mardi 25 août 2015

La septième fonction du langage

Laurent Binet

Grasset, 2015

Prix du Roman Fnac 2015
Prix Interallié 2015


Quand le rocambolesque le plus échevelé se conjugue avec l'érudition...

Alors là, je dois dire que je n’avais jamais lu un texte de cette nature ! Intelligent, original, dense et drôle à la fois, il est aussi brillamment maîtrisé que complètement déjanté !

Par où commencer pour vous le présenter ?
Disons d’abord qu’il s’agit d’un hilarant pastiche de roman policier, qui se joue de tous les codes du genre : l’enquête y est menée par un attelage hautement improbable, composé d’un commissaire réactionnaire s’intéressant assez peu à tout ce qui s’apparente à la culture et d’un maître de conférence en linguistique gauchiste enseignant à la fac de Vincennes, embarqué bien malgré lui dans l’aventure. Nous sommes en 1980, Mitterrand est à la veille de gagner les présidentielles, et les sémioticiens tiennent le haut du pavé dans les milieux intellectuels parisiens. Voilà pour le décor.
Quant à la mission confiée à nos deux compères, le commissaire Bayard et Simon Herzog, elle consiste à retrouver l’assassin de Roland Barthes. Car vous croyiez sans doute que l’auteur des Fragments d’un discours amoureux était mort accidentellement... Mais pensez-vous que se faire renverser par une voiture au sortir d’un déjeuner chez le candidat socialiste en passe de remporter des élections historiques peut vraiment être le seul fruit d’un malheureux hasard ?

Laurent Binet est quant à lui doué d’un sens du romanesque et du rocambolesque suffisamment aiguisé pour trouver matière à la plus réjouissante des intrigues policières. Roland Barthes aurait en effet été en possession d’un document potentiellement capable de donner un pouvoir insurpassable à celui qui en prendrait connaissance : il révélerait la nature de la septième fonction du langage, suggérée par Roman Jakobson dans son ouvrage de référence, Essais de linguistique générale, fonction qui permettrait à celui qui la maîtrise de prendre l’ascendant sur son interlocuteur... et sur le monde. La maîtrise du discours, à l’origine était le Verbe : tel est bien le coeur de toute forme d’organisation sociale et de toute prise de pouvoir. C’est bien pour cela que la sémiologie acquit une telle importance dans les années 70-80 : si la rhétorique, qui vise à convaincre, s’exerce depuis l’Antiquité, la sémiotique, qui permet d’analyser et de décoder toute forme d’expression et de création, prétendait enfin lever le voile sur les mécanismes à l’oeuvre et, du coup, de les neutraliser et de n’en être plus le jouet. D’où peut-être une forme d’ivresse du pouvoir des mots (tant il est vrai que le discours de certains sémioticiens est abscons), que Binet met en scène de manière totalement délirante.

Ce document, dont on comprend toute la valeur, va bien entendu exciter la convoitise tant des milieux politiques, qui y voient l’instrument permettant d’établir définitivement leur domination, que des intellectuels qui veulent toucher au plus près du secret de la maîtrise du verbe, au coeur de leur activité.

L’enquête se déroule donc dans ces deux milieux. A l’exception des deux héros, on n’y rencontre que des personnalités existant ou ayant existé, tels Foucault, Derrida, Sollers, Kristeva, BHL, Umberto Eco, mais aussi Jack Lang, Laurent Fabius, Serge Moati, Régis Debray, Mitterrand, Giscard et bien d’autres. Ce qui est d’un premier abord assez déroutant - mais néanmoins extrêmement jubilatoire - c’est que tous ces protagonistes sont traités comme des personnages de pure fiction: contrairement aux conventions généralement admises dans un roman mettant en scène des personnages publics, ils commettent des actes et se trouvent confrontés à des situations dénués de toute espèce de vraisemblance (heureusement d’ailleurs pour Sollers, qui a dû beaucoup souffrir s’il a lu ce livre - et pas uniquement dans son amour-propre !). Et pourtant, malgré tous les excès, grâce à bien des petites touches qui fonctionnent comme des signes, le portrait des différents personnages est saisissant de ressemblance, ce qui n’est pas le moindre des talents de Binet que de parvenir à cet exploit !

