lundi 17 janvier 2022

Fata Morgana

Chika Unigwe
Globe, 2022


Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle



Elles sont quatre. Quatre femmes dont on découvre progressivement les histoires singulières. Quatre Africaines dont les destinées convergent vers le Quartier rouge d’Anvers. Elles s’appellent Sisi, Efe, Joyce et Ama, et partagent un même rêve : celui de se forger une vie meilleure. Mais comment y parvenir quand votre propre pays ne vous offre aucune perspective ? Quand, au contraire, votre condition de femme vous condamne à l’humiliation, à la soumission et à subir la violence ?


Un homme prétend pouvoir les aider à changer le cours de leur vie. Elles sont jeunes, elles sont belles : il est prêt à leur fournir les moyens de quitter le Nigéria pour rejoindre la Belgique où elles pourront à coup sûr gagner beaucoup d’argent. Dele ne fait pas mystère de ce qui les attend. Mais quand on a déjà vu s’envoler toutes ses espérances, qu’a-t-on encore à perdre ?

C’est pleinement conscientes de ce qui leur est proposé qu’elles embarquent pour un ailleurs qu’elles  croient riche de promesses. Une fois leur dette remboursée à Dele, pensent-elles, une autre vie pourra commencer, où elles exerceront un bon métier, habiteront une belle maison, se marieront avec un homme aimant et auront des enfants, qui sait ?


En croisant les destinées de ces quatre femmes, en révélant peu à peu leur parcours, Chika Unigwe signe un saisissant tableau de la condition des femmes nigérianes. Et si celui-ci est convaincant, c’est qu’aucun pathos, aucune complaisance ne viennent l’entacher. C’est au contraire un texte gorgé de sève, celle de ces femmes déterminées à surmonter les obstacles qui se dressent devant elles. Quels qu’en soient les risques. Quel qu’en soit le prix. 

jeudi 13 janvier 2022

Par la forêt

Laura Alcoba
Gallimard 2022



Il est des histoires si effroyables qu’elles ne nous paraissent pouvoir être appréhendées que par la voie des contes et des mythes. Mais lorsqu’elles s’imposent à nous, lorsqu’elles s’incarnent dans la réalité, il faut alors faire face à l’effroi et à l’incompréhension. En effet, comment admettre l’existence d’un acte aussi inconcevable que l’infanticide, surtout s’il est commis par une mère aimante ?


Peut-être, d’ailleurs, cela ne s’explique-t-il pas ? Peut-être doit-on se contenter d’approcher ce que l’on ne sait parfois même pas comment nommer. Drame ? Accident ? Tragédie ? 

Plus de trente ans après les faits, la narratrice revient sur le douloureux événement dont elle a personnellement connu les protagonistes. Assise dans un café où elle leur donne tour à tour rendez-vous, elle recueille la parole et les souvenirs de Griselda qui noya ses deux petits garçons, de leur soeur Flavia qui fut sans doute épargnée parce qu’elle se trouvait alors à l’école, ainsi que de quelques autres témoins. 


Que s’est-il passé ce jour-là dans la tête de cette femme ? La narratrice retrace son histoire, depuis son enfance dans la pampa argentine à son arrivée à Paris, où elle avait fui la dictature avec son amant, qui deviendrait le père de ses enfants ; elle écoute et confronte les différents témoignages avec les bribes de ses propres souvenirs, qui ont déserté sa mémoire.


Cela pourrait être scabreux… mais non. C’est un livre étonnamment doux. Sa force, il la tire de ce qu'il ne cherche pas à expliquer, à justifier ce qui ne peut l’être. Jamais la narratrice n’émet le moindre jugement. Elle fait au contraire preuve d’une extraordinaire pudeur, d'une immense bienveillance, oserais-je dire si ce mot n’était aujourd’hui aussi galvaudé. C’est précisément cette délicatesse, si coutumière de l'écrivaine, qui donne tout son prix à ce texte impressionnant, qui fait jaillir la lumière des ténèbres.





