jeudi 22 janvier 2026

Protocoles

Constance Debré
Flammarion, 2026


La première fois, je ne savais pas ce qui m’attendait. Je me suis pris le choc de plein fouet. Je déteste cette expression selon laquelle une lecture vous administrerait une gifle. Formule galvaudée que d’aucuns se plaisent à servir à propos de n’importe quel texte qui bousculerait un tant soit peu. Mais les mots de Constance Debré sont des coups de poings. Lorsque j’ai lu Love me tender, c’est carrément un uppercut qui m’a frappée. Sonnée. Pendant une semaine. Incapable de penser à autre chose.


Maintenant je sais. Je me prépare mentalement. J’essaye. 


Mais là, ça n’a pas suffi. 


Un texte court, à nouveau. Court parce que direct. L’économie de moyens, la densité de chaque phrase, l’absence de tout signe de ponctuation, d’adverbe ou d’adjectif superfétatoires qui pourraient diluer le sens des mots, détourner l’attention du lecteur, lui permettre de reprendre son souffle, tiennent lieu de style et de ligne de conduite. 


« Vous avez été condamné à mort. » Ainsi s’ouvre le texte. Pas d’échappatoire. Cette apostrophe, ceux qui l’ont entendue ne sont plus là pour en témoigner. Ou bien ils restent enfermés, coupés du monde, en dehors de la vie. Cette phrase, en un sens, n’existe pas, puisque ceux à qui elle s’adresse ne peuvent la partager ni la contester. Ni même la répéter. Une fois prononcée, elle disparaît avec celui qui en était le destinataire. Comme tout ce qui en découle : les procédures qui vont précéder la mise à mort ainsi que les conditions de l’exécution elle-même. Tout se déroule entre des murs clos, dans le silence.


« Vous avez été condamné à mort. Cette réunion a pour objet de vous informer des règles et procédures applicables les trente-cinq prochains jours. » Pas de littérature ici. Que peut-elle face à ces mots sans appel ? Que peut-elle, si ce n’est ouvrir un espace pour mettre au jour ce qui était scrupuleusement maintenu dans l’ombre ? 


Ces protocoles s’adressent aujourd’hui à nous. Constance Debré nous les assène exactement comme ils sont présentés aux condamnés à mort. Elle n’en change pas une virgule. C’est aussi le mode opératoire des différents types d’exécution qu’elle restitue, avec leurs avantages et leurs inconvénients. Les effets produits. Ce qui se passe dans le corps des individus suppliciés. A dire vrai, c’est assez insoutenable, et on se demande pourquoi s’infliger une telle lecture. Mais la question est plutôt de savoir pourquoi l’auteure nous l’inflige, tout en alternant avec des chapitres relatant à la fois l’organisation de sa propre existence, fondée sur une discipline tout aussi immuable que celle qui régit l’application des peines, et l’observation des flux qui régissent la marche du monde.


Je n’ai pas vraiment de réponse claire à ces interrogations, sinon que Constance Debré continue de creuser le sillon d’une littérature crue, qui met à nu le fonctionnement de notre société en la débarrassant de ses voiles de pudeur. Evidemment, une telle entreprise est d’une violence inouïe et provoque le rejet, ou une forme de répulsion. Faut-il pour autant détourner le regard ? Je laisse à chacun le soin d’apporter sa propre réponse.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire