Karine Tuil
Gallimard, 2016
Karine Tuil nous offre un saisissant tableau de notre société dans un nouveau roman à l’incroyable souffle romanesque.
Si vous aimez la littérature doucereuse, les textes qui vous font passer un agréable moment sans vous bousculer, passez votre chemin : ce livre n’est pas pour vous. Pour ma part, j’ai pris un véritable coup de poing dans l’estomac, et ce n’est pas pour me déplaire.
Avec le style nerveux qui la caractérise, Karine Tuil m’a tout de suite happée, sans espoir de retour. Lire Karine Tuil, c’est faire l’expérience d’une immersion: il faut plonger dans ses phrases denses, au rythme haletant, qui vous laissent à peine le temps de souffler. Elle vous emporte dans son monde, dans notre monde, pour en dévoiler tous les travers, tous les paradoxes et toute la violence.
La guerre, le terrorisme, la domination économique, l’attraction exercée par le pouvoir, la ségrégation ethnique, la montée des communautarismes, l’antisémitisme sont au cœur de son roman. Chacun de ses personnages incarne un archétype, qui n’a pourtant rien de caricatural : un richissime chef d’entreprise, un animateur social noir issu des banlieues servant de caution à un gouvernement de droite, un jeune lieutenant de retour d’Afghanistan souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique et une jeune journaliste essayant de se hisser au sommet de l’échelle sociale sans renier ses valeurs, tous ces personnages se côtoient dans une intrigue dont Karine Tuil noue les fils avec un rare talent.
Surtout, elle sait à merveille mener son récit tambour battant et y inscrire sa lecture de la société, sans que cela paraisse jamais lourd ou maladroitement plaqué. C’est intelligent, diablement efficace et ça se lit avec une furieuse avidité.
Comme j’avais pu le dire de son précédent roman, L’invention de nos vies - avec lequel je dirais volontiers que L’insouciance forme une sorte de diptyque -, Karine Tuil excelle à camper des personnages dont les destins s’inscrivent dans le contexte socio-historique de notre époque. Elle parvient à embrasser tous les aspects de ce que nous vivons pour en restituer le chaos en une image pourtant extrêmement cohérente. Cela pourrait sembler très noir, et il faut avouer que ce qu’elle nous montre à travers ses livres n’est pas d’un optimisme délirant. Mais ses héros sont animés d’une force vitale qui pourrait bien être plus puissante que la violence sociale et la haine qui revêt pourtant bien des formes. «Il faut vivre» martèle Marion, la jeune journaliste. Et ne pas renoncer à la vie, même lorsqu’on a perdu ce précieux trésor qu’est l’insouciance.
Quel plus précieux message délivrer en ces temps où nous sommes si durement éprouvés ?
Je vous invite à lire également le billet de Nicole, qui partage mon enthousiasme et avec qui j’ai eu le plaisir de faire cette LC.
Retrouvez Karine Tuil sur France Inter dans Le mag de l'été.