  

lundi 10 janvier 2022

Triste boomer

Isabelle Flaten
Le Nouvel Attila, 2022



Ces temps-ci, les boomers ne sont pas à la fête… et Isabelle Flaten qui appartient pourtant à cette génération ne leur fait pas particulièrement de cadeau en brossant le portrait de John, un fringant sexagénaire venant d’atteindre l’âge de la retraite.

John, c’est le mâle alpha dans toute sa splendeur : une carrière d’entrepreneur menée sans état d’âme, des conquêtes féminines qu’il a enchaînées sans jamais chercher à s’attacher, des amitiés qu’il ne prend pas la peine de cultiver avec l’attention que l’on pourrait attendre… C’est simple, son meilleur ami, à John, c’est son ordinateur ! Celui qui ne le quitte jamais et qui conserve la mémoire de sa vie.


Aussi, au moment où il se retrouve chez lui, seul, désemparé, est-ce encore une fois sur son mac qu’il se penche. Il se plonge dans ses souvenirs en ressortant les photos marquantes de son existence et cherche à savoir ce que sont devenues les femmes qu’il n’a pas voulu retenir. Car il ne va pas renoncer comme ça, le mâle dominant. Quitte à se prendre quelques râteaux qu’il n’avait pas vu venir, tant son égocentrisme l’a empêché de saisir les évolutions de la société… 


Ce pourrait être fielleux et revanchard, et c’est au contraire drôle et presque tendre. Isabelle Flaten parvient à révéler le côté vil de son héros tout en le rendant parfois touchant à force de gaucherie. 

Mais l’auteure ne se contente pas d’égratigner son personnage ; elle en profite également pour régler leur compte aux nouvelles obsessions de notre temps, et le hiatus entre cet homme sûr de sa virilité et de sa puissance, et certaines des situations dans lesquelles il se retrouve est franchement réjouissant !


Sous la plume d’Isabelle Flaten, les boomers ne sont finalement pas si tristes que ça…



Nicole m'a devancée...

jeudi 6 janvier 2022

La décision

Karine Tuil
Gallimard, 2022



La décision : ce titre nous plonge d’emblée dans l’univers de Karine Tuil. Concis, efficace, dénué d’affect. Avec ce nouveau roman, l’auteure poursuit son travail d’exploration des affres de notre société en plaçant au coeur de son dispositif narratif une juge d’instruction antiterroriste. Face à elle, Abdeljalil Kacem, arrêté après son retour de Syrie. 


Nous sommes en 2016. Alma Revel mène l’interrogatoire. Le jeune homme répond posément à ses questions. S’il s’est rendu en Syrie avec sa femme, c’était pour soutenir la population persécutée par Bachar el-Hassad, faire de l’humanitaire et pratiquer sa religion. En aucun cas pour faire le djihad. Il déteste la violence, est incapable de tuer. Ce n’est qu’une fois sur place qu’il a pris la mesure de son erreur, mettant tout en oeuvre pour rentrer, au risque d’être lui-même exécuté. Avec pour seul objectif de mettre sa femme et son nouveau-né en sécurité, repartir à zéro, offrir un avenir à sa famille.


C’est à Alma que revient la responsabilité d’évaluer la sincérité du prévenu. S’il dit la vérité, elle le libère. S’il ment, elle le maintient en détention. Le jeter en prison, c’est condamner un individu qui n’a pas commis d’acte répréhensible. C’est prendre aussi le risque d’une radicalisation qui n’a peut-être pas encore eu lieu. Le libérer, si elle se trompe, c’est lui laisser la possibilité de perpétrer un attentat terroriste.


Une décision parmi les plus difficiles qu’Alma, pourtant expérimentée, ait jamais eu à prendre. D’autant que ses questionnements intimes viennent télescoper ses doutes d’ordre professionnel. Ce métier si exigeant et si éprouvant psychologiquement n’est sans doute pas étranger à l’usure de son couple. Et le sentiment de vulnérabilité qu’elle éprouve à titre personnel contribue à fragiliser sa position professionnelle. Une redoutable porosité que la construction du roman met parfaitement en évidence. En alternant les chapitres dans lesquels l’héroïne relate sa propre histoire avec les procès-verbaux d’interrogatoires, Karine Tuil montre combien la violence du monde s’insinue au plus profond des individus et déstabilise ainsi la totalité de l’édifice social. 

