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mercredi 22 août 2018

En aparté avec Abnousse Shalmani


Abnousse Shalmani, écrivain française d’origine iranienne, est arrivée en France à l’âge de 8 ans après que ses parents ont fui le régime de Khomeiny.
 Très engagée dans la défense des droits des femmes, elle intervient régulièrement dans le débat public, notamment sur la question du port du voile, qui tenait une place centrale dans son premier livre, Khomeiny, Sade et moi, paru chez Grasset en 2014. 
Chez le même éditeur paraît aujourd’hui son premier roman, Les exilés meurent aussi d’amour.



Je suis particulièrement heureuse de te rencontrer, Abnousse, car j’avais été très impressionnée par ton premier livre, Khomeiny, Sade et moi, un récit autobiographique dans lequel tu évoquais ton arrivée en France, la manière dont tu t’étais construite, en tant que femme. Cela ne parlait pas directement de l’exil, mais c’était ton expérience, la manière dont tu t’étais emparée d’une langue et d’une culture. Aujourd’hui, l’exil est au cœur du roman qui vient de paraître. Est-ce qu’on peut néanmoins dire que c’est un peu la même histoire et, si c’est le cas, que voulais-tu apporter de différent ou de supplémentaire ? En un mot, est-ce que Shirin, c’est toi ?


Non, pas tant que ça. Je voulais me coller un personnage qui n’avait pas la tête de son pays natal, alors que c’était mon cas quand je suis arrivée en France. Après, ça a évolué à l’adolescence... 
Quand j’ai écrit Khomeiny, Sade et moi, je me suis pris un bout de rein et je l’ai posé sur la table. Il n’y a pas eu d’effort. Quand je l’ai commencé et qu’on me demandait ce que j’étais en train d’écrire, je disais : « Je suis en train d’écrire l’histoire politique de mon cul. » [Au début du livre, Abnousse raconte comment, à 5 ans, elle s’est mise entièrement nue dans la cour de l’école pour signifier son refus du voile qui venait de lui être imposé.] Je disais ça bêtement, il se passait plein de choses en France et j’avais besoin de trouver un lien entre ce cul nu de mon enfance et ce qui était en train de se passer. Il y avait là quelque chose de super spontané. Je l’ai écrit d’une traite, et je pense que ça se sent. C’est vraiment moi, c’est un cri, c’est une continuation de mon corps. 

Quand j’ai commencé le roman, je ne voulais pas écrire sur l’Iran ni sur l’exil. Pour tout dire, j’étais partie sur la rue Jacob et sur Natalie Clifford Barney et les lesbiennes américaines de Paris. J’ai fait six mois de recherches, c’était génial. Mais j’étais tellement dans l’histoire que c’était très difficile de m’en détacher pour entrer dans la fiction. Alors, affolée, avec mon syndrome première de la classe, n’ayant plus que trois mois pour rendre mon manuscrit à Grasset, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive autre chose.

Et tout d’un coup c’est venu. Je pense qu’il y avait aussi l’idéal gauchisant qui me turlupinait, et j’ai commencé comme ça. C’est après cinquante pages que je me suis rendu compte qu’il y avait quand même des trucs d’inspiration biographique. Mais tous les personnages qui se trouvent dans Les exilés meurent aussi d’amour sont imaginés, même s’ils sont tous issus de la réalité. En gros, j’ai pris trois, quatre personnes que j’ai connues et à chaque fois je les ai mélangées. 
Pour le personnage de Mitra, qui est l’horrible tante, il y a effectivement beaucoup de caractéristiques de deux de mes tantes, mais aussi d’une femme française très passionnaria de gauche qu’on a connue, qui nous avait un peu pris en charge quand on est arrivés en France, qui a beaucoup aidé mes parents et qui venait tout le temps à la maison. Eh bien cette nana me foutait les chocottes ! Elle me tétanisait et je trouvais qu’elle ressemblait énormément à mes tantes. Et c’est vrai que là, quand j’ai dû construire ce personnage, je suis partie des trois. 

Après, je pense qu'il y a des choses qui apparaîtront toute ma vie dans tout ce que j’écrirai, sur la figure de l’exilé, sur la figure du révolutionnaire ; et il y aura toujours un ou deux libraires qui traîneront quelque part ! Mais je ne peux pas présenter le livre comme autobiographique parce qu’aucun personnage n’existe dans sa totalité. Et Shirin est loin de moi. J’ai essayé de créer mon personnage idéal.

On sent bien que c’est de la fiction, effectivement. Mais par rapport à Khomeiny, Sade et moi, dans la figure du père, par exemple, on retrouve des choses...

C’est vrai que c’est très compliqué de ne pas faire jouer la figure du père, qui est très forte pour moi. Mais là, c’est Omid, le premier amoureux, qui prend par la main et fait découvrir. Le père est très en retrait. Mais sur l’idée de transmission, il sera toujours là, dans n’importe lequel de mes personnages. C’est inévitable. 

Asli Erdogan a donné en mai-juin une sublime interview à France Culture où elle disait : « Qu’on le veuille ou non, le premier roman est toujours la somme des traumas ». Et je pense qu’elle a raison. Quoi qu’il se passe, quels que soient mes efforts, que ce premier roman me soit proche, pas proche, que j’aie joué, utilisé, romancé, transcendé... il n’empêche qu’il est la somme de mes traumas. On a besoin de se débarrasser de quelque chose pour pouvoir s’envoler.

