jeudi 28 mai 2026

Un printemps avec Arsène Lupin

Grégoire Bouillier
Les Equateurs, 2026


Autant annoncer la couleur : je n’ai jamais ouvert le moindre Arsène Lupin. En dépit de la série télévisée emmenée par Georges Descrières qui fit les délices de mon enfance, ce n’est donc pas pour lui que j’ai entrepris la lecture de ce récit. Au contraire, j’aurais rapidement passé mon chemin s’il n’avait été signé d’un écrivain que j’apprécie tout particulièrement. Je me suis même tout d’abord demandé avec une pointe de dépit pourquoi il avait choisi un tel sujet. Mais vu le personnage (et je parle bien là de l’auteur), cet exercice de commande devait avoir une saveur particulière…


Bingo ! Ce livre, c’est du Bouillier pur jus ! Car si, conformément au cahier des charges de la collection, il nous révèle bien des aspects de la vie de Maurice Leblanc et de son célèbre héros, il en profite surtout pour échafauder tout une série d’hypothèses visant notamment à cerner ce qui a présidé à la naissance de cette série à succès. Ce faisant, il interroge le geste créateur, ainsi que les enjeux et les pouvoirs de la littérature. Pour Bouillier, c’est évidemment l’occasion de sonder son propre rapport à l’écriture. Et, tout comme dans Le Syndrome de l’Orangerie, il ne manque pas de nous renvoyer à nos propres expériences de lecture, insistant sur l’idée qu’une oeuvre est une forme de co-construction entre son créateur et celui ou celle qui la reçoit.


Ainsi cette plongée pleine de malice dans l’univers d’Arsène Lupin dépasse-t-elle de très loin son cadre et se révèle-t-elle tout à fait jubilatoire. Je me suis encore une fois régalée à lire cet auteur si peu conventionnel et, cerise sur le gâteau, il a éveillé ma curiosité quant aux aventures du gentleman cambrioleur. Peut-être un de ces jours le retrouverez-vous par ici… 



mardi 19 mai 2026

Retour aux souches


Olivier Mannoni
Héloïse d’Ormesson, 2026


C’est complètement par hasard que je suis tombée sur ce petit opus au titre percutant. On n’en attendait certes pas moins d’Olivier Mannoni dont on sait l’attention qu’il porte à la langue et à ses usages depuis la traduction et l’édition critique qu’il a effectuée de Mein Kampf et de la réflexion qu’il a menée sur le vocabulaire du régime nazi.


Dans cette « anatomie d’une bouffonnerie politique », il s’agit bien pour les tenants des « Français de souche » de prétendre s’éloigner des sources d’un parti raciste, antisémite, haineux, qui avait été fondé par des nostalgiques du Troisième Reich. Derrière le nom de Grabulement français, on reconnaît aisément le parti dont il est question, dirigé ici par la blonde Gretchen et, de manière temporaire durant les « petits désagréments » que connaît cette dernière avec la justice, par le jeune benêt Philoquin.


Ainsi le ton est-il donné d’emblée. Tel un Molière qui aurait fait le choix de la prose, Mannoni souligne le grotesque de ces personnages pour en révéler l’imposture. A l’instigation de Gretchen, les cadres du parti ont été invités à se retrouver sur les terres rurales du Marais poitevin pour un séminaire visant à analyser leur image afin de la policer et remporter enfin le siège tant convoité. Mais les putrides relents pétainistes se révèlent bien plus difficile que prévu à flanquer sous le tapis !


Impossible de ne pas de rire à la lecture de ces pages, tant l’auteur vise juste. Impossible non plus de ne pas repenser à toutes les bourdes commises par certain prétendant à la magistrature suprême diffusées et amplifiées à l’envi sur les réseaux sociaux et résonnant en écho à ce texte. On souhaite seulement que la réalité trouve un autre épilogue…


lundi 11 mai 2026

David, Michel Ange

Erri de Luca
Gallimard, 2026

Traduit de l’italien par Danièle Valin



Ce très court texte se présente comme une « enquête sur une disproportion » : celle du personnage représenté, multiplié par trois, nous apprend-on d’emblée. Avec une hauteur de plus de 5 m - piédestal compris -, on atteint en effet trois fois la taille humaine moyenne. Mais surtout, comme le précise De Luca, le géant, dans l’histoire, c’est l’autre, c’est Goliath ! mais c'st David qui le devint par l’exploit parfaitement inespéré qu’il réalisa. Et l’écrivain de retracer la destinée du jeune berger qui vint à bout de l’impressionnant guerrier de 2,50 m.


