dimanche 8 avril 2018

Grand frère

Mahir Guven

Philippe Rey, 2017


Prix Régine Deforges Premier roman 2018
Prix Goncourt du Premier roman 2018


Ayant eu la chance d’être invitée à la récente soirée de proclamation du lauréat du prix Régine Deforges dont c’était la troisième édition, je m’étais promis de lire le roman primé. Il faut préciser que ce prix est décerné à un primo-romancier. Pour moi qui n’aime rien tant que sortir des sentiers battus, faire des découvertes littéraires et qui, pour ce faire, ai notamment rejoint depuis plusieurs saisons le formidable club des 68 Premières fois dont l’objet est précisément de donner à lire à ses membres une sélection de premiers romans à chacune des deux rentrées littéraires annuelles, cela me paraissait aller de soi.

Ce prix est donc revenu à Mahir Guven pour Grand frère, dont je n’avais jusqu’alors pas vraiment entendu parler. Pour le coup, j’ai vraiment fait une découverte !

Lorsque ce Grand frère prend la parole, c’est pour évoquer son cadet, parti du jour en lendemain, sans la moindre explication. Parti en Syrie. 
La Syrie, c’est une partie de leurs origines, c’est le pays que leur père a quitté bien avant leur naissance pour venir se réfugier en France. Celui de leur grand-mère, qui a fini par le fuir à son tour pour rejoindre son fils lorsque la guerre a éclaté. 
Leur mère, quant à elle, est bretonne. Enfin, était bretonne. Ils l’ont perdue alors qu’ils étaient encore enfants. C’est ainsi qu’ils ont poussé, dans une banlieue parisienne, entre un père travaillant d’arrache-pied dans son taxi et une grand-mère leur enseignant les préceptes de sa religion. Mais seul le cadet y est vraiment sensible. Comme il avait été réceptif aussi à tout ce que lui avait expliqué le curé breton ami de leur grand-mère maternelle, l’été où ils avaient passé des vacances chez elle.

Tandis que Grand frère zone, deale de l’herbe, échappe de peu à la prison, Petit frère est en perpétuelle recherche de sens. Grand frère finira par se ranger, profitant de l’alléchante proposition qu’Uber fit à ses débuts aux apprentis chauffeurs pour s’implanter sur le marché. Mieux valait enfiler un costume, tourner dans une voiture à Paris plutôt qu’à pied autour de sa cité et acquérir ainsi un statut, pensait-il. Et même si par la suite les conditions changèrent, et s’il faut désormais travailler deux fois plus pour gagner deux ou trois fois moins, Grand frère a au moins son propre studio, où il peut ramener ses petites copines et vivre sa vie.
Petit frère, lui, a fait des études. Il est infirmier et son sérieux, sa soif d’aider les autres lui ont permis de devenir l’assistant d’un chirurgien cardiaque. Mais lorsqu’il songe aux victimes de la guerre au cham, au pays, où il n’y a pas d’infrastructures médicales dignes de ce nom, où l’on manque de tout, de médecins, de médicaments, il se dit qu’il serait plus utile là-bas. C’est ainsi qu’il part, dans le cadre d’une ONG musulmane. Une fois sur place, il découvre une réalité à laquelle il n’était pas vraiment préparé...

Mahir Guven alterne le point de vue des deux frères. Chacun raconte ce qu’il vit, dit ses aspirations et tout ce qui y fait obstacle. L’un est pragmatique, l’autre idéaliste, mais tous deux s’efforcent de se rendre maîtres de leur vie.
A mesure que Petit frère raconte son expérience, le doute s’immisce. Quelles sont ses réelles intentions ? Est-il réellement parti dans un but humanitaire ou pour faire le djihad ? Quoi qu’il en soit, depuis Charlie et le Bataclan, tout individu ayant rejoint le sol syrien est suspecté de terrorisme, et revenir de là-bas n’est pas simple. D’autant qu’on ne vous laisse pas repartir vivant si ce n’est pour mettre en pratique sur le sol français ce que vous avez appris en Syrie...
Quant à Grand frère, pris entre l'amour qu'il porte à son cadet et la peur d'être accusé de complicité de terrorisme, il ne sait que penser.

Ecrit dans une langue que l’auteur qualifie lui-même de « créole du béton », mélange d’argot, de mots arabes, de verlan et autres idiomes propres à la banlieue que l’auteur parvient à rendre extrêmement fluide (même si un glossaire en fin de volume permet parfois de vérifier le sens d’un mot et d’en découvrir l’origine), ce roman interroge notre société. Quelle place peut-on s’y faire lorsqu’on n’a pas les bonnes cartes en main ? Comment donner du sens à sa vie ? Comment acquérir un statut qui permette d’exister aux yeux des autres ? Et il montre aussi combien cette absence de perspective se révèle un terreau fertile pour les propagandistes islamistes.

Mahir Guven réussit un roman qui n’est en rien manichéen ni dogmatique et dont la tension dramatique va crescendo pour nous délivrer un dénouement habile et tout en finesse. 
Une découverte, vous disais-je.


Si vous avez envie de découvrir à votre tour ce roman, les Editions Philippe Rey s'associent à moi pour vous en offrir trois exemplaires.
Pour cela, il vous suffit de vous inscrire en commentaire.
Un tirage au sort désignera les gagnants le 27 avril, jour de la remise effective de son prix à Mahir Guven lors du salon Lire à Limoges, qui parraine ce prix.