C’est en ce sens que j’établissais un rapport avec Khomeiny, Sade et moi, c’est une façon de revenir à certaines choses par un autre biais.  
En revanche, la forme romanesque permet d’offrir une belle galerie de personnages. Et la position qu’occupe Shirin m’a fait penser au personnage d’Uzbeck, dans Les lettres persanes, qui peut porter un regard neuf et distancié sur ce qui l’entoure. Sauf que le personnage de Shirin est entre deux, entre la communauté iranienne et les Français. Ce regard est très intéressant...

Mais je crois que c’est le regard du métèque ! J’ai utilisé une ou deux fois ce mot dans le roman. Lorsque je le présentais aux libraires, je me suis rendu compte que je finissais toujours en disant que le personnage, face à tout ce qui lui arrive, doit faire un choix entre le pays natal et le pays d’adoption. Mais au final, elle choisit l’entre-deux. Ça a l’air inconfortable, mais c’est pourtant la meilleure place car c’est celle du désir. Le désir ne peut s’épanouir que dans l’entre-deux, le clair-obscur, hors des lignes droites et des certitudes. 


Le métèque a cet avantage sur tous les autres qu’il n’a pas de frontières.

Moi, j’adore me présenter comme métèque ! Outre la chanson de Moustaki, je trouve que c’est un mot très beau, et c’est un mot qui désarçonne. 


Tout comme je refuse de dire «je suis une écrivaine». Non, je suis une femme écrivain. Je trouve que dans «femme écrivain», il y a le panache de la conquête : «Tu me l’interdis ? Je le prends !». Je trouve ça beaucoup plus élégant que de dire «écrivaine». Je suis un écrivain parce que c’est ma fonction qui prime. 

Eh bien «métèque», c’est pareil. Quand je dis «je suis métèque», je vois déjà le repli des gens et ça m’amuse beaucoup. En réalité, c’est quoi un métèque ? La communauté iranienne, au sein même de ma propre famille, rit en me disant « toi, t’es plus iranienne ». Et quelque part, quand je suis face à des Français, il y a toujours à un moment ou à un autre quelque chose en moi d’exotique, de différent. Rien que mon prénom renvoie à un ailleurs. Donc, même pour les Français, je ne suis jamais totalement française, j’ai avec moi ce truc d’exotisme. Au final, c’est quoi quelqu’un qui n’est ni ici ni là ? Eh bien c’est le métèque. Et le métèque a cet avantage sur tous les autres qu’il n’a pas de frontières.
Ce qui a provoqué la guerre Iran-Irak, avec les bombardements que, gamine, j’entendais tous les soirs au-dessus de nos têtes, c’est quand même le fait qu’il y avait une frontière. Ça m’a suffisamment marquée pour y être assez allergique. Et je me dis que le métèque est certes hors sol, hors tout, mais il a cet avantage de planer. Et je pense que la meilleure chance de l’exilé, c’est qu’il plane au-dessus des frontières. 

Cet entre-deux, on le retrouve dans la forme même de ton texte. Il a en effet la forme classique du roman, mais avec une dimension onirique. Il a quelque chose du conte oriental, avec sa magie, qu’il n’y a pas du tout dans la littérature française, où tout est toujours rationnel.  Est-ce que c’était ton projet ?

   
Ah oui ! Ça reprend ce que je disais tout à l’heure : je crois que j’ai fait un bouquin métèque ! Je suis une grande fan de Flaubert, que je relis tous les deux ans, de la littérature du XIX
e qui m’a énormément appris le français, la syntaxe, le beau parler ; je suis une grande fan de Balzac aussi, Sand, Musset...  Mais il y avait quelque chose qui me manquait, qui était peut-être mon Iran, et que j’ai fini par retrouver... quand j'ai découvert Rabelais : il a ouvert quelques portes, chez moi, qui ressemblaient à la culture iranienne. Parce que c’est quand même fait d’un grand bordel et de plein de tiroirs ! J’étais très étonnée que la France ait produit ça... et très étonnée qu’il n’y ait pas eu de suite.
Après, je suis tombée dans l’Amérique latine. 

Et là, je tiens à faire une parenthèse : merci la France et l’amour de la culture ! Même pour ce roman, n’ayant plus accès au persan comme langue maternelle, j’ai redécouvert ma culture persane, en l’occurrence Le livre des rois de Ferdowsi et énormément de poèmes épiques, par la langue française. Je suis retournée en Iran avec cette langue, ce qui déjà, en soi, dit énormément du métissage de mon livre. 

Après le XIXe, bien sûr, comme dans toute famille de gauche, j’ai lu Sartre, Beauvoir, Camus... tout ça se lisait joyeusement à la maison ! Mais d’un coup, je tombe sur L’amour au temps de choléra. C’était mon premier Garcia Marquez, et là, je me dis : « Mais c’est ça ! »


Cette capacité qu’a la littérature de vous attraper par le ventre, de remonter dans le coeur et s’installer pour de bon dans la raison.

Après, ça été Rushdie, Auster, Irving... Et, pour moi, c’était la lignée de Rabelais qu’on avait perdue. Rabelais, je le retrouve chez ces écrivains, et évidemment chez Gabriel Garcia Marquez. Puis j’ai découvert cette merveille, Les années avec Laura Diaz de Carlos Fuentes. Historique ! Proche de Balzac, avec la dose de folie. J’étais au paradis ! 