Ce qui est particulièrement savoureux avec ce livre, c’est la manière dont il adopte peu à peu une démarche métadiscursive. Tandis que l’intrigue se déroule, le texte s’interroge sur sa propre nature, dans une démarche digne des analyses qu’auraient pu faire les héros de ce livre (et qui n’est pas sans rappeler les écrits d’un certain Pierre Bayard, professeur de littérature... à Paris VIII-Vincennes, tiens, tiens!). Ainsi Simon Herzog finit-il par s’interroger sur lui-même : se trouve-t-il dans la vraie vie ou dans un espace romanesque ? L’auteur va-t-il le tirer du mauvais pas où il se trouve, ou bien sa dernière heure a-t-elle sonné ? Cela ne l’empêche pas de songer qu’«un personnage comme Sollers ne peut exister en vrai» !
Bref, l’auteur joue avec son lecteur (et ceux qui me lisent régulièrement savent combien j’aime ça !) avec une habileté dont les quelques mots produits ici ne sauraient totalement rendre compte.
A l’exception peut-être d’une légère baisse de régime vers le milieu du livre, dans la partie où les protagonistes se rendent aux Etats-Unis pour un séminaire, je me suis régalée de bout en bout avec ce livre offrant de nombreux niveaux de lecture. Pour conclure, je dirais qu’au-delà du contexte historique qui fait le cadre de ce roman et de la qualité réflexive de l’exercice, au-delà également de tout l’ancrage théorique qu’il nous permet de réviser, Binet réussit à faire monter une véritable intensité dramatique, ce qui n’était pas donné d’avance.
Un régal de lecture, donc, dont on ressort avec le sentiment d’être plus savant tout en s’étant énormément amusé !

Retrouvez également Laurent Binet ici !


mercredi 19 août 2015

Les impliqués


Zygmunt Miloszewski
Pocket, 2015 (Mirobole, 2013, pour la première édition)

Traduit du polonais par Kamil Barbarski
 

Un polar polonais, voilà qui sort de l'ordinaire. L'occasion de découvrir ce pays.

J’attendais beaucoup de ce roman policier, dont l’auteur avait fait l’objet d’un article élogieux dans le Monde des livres. J’avais également lu ici et là des critiques assez enthousiastes sur le second roman de Miloszewski, Un fond de vérité.
A vrai dire, même si la lecture s’est révélée fluide, je n’ai pas été totalement conquise. La raison en est, je crois, que je n’ai pas accroché avec le principe de la thérapie de la «constellation familiale» sur laquelle se fonde l’intrigue. Etant actuellement privée d’accès à Internet, je ne sais pas ce qu’il en est réellement de cette théorie, mais, tout comme le procureur Szacki qui mène l’enquête, je suis restée sceptique. Il s’agit en gros d’une séance en huis clos au cours de laquelle les différents participants endosseraient chacun le rôle d’un des membres de la famille de l’un d’entre eux, ce qui permettrait de faire ressurgir des émotions et des événements douloureux du passé. Chacun des participants s’identifie plus ou moins au personnage qu’il incarne, au point parfois de disparaître totalement derrière lui. C’est lors d’une telle séance que l’un des participants est assassiné. Szacki va donc s’efforcer de comprendre les principes de cette thérapie pour trouver le coupable.

Ce qui est plus intéressant, en revanche, c’est tout ce qui est dit chemin faisant de la situation de la Pologne aujourd’hui et du regard qu’elle pose sur son histoire. Comme toujours lorsqu’un pays a connu l’emprise d’un pouvoir totalitaire, une large part du passé est enterrée ; une manière de tourner le dos au passé pour mieux envisager l’avenir. Mais les traces restent, les blessures demeurent et les choses ne sont pas si simples. Il ne s’agit pas d’appuyer sur la touche «reset» d’un appareil.
En outre, certains s’efforcent d’oublier, tandis que d’autres cherchent à tout prix à mettre au jour les exactions commises, un jeu souvent dangereux...

Les romans policiers offrent souvent une image de la ville dans laquelle ils se déroulent. Ce livre ne fait pas exception et nous propose une image de Varsovie, ville qui subit de nombreux dommages durant la guerre et qui porte aujourd’hui les marques architecturales de la tyrannie qu’elle a connue. A travers les différents personnages et les réflexions du héros, on perçoit une atmosphère, celle d’une ville tiraillée entre son lourd passé immédiat et son désir d’une vie plus légère, partagée entre conservatisme et rigueur morale, et aspiration vers un certain libéralisme. Une ville et un pays en pleine mutation, en somme.

jeudi 6 août 2015

Le royaume



Emmanuel Carrère

POL, 2014


Si je devais qualifier ce livre d'un seul terme, ce serait : hors norme ! 


