Johann Chapoutot
L’Arche/Uppercut, 2026
Une nouvelle traduction de la pièce de Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, donne à Johann Chapoutot l’occasion d’en livrer un texte introductif. La collection « Uppercut » des éditions de L’Arche se proposent en effet de rapprocher le champ scientifique (histoire, sociologie, philosophie...) de celui de la littérature pour mettre en évidence sa puissance subversive.
Il s’agit donc ici de replacer la pièce dans son contexte historique (publiée en 1941, elle ne fut cependant pas jouée avant 1956), de retracer rapidement le cheminement intellectuel et politique de Brecht, et de mettre en lumière la dimension satirique d’un texte qui, derrière l’évocation d’une bande de mafieux à Chicago, relatait bel et bien les conditions de l’accession au pouvoir d’Hitler et de ses nervis.
Spécialiste de l’histoire du nazisme et de l’Allemagne, Chapoutot nous rappelle qu’Hitler ne s’est pas hissé à la tête du pays par le moyen démocratique des élections (les nazis n’ont jamais remporté de scrutin national), mais qu’il y a été placé par une oligarchie politique et économique qui entendait ainsi contrer définitivement une gauche dont elle redoutait plus que tout de la voir accéder au pouvoir. Vous êtes peut-être surpris, tant cette affirmation est éloignée de ce que nous enseignent nos manuels d’histoire… Cela n’a pourtant rien d’un scoop et ne fait absolument pas débat parmi les historiens qui s’accordent sur ces faits.
Cette vision des années 30 s’assortit d’une litanie d’expressions telles que « poussée nazie » ou encore « peste » ou « marée brune », empruntant au champ lexical des sciences naturelles, comme pour exprimer une inéluctabilité contre laquelle il était impossible de s’élever ni même de résister. Une vision que le titre choisi par le dramaturge venait déjà battre en brèche. En distordant un terme qui sonne d’emblée étrangement à nos oreilles, puisqu’on parle généralemment de force ir-résistible, il s’élevait clairement contre l’idée de fatalité que l’on voulut imposer à l’époque… et que l’on continue de nous asséner aujourd’hui. La montée de l’extrême droite serait à nouveau inexorable - les mêmes intérêts en présence conduisant à la mise en œuvre des mêmes mécanismes : discréditer la gauche, et accréditer et diffuser les idées d’extrême droite pour mieux installer ses représentants au pouvoir.
Ainsi la lecture de la pièce de Brecht apparaît-elle d’une criante actualité (je vais à présent la lire), comme Chapoutot l’affirme bien à propos en guise de conclusion :
« Depuis quelques années, l’actualité du théâtre et de la thèse de Brecht se confirme. Face aux fictions et aux fadaises d’éditorialistes et d’animateurs ignares, on redécouvre la vérité du roman (…) et la valence historique et critique d’une fable qui, aux antipodes des fariboles, s’assigne pour principe et pour fin de dire le réel. »
C’est dire s’il nous faut résister aux discours de plus en plus hégémoniques que l’on nous sert à l’envi : non, rien n’est joué, et il n’y a pas de fatalité à voir les mafieux multi-condamnés par la justice parvenir à leurs sinistres fins.
Je vous invite à compléter cette lecture par celle de L’Ordre du jour d’Eric Vuillard, qui relatait avec une remarquable précision la manière dont les grands industriels allemands s’entendirent à porter Hitler au pouvoir.


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