mardi 27 août 2013

Rien ne s’oppose à la nuit

Delphine de Vigan

Jean-Claude Lattès, 2011


Dans ce texte vibrant d'émotion, Delphine de Vigan nous offre un magnifique tableau de famille et un subtil portrait de femme.


Si rien ne s’oppose à la nuit qui va inéluctablement envelopper Lucile, sa fille lui offre en revanche un lumineux tombeau littéraire.
Et si certains textes parviennent à susciter une réelle émotion, rares sont ceux qui vous arrachent de véritables larmes. J’avoue avoir pleuré en refermant ce livre.

Dès les premières pages, j’ai été happée par l’univers recréé par l’auteur, charmée par les mots qu’elle a choisis. Il est vrai que j'ai été, à titre purement personnel, particulièrement sensible à l'événement fondateur de la mythologie familiale qui nous est contée : l'un de mes fils porte le prénom et a l'âge de l'enfant qui meurt accidentellement au début du récit. Mais j'ai été touchée au-delà de cet élément fortuit. Il s’agit pourtant d’une histoire très personnelle, celle de la famille de l'auteur. Pourquoi cela m’a-t-il intéressée et séduite ? Moi comme plusieurs centaines de milliers de lecteurs ? Sans doute parce que Delphine de Vigan parle avec une extrême sincérité et c’est cela qui nous touche. Même si la famille dont elle brosse le portrait est différente de la nôtre, on projette nos propres expériences; à la lecture de son récit ressurgissent nos propres souvenirs, qui font écho aux mots que nous lisons.
L’expérience de la mort, de l’amour, de la maladie, du passage à l’âge adulte sont universelles et l’auteur sait trouver les mots justes pour en parler. Elle le fait avec ses interrogations, ses doutes et c’est ce qui donne de la force à son récit. Elle n’impose ni n’affirme rien. 

Peut-on jamais comprendre de quoi est faite la souffrance de l’autre, quel que soit l’amour qu’on lui porte ? Peut-on vraiment influer sur quelqu’un, modifier son essence pour l’empêcher de se détruire ? Et ce, sans se perdre soi-même ? En dépit de l’amour qu’elle lui porte, l’auteur n’a pu empêcher l’issue fatale vers laquelle sa mère se dirigeait. Certes il y a eu des rémissions, des moments de paix, mais, comme elle le dit elle-même, elle ne pouvait être responsable de sa mère. Elle avait sa propre vie à vivre. 

L’amour est là. Même s’il était parfois difficile à exprimer, c’est l’amour inconditionnel, inébranlable et tellement fort unissant une mère et son enfant qui est dit. Il en résulte un portrait magnifique, dont il ressort beaucoup de lumière, à la manière des tableaux noirs de Soulage. 
Il y a des moments légers et joyeux, comme nous en connaissons tous ; il y a aussi des épisodes graves, voire poignants, comme celui de la découverte du corps sans vie de sa mère : l'effroi, le refus et la résistance devant l'évidence de la mort, puis la culpabilité: tout cela est dit avec une telle justesse ! 
Il reste néanmoins l’image d’une famille pleine de sève, avec sa part d’ombre, certes, mais aussi avec ses fantaisies et sa poésie particulière, et c’est cela que l’on veut retenir.


lundi 29 juillet 2013


La tristesse du samouraï


Victor Del Arbol

Actes Sud, 2012


Traduit de l'espagnol par Claude Bleton


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Victor Del Arbol signe un roman à l’intrigue complexe et bien menée, qui plonge le lecteur au coeur de l’Espagne franquiste.



Voici un roman noir comme je les aime : pas juste une histoire gratuite de psychopathe perpétrant des meurtres particulièrement atroces, mais un récit ancré dans l’Histoire, en l’occurrence celle de l’Espagne franquiste.
Sur trois générations - de l’après-guerre espagnol à la tentative de putch de février 1981 -, Victor Del Arbol entrecroise les destinées de trois familles renfermant des secrets bien gardés et nourrissant des haines inextinguibles.

Construisant son récit sur des allers et retours entre les années 40 et les années 80, et focalisant sur les membres des différentes familles, l’auteur ménage habilement le suspens et prend le temps de donner chair à ses personnages.