C’est peu dire que je l’ai adoré. Quand la littérature atteint un tel degré d’audace, de liberté, de sincérité, elle m’enchante! Typiquement le genre de livre qui ne laisse pas indifférent, qui suscite tout sauf la tiédeur. Il y a ceux qui sont emportés, et ceux qui restent sur le bord du chemin. Carrère m’a d’emblée prise par la main et je l’ai suivi avec bonheur au bout de son incroyable voyage.

De quoi est-il question ? Carrère revient sur l’histoire de Jésus et de la naissance du christianisme, telle qu’on peut la découvrir à la lecture des Evangiles et telle que l’ont rapportée, commentée, interprétée différents exégètes au fil des siècles. Un commentaire de plus, alors ?
Non. Quelque chose de très différent au contraire, et de beaucoup plus émouvant. Le récit d’une expérience terriblement intime, et même impudique, à en croire l’auteur qui affirme pouvoir très librement parler de sexe - ce qu’on ne saurait nier -, mais révèle beaucoup plus difficilement la nature de sa foi; la tentative d’approcher au plus près de son être, de ce qui en est l’essence et qui, naturellement, interroge son rapport à l’écriture, son statut d’écrivain.
Car, selon moi, c’est bien Carrère, et non Jésus, Paul ou Luc, qui est au centre de cet écrit.

Le livre s’ouvre sur l’évocation d’un moment de crise dans la vie de l’auteur : il ne pouvait plus écrire. Il n’y arrivait plus. Tourments, difficultés personnelles, angoisse, et au final une question, LA question : quel est le sens de ma vie ? Dans ce moment de désarroi profond, la foi apparut comme la seule réponse, celle qui permettait de s’en remettre à une dimension qui dépasse l’individu et qui permet de se rattacher à une communauté, à une histoire, d’effectuer des gestes et de prononcer des paroles ancestraux qui donnèrent sens à la vie de tant d’autres auparavant...
Mais Carrère veut comprendre, retourner à la source. Il retrace alors le destin de Paul,  l’un des premiers membres de cette religion naissante, et l’un des plus prosélytes aussi. En lisant cette première partie, j’avais la nette impression qu’en retraçant le cheminement de Paul, un Juif qui s’est détourné de la Loi pour rendre compte de la parole et des actes de Jésus, Carrère tentait par là de retracer le chemin qu’il avait lui-même emprunté, devenant presque confit en dévotion pour mieux se convaincre du bien-fondé de sa démarche spirituelle.

Mais cette foi l’a quitté et il n’en éprouve aucun regret. Reste l’interrogation sur ce moment de sa vie. C’est la troisième partie du livre : Carrère s’intéresse cette fois à Luc. Luc, le lettré qui a relaté les actes de Jésus tels qu’il les a entendus de la bouche de son compagnon Paul. Et je ne crois pas beaucoup extrapoler en identifiant Emmanuel Carrère à Luc : «Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain», dit-il notamment (p.405). Dans cette partie, Carrère s’intéresse particulièrement à la manière dont Luc a pu écrire, s’interrogeant sur le matériau qui lui a permis de le faire. Il ne cesse d’évoquer sa vie en tant que scripteur. En outre, il parle beaucoup à la première personne et, lorsqu’il relate ses journées à Rome, leur déroulement n’est pas très loin de ce qu’il racontait de son propre rythme de vie au cours de la première partie !