Aujourd’hui où la culture biblique et religieuse est tombée dans les tréfonds de l’oubli - et je parle en connaissance de cause, tant me manquent ces références lorsque je suis devant une oeuvre d’art plastique - ce texte rappelle de manière concise la légende qui a inspiré Michel-Ange, s’attarde sur les détails de la sculpture pour en révéler la signification et tente de mettre au jour les intentions du sculpteur.


Loin de toute forme de pédanterie, la brièveté et la clarté du propos le rendent au contraire parfaitement accessible, offrant au lecteur une excellente introduction à l’oeuvre de Michel-Ange. Certes, le prix de ce petit opus pourrait paraître élevé - 16 euros pour une quarantaine de pages et guère plus d’une heure de lecture. Mais ce serait compter sans les magnifiques reproductions de photos en noir et blanc permettant de se référer visuellement à ce qu’est en train de présenter l’écrivain. Ajoutons à cela des cahiers cousus (une véritable rareté de nos jours), une jaquette qui, une fois dépliée, fournit au lecteur ravi la reproduction en pied du fameux David, le tout sur une très belle carte gaufrée ornée d’un fer à dorer argenté (même s'il semble doré sur ma photo !). Un superbe ouvrage, donc, digne du génie de l’artiste et que l’on conservera précieusement dans sa bibliothèque.    

lundi 4 mai 2026

Intrigue à Versailles

Adrien Goetz
Grasset, 2009

Lorsque les températures commencent à grimper, que la végétation s’épanouit et que l’envie – le besoin ? - de légèreté se fait sentir, j’ai pris l’habitude depuis quelques années de m’offir la lecture d’une nouvelle aventure de Pénélope. Un plaisir désormais rituel… que je redoute de voir bientôt s’éteindre, faute de nouvelles publications. Mais pour l’heure, j’ai eu le bonheur de retrouver la fantaisie des intrigues historiques d’Adrien Goetz et la joyeuse impertinence de ses personnages dans le cadre fastueux de Versailles.

Mais c’est un Versailles bien peu habituel que nous dévoile l’écrivain : il nous en ouvre en effet les portes dérobées pour nous entraîner dans les recoins les plus secrets du palais, nous révélant à cette occasion ses failles et ses faux-semblants. Car vous croyiez sans doute comme moi que tout ce qui s’y trouve est d’époque, même si les restaurations ont pu se succéder avec plus ou moins de rigueur. Eh bien, détrompez-vous ! Deux courants de conservateurs se sont même longtemps opposés. D’un côté, les tenants d’un conservatisme intransigeant ne laissant rien entrer dans ce haut lieu patrimonial qui pourrait en heurter le style et l’harmonie ; de l’autre, les promoteurs d’un esprit qui serait plus conforme à celui du Roi Soleil mettant à l’honneur les artistes de son temps. Selon eux, Versailles devait poursuivre sur cette voie en ouvrant ses portes à la modernité.

C’est au coeur de ces rivalités qu’un cadavre surgit au petit matin dans l’un des bassins du parc, tandis que le doigt sectionné du macchabée a été dissimulé dans un meuble dont les spécialistes ont bien du mal à déceler s’il s’agit ou non d’une copie... Serait-ce l’oeuvre d’une société secrète descendant directement du mouvement janséniste qui s’opposait à l’absolutisme royal ? Le château servirait-il de cadre à d’effrayants rituels tels qu’il s’en pratiquait au siècle de Louis XIV ?

Comme toujours, Adrien Goetz mêle la plus plus baroque extravagance à la plus scrupuleuse érudition. En imaginant que le jansénisme a pu perdurer de manière structurée jusqu’à nos jours, il offre une lecture tout à fait délectable des politiques de conservation du domaine de Versailles – et même au-delà ! Un délicieux divertissement rythmé par les toujours savoureuses répliques échangées par Pénélope et son amoureux Wandrille. On en redemande, monsieur Goetz.