lundi 2 mars 2026

A la chaîne

Eli Cranor 
Sonatine, 2026 


Traduit de l’américain par Emmanuelle Heurtebize 

Au coeur de l’Arkansas, dans une usine agroalimentaire, on abat quotidiennement des milliers de poulets qui sont ensuite détaillés en morceaux avant d’être conditionnés pour être expédiés dans les rayons d’alimentation. Les gestes répétitifs qu’exige cette industrie sont accomplis par des cohortes de populations immigrées, et notamment de Mexicains, qui vivent dans des parcs de caravanes situés à proximité. Pour éviter tout risque sanitaire, les ouvriers travaillent dans un environnement dont la température est maintenue à 4°C. Quant aux pauses nécessaires à satisfaire les besoins les plus élémentaires, mieux vaut ne pas y songer. 

C’est ainsi que Gabriela fit une fausse couche, faute de s’hydrater correctement pour éviter de se souiller. Un drame que son conjoint Edwin n’a jamais digéré. Lorsqu’il se voit licencié pour un motif fallacieux, il élabore une vengeance : enlever le bébé de son patron Luke Jackson, âgé de six mois, pour exiger une rançon de 50 000 dollars correspondant aux innombrables heures supplémentaires qui n’ont jamais été payées ni à lui-même ni à Gabriela. 

Le roman d’Eli Cranor est plus fin que ce résumé pourrait le laisser imaginer. Car les figures féminines de Gabriela et de Mimi, la docile épouse de Luke Jackson, vont jouer un rôle prépondérant. Ce n’est pas uniquement le tableau d’une population exploitée et soigneusement maintenue dans un état d’extrême précarité que dépeint Cranor, c’est aussi celui d’une classe moyenne en pleine ascension sociale coincée dans un schéma étriqué que les femmes sont les premières à subir. L’envers du rêve américain, ou ce qu’il en reste, en somme, dont les bénéficiaires semblent décidément de plus en plus se réduire à une peau de chagrin. 

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