Emmanuel Carrère
POL, 2020
Il ne faudrait jamais avoir à refermer un livre de Carrère. Ne jamais connaître ce moment redouté vers lequel je me suis pourtant acheminée avec avidité où il faut le quitter sans savoir combien de temps durera la séparation.
Car lorsqu’on entre dans un livre de Carrère, il ne s'agit pas de se laisser entraîner dans une histoire, de côtoyer des personnages auxquels on s’attacherait, de s’immerger dans un univers. Non. Ouvrir un livre de Carrère, c’est faire une expérience hors norme. C’est pénétrer au plus intime d’un individu, être admis à observer un psychisme d’une façon qu’il est impossible de scruter même le sien propre. Il nous offre une mise à nu qui, bien sûr, ne manque pas de nous renvoyer à nos propres questionnements, à nos propres angoisses, à nos propres failles…
Ecrire « un petit livre souriant et subtil sur le yoga », discipline qu’il pratique quotidiennement depuis plusieurs décennies, tel était le projet initial de l’écrivain. Une antienne qui rythme le récit, venant constamment rappeler non sans malice combien les projets d’un individu peuvent être contrariés par les événements, mais surtout par sa propension à suivre un chemin différent de celui qu’il prétendait vouloir emprunter. Et ce sont ces bifurcations, ces embranchements, cet entrelacs de fausses routes et parfois d’impasses que l’auteur nous invite à prendre avec lui.
Le yoga et la méditation n’en restent pas moins le fil conducteur de ce récit. Appréhendés comme une manière d’être au monde, ils doivent conduire, à partir d’un recentrage sur soi, de l’attention portée au moindre flux de circulation au sein de son corps, à une plénitude permettant de se détacher de toute forme de contingence sociale et affective. Mais ce faisant, ne risquent-ils pas de finir par apparaître comme une forme ultime d’égocentrisme qui nous priverait in fine de notre humanité ? Ainsi le yin et le yang, principe suprême d’ordonnancement de toute chose poussé à son paroxysme, engendrerait-il une nouvelle forme d’impossibilité d’être au monde ?
La quadrature du cercle… Et l’abîme sans fond pour notre écrivain qui devra passer par une phase d’hospitalisation assortie de séances d’électrochocs et de traitements chimiques pour entrevoir une issue.
Je m’en voudrais pourtant de vous laisser croire que ce récit est plombant (mais si vous connaissez Carrère, vous savez déjà qu’il n’en est rien) ! C’est tout le talent de l’écrivain que d’évoquer les aspects les plus noirs de l’existence et les plus complexes du psychisme avec une fluidité, une légèreté et un humour véritablement jubilatoires. Son écriture précise, qui ne recule ni devant les termes soutenus ni devant les plus triviaux, parvient à rendre compte de toutes les nuances de ce qu’il ressent, mêlant les détails les plus futiles aux événements les plus importants, tous constitutifs d’une personnalité. Enfin, comble de l’élégance, il prend congé sur une note optimiste et lumineuse, ce qui nous permet de refermer le livre avec certes une pointe de déchirement, mais oriente aussi notre regard vers un horizon dégagé qui ne nous donne qu’un seul désir : le retrouver le plus vite possible pour partager à nouveau avec lui des expériences de dimension à la fois très personnelle et universelle.
Merci Monsieur Carrère.








