Anaïs Llobet
Les Léonides, 2026
Trois jours. C’est la durée d’un procès qui se tient à Rennes et qui va progressivement prendre une ampleur inattendue. Sur le banc des accusés : Charles Levain - startupeur bon teint et fils d’un réalisateur de cinéma mainstream - suspecté d’être responsable de la mort de sa compagne Sara Messina. Mais celle-ci n’est pas morte par sa main : elle s’est suicidée en se jetant dans la Vilaine.
Cette jeune femme paraissait pourtant équilibrée et pleine d’avenir. Du moins jusqu’à sa rencontre avec Charles. Cette jeune boxeuse venait alors de décrocher le titre de championne d’Europe dans sa catégorie et se préparait à remporter de nouvelles victoires. Mais l’amour prit alors une place inédite dans sa vie. Les petits plats calibrés à la calorie près par sa mère cédèrent peu à peu la place aux restaurants en amoureux et aux petits déjeuners gourmands. Sa vie réglée comme un métronome connut des entorses qui affectèrent ses séances d’entraînement. Les liens avec sa mère et son entraîneur se distendirent, jusqu’à la chute inexorable.
Charles a-t-il sciemment et méthodiquement conduit Sara à rompre avec la vie qu’elle menait, à couper les ponts avec son entourage, à l’inscrire dans une dépendance affective et financière à son égard et, finalement, à se suicider, comme l’affirme la mère de Sara ? Ou bien a-t-il tout sacrifié, jusqu’à sa propre carrière, pour tenter de la sortir de la dépression dans laquelle elle s’enfonçait depuis une défaite cinglante, ainsi qu’il le prétend ?
Le roman, séquencé selon les trois jours du procès, présente tour à tour les arguments des deux partis, plaidoiries de leurs avocats à l’appui. Ce sont tous les acteurs d’un procès que l’on voit évoluer, de l’huissier au procureur, des témoins aux experts et aux enquêteurs, des journalistes dépéchés sur place au public composé de simples citoyens venus assister aux audiences et publiant force posts sur les réseaux sociaux, mais aussi d’activistes féministes.
On le sait depuis son tout premier roman, Anaïs Llobet aime explorer les zones grises. C’est peu de dire que le « suicide forcé » consécutif à du harcèlement en est une. Apporter la preuve d’un tel processus peut constituer une gageure. Mais si un suicide peut être multifactoriel, s’il résulte parfois d’une étincelle pouvant paraître étrangère à l’enchaînement des faits qui y a conduit, celui-ci doit pourtant pouvoir être mis au jour. C’est l’existence d’un tel processus que reconnaît la loi de 2020 visant à protéger les victimes de violences conjugales. Et c’est lui qu’Anaïs Llobet est parvenue avec talent à mettre en scène dans un roman haletant qu'on ne lâche pas avant d'avoir atteint le point final.


