vendredi 1 septembre 2017

En aparté avec Pascal Manoukian

Les liens que peuvent entretenir la littérature et le journalisme étant une question qui m’intéresse tout particulièrement, c’est assez naturellement que j’ai eu envie de m’entretenir avec Pascal Manoukian. Ancien grand reporter et ex-directeur de l’agence Capa, il a publié deux romans aux éditions Don Quichotte: Les échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017)
Je le remercie chaleureusement d’avoir accepté mon invitation et de m'avoir reçue chez lui, dans sa pièce dédiée à l'écriture...





Vos textes sont très ancrés dans une réalité socio-politique qui nous environne, dont on entend quotidiennement parler dans la presse et dans les media. Et justement, vous êtes journaliste de formation, grand reporter. Je suppose que vous parlez dans vos livres de ce dont vous avez pu rendre compte dans votre activité de journaliste ?

Oui, je travaille avec la matière que j’ai connue pendant quarante ans, puisque je me suis mis à écrire tard, à l’âge de soixante ans. J’essaye d’écrire sur des choses importantes, avec la matière que j’ai fréquentée toutes ces années. Il se trouve que j’ai fait beaucoup de reportages de société, ou de conflits. Et c’est pour moi une autre façon de continuer le métier de journaliste que de raconter le monde dans lequel je vis.

Alors comment passe-t-on du journalisme à l’écriture littéraire, à la fiction ? Qu’est-ce qui a présidé à ce choix de passer à un autre type de témoignage ?

Tout d’abord, quand j’ai commencé le journalisme à l’âge de dix-huit ans, je m’étais dit qu’une fois arrivé au bout de ma carrière, à soixante ans, je changerais de métier. Parce que quand on finit par bien pratiquer un métier, on n’a plus grand chose à apprendre et le risque n’est plus le même. Donc je m’étais dit que je changerais de métier pour recommencer à zéro dans un milieu que je ne connaitrais pas.
Effectivement à cinquante-neuf ans, je dirigeais une des plus grosses agences de presse françaises. J’ai fait à peu près tout dans ce métier. J’ai commencé pigiste à Capa et j’ai fini directeur général. J’ai couvert les conflits à une époque où c’était très intéressant de le faire, où les gens s’intéressaient beaucoup à l’international, où on avait encore un peu de temps pour travailler.

C’est différent maintenant ?

Oui, il y a un peu moins de temps et un peu moins d’argent, bien sûr ! Et puis les grandes chaînes, les journaux, les agences de presse ne sont plus dirigés, malheureusement, par des journalistes, mais de plus en plus par des gens du marketing ou des études... Donc on va dire qu’on a quelques différends. 
Finalement, comme j’avais toujours écrit, je me suis dit que bien évidemment je pourrais me tourner vers le roman. Je ne connaissais rien à l’écriture littéraire ni au milieu de l’édition. Je ne connaissais pas les éditeurs ni les auteurs; je lis moi-même très peu. Donc ça correspondait à ce que je voulais faire. C’est-à-dire que je me suis retrouvé petit nouveau, vieux petit nouveau ! C’est bien tout d’un coup de ne plus être en haut de la pyramide et dans un confort, et de recommencer. 
J’ai eu la chance que ça ait bien marché...

Et puis avec mon épouse, qui a produit des émissions de cinéma à la télévision, on avait souvent un grand débat sur le réel et la fiction. Qu’est-ce qui était le plus fort entre les deux ? Moi j’ai toujours soutenu que c’était le réel puisque tout ce que je vivais était tellement fort.
Et puis j’ai commencé à écrire. Il y a eu d’abord Le diable au creux de la main (2013). C’est le récit de mes années de journalisme, parce que je voulais justement en terminer avec le réel avant de passer à la fiction. Raconter ces années-là.

Une transition, en quelque sorte ?

Oui, et puis pour expliquer à mes enfants où j’avais disparu toutes ces années, parce que je n’ai pas souvent été là.
Mais ensuite, quand je suis passé à la fiction, je me suis aperçu que j’avais eu tort toutes ces années. Avec Les échoués, je me suis rendu compte que le même thème abordé en littérature, ça a une force incroyable! Parce que les gens plongent dans la lecture. Alors qu’on ne plonge pas dans un documentaire, ou pas de la même manière, ni dans un article. 
Et puis surtout, je ne parle que de gens qu’on n’ose pas fréquenter - les échoués, les djihadistes. Or avec la littérature, le lecteur est obligé de les emmener chez lui, et de les fréquenter. Et cette force-là est intéressante.