Le 3 avril dernier, Mahir Guven en compagnie des trois enfants de Régine Deforges, fondateurs du prix
(Léa Viazemsky, Camille Deforges-Pauvert et Franck Spengler), et quelques autres membres du jury
(Noëlle Châtelet, Daniel Picouly et Marina Carrère d'Encausse)





34 commentaires:

  1. Pourquoi pas ? Je pourrais aussi être surprise par ce livre, qui sait ? Je participe donc... ;-)

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    1. Mais je te le souhaite ! Tu es donc inscrite

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  2. Il me tente bien. Je participe avec plaisir !

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  3. Je serai passée à côté si... tu n’avais pas rédigé ce joli billet. Allez, je tente ma chance et participe au concours.

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  4. Cette critique est très aléchante, car elle permet de se poser la question des parcours de vie singuliers qui sont souvent oubliés dans le discours global sur le terrorisme islamiste.
    Comprendre n'étant pas excuser. il est néanmoins souhaitable de donner une voix au témoignage dans sa complexité

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  5. Bonjour, je tente ma chance avec une grande envie car c'est un roman que je souhaite vivement lire. Je l'ai repéré depuis sa sortie, le sujet me touche beaucoup et m'intéresse beaucoup. Je croise les doigts Merci de nous proposer de gagner ce très bon roman. Bonne journée

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    1. Avec un peu de chance... Rendez-vous le 27 pour les résultats

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  6. Comment refuser un livre dont la critique fut, comme toujours, très pertinente et attise la soif de le découvrir.
    Merci pour votre double générosité.
    danielle

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    1. Merci pour votre message. Vous êtes inscrite !

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  7. il me fait de l’œil depuis un moment donc je tente ma chance également ;)

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    1. Une nouvelle échappée en perspective ? Inscription prise :-)

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  8. Il me tente beaucoup ce livre ! Je participe ! Merci beaucoup pour ce concours �� Catherine (readreadbird sur instagram)

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    1. Merci pour votre visite, Catherine. Vous voilà inscrite.

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  9. Merci pour ce beau concours, ce roman me tente terriblement, je participe très volontiers �� Aurore aka @papiercrepon

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  10. ( Je ne tente pas ma chance car je l'ai lu dans le cadre du prix Première en Belgique qui récompense un premier roman et c'est lui qui l'a gagné) j'ai adoré ce livre, je ne me serais pas retournée dessus si je n'avais pas dû le lire et ça aurait été une grande perte! Quelle écriture ! Comme tu le dis, rien n'est manichéen le grand comme le petit frère ont leur part sombre.
    Il est charmant en plus ce Mahir non ��?

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    1. Merci pour ton témoignage, Fanny, qui va dans le même sens que le mien.
      La forme que l'auteur a cherché à donner à son roman est vraiment intéressante. Ce livre n'aurait certainement pas la même force, la même portée, les mêmes accents de sincérité si l'auteur ne s'était pas attaché à restituer la langue de ses personnages.
      Et par ailleurs, même si je n'ai échangé que quelques mots avec lui, je suis d'accord avec toi, Mahir Guven est charmant :-)

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  11. Je ne suis pas friande de ce genre de livres (le sujet) mais là j'avoue que ton billet me tente (il faut dire qu'il ne fait pas du "petit frère" un stéréotype) donc je joue ! oui, j'ose !

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    1. Mais oui, ce genre de concours, c'est l'occasion de sortir de sa "zone de confort" et de faire une découverte ! Je t'inscris donc avec plaisir !

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  12. Alors, moi aussi, je tente ma chance: après un tel billet, impossible de résister! Merci!
    LIREAULIT

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    1. Un nouveau livre à lire au lit, peut-être... Te voilà inscrite !

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  13. Beaucoup de choses pour me plaire dans ce roman, à part la couverture qui pique vraiment les yeux je trouve.

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    1. Une fois que le livre sera ouvert, tu ne la verras plus ! Je t'inscris donc :-)

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    1. Avec plaisir, mais ce serait bien que j'aie au moins un nom (ou un pseudo, quelque chose qui permette de vous identifier, quoi) ;-)

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  15. Je peux tenter ma chance ? Ce roman a aussi obtenu le Prix Première en Belgique et j'aime lire les romans primés (parce que j'ai fait partie du jury il y a cinq ans ;-) )

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  16. Merci pour ce beau concours ! Je participe car ça fait toujours plaisir de découvrir un nouvel auteur. Et puis ton billet donne envie d’en savoir plus :-) . Merci, bonne soirée et bonne chance à tous
    Eva (@et_si_on_bouquinait)

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    1. Je suis ravie si je t'ai donné envie de le découvrir. C'est en effet toujours une joie de découvrir un nouvel auteur. Te voici donc inscrite.

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  17. Je l'ai trouvé à la bibliothèque! j'espère avoir le temps de le découvrir à mon tour, après ton bel avis ainsi que celui de Fanny!

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    1. Eh bien j'espère que tu seras du même avis que nous !
      En tout cas, j'ai eu le retour de deux gagnantes qui, à l'issue de leur lecture, m'ont dit avoir été enchantées par ce livre vers lequel elles ne seraient pourtant pas allées spontanément.
      J'attends ton avis avec impatience...

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