En faisant le récit de cette expérience, Carrère referme la boucle. Par l’écriture, il retrouve sa voie, son aspiration profonde, son véritable sacerdoce. Et quelle écriture ! Elle ne se refuse rien, au risque parfois de choquer : sans doute ce que Carrère se permet en termes de comparaisons (sur le communisme, par exemple) ou sa façon de parler de Marie parfois pourra-t-il heurter la sensibilité de certains croyants; son style très direct, proche de la langue orale pour être au plus près de son lecteur et dialoguer avec lui, chagrinera peut-être certains puristes de la littérature.
En ce qui me concerne, j’ai été charmée. J’avais l’impression d’être assise en face de lui et d’être sa confidente. Je l’écoutais me raconter une histoire dont j’avoue être totalement ignorante. Ses comparaisons parfois très osées (l’évocation de Paul couvert de goudron comme les méchants dans Lucky Luke, par exemple) non seulement me faisaient rire par leur incongruité, mais me permettaient de parfaitement percevoir ce qu’il voulait exprimer. En transposant des situations d’hier dans le monde que nous connaissons, il nous rend les choses immédiatement accessibles.
Et puis, surtout, j’ai eu le sentiment d’être invitée à découvrir une personnalité, d’être autorisée à entrer dans le plus profond de son intimité, ce qui me semble être un véritable privilège. Comme Carrère, j’aime savoir à qui j’ai à faire. J’aime ces livres où les auteurs racontent une expérience intime qui les a construits. C’est souvent l’occasion de s’interroger aussi sur soi-même ou, à travers l’expérience d’un individu, de comprendre certains aspects de la société. 
En un mot comme en cent, je me suis régalée du début à la fin. 

J’avais déjà aimé le précédent livre de Carrère, Limonov. Mais aujourd’hui, avec cet extraordinaire récit, je peux dire que je suis à présent totalement... convertie à cet auteur !


vendredi 17 juillet 2015

Un été avec Kim Novak


Hakan Nesser

Le Seuil, 2014


Traduit du suédois par Agneta Segol et Marianne Segol-Samoy

☀ ☀


Un été partagé entre deux adolescents suédois dans les années 60 : l'auteur réussit un très joli roman d'apprentissage.

Quelle heureuse découverte que ce roman ! Je suis tombée dessus par hasard à la bibliothèque. Attirée par le titre, le beau chignon doré de la couverture et une quatrième qui évoquait l’histoire de deux adolescents et un «roman d’apprentissage», il n’en fallait pas plus pour que je le glisse dans ma besace !

En deux soirées, son compte était réglé - à mon grand dam, car j’aurais bien passé un peu plus de temps en compagnie d’Erik et Edmund (mais je vais me venger sur le challenge Pavé de l’été de Brize : plus de 600 pages au programme, voilà de quoi m’immerger plus longuement dans un univers qui sera, je l’espère, à mon goût).
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt, en l’occurrence, à nos élans !

Hakan Nesser, que je ne connaissais pas, nous emmène le temps d’un été dans le monde si particulier de l’adolescence, ce moment charnière où l’on quitte l’enfance pour entrer dans celui des adultes : l’éveil à la sexualité, bien sûr, la délicieuse expérience de l’autonomie, la découverte aussi des relations parfois violentes entre les individus, le caractère manipulateur des uns, la vulnérabilité des autres et la sincérité qui existe également.
Au sein d’un environnement fort dépaysant, où l’on peut être renversé par un élan, où l’on déguste des harengs et où l’on se baigne au bord d’un lac, à l’orée d’une forêt, Erik et Edmund, copains de classe, vont partager d’heureux jours en compagnie d’Henry, le frère aîné d’Erik. Si les parents sont absents, c’est qu’ils sont accaparés par leurs difficultés: une mère alcoolique en cure de désintoxication pour Edmund, tandis que celle d’Erik et Henry est hospitalisée, étant atteinte d’un cancer : tout n’est pas rose pour ces jeunes garçons, loin s’en faut. En dépit des revers de l’existence dont ils ont déjà une lourde expérience et dont on découvre peu à peu la profondeur, ils conservent cependant une certaine candeur et une soif de profiter de ce que la vie peut aussi apporter d’exaltant.
Nesser excelle à traduire la coexistence entre des attitudes encore très puériles et des velléités de se conduire en adulte. Il parvient à restituer les interrogations qui sont le propre de ce moment de mue et provoque à plus d’une reprise un touchant sourire chez le lecteur, voire un franc éclat de rire.

Comme dans tout roman d’apprentissage qui se respecte, un événement va venir précipiter ce phénomène de mutation et projeter les jeunes gens plus rapidement que prévu dans l’âge adulte, mettant un terme à cet été de rêve, qui restera à jamais gravé en eux.