Est-ce une manière de toucher un autre public, même si on peut être à la fois lecteur de presse et de fiction ?

Oui. Souvent quand j’écris, je me dis : « Mais ce que tu écris là, tout le monde le sait, puisque c’est dans la presse». Mais c’est une autre façon d’écrire. Et je m’aperçois que si les gens qui lisent sont informés, ils ne sont pas surinformés. Bien souvent, je me dis qu’en leur parlant de sujets d’actu, je ne vais peut-être pas leur apprendre grand chose. Mais je découvre, dans les signatures notamment - que ce soit sur l’embrigadement ou sur les migrants - que les gens étaient à mille lieux de penser que les choses se passaient comme ça. 

On ne connaît pas forcément tous les mécanismes, toutes les filières...

Et en général, à chaque fois que je passe de la réalité à la fiction - ça a été le cas dans Les échoués -, (mon livre est sorti avant la grande vague migratoire) la réalité rattrape la fiction. Et ça a été aussi un peu le cas sur Ce que tient ta main droite t’appartient

Et puis peut-être que ça permet d’approcher des sujets particulièrement douloureux ? On y entre peut-être plus facilement par le biais de la fiction, parce qu’il y a une empathie avec les personnages, il se passe quelque chose. Quand on reçoit l’actualité brute, il y a des moments où on a envie de fermer la porte, de se tenir un peu à l’écart de cette violence...

C’est ce que je disais tout à l’heure : c’est l’intimité du lecteur avec son livre qui fait que ça change tout. Parce qu’on peut le poser, réfléchir, reprendre, relire. On ne fait pas ça avec un article ou avec un documentaire. Là, les gens vivent avec les livres. Moi, avec Les échoués, je les force à vivre dans leur salon avec un Somalien, un Moldave et un Bengladais. Et ça pendant une semaine, quinze jours, un mois... Mais en tout cas, quand ils referment le livre, le Somalien, le Moldave, le Bengladais restent dans leur salon, ils sont sur l’étagère, les gens passent devant.

Ils restent en nous, c’est vrai. On est entré dans l’intimité des personnages, dans leur histoire, parce que vous prenez le temps de nous expliquer d’où ils viennent, comment ils sont arrivés là, leurs sentiments...

Alors ça, c’est la différence aussi avec le journalisme. J’ai fait du journalisme de témoignage et non d’investigation ou économique. J’allais quelque part, je rentrais et je témoignais de ce que j’avais vu. J’étais les yeux et les oreilles des gens que je rencontrais... donc je tenais à ne raconter que ce qu’ils m’avaient eux-mêmes raconté. Je devais répéter ce qu’ils me disaient, en essayant de décrire le milieu, l’ambiance, l’atmosphère et les émotions. 
Mais très souvent, je me suis aperçu qu’ils ne me disaient pas tout. Parce qu’ils avaient honte, parce qu’ils n’avaient pas confiance parfois, parce qu’ils avaient peur ou pour des tas de raisons. Mais à force de faire ce métier-là, de courir les lignes de front dans les camps de réfugiés, je savais ce qu’ils n’osaient pas me dire, je connaissais leur pudeur, les cauchemars qu’ils avaient pu vivre... Mais je ne pouvais pas les retransmettre puisque justement ils ne me l’avaient pas dit. 

Donc le matériau emmagasiné durant toutes ces années de journalisme a permis de nourrir ces personnages ?

Oui, ça et l’imagination aussi, parce que ça reste des romans. Mais ils sont documentés.
Pour prendre un exemple, parmi les personnages des Échoués, il y en a un qui est inspiré de quelqu’un que j’ai connu : Virgile. Les autres sont des petits morceaux de personnages que j’ai côtoyés, qui ont quitté leur pays soit pour des raisons économiques, soit pour des raisons de guerre. Virgile, je l’ai rencontré. C’était il y a quinze ans et je m’étais engagé à lui obtenir des papiers. On est amis aujourd’hui, il va être français. Mais je me souviens que la première fois qu’on s’est rencontrés, je ne savais même pas où était la Moldavie, alors que je suis journaliste et que j’avais fait plusieurs fois le tour du monde ! 
Un jour, je lui ai demandé : « Mais quand tu es arrivé à Paris, en France, comment tu commences, qu’est-ce que tu as fait ? » Et il m’a répondu qu’il était allé dans une forêt, qu’il avait creusé un trou et qu’il s’était enterré dedans. Donc ce départ-là, ce n’est pas de l’imagination. Après, la façon dont je le raconte est quant à elle totalement imaginaire - le chien, les joggeurs, tout ça...

