Les Belles Lettres, 2026
Le 31 octobre 1941, André Derain débarquait Gare de l’Est. Il devait notamment y retrouver Vlaminck, Van Dongen et Landowski, directeur de l’école des Beaux-Arts, bref une partie de la crème de l’avant-garde artistique française. Ils répondaient ainsi à l’invitation de l’Occupant à se rendre en Allemagne afin de découvrir combien ce pays connaissait lui aussi une vitalité créative. La contrepartie de leur participation à cette vaste opération de propagande ? La libération de prisonniers français détenus de l’autre côté du Rhin. Une démarche qui ne leur sera évidemment pas pardonnée à la Libération. D’autant que du retour de captifs français, il ne fut plus jamais question après leur retour.
Dès le départ, le malentendu est patant : si les Allemands entendaient faire la promotion de leur patrimoine culturel, les Français imaginaient quant à eux prendre une forme de revanche du goût et de la finesse sur la brutalité et la grossièreté. Et puis, les conditions de la libération de prisonniers n’ont jamais été précisées : combien d’individus ? sur quels critères ? sous quels délais ?
Comment Derain a-t-il pu accepter de se prêter à une telle démarche ? C’est sans doute ce que Michel Bernard a cherché à mettre en lumière. Il commence donc par revenir sur l’année 1925, lorsque Derain, au faîte de son succès, fréquentait le tout-Paris intellectuel chez son marchand Paul Guillaume. Il était alors l’ami de Breton, Aragon, Matisse ou Braque. Derain aurait-il dû consulter ce dernier avant de répondre à l’invitation qui lui a été faite ? C’est la question qu’il se pose lorsque, assailli par le doute, il prend place dans le train qui les emmène, ses compagnons et lui-même, vers Munich.
L’essentiel du récit se déroule le temps de ce trajet aller-retour en train, au cours duquel le peintre se remémore ses amitiés avec ses pairs. Pour Bernard, c’est l’occasion de rappeler la trajectoire et les positions de chacun - Matisse, Vlaminck, Braque, mais aussi Apollinaire, autant de personnalités marquées - parfois jusque dans leur chair - par la Première Guerre mondiale. Qu’auraient fait ceux qui ont disparu, comme son marchand et grand ami Guillaume, ou ceux, tel Georges Braque, dont la peinture ne plaisait pas suffisamment à l’occupant allemand pour qu'il fût sollicité ?
L’auteur nous montre un Derain se demandant constamment s’il n’est pas en train de se fourvoyer, tentant vainement d’échapper aux photos de groupe offertes aux journalistes, se cramponnant à l’idée de pouvoir sauver ne serait-ce qu’une poignée de ses compatriotes, puis resté reclus dans son atelier jusqu’à la fin de la guerre, espérant ainsi faire oublier ces deux semaines passées chez l’ennemi.
Mais en 1945, année sur laquelle se clôt le livre, ce voyage remonte. Que reste-t-il désormais de lui ? Un prestigieux roi de Montparnasse ou un collabo dont nombreux sont ceux à réclamer la mise au ban ? Grâce à ses liens d’amitié avec Picasso et Aragon, il voit un temps s'éloigner les accusations pesant contre lui, sans toutefois retrouver son lustre d’antan. Désabusé, rongé par un sentiment si ce n’est de culpabilité, au moins par celui d’avoir manqué de clairvoyance, Derain tente de poursuivre une oeuvre à laquelle il ne sait plus quel sens donner. Le tableau intitulé La Déportée, qu’il aurait peint en 1945 et qui est reproduit dans la post-face du texte, est-il censé témoigner du remords ou du sentiment d’erreur qui avait saisi le peintre ?
Ce texte n’apporte apparemment pas de réponse. Néanmoins, par le point de vue qu'il offre, porté par un narrateur omniscient, il m'a semblé inviter le lecteur à exonérer le peintre de toute responsabilité. Je manque personnellement d'éléments pour me forger une opinion - je n'avais même pas connaissance de ce voyage avant d'entreprendre la lecture de ce récit - et me garderais bien, donc, de formuler un jugement. C'est plutôt ce qu'il fait résonner aujourd'hui qui m'a semblé intéressant, car les questions qu'il pose sont celles de la place de l’art, du rôle que les artistes sont amenés à endosser dans le corps social, fût-ce à leurs corps défendant, et de l’enjeu que constitue la production artistique - ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power. Peut-on transiger avec ceux qui nous menacent ? Peut-on accepter qu'artistes et oeuvres soient mis au services d'intérêts qui les dépassent ? Peut-on accepter de s'y soumettre tant que l'on ne se sent pas soi-même directement impacté ? Autant de questions qui s'imposent aujourd'hui à nous avec une brûlante actualité... et que l'exemple de Derain peut contrinuer à éclairer.