Quand j’ai commencé à écrire sur Natalie Clifford Barney et la rue Jacob, j’étais dans un pur roman historique, mais le narrateur était un fantôme. Quelque chose manquait, ça ne me ressemblait pas... Et j’ai pensé à Adrienne Lecouvreur, la première comédienne, au XVIIe siècle, à n’avoir pas chanté sur scène, mais dit son texte, et je l’ai fait tomber amoureuse de Natalie Clifford Barney... C'est la force de la littérature Ce n’est pas un essai, ni un texte politique. Plus c’est magique, plus c’est fou-fou, plus ça part dans tous les sens, plus ça a l’air super loin de vous et plus le truc vous attrape par le ventre... 
Par exemple, j’ai lu tout Irving, et notamment récemment L’œuvre de Dieu, la part du diable. Eh bien quel rapport entre moi et le Maine, et les homards géants, et un orphelinat ? Pourtant, depuis deux ans, c’est peut-être l’un des romans qui m’a le plus bouleversée. C’est cette capacité qu’a la littérature de vous attraper par le ventre, de remonter dans le coeur et s’installer pour de bon dans la raison. Eh bien je pense personnellement qu’il n’y a que le réalisme magique, en extrayant totalement l’histoire de toute réalité, qui permette au lecteur de comprendre sa propre réalité. Et ça, c’est peut-être la seule chose militante que j’ai : je suis persuadée qu’avec la littérature, on peut changer le monde.

A ce propos, j’avais envie que tu me parles un petit peu plus du Tout petit frère. Tous les personnages ont leur part de magie ou au moins de mystère. Mais lui, qui naît après 13 mois de gestation sans que cela étonne personne, est particulièrement singulier...

Lui, c’est mon chouchou ! Mais j’ai eu du mal avec celui-là ! Et c’est là la différence avec Khomeiny, Sade et moi. Ça a été beaucoup plus difficile à écrire... Là c’est vraiment un accouchement, j’ai eu toutes les douleurs possibles et imaginables...

D’ailleurs, tu as mis combien de temps à l’écrire, ce livre ?

Stephen King
Pour le premier jet, j’ai écouté Stephen King, qui a dit qu’un roman, quel que soit le nombre de pages, s’écrit en trois mois. Et ce mec, ce n’est peut-être pas Balzac ou Flaubert, mais il a une méthode brillante. 
Donc, j’ai écrit Les exilés meurent aussi d’amour en 3 mois. J’ai commencé le 1er juillet 2016 et j’ai fini le 1er septembre. Il avait à peu près 200 pages de plus. Pendant ces trois mois, je suis restée enfermée à Paris. Et après, il y a eu la réécriture. Je crois que j’ai enfin trouvé ma méthode : je fais un gros buisson, sans forme, et après je fais Edward aux mains d’argent ! Et là je dis merci d’exister à ce métier merveilleux qu’est celui d’éditrice - ou d’éditeur.  

Et dans tout ça, alors, ce personnage du Tout petit frère ?

Il était là dès le début. Il y avait le Petit frère et le Tout petit frère. Il y avait énormément de personnages... Le premier jet était… j’allais dire illisible, ça partait dans tous les sens !
Il n’y a pas très longtemps j’ai regardé la précédente version, eh bien il est là, le Tout petit frère ! Mais sous forme embryonnaire. L’histoire du Petit frère, elle, est passée à l’as...

Je comprends donc pourquoi il s’appelle le Tout petit frère et non pas le Petit frère.

C’est tellement joli, je voulais le garder !
Je crois que je voulais créer un personnage dont le sang, la peau, la chair, ne seraient qu’exil. Inévitablement il serait fou, et sa folie, à lui, c’est d’être amoureux. 
Il y a un autre frère, Pejmon, qui vire schizophrène. Il perd son Iran, et il est à la fois trop jeune et trop vieux pour la France, tout s’embrouille. Les personnages de Pejman et du Tout petit frère sont les deux faces de la même médaille. Le Tout petit frère s’est rattaché à l’amour absolu pour la mère, qui devient la mère patrie, la langue maternelle.


Je voulais créer un personnage dont le sang, la peau, la chair, ne seraient qu’exil.

En fait, chaque personnage représente un écueil de l’exil. Le Tout petit frère et Pejman incarnent le moment où ça pète. Parce que je pense qu’il y a énormément d’hommes et de femmes formidables qui tombent au champ d’honneur de l’exil. L’exil, c’est dur. C’est une chance, vraiment, mais c’est extrêmement difficile.
Tout le background change. Encore aujourd’hui, il m’arrive de sursauter quand j’entends parler persan dans le métro. Dans ces cas-là, c’est l’Iran qui me remonte à la gorge. Que chez mes parents, on parle persan, c’est normal. Mais dans la rue, dans les transports en commun, tout d’un coup c’est la rue de l’Iran qui me revient. Et pour un gamin fragile, rien que le fait d’accepter le changement du fond sonore, c’est énorme. 




Justement, j’ai lu d’autres romans sur l’exil dont l’héroïne et la narratrice étaient des petites filles arrivées très jeunes en France. L’expérience de l’exil, quand tu arrives dans ces jeunes années, 8, 9, 10 ans, est sans doute très différente de celle que l’on peut faire quand on est adulte…

L’adulte a juste sa défaite à supporter. L’enfant a à la fois la conscience coupable de la défaite et doit se construire, ce qui est très compliqué... Mais il est un bonheur pour la littérature, parce que ça permet de faire passer énormément de choses qui, dans la bouche d’un adulte, ne passeraient pas du tout. 