Justement, comment construisez-vous vos textes ? Avez-vous tout le scénario dès le départ, tous les points importants de la narration ? Comment ça se passe ?

A l’âge de vingt-quatre ans, j’ai écrit un livre sur mes origines arméniennes. J’avais cette petite expérience-là d’un récit. Quand j’ai écrit Le diable au creux de la main, je me suis trouvé une technique, c’était empirique. Je ne sais pas si c’est la bonne, mais du coup je l’applique sur les autres livres. 
Je n’arrive pas à écrire si je n’ai pas un titre. Parfois j’ai l’histoire, mais ça me prend un mois ou deux avant d’avoir le titre. J’ai besoin de me lever en me disant que je vais me mettre aux Echoués. Il faut que ce soit quelque chose de concret pour moi. 
Ensuite, je structure mon récit. Souvent, j’ai le début, la fin et tous les petits chemins de traverse où je peux perdre le lecteur. Après ça, j’essaye de diviser l’histoire en chapitres, d’imaginer combien de pages va faire chacun d’eux, avec ce que j’ai à y dire. Ca peut faire entre 10 lignes et 3 pages chacun...
Et puis ensuite je prends mon premier chapitre avec mes 10 lignes ou mes 3 pages, je le colle sur un fichier word, et je commence à écrire. Et puis en fonction de ça, il y a des choses que je respecte et d’autres non. Mais quand j’ai fini mon premier chapitre et qu’il me va, je regarde ensuite, en fonction de ce que j’ai changé, l’impact que ça peut avoir sur les suivants. Là, je mets à jour, puis je prends le deuxième et je fais pareil. 

Et c’est définitif ou est-ce que vous les mettez un peu de côté en vous disant que vous y reviendrez plus tard ?

Non, j’en suis incapable ! Mais je me soigne ! Avant, j’étais incapable de passer à la ligne d’après si je n’étais pas content de la ligne d’avant... Les deux premiers, c’était comme ça. Maintenant, j’arrive à avancer, mais sans changer de chapitre, et je relis le lendemain : je me réveille à 4 ou 5 heures du matin, je relis et mes problèmes sont résolus. Je fais ça une heure et je vais me recoucher. Mais ça c’était quelque chose sur lequel il a fallu que je travaille, parce que je pouvais rester bloqué longtemps...

Donc tous les points saillants sont présents dès le départ, même s’il peut y avoir des évolutions possibles.

Oui, c’est déjà très construit avant de commencer, mais je peux aussi tout changer. Pour Les échoués, j’avais passé quand même un an avec ces personnages, mais je ne les connaissais pas. Donc je me suis trouvé sur Internet les portraits qu’il y a sur la couverture et je me les suis affichés devant moi pendant trois semaines au moins.
Là, par exemple, j’ai affiché la citation liminaire de mon prochain livre, et puis j’ai l’arbre généalogique des personnages. Je précise leur éducation, quand est-ce qu’ils se sont mariés... il faut que je sois logique. Et puis j’utilise aussi pas mal la peinture dans celui-là. Donc je suis allé à Orsay, un peu partout dans les musées. En fait, je suis entre deux mondes. Une fois que tu as commencé à écrire, tu as deux vies parallèles.   



Vous arrivez à vous imposer une discipline ?

Oui. A l’époque où je dirigeais une agence de presse, avec 120 personnes à gérer, je me suis rendu compte grosso modo qu’entre 21 heures et minuit, je ne faisais pas grand chose d’important. J’avais une deuxième journée. Donc je me suis dit : « Prends-toi une année, les vacances et ce temps-là ». C’est comme ça que j’ai écrit le récit de mes années de journalisme. Je l’ai rendu en un an.
Ensuite je me suis dit que j’allais faire pareil avec le roman, sans bien savoir si ça marcherait.
Après, j’ai arrêté de travailler. J’ai lâché l’agence. Elle venait d’être rachetée et j’ai senti que les choses allaient changer. J’en ai profité pour dealer un départ, ce qui m’a laissé la possibilité de voir venir. Après, c’était presque plus compliqué d’avoir du temps! Il faut comprendre que passer quatre heures devant son ordinateur sans écrire une ligne, c’est du temps d’écriture. L’essentiel c’est de s’y mettre, de passer du temps à réfléchir, de se mettre dans son histoire.

