Adélaïde de Clermont-Tonnerre
Grasset, 2025
Prix Renaudot 2025
Les Trois Mousquetaires : qui, l’ayant lu en ses jeunes années, n’a pas été irrémédiablement marqué par ce texte ? Quant à moi, j’entrais dans l’adolescence lorsque je l’ai découvert. J’étais déjà lectrice, mais ce livre-là a été une révélation. Le plaisir de la lecture, bien sûr, celui qui fait tout disparaître autour de vous, qui vous met dans un état d’urgence où tourner les pages relègue la satisfaction des besoins les plus élémentaires - se nourrir, dormir - à un rang accessoire. Mais c’est surtout une de ces lectures, et la première de toutes, qui a donné une inflexion à ma vie et a fait celle que je suis devenue. Une scène m’avait particulièrement marquée : lorsque Milady, prisonnière, promise à une sentence définitive, employait toute sa duplicité, martelée par Dumas, à attendrir son geôlier pour parvenir à s’évader. J’étais littéralement déchirée : « Ne te fais pas avoir ! », pensais-je tout en éprouvant de la compassion à l’égard de la jeune femme… Pour la première fois je percevais la puissance des mots et de la littérature, ne cessant depuis lors d’en rechercher l’écho dans chacune de mes nouvelles lectures.
Plus encore que Constance Bonacieux, l’autre personnage féminin du roman, Milady occupe un rôle déterminant. Sans elle, D’Artagnan et ses complices seraient sans doute bien falots. D’une certaine manière, c’est la rouerie de Milady qui, par contraste, confère aux mousquetaires toute leur noblesse de coeur. Son histoire est pourtant pleine d’ellipses, et Dumas s’acharne à peindre d’elle un portrait sombre et vénéneux, archétypal de la femme dangereuse que les hommes doivent impérativement soumettre sous peine de connaître les plus grands tourments, voire la mort. C’est pourtant Milady, alors comtesse de La Fère - épouse de celui qui ne s’appelait pas encore Athos - qui faillit perdre la vie dans ce qu’Adélaïde de Clermont-Tonnerre qualifie de plus grand féminicide de la littérature. Et pourtant, toutes et tous autant que nous sommes, nous n’avons rien vu. Aveuglés par ce que Dumas nous présentait comme le panache de ses héros, tout entier captivés par l’intrigue ô combien efficace que nous dévorions, envoûtés par l’art narratif de l’auteur, nous l’avons suivi comme un seul homme, ne songeant pas un seul instant à mettre en question ce qui nous était présenté.
A la faveur sans doute de la prise de conscience collective en cours depuis la vague MeToo, Adélaïde de Clermont-Tonnerre a relu Les trois Mousquetaires avec un regard différent. Elle a pris la plume pour raconter l’histoire du point de vue de Milady, pour donner la parole à celle dont la voix était jusqu’alors restée étouffée. Je dois bien avouer que j’étais dubitative, redoutant une démarche opportuniste surfant sur l’un des plus grands succès de la littérature. Peut-être aussi craignais-je de voir renverser l’un de mes mythes personnels. C’est l’enthousiasme manifesté par de nombreuses lectrices (et lecteurs ?) tout au long du calendrier de l’avent littéraire qui m’a décidée à passer outre mes résistances. Combien je m’en suis réjouie ! La démarche s’est révélée non seulement convaincante, mais la lecture a été des plus réjouissantes ! L’auteure est parfaitement parvenue à s’insérer dans les interstices de l’histoire de Dumas, à en revisiter les épisodes majeurs sans jamais les dénaturer mais en en retissant la trame selon une perspective nouvelle. Le tout dans un rythme aussi trépidant que celui de l’oeuvre originale et un style d’une parfaite fluidité. C’est à regret que j’ai quitté Milady en tournant la dernière du page du roman, une Milady dotée d’une épaisseur nouvelle, à la psychologie plus nuancée, une femme qui voulait vivre, tout simplement, et avec laquelle j’aurais volontiers passé un peu plus de temps. Et puis - ce qui n'est pas rien - Adélaïde de Clermont-Tonnerre m’a donné envie de lire à nouveau le chef-d’oeuvre de Dumas. Sans rien rejeter du plaisir, mais avec cette fois la distance qui s’impose.

Je suis tout aussi dubitative que toi avant cette lecture... malgré les éloges lus à son sujet, je ne suis pas sûre d'être la bonne cliente pour ce genre de récit.
RépondreSupprimerAucune raison de te forcer si tu ne le sens pas. J'étais quand même curieuse en dépit de mes résistance. Et j'ai été très très heureusement surprise.
Supprimerc'est un de mes coups de coeur de 2025!
RépondreSupprimerEt je le comprends !
SupprimerMilady a toujours été mon personnage préféré des Trois Mousquetaires... alors ce livre m'a fait très envie dès sa parution et l'autrice en parle très bien en rencontre ce qui accentue l'envie. Néanmoins je tiendrai jusqu'à sa parution en poche (il faut savoir se garder des petits plaisirs pour plus tard :-) )
RépondreSupprimerMais oui, Milady est pour moi aussi un personnage mythique. Tu savoureras ce texte le moment venu ;-)
SupprimerJe l'ai pris à la bibliothèque et puis comme trop souvent, plusieurs réservations échelonnées me sont tombées dessus en même temps. Je l'ai rendu sans le lire, mais ce n'est que partie remise. Je vais le réemprunter ou attendre gentiment le poche.
RépondreSupprimerJ'espère que ceux qui lui sont passés devant en valaient la peine ;-)
SupprimerC'est original et l'idée est excellente, je pense le lire d'autant plus que j'avais écouté le roman en livre audio il y a quelques années.
RépondreSupprimerJ'espère que tu l'apprécieras autant que moi !
SupprimerRepéré à sa sortie, nous l'avons acheté pour la bibli du village... il est sorti, mais je patienterai...
RépondreSupprimerJ'imagine qu'il doit être très demandé...
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