Le fait de ne pas avoir d’enfant moi-même me permet d’être encore la fille de mes parents, d’être encore dans un statut d’enfant ; ça me permet d’avoir toujours un souvenir très aigu de mon enfance et de garder une certaine forme de fraîcheur. Mais c’est vrai que 8, 9 ans, ce sont des années fondamentales. On n’est même pas encore ado, on n’est pas fini, et je pense que c’est tout à fait normal qu’énormément d’[écrivains] exilés prennent ce moment-là parce que ça correspond souvent au moment où ils ont dû faire un sacrifice. Parce qu’il y a toujours le moment du choix où on abandonne quelque chose pour gagner autre chose.

D’autant que ce choix n’est pas le leur, mais celui de leurs parents.

Peut-être que c’est la littérature qui permet de créer un lien entre l’enfance qui n’est plus et le monde en devenir. Qu’est-ce qui, sinon la littérature, peut faire un lien entre ces mondes complètement éparpillés ? 
Khomeiny, Sade et moi était un bouquin de rupture. Il balançait entre Téharan et Paris, et au fur et à mesure Téhéran disparaissait. C'était un livre de rupture où on égrenait les pertes et les gains...  Alors que là, c’est peut-être la seule fois de ma vie où j’ai pu définir l’exil, ce que je n’avais pas fait dans Khomeiny, Sade et moi, parce que ce n’était pas possible, parce qu’il me manquait le lien de la littérature. 

J’ai vraiment le sentiment d’avoir eu une nouvelle naissance quand je suis arrivée en France. Il fallait tout revoir : la langue, l’école, les habitudes, les fringues, la nourriture... tout ! En Iran, par exemple, on ne met pas de couteau à table. On mange avec une cuillère et une fourchette. Tous les plats doivent être préparés pour qu’il n’y ait rien besoin de découper. En France, et sans parler du couteau à fromage, il y a toujours un couteau. L’un des trucs les plus difficiles, pour moi, ça a été d’apprendre à manger avec un couteau et une fourchette. Rien qu’une habitude bête et méchante de couverts... Et même, la viande tartare... J’en ai parlé dans le roman, mais c’est un truc qui ne cesse de m’émerveiller ! Globalement, le monde arabo-musulman cuit ses viandes jusqu’à étouffement total. Et là, on me colle un tartare, et on me dit : « Tu vas voir, c’est bon. » Mais le truc il vibre encore, il est en vie ! On est en train de se foutre de ma gueule... et je n’avais pas encore vu les huîtres! 

Alors qu’est-ce qui peut donner un sens à ces découvertes-là, à l’apprentissage de la langue française, à la constitution d’un corps français ? Le corps n’est pas le même. Le rapport au corps n’est pas le même ! Moi j’étais sous voile, on arrive ici et d’un coup c’est « à poil et en voiture, Simone » ! C’est quand même génial !
Je crois qu'il n’y a que la littérature qui peut faire le lien entre tout ça.

Justement, dans ton livre tu parles du pouvoir de la langue, qui est une baguette magique. Elle transforme la mère, très ingénieuse et habile de ses mains, de «boniche» en alchimiste. Et en même temps c’est aussi un leurre, le leurre des élans révolutionnaires, de l’idéalisme. L’écrivain est-il celui qui arrive à prendre la maîtrise de cette langue et à réorganiser le monde, à lui redonner du sens ? 

Je pense qu’un jour l’écrivain se rend compte de la puissance des mots. Et qu’il peut mentir. Mais l’autre face, c’est quand même ça. Il peut expliquer, il peut convaincre. Mais qu’est-ce que la littérature si ce n’est un grand mensonge, qui raconte des vies qui n’existent pas, qui raconte des histoires qui n’arriveront jamais ?

Et le lecteur le suit avec bonheur !

Oui ! C’est quand même le seul moment où le mensonge est applaudi, revendiqué et aimé. Pourtant, les mots tuent, ça c’est évident. J’ai quand même un souvenir très aigu de la révolution, de la guerre, du discours au moment où j’étais petite fille... Quel est le miracle qui fait que, tout d’un coup, un gamin passe du mot qui tue, du mot qui est repris, scandé par des millions de gens qui veulent égorger la moitié de la population, au mot apaisé à l’intérieur d’un roman qui va lui permettre de se reconstruire ? Est-ce qu’il y a un moment où on comprend que ce ne sont pas les mêmes mots, est-ce qu’il y a une différence ? 


Quel est le miracle qui fait que, tout d’un coup, un gamin passe du mot qui tue, scandé par des millions de gens qui veulent égorger la moitié de la population, au mot apaisé à l’intérieur d’un roman ?

Parce que j’ai lu énormément de littérature révolutionnaire aussi. Mais ce ne sont pas du tout les mêmes mots. Quand je lis Martin Eden, de Jack London, je le suis au bout du monde ; et quand je lis Le manifeste du parti communiste, les trois quarts, je sais qu’il me ment, que ce n’est pas vrai, mais c’est exaltant quand même, surtout quand tu as 14, 15 ans... 
Quand tu lis L’espoir ou La condition humaine de Malraux - et je recommande de les lire avant ses 14 ans -, c’est formidable ! Mais ça perd tout son sens quand on a 18, 20, 25 ans. Alors si les mots changent quand on change d’âge et de vécu, le mot est réversible et le mot est dangereux. Je veux dire qu’il y a toujours le risque pour l’écrivain, aussi, de se regarder dans ses mots. On a tous des facilités de langage. Le mot, parfois nous valorise, parfois il nous tue ! Parce qu’on se congratule tout seul et qu’on se vautre dans nos facilités. Le mot ment. Après, c’est toujours pareil : tout est moche, tout dépend de ce que les hommes en font. Et les mots n’y échappent pas. Mais quand même, pour le meilleur ou pour le pire, les mots sont magiques!

Et le meilleur, c’est la littérature ! D’ailleurs, je ne cesse d’être étonnée de constater qu’à chaque fois qu’un régime autoritaire s’installe, la première chose qu’il fait c’est d’interdire les livres ! Et des livres de littérature. C’est quand même fascinant de pouvoir dire d’un côté que la littérature ne change rien, et que ce soit le premier objet de censure. Pourquoi on le censure si ça ne change tellement rien ? Je pense au Destin de Youssef Chahine, ce film sublime dans lequel on brûle les livres d’Averroès. Lui, il sourit, parce qu’il sait que l’idée est là et qu’elle a germé...

Image extraite du film Le Destin



Tiens ! Cahier d’un retour au pays natal ! Je me souviens encore du jour où j’ai ouvert ce livre d’Aimé Césaire. Je trouve que c’est un des plus beaux textes qui soient... Etonnamment je me le suis approprié comme un texte de l’exil, alors que c’est un texte sur la colonisation. Mais c’est sur la perte d’une culture et c’est surtout réussir à faire de la poésie. Césaire... voilà un grand artisan des mots ! J’ai versé des larmes de sang sur ce bouquin ! Une claque, un claque merveilleuse, vraiment !


Voilà, heureusement qu’il y a eu tous ces métèques avant nous ! Moi, quand je suis arrivée en France, je n’avais plus qu’à me servir ! Ils étaient tous traduits et où que je tourne mon regard, que ce soit dans l’art, dans la littérature, il n’y avait que des métèques ! Alors je me suis dit que j’étais chez moi. Je n’ai jamais eu de problème à me dire française. Je ne comprends pas pourquoi il y en a qui ne veulent pas le dire... Parce que ce qui fait la richesse d’une langue, qui la réanime, ce sont ces métèques !

Pareil pour la peinture, la musique, l’art en général, parce que les exilés n’ont plus qu’un seul langage pour s’exprimer, c’est celui de l’art, vu que toutes les autres portes leur sont fermées. C’est le seul refuge ou personne ne viendra nous reprocher de nous installer. Et de celui-là, on ne pourra jamais me virer ! On pourra me virer de France, on ne pourra pas me virer de la littérature ! Même si tout ça est encore instable, j’ai quand même réussi au bout de 33 ans à me créer un refuge, et c’est un livre, c’est pas mal ! 
Si on me vire de France, je serai quand même un écrivain français... Trop tard !


Un grand merci à Abnousse pour cette rencontre chaleureuse, sa parole libre et sincère, et ce bel échange ponctué de rires. 

Evidemment, je vous invite à lire ses deux livres, mais aussi à venir la rencontrer le mercredi 28 novembre à la librairie Le Divan, où j’aurai le grand plaisir de la recevoir.



mercredi 30 décembre 2015

Mon "top 100"



Les tops 100 de lectures fleurissent en ce moment sur les blogs littéraires, aussi ai-je eu envie de faire le mien. Sauf que: 100 livres c’est énorme. Y a-t-il vraiment 100 livres qui ont compté pour moi (sachant que l’une des règles du jeu consiste à ne citer qu’un seul livre par auteur) ? Je ne le pensais pas, et l’établissement de ma liste m’a donné raison. Aussi me suis-je limitée à 50. Ces 50 romans (enfin 49 et 1 recueil de nouvelles) dessinent mon parcours de lectrice.

Sans surprise, la littérature française est sur-représentée (quoique plus encore que je ne l’aurais pensé) avec, évidemment, une grande importance accordée à celle du XIXe siècle. 

En revanche, j’étais étonnée de ne répertorier aucun livre indien, alors que je lis régulièrement, avec plaisir et intérêt, la littérature de ce pays. Il faut croire qu’aucun livre saillant n’apparaissait spontanément. C’est plutôt le kaléïdoscope de mes différentes lectures qui composent en moi une image vivante et cohérente de ce sous-continent. Mais je voulais toutefois que cet aspect de mes lectures apparaisse. Aussi, en fouillant dans ma mémoire, ai-je repensé à Sangati, ce livre d’une intouchable qui en dit beaucoup sur la société indienne.

Certains romans marquent des étapes très précises, et je me souviens du contexte dans lequel je les ai lus. Ainsi La gloire de mon père a-t-il été mon premier livre «de grand». C’était une lecture imposée par mon professeur de français au collège, et j’ai lu ensuite bien des livres de Pagnol. Il faut dire qu’à l’époque je passais souvent mes vacances en Provence, et la maison de la presse du village les avait tous. Un coup de vélo, et hop ! Le château de ma mère, Marius-Fanny-César, La femme du boulanger... ils y sont tous passés, avec le chant des cigales pour fond sonore.

Quant aux Trois mousquetaires, lu au même endroit d’ailleurs, c’est ma première oeuvre du XIXe : une révélation ! J’en oubliais le boire et le manger, mais je dévorais les pages ! Ah Milady, que d’émotions et de sentiments contraires je lui dois...

Puis il y a eu Zola... et Vallès. Inutile de vous refaire le film ! Pendant plusieurs années, cet écrivain a occupé mon esprit, mes jours... et mes nuits !