Cette construction est d'autant plus efficace qu'elle se conjugue avec une intrigue digne d’une tragédie pour nous proposer une réflexion tout à fait pertinente sur la justice et la culpabilité, et nous offrir un roman percutant - bien plus convaincant selon moi que Les choses humaines - impossible à lâcher avant d’en avoir atteint la dernière ligne. Bref, une Karine Tuil qui revient en grande forme.




 






lundi 3 janvier 2022

Mission divine

Stéphane Durand-Souffland

L’iconoclaste, 2021



Le président appartient à ce club de magistrats qui estiment que le personnage le plus encombrant du procès, c’est l’accusé. Moins il s’exprime, mieux on le juge.

S’il fallait ne retenir qu’une phrase - ou deux - de ce récit, ce serait celle-là. Car ce n’est pas le délire des deux protagonistes ni l’effroyable crime qu’ils commettent qui en est le coeur. Non, même si leur étrange périple occupe la première moitié du livre, c’est bien la manière dont est mené leur procès qui intéresse l’auteur.


Et ça tombe bien, car une histoire de meurtre sauvagement perpétré sur un enfant aurait tout pour me faire fuir (surtout lorsque l’enfant en question porte le même prénom que l’un de mes fils, rendant l’identification singulièrement dérangeante !).


Il n’avait pas l’air bien méchant, pourtant, ce couple. Juste de doux dingues convaincus qu’ils avaient une mission divine à accomplir. Elle, Sylvia, se faisant appeler Sa Majesté, constamment flanquée de son chat en laisse, prodiguait à Etienne toutes les pensées qu’elle consignait dans ses carnets. Lui, fasciné par sa beauté et son assurance, en était le secrétaire. Elle l’avait, entre autres titres honorifiques, nommé roi d’Australie. Eux seuls avaient le pouvoir de contrer les puissances maléfiques qui sapaient le monde. Vingt ans durant, ils ont sillonné les routes, dormant ici ou là, purifiant rituellement l’espace que l’on voulait bien leur ouvrir le temps d’une nuit. Vingt ans d’errance. Vingt ans sans autre lien que celui qui les unissait. Vingt ans sans autre horizon que celui de leur obsession. Jusqu’au jour où leur harmonie se ternit, où Etienne se sent rejeté et croit pouvoir remédier à cet abandon en mettant en oeuvre les préceptes de son inspiratrice.


La mort sauvagement donnée par une vingtaine de coups de couteau à un petit garçon de 12 ans jette l’effroi sur tout un village avant de se propager dans le pays. L’affaire fait la une des journaux. Le gouvernement promet la justice. La machine judiciaire se met en branle.

Dès l’arrestation du couple, la folie d’Etienne est manifeste. Mais est-elle bien réelle ? Ou bien se moque-t-il de ceux qui l’interrogent ? N’espère-t-il pas échapper à la prison en jouant les alliénés ? Les experts s’opposent. Mais l’opinion attend le procès qui leur a été promis, et l’exécutif ne saurait se dédire. Imperceptiblement des pressions s’exercent. Les avocats, quant à eux, voient l’occasion d’accroître leur notoriété. Chacun a sa propre carte à jouer, un objectif à atteindre. Sur l’échiquier de la justice, les inculpés ne sont plus que des pions. 

Quant à savoir si Etienne était pleinement responsable de ses actes lorsqu’il a accompli son terrible geste, nul ne semble réellement s’en soucier. Pas plus qu’autre chose, la justice des hommes n’échappe à leurs turpitudes. Stéphane Durand-Souffland a pu parfois le constater au cours de sa carrière judiciaire. Il en a tiré ce roman inspiré de faits réels.


vendredi 31 décembre 2021

Je lis donc je suis 2021


Comme chaque fin d'année, voici venu le délicieux moment

de faire notre portrait à travers les lectures que nous avons faites. 

Voici donc mon visage de 2021.






Décris-toi... 

La femme moderne selon Manet


Comment te sens-tu ?

Poussière dans le vent


Décris où tu vis actuellement…

Arène 


Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? 

Là où nous dansions 


Ton moyen de transport préféré ?

L’homme qui marche 


Ton/ta meilleur(e) ami(e) est…

Le piéton de Naples 


Toi et tes amis vous êtes…

 Les orageuses


Comment est le temps ?

Blizzard


Quel est ton moment préféré de la journée ?

Vingt ans plus tard  


Qu’est la vie pour toi ?

Un tesson d’éternité


Ta peur ?

L’origine du mal


Quel est le conseil que tu as à donner ?

 Danse avec la foudre


La pensée du jour…

Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance 


Comment aimerais-tu mourir ?

Over the rainbow 


Les conditions actuelles de ton âme ?

 Au moins le souvenir


Ton rêve ?

Tout ce qui est beau



Et vous, à quoi ressemble votre portrait en 2021 ?

mardi 28 décembre 2021

La maîtresse du peintre


Simone van der Vlugt
10-18 (Première édition : Philippe Rey, 2020)



Traduit du néerlandais par  Guillaume Deneufbourg




S’il n’y avait eu ce superbe portrait signé Rembrandt en couverture, je n’aurais probablement jamais prêté attention à ce roman au titre évocateur de bluettes à la Danielle Steel (sans vouloir offenser personne). Un titre à l’image du texte : d’un redoutable académisme. Il aurait pourtant été dommage de passer à côté, tant le sujet du livre est intéressant et la principale protagoniste campée avec conviction. 

Mais de qui s’agit-il au juste ? Qui est cette Geertje Dircx, oubliée et ignorée de tous, y compris de la plupart des spécialistes de Rembrandt ?


Saskia, l’épouse légitime morte prématurément et représentée dans de nombreux tableaux est quant à elle bien connue. De même que Hendrickje, la concubine avec laquelle le peintre hollandais finit ses jours. Mais entre les deux, il y eut une autre femme, qui reste beaucoup plus énigmatique… Simone van der Vlugt a voulu enquêter, a consulté les archives, s’est largement documentée pour cerner la personnalité de cette femme et essayer de comprendre pourquoi elle avait été ainsi évincée de l’histoire officielle du peintre. 


Geertje, que l’auteure nous présente plutôt bien faite de sa personne, futée et dégourdie, avait été recrutée par Rembrandt au moment de la mort de Saskia pour s’occuper de leur jeune fils Titus. Mais la nourrice tomba rapidement sous le charme du maître, qui succomba à son tour. Leur liaison d’abord tenue secrète finit par être connue de tous, provoquant le scandale… ce dont Rembrandt n’avait cure, son anticonformisme s’accommodant très bien d’une situation à laquelle son aisance financière et sa célébrité faisaient rempart. Une position évidemment beaucoup plus inconfortable pour une femme humble, sans fortune ni appui… Et surtout, soumise à la plus grande précarité. Car le jour où Rembrandt tombe amoureux d’une autre femme, Geertje doit user de tous les moyens pour ne pas sombrer dans le plus complet dénuement…


En retraçant l’histoire de cette femme, c’est à la fois un portrait en creux de l’artiste mondialement célébré que nous offre l’auteure, mais aussi une captivante plongée dans la société hollandaise du XVIIe siècle. Elle nous compte aussi l’éternelle histoire de l’état de dépendance imposée aux femmes par les hommes.

Si l’anticonformisme de Rembrandt nous le rend d’abord sympathique, son égocentrisme finit par prendre le pas. On découvre un être préoccupé de ses seuls sentiments, sûr de son génie artistique et prêt à commettre l’infamie lorsqu’il s’agit de préserver ses intérêts. Est-ce pour cela que les gardiens de la postérité du peintre ont préféré effacer la figure quelque peu embarrassante de Geertje ? C’est ce que suggère Simone van der Vlugt, et son récit autant que le dossier qu’elle présente en annexe sont de nature à nous en convaincre. Mais cela est-il si surprenant ? Finalement, il s’agit d’une histoire tristement banale. Une de plus.