mardi 24 mars 2026

L’imparfait

Eric Reinhardt
Stock/Ma nuit au musée, 2026


Lorsqu'il se voit proposer par Alina Gurdiel de passer une nuit dans un musée pour en écrire le récit, Eric Reinhardt choisit la Galleria Borghese. Non par amour de l’Italie - ou pas seulement - mais parce qu’elle recèle une sculpture qui le fascine. A vrai dire, il en connaît surtout la version exposée au Louvre, qu’il avait découverte enfant avec ses parents ; elle l’avait profondément troublé et il demandait à revenir vers elle à chaque nouvelle visite. Est-ce parce qu’une autre écrivaine avait déjà choisi le Louvre avant lui qu’il se tourne vers le célèbre musée italien ? Borghese offrait quoiqu’il en soit une alternative enviable.

 

C’est donc pour passer la nuit en compagnie de l’Hermaphrodite, puisque c’est d’elle qu’il s’agit (Eric Reinhardt a opté pour le genre féminin), que l’écrivain arrive à Rome la veille du 30 avril 2024. Il a pour ambition d’entrelacer le récit de cette rencontre avec un conte fantastique dont il a déjà l’idée. Ainsi l’incipit est-il consacré à Gloria, un personnage qui, en dépit de son apparence féminine, comme on va rapidement le découvrir, possède un sexe masculin. Dès le premier chapitre, les paragraphes se succèdent pour narrer de manière étroitement imbriquée l’expérience de l’écrivain et l’histoire de Gloria bientôt rejointe par Bruno.

 

Tout d’abord déconcertante, il faut bien le reconnaître, cette structure va pourtant rapidement trouver et son rythme et sa raison d’être, les deux avatars d’Hermaphrodite se répondant parfaitement dans sa dimension mythique et mythologique d’une part et dans une représentation concrète et contemporaine d’autre part. Et c’est avec un égal appétit que l’on finit par suivre les rocambolesques péripéties de l’écrivain au sein du musée et les tribulations sentimentales des protagonistes nés de son imagination.

 

Au fil de ses déambulations dans le musée - dont le récit exhaustif est aussi drôle que jubilatoire, l’écrivain ne renonçant aucunement à faire assaut d’ironie à son endroit - celui-ci retrace à la fois les origines d’Hermaphrodite, fruit de l’union d’Hermès et d’Aphrodite, et l’odyssée des sculptures qui le (la ?) représentent. C’est également l’occasion pour Reinhardt de poser un regard extrêmement aiguisé sur d’autres oeuvres du musée et plus particulièrement sur L’enlèvement de Proserpine, sublime sculpture du Bernin dont il nous offre une lecture magistrale.

 

Mais c’est peut-être plus encore le regard sensible qu’il pose sur la question du genre, aujourd’hui si prégnante, qui donne tout son prix à ce très beau livre. En proposant la figure de Gloria en contrepoint de la célèbre créature grecque, il fait un pas de côté afin de l’aborder de façon poétique et dédramatisée. Qu’il en soit remercié : l’élégance et l’empathie dont il fait preuve à cette occasion sont des plus précieux.

 



Un sans-faute pour ce nouvel opus de la passionnante et désormais indispensable collection "Ma nuit au musée".




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