu la chance de rencontrer Laura Alcoba. Découvrez notre entretien ici

jeudi 22 septembre 2016

L'échange

Eugenia Almeida

Métailié, 2016


Traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry


Trente ans après la dictature, l'Argentine est-elle débarrassée de ses démons ?

Il y a quelque temps, je vous parlais de La double vie de Jesus, paru chez Metailié. Depuis, cet éditeur a eu la gentillesse de me faire parvenir un roman issu du même continent, L’échange d’Eugenia Almeida, ce qui ne pouvait manquer de m’intéresser. J’ai donc quitté le Mexique pour l’Argentine, mais on ne peut pas dire que j’y ai découvert un horizon beaucoup plus dégagé.
Changement radical de registre toutefois, avec ce texte au style austère, incisif, confinant parfois à l’épure. Rien à voir avec la truculence de Serna.

Tandis que le cadavre d’une jeune femme gît devant un café, deux journalistes s’interrogent sur les causes de sa mort. Un suicide. Guyot se rend sur place, où l’émotion est palpable, observe l’agitation et tente d’obtenir des informations du commissaire Jury. Mû par une sorte d’intuition, ou de trouble, il va chercher à comprendre ce qui a pu conduire cette femme à commettre l’irréparable. D’autant qu’avant de retourner son arme contre elle-même, elle s’en était servi pour menacer un homme, disparu sans laisser de trace. Au fil de son enquête, Guyot va interroger différentes personnes ayant fréquenté la jeune femme, parmi lesquelles une psychanalyste à la retraite, avec laquelle il va nouer une relation privilégiée. Et va peu à peu surgir l’ombre vénéneuse de la dictature dont les acteurs ou ceux qui en ont tiré parti sont loin d'avoir disparu de la circulation...

Par ses chapitres ultra-courts, le recours quasi permanent à la forme dialoguée et à des phrases très brèves, voire nominales, telles des didascalies, Eugenia Almeida produit un texte théâtral qui propulse le lecteur sur la scène des événements et installe d’emblée une atmosphère oppressante, parfois presque poisseuse. De manière imperceptible, elle fait progressivement monter la tension pour installer son lecteur dans une forme de malaise diffus, pareil à celui qui semble traverser la société argentine.

Il faut accepter d’être déstabilisé par ce texte qui fait entendre différentes voix, sans que l’on sache toujours précisément qui parle, et qui place par conséquent le lecteur dans une position assez inconfortable. On est pourtant happé par l’atmosphère qui se dégage et l’on ne peut s’empêcher de suivre les personnages en différents lieux et différentes situations, qui en disent long sur l’état de la société argentine.

L’auteur s’en explique d’ailleurs fort bien, comme j’ai eu la chance de pouvoir l’entendre lors d’une rencontre organisée par l’éditeur. Eugenia Almeida a en effet sciemment choisi d’installer ses lecteurs dans un certain flou pour traduire cette peur omniprésente et ce soupçon permanent qui caractérisent les régimes autoritaires. Savoir qui parle et à quel titre, c’est avoir la possibilité de cerner sont interlocuteur et maîtriser son environnement. A contrario, la confusion, les discours lourds de sous-entendus, les menaces qu’on laisse planer entretiennent la peur sur laquelle se fondent les dictatures. L’ambition de l’auteure était de traduire les complicités cachées qui perdurent bien après que les tyrans soient tombés, pour transcrire l’angoisse qui en résulte. 

Eugenia Almeida s’est lancée dans une démarche littéraire tout à fait intéressante qui me rappelle, quoi qu’elle revête une forme bien différente, l’expérience menée par un autre écrivain argentin, Leopoldo Brizuela, dans La nuit recommencée. Ces romans se rejoignent dans leurs tentatives originales d’aller au-delà du simple récit pour faire percevoir au lecteur une petite part de ce que l’on peut ressentir lorsqu’on vit sous un régime autoritaire. Des romans évidemment très noirs, à l’image de la très belle couverture du livre d’Eugenia Almeida. 







mardi 18 mars 2014

La nuit recommencée


Leopoldo Brizuela

Le Seuil, 2014


Traduit de l'espagnol (Argentine) par Gabriel Iaculli


 
Avec ce livre, Brizuela nous propose un témoignage sur la dictature, doublé d'un étonnant et brillant travail littéraire sur la mémoire.

Il n’est guère facile de parler de ce livre exigeant dont la lecture - enrichissante - nécessite une grande attention.
L’auteur nous parle des heures les plus troubles et les plus violentes de l’histoire de l’Argentine, puisqu’il revient sur la période de la dictature et, au-delà, sur les séquelles que celle-ci a laissées sur la population et sur la société. Il le fait toutefois d’une manière singulière, puisqu’il engage le processus même d’écriture du livre que nous sommes en train de lire.
En effet, l’alternance des chapitres opère un va-et-vient entre un événement passé, que le narrateur a enfoui aux tréfonds de sa conscience, et la douloureuse tentative de faire remonter ce souvenir confusément réveillé par la survenue d’un événement comparable, une quinzaine d’années plus tard. 