Ce qui est particulièrement bien montré, et particulièrement effrayant, c’est la manière dont le régime permet aux personnages d’exprimer leurs pulsions les plus violentes et de laisser libre cours à leurs plus bas instincts, les exploitant même pour mieux asseoir son pouvoir. 
Victor Del Arbol parvient à restituer le climat d’angoisse qui règne dans tout régime totalitaire, sans s’appesantir sur les scènes pénibles de torture et d’humiliation, réduites au nombre de deux ou trois, ce dont je lui sais gré !

Un roman impeccablement construit, dont on tourne les pages avec une certaine avidité pour comprendre comment s'est tissé le lien qui unit les différents personnages de l’histoire.

vendredi 26 juillet 2013

Luz ou le temps sauvage

Elsa Osorio

Métailié, 2000


Traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry


Bénéficiant d’un suspens haletant, ce roman revient avec brio sur l’un des épisodes les plus noirs de l’histoire de l’Argentine.



Rares sont les livres qui sont à la fois aussi émouvants, aussi captivants et aussi intéressants que celui-ci. A travers le destin d'une jeune femme, c'est la part la plus noire de l'histoire de l'Argentine qui est retracée, à l'époque de la dictature militaire, quand régnaient la répression féroce, la terreur et la torture.

Luz Iturbe fait partie de ces bébés qui ont été enlevés à leur mère aussitôt après leur naissance, tandis que celle-ci était assassinée. Elsa Osorio réussit à construire une trame romanesque d'une redoutable efficacité, et l'on suit sans relâche le parcours effectué par Luz , devenue adulte, et les différents protagonistes de l'histoire dans cette quête identitaire pour retrouver ses racines. C'est avec beaucoup de finesse qu'elle trace le portrait des différents héros, montrant ainsi les diverses attitudes qu'un individu est susceptible d'adopter face aux événements : à côté de ceux qui se battent pour tenter d’infléchir le cours des événements, il y a tous ceux qui ferment les yeux pour que le fragile équilibre de leur univers personnel subsiste.

Il en est ainsi de Mariana, la mère «adoptive» de Luz qui, si elle est d’abord victime du mensonge de son entourage, continuera toujours d’idolâtrer son père, le bourreau qu’est le général Dufau, même lorsqu’elle apprendra la vérité sur sa fille.
Quant à Eduardo, son mari, il préfère également fermer les yeux sur la véritable destinée de sa fille par amour pour Mariana.
Il y a enfin Miriam Lopez qui choisit d’ignorer les activités de son mari, l’odieux Piloti, le tortionnaire du régime surnommé La Bête.

Elsa Osorio brosse un tableau réaliste, avec une infinie sensibilité, loin de tout manichéisme. En même temps, elle touche à des questions essentielles, qui concernent tout un chacun, celles de l'identité, de la filiation, de la relation qui unit les êtres au sein d'une famille, et de l'amour.
Ce livre haletant, qu'on peine à refermer avant d'en lire la dernière ligne, touche et émeut au plus haut point. A lire absolument !


Article rédigé en 2013, à l'aide de notes prises au moment de la lecture du roman, en 2000

jeudi 25 juillet 2013


L'encre et le sang

Franck Thilliez & Laurent Scalese

Pocket 2013



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L'idée de départ de ce polar fantastique - une machine à écrire qui donne vie à tout ce que son propriétaire imagine en l'utilisant - donne lieu à un texte impeccablement construit, qui aurait largement gagné à être développé. 


Ces quelque 120 pages à l'efficacité redoutable se lisent d'une traite. Certes, on est aidé par la faible pagination. Mais ce n'est bien entendu pas la seule raison.
La construction de cette nouvelle, variation sur le mythe de l'écrivain démiurge, est d'une implacable rigueur.

Un écrivain ayant été dépossédé de son œuvre trouve une machine à écrire qui lui permet de rendre réelles toutes les productions de sa fertile imagination. Il tient ainsi la clé de sa vengeance et peut désormais façonner le monde selon ses caprices.
Mais que va-t-il faire d'un pouvoir aussi vertigineux ? Et peut-on vraiment tout maîtriser par la seule vertu du Verbe ?

On ne peut que reconnaître la qualité de la trame narrative. On sait gré aux auteurs de ne pas décrire les scènes de violence gratuite imaginées par le héros dont il nous est dit que la cruauté est sans limite. Le scenario est admirablement construit et le retournement final est tout à fait brillant.