Même si j’ai pu regretter une fin peut-être un peu expéditive, j’ai vraiment apprécié la saveur subtile de ce livre et l’atmosphère que l’auteur a su créer avec brio. Un excellent moment au coeur de la touffeur de l’été que nous traversons.

mardi 14 juillet 2015

Ce sont des choses qui arrivent


Pauline Dreyfus

Grasset, 2014

☀ ☀


Crise identitaire sur fond du plus noir des épisodes de l'Histoire: l'auteur aborde avec finesse la question de l'antisémitisme en France.

Février 1945 : toute la bonne société se presse en l’église Saint-Pierre-de-Chaillot pour rendre un dernier hommage à la duchesse de Sorrente. On se gardera de commenter les  réflexions jugées déplacées qu’elle pouvait proférer dans les dernières années de sa courte vie, aussi bien que le teint cireux et la terrible maigreur qui avaient pris le pas sur sa grande beauté.

Pourtant le secret qui est à l’origine de sa déchéance et qui ne lui avait été révélé que quelques années avant sa mort était de notoriété publique dans le petit cercle de la haute société. Dans ce monde-là, les enfants nés d’unions illégitimes sont des choses qui arrivent : il faut bien se préserver de l’insondable ennui. 

Mais sa mère n’a pas « fauté » avec n’importe qui. En ces années de guerre, la révélation prend une tonalité particulière. La duchesse qui était si fière de sa généalogie sans tache, se découvre une ascendance juive. Son époux, plus encore, en est horrifié. 

Pauline Dreyfus peint avec talent l’histoire de cette aristocratie déclinante, qui ne joue plus aucun rôle dans la société et qui se meurt d’ennui en sentant sa fin approcher. En la conjuguant avec l’un des épisodes les plus tragiques de notre Histoire, elle donne à ce destin individuel une dimension qui le dépasse : la culpabilité de cette femme frivole incarne ainsi celle de tout un peuple. 
Cette femme qui, par le seul fait de sa naissance, se sentait intouchable, à laquelle tous les égards étaient dus, devient fragile pour la même raison. Elle prend alors conscience de l’absurdité de cet ordre des choses. Tandis que son mari tait ou exploite tour à tour cette filiation en fonction des circonstances, sans jamais voir ce qui se joue chez sa femme, celle-ci en fait une question existentielle. Connaître et reconnaître ses origines à un moment où cela peut lui coûter la vie est une équation qu’elle ne pourra résoudre et qui l’entraînera inévitablement vers la mort.

Avec ce roman bref et parfaitement construit, Pauline Dreyfus révèle l’égoïsme et l’opportunisme de ceux qui traversèrent cette sombre période sans jamais s’interroger sur l’arbitraire, l’injustice et le drame dont était victime une partie de la population, persécutée du seul fait de sa naissance.


Découvrez aussi les avis enthousiastes de Tynn et Clara.

dimanche 28 juin 2015

Toutes les vagues de l'océan


Victor Del Arbol

Actes Sud, 2015


Traduit de l'espagnol par Claude Bleton


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Une vaste fresque donnant à voir un XXe siècle qui malmena plus que jamais les fondements de l'humanité.

Dans son troisième roman, Victor del Arbol reste fidèle à une structure narrative périlleuse, qu’il maîtrise pourtant avec talent, pour embrasser rien moins que l’histoire sombre du XXe siècle. Passant alternativement de personnages vivant à Barcelone au début des années 2000 à d’autres évoluant de l’URSS des années 30 à l’Europe de l’après-guerre, l’auteur tire les fils de deux histoires qui vont peu à peu se nouer pour former une terrifiante fresque.
Del Arbol revisite ainsi la Russie stalinienne, la guerre d’Espagne et la Seconde guerre mondiale en s’interrogeant sur la manière dont les idéaux et les utopies ont pu conduire à une sauvagerie sans égale et ouvrir sur des systèmes mafieux qui gangrènent aujourd’hui le monde.

Au-delà des tragiques événements qui font le cadre de ce roman, c’est l’humanité que sonde del Arbol. Comment un homme, y compris celui qui est animé d’intentions altruistes, peut-il devenir un monstre ? Comment les plus bas instincts peuvent-ils saillir chez l’homme, même le plus cultivé ? Qu’est-ce qui peut annihiler chez lui tout ce qui était constitutif de son identité - sentiments, idéaux, convictions ?
Quels que soient les lieux et les époques, le point commun à tous ces drames est cette réduction de l’homme à une sorte d’animalité, où seul domine l’instinct de survie, celui-là même qui permet de commettre des actes d’une inconcevable barbarie pour humilier et vaincre l’individu qui est en face.