Autant dire que j’ai vécu au XIXe siècle de mes 13 à mes 25 ans, environ, jusqu’à... un autre choc littéraire : L’invention du monde d’Olivier Rolin. Je ne peux pas vous dire ce que j’ai ressenti à la lecture de ce livre. Un mélange de stupéfaction et d’admiration. Ce fut comme si mon horizon, d’un coup, s’élargissait. Ainsi des écrivains vivants, peu ou pas connus, pouvaient écrire des œuvres de cette mesure, aussi intelligents, brillants, ambitieux, inventifs et beaux ! 
De ce jour, je me suis mise à lire les écrivains les plus contemporains et j’ai fait des découvertes réjouissantes. D’autant plus réjouissantes qu’il s’agissait d’explorer des territoires vierges, des textes que personne ou presque n’avait lus avant moi ; personne pour m’indiquer la direction à prendre ; être seule face à l’immensité de la littérature et se frayer un chemin en totale liberté...

Je cite ici quelques-unes de mes lectures récentes, parmi celles qui m’ont le plus enthousiasmée. Difficile de savoir ce qu’il m’en restera dans 10 ou 20 ans, et si je les citerai encore si je me plie à nouveau à cet exercice. Il y en a un pourtant qui, j’en suis sûre, restera, c’est Khomeiny, Sade et moi d’Abnousse Shalmani : l’humour, l’esprit critique, la vitalité et surtout la liberté de ton qui caractérisent le talent de ce jeune auteur  féminin correspondent en tout point à ce que la littérature peut selon moi apporter de meilleur.

A suivre...


Absire Alain, Mon sommeil sera paisible
Adam Olivier, Les Lisières
Alain-Fournier, Le grand Meaulnes
Ammaniti Niccolo, Je n’ai pas peur
Artaud Antonin, Le moine
Axionov Vassili, Une saga moscovite
Balzac Honoré, Le Père Goriot
Bama, Sangati
Beigbeder Frédéric, Un roman français
Benaquista Tonino, Trois carrés rouges sur fond noir
Binet Laurent, La Septième Fonction du langage
Blondel Jean-Philippe, Un hiver à Paris
Boris Hugo, Trois grands fauves
Brontë Charlotte, Jane Eyre
Carrère Emmanuel, Le Royaume
Coe Jonathan, Bienvenue au club
Diaz Jesus, Parle-moi un peu de Cuba
Dostoievski Fedor, Crime et châtiment
Dubois Jean-Paul, Une vie française
Dumas Alexandre, Les trois mousquetaires
Eco Umberto, Le nom de la rose
Flaubert Gustave, Madame Bovary
Gazier Michèle, Un cercle de famille
Hugo Victor, Le dernier jour d’un condamné
Laclos, Les Liaisons dangereuses
Lafon Lola, La petite communiste qui ne souriait jamais
Lehman Christian, Une éducation anglaise
Lorrain François-Guillaume, L’année des volcans
Mann Klaus, Le Tournant
Maupassant Guy de, Bel-Ami
McInerney Jay, Trente ans et des poussières
Moutot Michel, Ciel d’acier
Murger Henry, Scènes de la vie de bohème
Musset Alfred de, La confession d’un enfant du siècle
Osorio Elsa, Luz ou le temps sauvage
Pagnol Marcel, La gloire de mon père
Perez-Reverte Arturo, Le Tableau du maître flamand
Rolin Olivier, L’Invention du monde
Sampedro Jose-Luis, Le Sourire étrusque
Semprun Jorge, Adieu vive clarté...
Shalmani Abnousse, Khomeiny, Sade et moi
Steinbeck John, A l’est d’Eden
Vallès Jules, La trilogie de Jacques Vingtras (L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé)
Vargas Llosa Mario, La fête au bouc
Vazquez Montalban Manuel, Moi Franco
Vigan Delphine de, Rien ne s’oppose à la nuit
Villiers de l’Isle-Adam, Contes cruels
Voznesenskaia Julia, Le Décaméron des femmes
Zola Emile, Au bonheur des dames

mercredi 22 août 2018

Les exilés meurent aussi d’amour

Abnousse Shalmani

Grasset, 2018




Abnousse Shalmani, c’est une voix singulière et forte, une personnalité entière, viscéralement éprise de liberté, qui n’hésite jamais à dire ce qu’elle pense. C’est surtout une femme écrivain de grand talent.

Dans Khomeiny, Sade et moi, son éblouissant premier livre, elle témoignait de son arrivée en France, à l’âge de huit ans avec ses parents, de la manière dont elle s’était emparée de la langue française, dont elle avait embrassé cette nouvelle culture et, surtout, dont les écrivains, Sade en tête, lui avaient permis de s’affirmer et de se construire. C’était puissant, c’était mordant, c’était l’histoire d’une femme qui était résolument partie à la conquête d’une liberté que les mollahs avaient voulu lui dénier.

Aujourd’hui, c’est sous la forme du roman qu’elle a choisi d’aborder la question de l’exil. Si certains traits de son héroïne sont sans doute empruntés à la petite fille qu'elle a été - elles ont le même âge lorsque leur famille fuit l’Iran après la révolution islamique - le texte appartient à un registre clairement fictionnel. 

