mardi 23 janvier 2024

Bleu Bacon

Yannick Haenel
Stock/Ma nuit au musée, 2024



Quelle singulière expérience ce doit être que de se trouver seul, dans l’obscurité et le silence de la nuit, dans l’enceinte d’un musée. J’essaye de me l’imaginer. J’ai eu la chance un jour d’être conviée à une soirée privée au musée d’Orsay. Tandis que le rez-de-chaussée où se tenait alors une exposition consacrée à Picasso ainsi que le restaurant où était disposé un buffet faisaient salle comble, je suis montée dans les étages pour admirer les impressionnistes. Nous n’étions qu’une poignée, la lumière était tamisée ; c’était déjà un tête-à-tête inouï avec des oeuvres que l’on ne peut généralement regarder que dans la promiscuité. Je crois que je n’oublierai jamais l’intensité de l’émotion que j’ai ressentie ce soir-là.


En 2019, Yannick Haenel s’est vu proposer de passer une nuit au centre Pompidou qui présentait alors une exposition intitulée "Bacon en toutes lettres". Se tenir dans l’immensité de l’espace de Beaubourg déserté, face aux tableaux de Bacon, sans le moindre bruit, sans que quoi que ce soit puisse distraire votre attention  : cette simple idée me fait frissonner. D’excitation autant que d’effroi. 


A peine Yannick Haenel a-t-il franchi le seuil de la première salle qu’il est pris d’un violent malaise. Les oeuvres de cet artiste qui lui est cher s’offrent à lui… et il ne voit rien. Rien d’autre que des reflets formant un inquiétant brouillard. Terrassé par une migraine ophtalmique, il est contraint de s’allonger sur le lit de camp qui a été installé à son intention et de fermer les yeux. Et si son malaise faisait partie de l’expérience ? Haenel le sait mieux que personne, l’art - peinture ou littérature - est ce qui rend visible l’invisible et vous entraîne dans de secrètes contrées intérieures propres à vous consumer lorsque vous les atteignez.


Quelques heures plus tard, après s’être égaré dans le labyrinthe de ses propres tourments, il rouvre les yeux : du bleu lui gicle au visage. Il a traversé le miroir. Il peut désormais accueillir les émotions, laisser la peinture faire son chemin en lui, agir sur son système nerveux, et découvrir ce que Bacon a à lui dire personnellement. C’est ce voyage intime, cette expérience existentielle, qu’il partage avec nous, et le texte qu’il en rapporte est d’une richesse, d’une intelligence et d’une beauté rares.


Il rend compte tout d’abord de la puissance de Bacon. On dit souvent de lui qu’il est le peintre de la violence. En nous plaçant face à la cruauté du monde, il est vrai qu’il bouscule et malmène celui qui regarde ses tableaux en provoquant pour le moins chez lui une forme d’inconfort. Pourtant, soutient Haenel, le peintre n’est pas du côté du mal - pas plus qu’il n’est contre lui : il ne fait que « s’emparer de la violence dont les humains sont l’objet pour lui donner une forme qui la dénude ». Lui-même prétendait faire une peinture « joyeuse, pas [une peinture] violente ».


Haenel nous dit également les pouvoirs de la peinture, semblables à ceux de la littérature. La peinture, comme le disait Proust à propos de la littérature, et comme le rappelle Haenel, est « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue ». Vous comme moi avons besoin des artistes pour voir, comprendre, et donc vivre : si plus aucun artiste ne peignait ni n’écrivait, alors le monde cesserait d’exister. 


Comme dans La solitude Caravage, Haenel célèbre un artiste dont le geste créatif et la vie tendaient à faire reculer les ténèbres. Tout deux en ont sans doute payé le tribut, mais leurs oeuvres nous éblouissent et nous éclairent tout à la fois. Haenel en fait la magistrale démonstration avec ce nouveau texte d’une saisissante beauté.





12 commentaires:

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    1. L'idée est évidemment intéressante. Après, tout dépend de ce qui en est fait. Et là, Yannick Haenel offre vraiment un texte de haute volée.

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  2. Je découvrirai l'auteur d'abord avec La solitude Caravage (qui doit être dans ma PàL depuis ton billet !) Ton avant-dernier paragraphe est tellement vrai !

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  3. Ça doit être une expérience vraiment impressionnante, je comprends son malaise.

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    1. A mon avis, c'est le genre de proposition qui ne refuse pas. Mais l'immensité de Beaubourg + la nuit + Bacon (artiste que j'adore mais qui provoque quand même un certain malaise), je crois que je serais complètement flippée !

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  4. Chic, un nouveau titre dans cette collection.

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  5. C'est une chouette collection, une très belle idée, j'ai beaucoup aimé celui d'Andrea Marcolongo au Musée de l'Acropole, et celui de Lola Lafon... (je te rejoins sur le tête à tête avec les oeuvres, j'ai fait pareil que toi lors d'une visite prisée matinale d'une expo à Orsay, j'ai filé avant l'ouverture au public dans la salle Van Gogh qui était au 1er étage à l'époque, j'étais seule, le pied total :-) )

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    1. Par contre, je ne sais pas si j'aurais réussi à me trouver dans de telles circonstances face aux oeuvres de Bacon... Quoi qu'il en soit, Yannick Haenel en a tiré un livre de toute beauté.

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  6. ça a tellement tout pour me plaire ! et dire que je n'ai toujours pas lu cet auteur... J'avais adoré le livre de Lola Lafon dans la même collection.

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