Pouvez-vous me parler un peu de votre troisième livre, actuellement en cours d’écriture ? 

Alors c’est un peu l’inverse des deux autres. En fait, ça fonctionne comme une trilogie. J’aurais pu les appeler Les échoués, volumes 1, 2 et 3. Les échoués, c’étaient des gens qui échouaient en France ; Ce que tient ta main droite, ce sont des Français qui ont échoué en Syrie ; et là, je traite de déclassement. Donc ce sont des gens qui échouent sur place, en France. Ça se passe dans l’Oise, sur 10 km2. Je connais bien l’endroit, j’y ai vécu pendant une vingtaine d’années. C’est sur la peur qu’ont les gens de ne pas pouvoir tenir leur niveau de vie, quel qu’il soit. Ça se passe dans le monde ouvrier. C’est l’histoire d’un couple qui est passé d’ouvrier à contremaître, dans une région où il n’y a que deux usines qui la font vivre. Malheureusement, cette fois-ci, ils ne vont pas passer à travers les mailles du filet. Ils ont deux enfants, dont une fille qui passe le bac et ils vont essayer de faire comme si de rien n’était, au moins pour qu’elle ait l’examen. Or il se trouve que cette jeune fille passe le bac économie. Donc ils sont obligés de réviser avec elle quelques-uns des concepts qui les tuent. 
Celui-là n’est pas gai non plus !

C’est intéressant cette notion de trilogie, parce que je me demandais si vous considériez vos livres comme les briques d’un projet plus global.

Alors ce n’est pas pensé comme ça puisque, encore une fois, j’apprends en marchant. Mais je m’aperçois que bien évidemment, là, il y a trois briques qui se sont mises en place.
Ce troisième livre s’intéresse à toute la valeur de ce monde ouvrier que j’aime beaucoup. J’ai beaucoup travaillé là-dessus aussi en reportage. Chez un licencié, il y a le drame économique, et puis les gens ont oublié que les ouvriers sont fiers des gestes qu’ils font. Ce sont des gestes qu’ils ont appris, qu’ils connaissent, et c’est les priver de tout ça. Il y a toute une réflexion là-dessus. Et sur ces zones un peu péri-urbaines.

Encore un sujet dramatique, en effet. Est-ce que vous pensez que la littérature peut ou doit changer le regard des gens, essayer de changer le monde ?

Oui, en tous les cas, c’est ce que j’ai envie de faire. Je veux écrire sur des choses qui m’importent. Et je trouve que la littérature a une telle force, moi qui la découvre après le journalisme, que bien évidemment il faut qu’elle s’attaque aux sujets importants, aux sujets qui dérangent. Après, il y a tellement de façons de faire de la littérature, c’est comme le journalisme...
Moi, j’écris sur ce qui me bouleverse. Et ce qui me bouleverse - j’ai compris pourquoi, d’ailleurs - ce sont les migrants, à cause de mes origines ; Ce que tient ta main droite a à voir aussi avec mes origines, parce qu’il se passe pour les Yazidis ce qu’il s’est passé pour les Arméniens. Ma grand-mère a survécu au génocide et a fini à Alep.  
Après, j’ai plein d’autres projets que j’ai notés depuis longtemps, mais je ne suis pas certain que j’arrive à écrire autre chose...






mercredi 30 août 2017

Ma reine

Jean-Baptiste Andrea

L’Iconoclaste, 2017



Des amis, il n’en a pas.
Chez lui, on ne parle pas beaucoup ; son père préfère regarder la télévision...
Sa sœur habite à la ville ; elle vient une fois l’an.
L’école, il a dû la quitter pour un établissement spécialisé... où il n’est finalement jamais allé.