A leur arrivée à Paris, Shirin et ses parents retrouvent une partie de la famille maternelle qui s'y est déjà installée. Ils emménagent chez Mitra, sœur aînée de la mère de Shirin, et rejoignent ainsi les rangs d’une communauté de réfugiés, dont certains n’ont pas renoncé à leur activisme politique.  
Abnousse Shalmani dépeint des personnages hauts en couleur, dont chacun est comme la touche d’une composition plus vaste donnant à voir toutes les nuances d’un peuple, de la plus lumineuse à la plus sombre. Fidèle à la personnalité qu’on lui connaît, Abnousse Shalmani ne cède en effet ni à la complaisance, ni à un excès de sentimentalisme pour évoquer cette communauté et restituer la manière dont peut grandir une petite fille entre un environnement familial tourné vers un pays et un passé plus ou moins idéalisés, et un environnement social lui offrant une autre langue et une autre culture.

Mais la fillette ne se pose jamais en victime, et c’est là toute la force de ce texte. Si l’auteure insiste sur la manière dont la personnalité d’un exilé est façonnée par des fragments auquel il essaye de donner une cohérence, elle en fait une richesse plutôt qu’une fragilité. C’est avec désir et appétit que Shirin s’extirpe d’un cercle familial très refermé sur lui-même pour partir à la découverte et à la conquête du monde extérieur, si différent du sien.
Elle ne rompt pourtant jamais avec ses origines et navigue d’un univers à l’autre pour tenter de s’approprier le meilleur de chacun des deux mondes auxquels elle appartient désormais.

Comme dans Khomeiny, Sade et moi, Abnousse Shalmani fait preuve d’une énergie débordante et conserve sa réjouissante liberté de ton. Mais en choisissant de quitter le terrain autobiographique pour investir celui du roman, elle donne à ce dernier un charme particulier. Habitée par deux cultures, elle est parvenue à donner à son récit une forme métissée, synthèse de notre cartésianisme bien français et de la magie des contes orientaux. 



Pour mieux découvrir encore ce livre et son auteure, retrouvez celle-ci dans l'entretien qu'elle m'a accordé






Je vous invite également à venir à sa rencontre
le mercredi 28 novembre à partir de 19 heures
à la librairie Le Divan, où j'aurai le grand plaisir
de présenter son livre.









mardi 13 mai 2014

Khomeiny, Sade et moi


Abnousse Shalmani

Grasset, 2014




Avec une liberté absolue et un engagement total, Abnousse Shalmani retrace son histoire et explique comment elle a forgé son identité de femme en revendiquant son opposition à Khomeiny. Un livre et un ton éblouissants. 

Par où commencer ? 
Peut-être en disant tout simplement le choc que cette lecture a été pour moi. 
De ceux, rares, produits par un livre précieux qui vous marque durablement de son empreinte.
C’est sa couverture qui m’a d’abord interpellée : une jeune femme à la chevelure luxuriante, au regard direct nous invite sans détour à écouter son histoire, celle d’une personnalité qui s’est construite entre deux figures dont on n’aurait jamais imaginé qu’il fût possible de les voir associer : Khomeiny et Sade. La couverture promet beaucoup : les pages surpassent toute attente. 

Ce récit résolument autobiographique s’ouvre sur la première provocation d’une petite fille de 6 ans étonnamment précoce. En 1983, au coeur de Téhéran, alors que le Shah a été renversé et que les « barbus » sont désormais au pouvoir, cette petite fille traverse la cour de récréation de son école entièrement nue. Il ne s’agit pas là d’une simple espièglerie, mais d’un pied de nez fait à tous ceux qui veulent la contraindre à cacher son corps sous un voile étouffant. Car elle ne supporte pas ce monde devenu uniformément gris et noir où les femmes sont réduites à des corps coupables qu’il faut cacher. Elle ne comprend pas en quoi son corps d’enfant peut représenter un danger. C’est épidermique, c’est instinctif et c’est son premier cri de révolte. 
Dès lors, jamais Abnousse ne se taira, jamais elle n’acceptera.
Et la nudité deviendra le mode d’expression de sa révolte, comme elle l’a été et continue de l’être pour d’autres femmes, de cette jeune Egyptienne qui choisit de s’exhiber sur Facebook vêtue de simples bas aux Femen bien connues.
Plus aucune minute de son existence ne s’écoulera qui ne soit dédiée à ce combat pour la liberté des femmes. 
Agée de 8 ans, elle gagne Paris avec ses parents, croyant ainsi définitivement échapper à l’emprise des « barbus » et de celles qu’elle nomme les « corbeaux ». Las, quelle ne sera pas sa stupeur de découvrir qu’au coeur de cette république laïque dont elle a immédiatement appris à chérir les valeurs des femmes sont capables de choisir le voile, pendant que d’autres, ailleurs, meurent de devoir le porter !

Alors elle va affûter ses armes. Et ses armes, désormais, ce sont les mots. Ceux qu’elle découvre avec les grands écrivains français, ceux qui visent à pulvériser toute forme de censure, d’exclusion, de fanatisme, d’oppression.

Parmi ces écrivains, il en est un qu’elle place au-dessus de tous les autres, écrivain sulfureux s’il en est, écrivain qu’aucun régime ne put jamais soumettre: le marquis de Sade. Et là encore, il ne s’agit pas d’une simple provocation de sa part. Il faut voir comme elle en parle ! Oui, c’est pénible à lire, intolérable, même. Mais cet homme-là ne s’est jamais autorisé la moindre censure, et sa cruelle imagination fut sa façon de dire à tous ceux qui l’emprisonnèrent tour à tour : entre vos murs, ma liberté reste entière et je me ris de vos pudeurs et de vos préjugés. 
Rire. Abnousse a compris que c’était l’arme ultime. Elle le reprend à son compte et nous parle d’expériences graves et tragiques avec des formules qui dégonflent instantanément tous les bouffis d’orgueil, des barbus aux trotskistes qu’elle trouve également sur son chemin, qui prétendent nier aux femmes le droit d’exister. 