Mais les auteurs vont droit au but. Trop. Il me semble que ce court roman aurait gagné à être étoffé pour donner plus de chair aux personnages et accroître le sentiment d'étrangeté. L'ivresse et l'attrait de la domination que peuvent procurer un pouvoir aussi démesuré ne sont pas suffisamment développés. Même si on est dans le domaine du fantastique, et peut-être justement pour cette raison, on demande à être arraché à ses repères pour entrer dans un autre univers. Or le récit va trop vite pour que cela soit rendu possible. 
En dépit des indéniables qualités de ce récit, je suis un peu restée sur ma faim.

mercredi 24 juillet 2013


Le Roman du mariage

Jeffrey Eugenides

L'Olivier, 2013


Traduit de l'américain par Olivier Deparis

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Jeffrey Eugenides propose un roman curieusement  construit, dans lequel il semble vouloir justifier de son propre travail avant de nous le faire découvrir. Une étrange démarche...


On entre très facilement dans ce livre.  S’inscrivant dans la tradition narrative américaine dialoguée, Jeffrey Eugenides nous invite tout naturellement à entrer dans la vie de ses personnages.
On découvre donc Madeleine, une étudiante en littérature des années 80 quelque peu déconcertée par ses cours de sémiotique, discipline tout droit venue de France, alors très en vogue aux Etats-Unis. 
Madeleine a entrepris ses études par amour de la littérature, des romans victoriens en particulier. Elle apprécie ces récits narratifs dans lesquels ses repères ne sont pas mis à mal: «Elle savait qu’elle allait y trouver des personnages, que quelque chose allait leur arriver dans un monde qui ressemblait à la réalité» (p.75). Cette littérature reflétait des schémas sociaux bien établis. Jusqu'à l'aube du XXe siècle, les choses semblaient en effet simples: "Selon Saunders [vieux professeur tenant d'une approche traditionnelle de la littérature], le roman avait connu son apogée avec le roman matrimonial et ne s'était jamais remis de sa disparition. A l'époque où la réussite sociale reposait sur le mariage, et où le mariage reposait sur l'argent, les romanciers tenaient un vrai sujet d'écriture. Les grandes épopées étaient consacrées à la guerre, le roman au mariage." (p.38). 

Mais les schémas se sont complexifiés, et le roman a emprunté de nouvelles voies. La critique littéraire a dû elle aussi trouver de nouvelles manières d'aborder la littérature. Barthes, Deleuze, Derrida ont apporté une méthodologie permettant d'analyser tous les textes, y compris ceux s'attachant désormais à déconstruire les structures narratives classiques.
Mais Madeleine est parfaitement rétive à ce type d'approche qui lui semble mettre une distance infranchissable entre le lecteur et le texte, écarte l'auteur de sa production et interdit toute forme d'émotion.
Tout au long de la première partie du roman, on assiste à la mise en scène de deux conceptions de la littérature qui s'opposent. L'humour avec lequel Eugenides traite son sujet rend le propos assez plaisant (les partisans de la sémiologie me démentiraient peut-être, tant celle-ci est outrageusement tournée en dérision !). On se demande toutefois où il veut en venir, mais on se laisse porter par son écriture et par l’originalité de son approche. 

C'est alors qu'on change de registre et que la question de la critique littéraire disparaît complètement. Le roman se concentre sur son héroïne et ses atermoiements sentimentaux.   Tout se passe comme si la première partie avait été une sorte d’exposé théorique, justifiant la seconde qui en serait l’illustration. On entre en effet dans un canevas narratif classique tout à fait comparable à celui des romans appréciés par Madeleine : une femme, deux prétendants, un mariage à la clé. 
Sauf que là, le roman faiblit. N’est pas Henry James ou Jane Austen qui veut. Les personnages ne sont pas suffisamment riches et le propos devient banal. On se lasse rapidement des descriptions sans fin de la dépression du petit ami de Madeleine. Les personnages n'ont pas la puissance qui pourrait faire d'eux les représentants d'une génération.  Contrairement à ce que laisse entendre la quatrième de couverture, ils n'incarnent qu'eux-mêmes. Il manque un souffle pour atteindre cet objectif. 