Alors, il a enfilé le blouson orange marqué Shell dans le dos, et il s'acquitte consciencieusement des deux missions que lui ont confiées ses parents : lustrer le téléphone en bakélite et confectionner le papier toilettes des WC de leur station essence. Il découpe des carrés dans le journal, en faisant bien attention à ne pas tailler dans un numéro que son père n’aurait pas lu... ou bien gare à la beigne !

Mais voilà que ses parents parlent de se séparer de lui.
Alors il part. Il va aller là où vont les hommes : à la guerre, pour montrer aux yeux du monde qu’il n’est plus un enfant.

La guerre, c’est loin.
Il va s’arrêter en chemin, mais va pourtant grandir, grâce à une lumineuse rencontre.

Viviane a le même âge que lui. Pour une fois, on ne le regarde pas comme un demeuré. On ne se moque pas de lui. On ne lui lance pas de pierre. Le temps d’un court été, Viviane va devenir sa reine, son alpha et son oméga, celle qui illumine ses jours, celle qui le considère enfin comme un être à part entière, même si elle en fait son sujet, qui lui doit à ce titre une complète obéissance. Même s’il doute de l’existence de son palais aux mille pièces changeantes, Shell choisit de croire qu’elle est une fée. Il est si heureux de la saveur nouvelle que Viviane donne à sa vie !
Retranché dans un coin de la montagne, il attend chaque jour sa venue. Il découvre le sens de la complicité, de la confiance et de la loyauté. La vie prend un autre tour. Son horizon s’élargit.

Il y a un homme, aussi. Un berger. Un taiseux. Qui a connu son lot d’infortune, croit-il deviner. Entre eux, les échanges sont simples. Ils se font d’homme à homme, d’égal à égal, sans fioritures. Avec lui, la vie a la beauté abrupte des terres rocailleuses où paissent les moutons.

Au contact de deux êtres, un petit garçon pas comme les autres s’éveille à l’amitié et à l’amour. Jean-Baptiste Andrea nous offre un conte à la fois rugueux et tendre, ayant la saveur douce-amère de l’existence, le récit âpre et délicat d’un enfant qui affronte le monde, telle une étoile filante illuminant le ciel. C’est beau et cruel à la fois. Comme l’est souvent la vie.


Découvrez aussi le billet de Sandrine 

Ces rêves qu’on piétine, Sébastien Spitzer, L’Obesrvatoire

Et soudain, la liberté, Evelyne Pisier, Les Escales
Faux départ, Marion Messina, Le Dilletante
Il n’y a pas Internet au paradis, Gaëlle Pingault, ediditions du Jasmin
Imago, Cyril Dion, Actes Sud
La fille du van, Ludovic Ninet, Serge Safran
La voix de CaboCatherine Baldisseri, Intervalles
Le courage qu’il faut aux rivières, Emmanuelle Favier, Albin Michel
Les liens du sang, Errol Henrot, Le Dilettante
Ma reine, Jean-Baptiste Andrea, L’Iconoclaste
Mademoiselle, à la folie, Pascale Lécosse, La Martinière
Neverland, Timothée de Fombelle, L’Iconoclaste
Ostwald, Thomas Flahaut, L’Olivier
Parmi les miens, Charlotte Pons, Flammarion
Redites-moi des choses tendres, Soluto,Le Rocher
Sauver les meubles, Céline Zufferay, Gallimard
Son absence, Emmanuelle Grangé, Arléa

Une fille, au bois dormant, Anne-Sophiie Monglon, Mercure de France

dimanche 27 août 2017

Comme une rivière bleue


Michèle Audin

L’Arbalète, 2017



Où Michèle Audin nous invite à écouter «le murmure de [la] révolution qui passe»...

Ce livre-là, je ne pouvais évidemment pas passer à côté, les mots qui lui donnent son titre étant empruntés à Vallès qui, dans L’Insurgé, évoquait en ces termes la révolution « tranquille et belle » en train de s’accomplir.

Le plaisir fut immédiat : retrouver l’écrivain que j’ai côtoyé tant d’années durant sous les traits d’un personnage de roman et relire ici ou là ses propres mots avaient pour moi une saveur unique. En lisant, je sentais le sourire se dessiner sur mes lèvres...
Alors c’est vrai, je suis entrée dans ce texte par une porte un peu particulière. Mais, indépendamment de cela, il s’agit d’un très beau texte, émouvant, plein de vie et de vitalité. 