Je ne doute pas que certains trouveront sa parole trop libre, trop radicale, trop crue, trop tout. 
Et pourtant. Des femmes mises sous voile à celles que l’on accuse d’être responsables du viol dont elles ont été victimes ; des femmes qui, à travail égal, continuent d’être moins payées que les hommes à celles qui se font conspuer parce qu’elles ont l’audace de porter une robe lorsqu’elles s’expriment au sein de l’Hémicycle parlementaire; des femmes à qui l’on dénie le droit de choisir de porter ou non une grossesse à son terme à ces jeunes lycéennes nigérianes enlevées pour être vendues comme de vulgaires marchandises, il reste, ici comme ailleurs, un long chemin à parcourir pour éradiquer toutes les formes de violence qui leur sont faites, et leur permettre - nous permettre - simplement d’être.

Alors oui, j’applaudis vigoureusement cette parole courageuse et intelligente, drôle parfois et mordante souvent, qui hisse la liberté et la tolérance au rang de valeurs suprêmes ! 
Et je me dis qu’à l’heure où des responsables politiques prétendent s’émouvoir de l’existence d’un livre où les personnages sont «Tous à poil», le geste de la petite Abnousse reste d’une terrible actualité.



Découvrez ici des citations de l'auteur (J'aurais aimé citer tout le livre !)

Et un très beau billet de La terre Adèle lit

Rendez-vous sur you tube pour visionner une interview de l'auteur par Elisabeth Quin ou sur France Inter pour l'entendre parler de Paris avec une énergie et un enthousiasme communicatifs, ou encore sur France Inter, dans Le grand bain !

mercredi 25 janvier 2017

Marx et la poupée

Maryam Madjidi

Le nouvel Attila, 2017


Prix Goncourt du premier roman 2017
Prix Ouest France Etonnants voyageurs 2017



Un exil, une voix, un très beau texte

Voilà ! C’est pour tomber sur ce genre de divine surprise que je lis des livres ! Pour éprouver ce délicieux frisson à la découverte de pages pleines de grâce. Car c’est sans doute le terme qui convient le mieux pour qualifier ce premier roman d’une jeune auteure française d’origine iranienne.

J’avais pourtant quelques craintes en l’ouvrant. Car sur le thème de l’exil provoqué par la révolution iranienne et la découverte de la langue et de la culture françaises qui en découlent, une certaine Abnousse Shalmani avait précédé Maryam Madjidi avec un époustouflant Khomeiny, Sade et moi, faisant ainsi de l’ombre à Negar Djavadi, qui s’aventurait à son tour sur les mêmes terres avec un Désorientale (ne cherchez pas de billet, je n’en avais pas écrit) qui, malgré le battage médiatique, ne m’avait pas franchement convaincue... 

Mais Maryam Madjidi possède une voix bien à elle. Elle nous propose un récit original, à la fois tendre et incisif, plein d’humour et de sensibilité, offrant un éclairage subtil sur le rapport ambivalent qu’un individu contraint de quitter son pays entretient avec ses racines et avec sa culture d’accueil, l’écartèlement entre un monde resté derrière lui et celui au sein duquel il essaie de se faire une place. 
En choisissant de juxtaposer une ribambelle de souvenirs - réels ou imaginaires, peu importe - elle compose un tableau plein de vie et empreint d’émotion. Par la brièveté de ses saynètes qui finissent par dérouler le fil de toute une existence, elle donne à voir la complexité des sentiments et touche son lecteur en plein coeur.
Elle alterne souvenirs graves et anecdotes légères, elle se glisse dans la peau de la petite fille qu'elle a été avant de retrouver sa voix d'adulte, elle mêle récit et dialogues, passé et présent avec maestria, imprimant ainsi à son texte un rythme virevoltant par lequel on se laisse prendre avec délices. 

Avec des mots qui frappent  comme des coups de poing, elle dit la peur, atroce, qui habite les opposants au régime, qui n’ont d’autre choix que de fuir pour échapper à la torture et à la mort.  
Mais partir n’est pas une libération : elle dit le désarroi, le désespoir de qui a le sentiment d’avoir abandonné les siens et, peut-être plus encore, d’avoir renoncé à lutter pour ce à quoi il croyait.
Elle trouve de très jolis mots pour dire aussi la manière dont un exilé se définit par une forme de sentiment de nostalgie qui ne cesse de l’habiter, se projetant constamment dans un ailleurs idéalisé.
Elle dit tout ce qu’une langue nouvelle, qui reste à apprendre, cristallise de rêves et d’espérances, le talisman qu’elle constitue pour entrer dans un monde mystérieux et plein de promesses, mais qui renvoie aussi implacablement à la différence que l’on porte.
Elle dit enfin le chemin parcouru pour s’affirmer comme une femme libre de construire sa vie.
Elle dit tout cela et bien plus encore.

Mais lisez plutôt son livre ! Car ce sont les mots, les très beaux mots qu’elle a choisis qui font le charme et la fraîcheur de ce puissant récit. 


Nicole l'a déjà lu... et, alors que j'ai attendu d'avoir terminé le livre et rédigé mon billet avant de lire le sien, je m'aperçois que nous avons utilisé les mêmes termes !


Je vous en lis un extrait ici 


à la littérature de l'exil, à laquelle étaient invitées Maryam Madjidi et une autre auteure qui m'est chère, Laura Alcoba, ainsi que Shumona Shina