Le roman offre ainsi deux entrées également intéressantes.
La première concerne le fonctionnement de la mémoire. Par sa progression, le texte se veut au plus près des efforts effectués par le narrateur pour faire remonter le souvenir qui ne cesse de se dérober. 
On a tous, un jour ou l’autre, fait l’expérience d’un souvenir ou d’un rêve qui produit des sortes de flash affleurant la conscience, remontant de manière fulgurante, mais sans toutefois se laisser saisir. C’est ce phénomène que retranscrit avec brio le roman. Ainsi des éléments parcellaires apparaissent-ils à plusieurs reprises dans le récit, le narrateur s’efforçant de les analyser, de les intégrer dans une chaîne d’événements pour leur donner une signification et une cohérence.

D’une certaine manière, ce texte m’a fait penser à l’oeuvre de Proust, quoique la démarche soit différente. Là où, notamment avec l’expérience de la madeleine, celui-ci essayait de remonter à l’expérience originelle, fondatrice, enfouie sous les différentes strates de la mémoire, Brizuela tente quant à lui de faire sauter un verrou apposé sur la mémoire, dans un véritable mécanisme d’autodéfense, pour éradiquer le souvenir d’un événement tellement douloureux qu’il aurait empêché toute possibilité de vivre. C’est un processus vital qui est donc engagé, et il y a d’ailleurs tout au long du roman un phénomène de balancier entre le désir et la crainte de renouer avec l’événement traumatique.
De ce point de vue, le livre est tout à fait remarquable.

La seconde entrée du roman réside bien évidemment dans le récit qui est fait de la dictature. Toutefois il ne s’agit nullement de la relation historique des événements, ni même du récit classique d’un destin singulier s’inscrivant dans l’Histoire.
Il s’agit plutôt de la restitution d’un climat anxiogène à l’extrême. A travers les mécanismes d’auto-protection que le narrateur a mis en place, c’est tout l’impact psychologique, les ravages opérés au plus profond des individus qui nous sont donnés à voir. Brizuela nous montre la manière dont ce type de régime instille en chacun un sentiment d’angoisse et de méfiance omniprésent. Ainsi, dans ce livre, les bourreaux ne sont pas placés au devant de la scène. Chaque individu apparaît comme un rouage potentiel, à un degré ou un autre, de cette terrifiante machine. En tout cas, nul ne peut se prétendre certain de ne pas être complice des exactions, même à son corps défendant, et c’est ce doute monstrueux qui laisse des traces longtemps après que le régime soit tombé.

Brizuela livre ici un témoignage d’une très grande force. Il nous offre un livre dense, brillant, mais aussi suffocant, par ce qu’il démontre et par le fait qu’en nous faisant entrer par l’écriture dans le cerveau même de son narrateur, il nous fait vivre cette expérience insupportable de la dictature.
J’avoue avoir dû très souvent faire des pauses dans ma lecture, même brèves, tant je ressentais le besoin de respirer et de m’extraire de ce climat oppressant.
Une étonnante et brillante expérience littéraire, que je remercie les Editions du Seuil et Babelio de m’avoir permis de partager, ayant reçu ce livre dans le cadre d'une opération "Masse critique".


Découvrez une citation de l'auteur

vendredi 26 juillet 2013

Luz ou le temps sauvage

Elsa Osorio

Métailié, 2000


Traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry


Bénéficiant d’un suspens haletant, ce roman revient avec brio sur l’un des épisodes les plus noirs de l’histoire de l’Argentine.



Rares sont les livres qui sont à la fois aussi émouvants, aussi captivants et aussi intéressants que celui-ci. A travers le destin d'une jeune femme, c'est la part la plus noire de l'histoire de l'Argentine qui est retracée, à l'époque de la dictature militaire, quand régnaient la répression féroce, la terreur et la torture.

Luz Iturbe fait partie de ces bébés qui ont été enlevés à leur mère aussitôt après leur naissance, tandis que celle-ci était assassinée. Elsa Osorio réussit à construire une trame romanesque d'une redoutable efficacité, et l'on suit sans relâche le parcours effectué par Luz , devenue adulte, et les différents protagonistes de l'histoire dans cette quête identitaire pour retrouver ses racines. C'est avec beaucoup de finesse qu'elle trace le portrait des différents héros, montrant ainsi les diverses attitudes qu'un individu est susceptible d'adopter face aux événements : à côté de ceux qui se battent pour tenter d’infléchir le cours des événements, il y a tous ceux qui ferment les yeux pour que le fragile équilibre de leur univers personnel subsiste.

Il en est ainsi de Mariana, la mère «adoptive» de Luz qui, si elle est d’abord victime du mensonge de son entourage, continuera toujours d’idolâtrer son père, le bourreau qu’est le général Dufau, même lorsqu’elle apprendra la vérité sur sa fille.
Quant à Eduardo, son mari, il préfère également fermer les yeux sur la véritable destinée de sa fille par amour pour Mariana.
Il y a enfin Miriam Lopez qui choisit d’ignorer les activités de son mari, l’odieux Piloti, le tortionnaire du régime surnommé La Bête.

Elsa Osorio brosse un tableau réaliste, avec une infinie sensibilité, loin de tout manichéisme. En même temps, elle touche à des questions essentielles, qui concernent tout un chacun, celles de l'identité, de la filiation, de la relation qui unit les êtres au sein d'une famille, et de l'amour.
Ce livre haletant, qu'on peine à refermer avant d'en lire la dernière ligne, touche et émeut au plus haut point. A lire absolument !


Article rédigé en 2013, à l'aide de notes prises au moment de la lecture du roman, en 2000