mardi 7 janvier 2020

Sauf que c’étaient des enfants


Gabrielle Tuloup

Philippe Rey, 2020



Dans un collège de Stains, huit jeunes garçons parmi lesquels un élève de cinquième sont interpellés en plein cours, suspectés de viol en réunion sur Fatima, une fille de la cité voisine. Un effroyable événement qui produit un séisme au sein de l’équipe du collège, du principal aux surveillants. Ceux dont ils avaient la charge, ceux qui, dans l’enceinte de l’établissement, se comportent comme les enfants qu’ils sont encore endossent soudain un statut de criminels. Ont-ils conscience de la gravité de leur acte ? Nombreux sont les élèves - des deux sexes - à prendre la défense de leurs camarades et à reporter la responsabilité de ce qui s’est passé sur la victime. Tandis que les tensions divisent l’équipe pédagogique, Emma, professeure de français, ressent une vive colère. Une colère qu’elle a d’autant plus de mal à canaliser que l’événement fait écho à une douloureuse expérience personnelle... La situation était pourtant bien différente. N’avait-elle pas quant à elle donné son consentement ?

Voilà. Le mot est lâché. Celui qui s’affiche d’emblée sur la couverture du livre de Vanessa Springora (que je viens également de lire) s'invite à la fin de ce roman, explicitant ainsi tout son propos. Cette notion était déjà au coeur du dernier roman de Karine Tuil (que j’ai lu mais non commenté) comme elle l’a été dans d’autres ouvrages récents, et elle est l’épicentre de l’un des principaux débats qui animent aujourd’hui notre société. 
Ce qui est selon moi une excellente chose. Autant de paroles libérées, de témoignages qui paraissent à certains brutaux, excessifs, mais qui, à mes yeux, n’égaleront jamais la violence de ce qu’ils dévoilent. Autant de regards qui aident à comprendre ce qui a été si longtemps étouffé, accepté, intériorisé. Autant d’approches qui permettent de saisir toute l’ambiguïté et le malentendu régnant - et entretenu ? - autour de cette notion. Certains clameront leur ras-le-bol, voire crieront à l’opportunisme. Je crois pour ma part qu’il est des réalités qui doivent être martelées.

S’inscrivant dans le plus pur registre de la fiction, le roman de Gabrielle Tuloup doit pourtant certainement beaucoup à des éléments vécus. Je veux dire par là qu’étant professeure de lettres en Seine-Saint-Denis, elle se trouve aux avant-postes pour entendre la manière dont de tout jeunes gens parlent de sexualité, perçoivent et conçoivent les relations entre les sexes, et la façon surtout dont le vocabulaire corrompt insidieusement leurs représentations, préparant ainsi le terrain d’une violence déconnectée de tout sentiment de culpabilité.
A cet égard, ce roman relativement bref et concis, qui se lit dans un souffle, rythmé par la froide chronologie des événements, est assez remarquable. Sans jamais chercher à jouer sur la corde sensible, l’auteure n’oublie aucun des protagonistes auxquels elle s’intéresse tour à tour : enfants victime et suspects, parents de l’une et des autres, enseignants, surveillants... aucun n’est négligé et tous sont placés sur un même plan narratif, évitant ainsi à l’émotion et à une certaine subjectivité de prendre le pas. 

Seul un personnage prendra la parole dans les dernières pages : Emma, qui, à la faveur de ce qui vient de se passer, se trouve renvoyée à une situation qui pour n’être pas comparable n’en a pas moins été vécue comme un traumatisme. Et si, contrairement à Fatima, elle avait alors choisi le silence, les réactions des uns et des autres l’invitent à présent à reconsidérer sa propre blessure, à y porter un autre regard pour, enfin, dépasser la douleur et le sentiment de culpabilité. Un personnage en somme qui nous ressemble. A savoir un individu qui se trouve dans la nécessité d’avoir à repenser le statut et la position des femmes, de réévaluer ses paroles et ses gestes à l’aune de notre récente et salutaire prise de conscience.


Gabrielle Tuloup sera l'invitée de Nicole Mots pour Mots à la librairie Delamain mercredi 8 janvier à partir de 19 heures.

18 commentaires:

  1. Comme je viens de terminer "le consentement", je vais laisser poser un peu le sujet pour le moment. Point trop n'en faut, même si ce sont des lectures nécessaires.

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    1. Je comprends. Moi-même, s'il n'y avait eu la rencontre de demain, je n'aurais peut-être pas enchaîné les deux...

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  2. Un sujet délicat superbement abordé par le prisme de la fiction. Et c'est ce que j'ai aimé dans ce roman, que ce puissent être des gens que l'on pourrait croiser dans la rue. Loin des grands scandales médiatiques (même s'ils sont importants bien évidemment), juste mettre en lumière tout ceux qui ne sont pas entendus, lus, vus.

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    1. On en parle aussi, heureusement. Mais c'est vrai que dans certains cas l'emballement médiatique est presque terrifiant, car alors on entend un peu tout et n'importe quoi...

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  3. Tu as l'air conquise, mais n'est-ce pas un peu idéalisé ?

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    1. Idéalisé ? Non, qu'est-ce qui te fait dire ça ? C'est un récit distancié, sans pathos. Est-ce cette mention qui te le laisse penser ?

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  4. Tu en parles bien, dis-donc :-) Tu as raison, c'est un exercice très différent de celui du Consentement (qui est un récit et que je lirai dans quelque temps) mais il a le mérite de poser sa pierre et de permettre très certainement une identification plus évidente au commun des mortels... Suis contente que tu l'aies apprécié.

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    1. Merci :-)
      C'est précisément la diversité des regards qui permet d'appréhender une question aussi sensible, qu'on ne règlera pas en un jour...

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  5. Tu es conquise comme l'a été Nicole. Comme tu le dis plusieurs livres s'attaquent au thème du consentement selon des prismes différents. Lesquels lirons-nous ?

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    1. Je les lis tous ! Non, j'exagère :-) Mais c'est bien la succession de ces lectures - qui sont toutes très fortes (peut-être moins le livre de Karine Tuil, mais ceux de Nancy Huston ou de Vanessa Schneider l'ont été) qui m'ont beaucoup aidée à nourrir ma réflexion sur cette notion de consentement, ainsi que sur l'époque post-68.

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  6. Celui-là, il me le faut! Sérieusement, je suis fort tentée par le thème et le traitement a l'air d'être vraiment intnéressant.

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  7. je vais lire "Le consentement" donc j'attendrai un peu pour celui-ci...
    Sujet à lire avec modération pour moi :-)

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    1. Ces deux livres sont tellement différents. Cela ne m'a absolument pas gênée de les lire à la suite.

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  8. Le billet de Nicole m'a tapé dans l'oeil et tu en ajoutes une couche :-)

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  9. Je viens de finir Les Choses humaines de Tuil justement… je ne suis pas sûre de vouloir enchaîner avec celui-là mais il m'intéresse, bien sûr.

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    1. Rien ne presse... Mais ne laisse pas sombrer tout au fond de ta pal ;-)

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