Que sait-on aujourd’hui de la Commune ? Imagine-t-on le bain de sang que connut Paris à l’issue des soixante-douze jours qu’a duré ce fol espoir et cette rage à vouloir renverser l’ordre établi pour rendre au peuple sa dignité et mettre un peu de justice où il n’y en avait pas ? Loin de figer l’événement dans un continuum historique et de tenter d’en faire l’analyse, Michèle Audun tente simplement de récréer par ses mots l’atmosphère qui régnait alors, dans un exercice qui n’est pas sans me rappeler le très beau 14 Juillet d’Eric Vuillard. Elle redonne vie à ceux dont l’Histoire n’a pas retenu les noms, ceux qui furent massacrés par milliers, ceux qui furent humiliés et contraints au silence. 
Et qu’était la vie de ces cordonniers, de ces couturières, de tous ces humbles qui s’échinaient à travailler encore et encore pour gagner tout juste de quoi ne pas mourir ? Des vies de labeur incessant qui, subitement, s’ouvraient sur autre chose. Il faut imaginer ces soixante-douze journées durant lesquelles on pouvait aller au concert, fût-ce en entendant les détonations retentir aux portes de Paris, ces soixante-douze journées au cours desquelles on pouvait songer à autre chose qu’à subsister, songer à s’aimer, songer à construire une société où règnerait au moins un peu d’équité et de justice, ces soixante-douze journées où l’on put se prendre à rêver d’un monde enfin meilleur.

Car oui, il s’agissait bien d’un rêve. Ces hommes et ces femmes, pour la plupart, n’étaient pas prêts, et la désorganisation était complète. Tout est allé si vite... 
En nous entraînant avec son narrateur dans une déambulation parisienne, Michèle Audin nous offre le spectacle de la sublime ferveur que connut fugitivement le peuple parisien. Elle nous révèle aussi combien il paya cher l’audace de ce rêve, tant l’acharnement des Versaillais à le salir fut sans limites.

S’appuyant sur les quelques témoignages que certains des protagonistes purent donner par la suite, Michèle Audin livre un texte empreint d’humanité qui rend un magnifique hommage à ceux que l’histoire officielle voulut longtemps oublier. Un texte qui invite aussi, pourquoi pas, à (re)lire les œuvres d’un auteur qui m’est cher et qui connut un si long purgatoire...


mercredi 23 août 2017

Perdre la tête

Bertrand Leclair

Mercure de France, 2017



Il est extrêmement rare que j’accepte l’envoi d’un livre de la part d’un écrivain : si la rencontre ne s’opère pas, il est bien trop délicat d’exprimer une déception sans blesser l’auteur, même en y mettant toutes les précautions... Pourtant, lorsque Bertrand Leclair m’a aimablement proposé de m’envoyer son dernier roman, je n’ai pas su résister ! Mais il faut dire que chacun des deux titres que j’avais précédemment lus de lui avaient fini dans ma sélection des meilleurs livres de la saison... Et puis, Perdre la tête, cela avait tout d’une délicieuse promesse...

J’ignorais parfaitement à quoi m’attendre, et je n’ai pas voulu savoir quel en était le sujet avant d’entrer dans le texte. J’avais envie de me laisser surprendre, et je crois que j’ai bien fait, tant il paraît difficile de résumer ce livre, ou d’en dévoiler la trame, sans passer à côté de ce qui en fait le sel. Mais si je devais toutefois le faire en deux mots, je dirais qu’il s’agit d’un écrivain qui se réveille dans une chambre d’hôpital, en Italie, suite à une rocambolesque escapade amoureuse avec la femme d’un riche marchand d’art, qui pourrait bien être lié à la mafia.
Présenté ainsi, cela peut sembler un brin déconcertant. Mais Bertrand Leclair nous invite d’emblée à suivre son personnage dans les méandres - fort sinueux - de son esprit pour nous offrir une étourdissante histoire, dans laquelle ce qui se joue relève tout à la fois de la fiction la plus échevelée et des questionnements sur l’écriture.
Lorsque Wallace se repasse le film des surprenants événements qui viennent de lui arriver, alors qu’il est cloué sur un lit médicalisé, c’est autant pour essayer de les comprendre que pour tenter d’en écrire le roman. Mais sans doute serait-il plus juste de dire qu’il tente de les écrire pour s’efforcer de les comprendre...

