Marie Petitcuénot
Héloïse d’Ormesson, 2026
Quel objectif un artiste s’assigne-t-il à l’heure de créer ? A-t-il d’ailleurs un but et l’art a-t-il une mission ? Vaste question qui a traversé les siècles et n’en finit pas d’être posée.
Dans le bloc soviétique, elle avait pourtant été tranchée : l’art devait explicitement servir le régime en soulignant les vertus d’un peuple en marche vers un avenir meilleur. En Yougoslavie, pays communiste non aligné au sein duquel Marina Abramovic a grandi, Tito, soucieux de couper court à une contestation naissante, avait offert aux jeunes créateurs un espace d’expression libre – bien évidemment parfaitement circonscrit. Mais qu’est-ce que la liberté autorisée par un autocrate ? Comment dépasser ce paradoxe pour l’exercer ?
Si l’art devait être accessible à tous, suivant en cela les préceptes en vigueur, l’oeuvre ne devait pas être sacralisée et ne devait servir aucun système – qu’il fût politique ou économique. Seul devait compter le lien unissant l’artiste et le public, l’oeuvre devenant objet de médiation. Ainsi le format de la performance s’imposa-t-il, proscrivant toute trace susceptible d’être récupérée de quelque manière que ce soit. C’est dans ce cadre que la jeune Marina avait livré sa première prestation, au début des années 70. Et c’est là qu’Andrea l’avait découverte, jouant avec le feu jusqu’à se mettre en danger.
Lorsque ce dernier ouvre à Naples une galerie d’un genre nouveau, en 1974, c’est à elle qu’il pense immédiatement. Aucune œuvre n’y sera en effet exposée, puisqu’elle sera exclusvement dédiée à la réalisation de performances.
Le jour venu, le galeriste a fait disposer sur une table soixante-douze objets de différente nature, allant d’une simple rose à une lame de rasoir, d’un pot de miel à une arme à feu accompagnée d’une balle. Derrière la table, un mot de l’artiste précise que tout le monde peut les utiliser sur elle à sa guise : « je suis l’objet ». Pendant toute la durée de la séance, elle portera l’entère responsabilité de ce qui se déroulera. Une quarantaine de personnes ont été invitées à cette soirée, ignorant tout de ce qui les attend ; la seule chose qu’ils sachent, c’est que leur présence est requise pour six heures : s’ils souhaitent sortir plus tôt, ce sera sans possibilité de retour.
Elle est seule, immobile, face à eux. Elle ne dit rien. Ne bouge pas. Ne plonge pas son regard dans les leurs. C’est d’eux que doit venir le mouvement. Ce sont eux qui vont être acteurs, qui vont être sujet. Cela peut sembler long, six heures, lorsqu’on se trouve dans une situation inédite, lorsqu’on n’a pas la moindre idée de ce qui va advenir. C’est pourtant court pour abdiquer les règles intégrées depuis toujours et s’approprier celles qui ont été redéfinies. C’est le temps que l’artiste a estimé nécessaire pour, précisément, que les individus se libèrent des conventions, des injonctions sociales, et puissent redéfinir en eux-mêmes les règles de leur conduite.
C’est ce qui s’est passé au sein de cet espace clos que relate l’auteure. Le texte est court, d’une densité à couper le souffle, faisant en cela écho à la rapidité avec laquelle des hommes et des femmes ont pu s’affranchir de toute boussole morale et de toute faculté d’empathie. C’est évidemment oppressant, mais c’est surtout effarant. Car Marina Abramovic n’est pas un personnage de fiction, et la performance intitulée Rythm 0 s’est bien tenue dans les circonstances relatées par ce récit. Et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger : comment aurais-je moi-même réagi ? Car s’il est une chose que cette expérience a pu démontrer, c’est qu’il est très simple de créer les conditions de l’émergence de la violence et de la cruauté, et celles-ci surgissent jusques et y compris chez les personnes les plus ordinaires... Voilà qui fait frémir.

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