Ainsi les héros de ce roman sont-ils tous, d’une manière à une autre, confrontés à des situations d’une extrême violence qui vont modeler leur psychologie et orienter leurs actes. 
Des actes de même nature, commis parfois au nom de causes diamétralement opposées. Les individus ne sont plus alors que la somme de ces actes, et leur élévation au statut de héros, de victime ou de bourreau ne dépend que de l’issue du conflit dans lequel ils se sont illustrés.
Il n’est pas anodin que cette considération provienne d’un auteur espagnol. La guerre civile qui a opposé une partie de la population à l’autre et la dictature franquiste qui s’en est suivie ont profondément et durablement marqué la société espagnole, qui en porte aujourd’hui encore les stigmates. Andres Trapiello, dans son livre Plus jamais ça, ne disait pas autre chose. Vainqueurs et vaincus d’hier cohabitent en effet au sein de la démocratie qui a succédé à la mort paisible du tyran.

Comme dans La Tristesse du samouraï, Victor del Arbol peint un tableau d’une grande force, dans lequel il ne nous épargne aucune vicissitude. Mais il a un réel talent pour évoquer la violence, voire la barbarie, sans se complaire dans des détails pénibles. C’est pourquoi en dépit du malaise suscité par les horreurs qu’il évoque, les quelque 600 pages de son roman se lisent d’une traite.

C’est noir, c’est très noir ; mais nous n’en avons malheureusement pas fini avec la barbarie qui présente désormais de nouveaux visages. Aussi faut-il la regarder en face pour mieux la connaître et ainsi mieux la combattre.



Découvrez ici la critique de Tynn




dimanche 21 juin 2015

Noir et Or


Michèle Gazier & Pierre Lepape

Le Seuil, 2015




Deux auteurs pour un ratage...

Mais comment diable Michèle Gazier a-t-elle pu écrire un tel livre ? Elle dont j’avais tant aimé les premiers romans, Nativités ou Un cercle de famille, si personnels et aux personnages dont l’histoire et la psychologie étaient si riches qu’ils m’avaient touché au plus profond de mon être.
Ici, point de profondeur, point de finesse. Une héroïne grossièrement campée et qui n’échappe à aucun poncif : une jeune femme issue d’un milieu modeste, d’origine algérienne par sa mère, qui parvient par son intelligence, ses très brillants résultats scolaires - et une plastique non moins remarquable - à entrer à Sciences Po et à poser un pied dans les milieux du pouvoir et de la finance, dont les portes auraient dû selon toute probabilité lui rester fermées...
Juliette comprend tout mieux et plus vite que tout le monde, se montre capable d’imaginer d’improbables montages pour déguiser des opérations de fraude publique, séduit tous les hommes qui l’approchent, foule aux pieds le peu de scrupules qu’elle pourrait avoir et reste d’une imperturbable froideur. Elle est incapable de s’attacher à quiconque - parents, amis, amants - et ne songe qu’à son ascension sociale. 

S’agissait-il d’un ouvrage de commande ? Michèle Gazier et Pierre Lepape ne semblent pas avoir été passionnés par leur sujet. Ils ne laissent même pas à leur héroïne le temps d’évoluer, ils ne l’étoffent en aucune façon. Au bout de quelque 160 pages et après seulement deux stages dans un ministère et une banque, voilà Juliette rattrapée par une sombre histoire d’amant éconduit qui l’amène à sa chute. 
Emballé, c’est pesé. Rideau. La petite, promise à un si glorieux avenir, n’est finalement pas tombée de bien haut...
Quant à ce pauvre Stendhal, appelé en renfort pour tenter de convaincre de la force du propos, je préfère n’y même pas faire allusion. Sur les thèmes de l’ambition et de la revanche sociale, de grands classiques du XIXe siècle brillent d’un éclat bien plus vif que les ors dépeints ici...

Je précise que j’ai lu ce livre dans le cadre d'une opération Masse critique. Je remercie donc néanmoins avec chaleur Babelio et les Editions du Seuil, dont j’apprécie par ailleurs souvent la production.