Car, ce qui fait la particularité de Wallace, c’est qu’il est à la fois personnage, auteur et narrateur. L’auteur du roman que nous avons nous-mêmes entre les mains l’interpelle sans cesse, alternant la deuxième et la troisième personne, parfois même la première, comme il observerait un cobaye pour mieux approcher ce qu’il est lui-même en train d’accomplir en tant que romancier : comment naît le geste d’écriture, qu’est-ce qui préside à la création d’un livre, comment s’y mêlent l’imagination et l’expérience vécue de celui qui écrit... produisant ainsi un subtil effet de mise en abîme.

Il faut accepter de se laisser prendre par ce texte sans opposer de résistance, accepter d’être parfois un peu décontenancé. Mais sachez que cela se fait aisément grâce à la très belle écriture que Bertrand Leclair cisèle tel un orfèvre.
Et comme on est du côté du jeu et non d’une ennuyeuse et prétentieuse entreprise littéraire, on rit aussi beaucoup. Ce qui n’est pas la moindre des qualités de ce roman !









dimanche 20 août 2017

Le mal des ardents

Frédéric Aribit

Belfond, 2017



Ça commence comme un roman d’amour. Bon, pas n’importe quel roman d’amour, vous vous en doutez ! Si vous venez souvent par ici, vous aurez pu constater que ce n’est pas vraiment ma tasse de thé...

Lorsqu’il rencontre Lou - ou plutôt lorsqu’elle lui apparaît - le narrateur est immédiatement subjugué. Cette femme est un feu follet auquel il est impossible de résister. Musicienne, elle aborde toute forme de création artistique avec une intensité peu commune. D’ailleurs, croiser quelqu’un qui lit un livre en même temps qu’il écoute de la musique la met hors d’elle. Pourquoi ne pas écouter «un truc avec l’oreille gauche et un autre avec l’oreille droite, tant qu’[on] y est» ? Lorsqu’elle joue du violoncelle, elle lâche entièrement prise et laisse l’émotion la gagner et la dominer. Elle semble se consumer. Lou est imprévisible. Elle ne connaît aucune limite, aucune réserve et ne respecte aucune convention. Elle jouit d’une singulière liberté... qui finit par apparaître inquiétante.
Que cache cette façon si vive d’aborder l’existence ?

Soudain le livre prend un tournant inattendu, et l’histoire d’amour cède la place à un récit d’une autre nature, qui nous parle... Mais je ne vous en dis pas plus, afin de laisser entier le plaisir de la découverte de ce roman joliment écrit, qui interroge aussi en passant la place de l’art dans notre vie.


PS : rédigé depuis un hamac balinais, ce billet vous paraîtra sans doute un peu succinct... mais nonobstant mon irrépressible envie de piquer à nouveau une tête dans l'eau, je souhaitais vous dire quelques mots de ce livre ;-)

mercredi 16 août 2017

La chambre des époux

Eric Reinhardt

Gallimard, 2017



Avant d’entrer dans le vif du sujet, ami lecteur qui t’aventures par ici, j’aimerais te mettre en garde : si tu ne supportes pas les écrivains qui se mettent en scène, si tu es irrité par les auteurs qui font de leur processus de création la matière même de leurs livres, si tu penses que la sphère intime d’un homme doit rester à la porte de son œuvre, alors sans doute n’auras-tu pas envie de me suivre.
Si, au contraire, tu apprécies qu’un auteur joue avec toi pour t’entraîner dans les méandres des relations qu’entretiennent fiction et réalité, alors prépare-toi à te perdre avec délices dans le labyrinthe construit par Eric Reinhardt. Parce que ce roman-là, dans son genre, c’est de la bombe !

Le sujet en est pourtant plus qu’austère, glaçant : Eric Reinhardt - et c’est bien lui qui prend la parole au début du livre - évoque le combat livré par sa femme contre le cancer. Dans cette lutte sans merci, elle fut épaulée par son époux. Plus qu’épaulée : soutenue, portée, amenée à se dépasser par le truchement de la création littéraire. Il fut en effet entendu entre eux que les efforts qu’elle livrerait contre la maladie se doubleraient de ceux de son mari pour écrire le roman qui allait être Cendrillon. C’est donc dans les singulières coulisses de l’écriture de ce livre que Reinhardt nous invite à entrer.
Si l’œuvre se nourrit d’une urgence et surtout d’une sève qui lui sont communiquées par le désir éperdu de vie de son auteur, elle communique en retour la sienne à cette femme assiégée par le mal qui en écoute quotidiennement l’avancée. La vie et l’œuvre se nourrissent mutuellement pour finalement se confondre en une énergie vitale hors du commun. 
De ce fait, l’œuvre et les conditions de sa création ne formant plus qu’un, l’écrivain racontant en vient à devenir le personnage principal du roman en train de s’écrire, évoquant le livre qu’il a écrit pour soutenir sa femme - ou le livre qu’il aurait pu écrire. La mise en abyme se démultiplie, exactement comme si l’écrivain se tenait entre deux miroirs renvoyant son image à l’infini. C’est vertigineux et très habilement fait. 
On relit ainsi certaines lignes écrites plusieurs pages auparavant, avec toutefois des changements de noms, des changements de profession, des nuances, de légers décalages, des petits riens qui disent combien la fiction offre un vaste champ de possible et laisse de liberté. Elle dit la manière dont la littérature peut s’emparer du réel pour le déformer, le magnifier, le recréer à sa guise. 

Reinhardt s’amuse à nous faire perdre pied, glissant parfois inopinément du je au il, d’un personnage à son double, sans que l’on s’en rende toujours bien compte, nous obligeant à nous interroger et à revenir quelques pas en arrière. 

Je sais que ce livre en irritera plus d’un. Reinhardt s’y expose sans pudeur. Il serait pourtant dommage de ne pas tenter l’aventure. Au-delà de l’exercice, auquel on peut  adhérer ou non, l’écrivain possède une plume remarquable qui m’a fait goûter chacun de ses mots. Et puis, quoi qu’en disent certains, il sait aussi se jouer de lui, et il m’est arrivé, en dépit de la gravité du sujet, de sourire. Et surtout d’être très touchée. 
Intelligence, style et émotion, ce livre qui célèbre la vie et la littérature réunit tout ce que je peux attendre d'un roman. 


Roman lu dans le cadre d’une opération Masse critique privilégiée de Babelio. J'avais été ravie de cette proposition, ayant précédemment beaucoup apprécié L'amour et les forêts. Merci donc à Babelio et Gallimard pour ce très bel envoi.


mardi 1 août 2017

Trahir

Helen Dunmore

Mercure de France, 2017


Traduit de l’anglais par Antoine Bargel


URSS, 1953

En ces instants un peu délétères, où la vie semble suspendue et où, en attendant de prendre à mon tour mes quartiers d’été, je vois passer sur les réseaux sociaux plus de photos de vacances que de commentaires littéraires, j’avais envie d’un livre qui m’emporte, un livre doté d’un puissant souffle romanesque. Curieux, me direz-vous, d’avoir choisi l’URSS des années cinquante et l’histoire d’un médecin chargé de soigner le fils d’un haut responsable de la police secrète atteint d’un cancer... Mais je crois que j’avais en tête les amples sagas des grands écrivains russes...

Hélas, Helen Dunmore ne possède pas la puissance romanesque d’un Vassili Axionov, l’auteur de la fabuleuse Saga moscovite.
Certes, le propos est intéressant. L’auteure s’est inspirée du complot des blouses blanches, ultime délire paranoïaque du Petit père des peuples qui, peu de temps avant sa mort, entraîna l’arrestation et la condamnation de plusieurs médecins juifs, accusés d’avoir assassiné deux dirigeants soviétiques. Même si cela n’a aujourd’hui plus rien d’une découverte, l’auteure dépeint assez bien la peur qui suinte à la moindre parole, à l’évocation de certains noms, la méfiance généralisée et l’absurdité de l'amère comédie qui régit toute forme d’interaction sociale. 
L’histoire est plutôt bien construite et tout à fait convaincante, ce qui m’a permis de lire ces quelque 450 pages d’une traite et sans ennui. Mais sans transport non plus. Sans doute est-ce dû au classicisme, voire à la platitude du style de l’auteure. Ou peut-être à sa propension à rester en surface des choses, sans chercher s’attarder sur la psychologie des personnages...
Bref, l’un de ces romans plaisants qui ne me laissera cependant pas un souvenir impérissable...