Alors on peut lire ce livre pour la réflexion sur la littérature et la lecture, agréable et intéressante. Mais on regrette qu'elle ne débouche pas sur quelque chose de plus convaincant ! 



lundi 22 juillet 2013

Les lisières

Olivier Adam

Flammarion, 2012



Dans ce roman éblouissant, l'auteur pose sur le monde un regard sans concession, obligeant le lecteur à modifier sa propre vision du quotidien.

L'été dernier, avec Les lisières, j'ai ouvert pour la première fois un livre d'Olivier Adam.
J'en avais bien évidemment entendu parler et savais qu'il ne s'agissait pas de littérature d'évasion, mais bien d'une confrontation directe, et peut-être brutale, avec le réel. En tout cas, je m'attendais à une certaine forme de violence et de dureté. Je m'y étais donc préparée.

Dès les tout premiers mots, j'ai pourtant été littéralement happée par l'univers du narrateur et profondément touchée par la mise à nu qu’il offrait.
Certes, le héros nous parle d'un monde que nous ne connaissons que trop bien, puisqu'il s'agit de notre propre quotidien. Comme dans un miroir, nous reconnaissons nos propres difficultés à vivre dans une société ô combien implacable et cynique.
Alors comment être envoûté par ce roman ? Pourquoi ne pas immédiatement le refermer et le rejeter loin de soi ?
Parce que tout l'intérêt de ce livre, selon moi, est de montrer un individu essayant à tout prix, malgré sa souffrance, de redonner du sens à ce qui n'en a plus pour tout simplement trouver un sens à sa vie. Et n'est-ce pas ce que nous tentons tous plus ou moins de faire ?
Pour cela, il présente la réalité en en retirant tous les voiles dont on l'habille habituellement afin de la rendre supportable. Le narrateur pose un regard cru, sans fard, sans artifice sur notre monde et met ainsi au jour toute son absurdité. 

Cela pourrait paraître insupportable. Et c’est vrai que par moment on est estomaqué. Mais il y a un ton: l’autodérision est toujours là. Ce qui pourrait passer pour de la complaisance est sauvé par ce regard sans concession que le narrateur est capable de poser jusque sur lui-même. C’est précisément ce qui le rend si attachant. 

Et puis, sans vouloir révéler la fin, l’horizon semble au bout au compte pouvoir s’éclaircir. Après nous avoir fortement bousculé et nous avoir contraint à nous interroger sur nous-même, l’auteur a finalement l’élégance de nous donner des raisons d’espérer. 


L'inconnue de Bangalore

Anita Nair

Albin Michel, 2013


Traduit de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos

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Une série de meurtres est perpétrée à Bangalore selon un étrange rituel: les victimes meurent à la fois étranglées et égorgées par la corde qui les a enserrées, comme si celle-ci avait été couverte de verre pilé. Entre travestis et politiciens dénués de scrupules, l'inspecteur Gowda mène l'enquête.


"Le thriller de l'été" nous annonce l'éditeur dans une de ces formules choc communes à tous les bandeaux ceignant les romans qui veulent se distinguer sur les tables des libraires.
Disons que je n'irais peut-être pas jusque là. Ce n'est pas la tension du suspens qui fait à mon avis la principale qualité de ce livre. J'ai connu des polars plus haletants, même si l'intrigue est bien menée.

Ce n'est en effet pas tant la question de l'identité du meurtrier qui m'a invitée à tourner les pages de ce livre que le plaisir de me plonger dans un univers totalement étranger au mien. Lire ce roman, c'est s'immerger dans l'incroyable atmosphère d'une ville indienne : ses ruelles et ses grandes artères, ses couleurs, ses parfums, ses restaurants, ses rickshaws, le terrible contraste entre la misère et une richesse ostentatoire, c'est le portrait de politiciens véreux prétendant représenter le peuple pour mieux s'enrichir à des fins personnelles, tandis que quelques individus tentent, envers et contre tout, de s'élever contre de tels abus...  Mais que peut une personne face un système entier reposant sur la corruption ?

A travers son enquête policière, Anita Nair brosse le tableau d'une société d'une immense diversité, aux prises avec ses traditions, mais aussi en pleine mutation. Ce faisant, elle pose la question de la différence et de l'identité sexuelles. Une question qui dépasse bien évidemment le cadre de la société indienne...