mardi 4 mai 2021

En aparté avec Didier Castino

Didier Castino est l'auteur de trois romans dont le tout dernier, Quand la ville tombe, vient de paraître aux toutes jeunes éditions des Avrils. Il y est question de guerre et de perte d'un être cher, d'engagement et de résistance. 

Après le silence (Liana Levi, 2015) faisait entendre la voix d'un ouvrier mort écrasé par un moule de plusieurs tonnes dans son usine qui s'adressait à son fils. 

Rue Monsieur-le-Prince (Liana Levi, 2017) évoquait le mouvement de contestation étudiant qui en 1986 s'était élevé contre le projet de loi Devaquet et auquel la mort du jeune Malik Oussekine avait dramatiquement mis fin.


© Didier Castino


Après avoir lu vos trois livres, j’ai été frappée par les échos qui s’y répondent. Je me demandais si c’était quelque chose que vous aviez sciemment voulu mettre en place.

Absolument pas. Mais c’est vrai, il y a vraiment des échos et c’est bien qu’on commence par là. Après avoir écrit Quand la ville tombe, je me suis rendu compte que je racontais d’une certaine façon la même histoire que dans Après le silence, mais en adoptant un autre point de vue. C’est-à-dire la perte d’un être cher, vécue d’un côté par le fils et de l’autre par le conjoint. Ces motifs récurrents, que certains appellent des obsessions, font partie des choses que l’on règle par l’écriture. Ce sont des thèmes qui effectivement me travaillent et avec lesquels je n’en ai pas terminé, je pense.

 

C’est d’autant plus frappant que les dispositifs qui mènent à la mort sont quand même très proches, alors qu’il ne sont pas ordinaires. C’est une mort qui tombe littéralement du ciel sur les personnages.

 

Ça, c’est l’inconscient qui nous rattrape ! Avec le balcon qui tombe, dans Quand la ville tombe, je n’ai pas voulu faire écho au moule qui tombait dans Après le silence. Mais, finalement, pour moi, la mort doit tomber, venir d’en haut, oui…

 

Dans Quand la ville tombe, on pense inévitablement - et vous y faites référence de manière explicite - à ce qui s’est passé dans un quartier populaire de Marseille, en 2018, où des immeubles se sont effondrés, faisant plusieurs victimes. Est-ce cela qui a été déclencheur de l’écriture de ce livre ?

 

Non. Ça, ça m’a rattrapé. 

Au départ, il y avait la guerre en Irak, en 2003, je crois. A l’époque, j’avais pris des notes. Je m’étais demandé ce qu’on pouvait faire par rapport à cette guerre annoncée. On nous disait : « Ça va avoir lieu dans tant de jours, c’est la dernière nuit, demain les armes vont parler, etc. » Et je m’étais dit qu’il fallait mettre des mots là-dessus. J’avais envie de construire une histoire avec mes proches, que chacun, à tour de rôle, écrive quelque chose qui lui vienne. Comme une forme de résistance… C’était assez vain, bien sûr, et j’ai ennuyé tout le monde avec mon histoire ! Mais moi, j’ai écrit une dizaine de pages. 


"Il me semble qu’on vit dans un monde indéfiniment en guerre et je me demandais comment on pouvait agir, réagir"


Ensuite, les conflits du monde se sont multipliés et j’ai toujours gardé en tête cette tentative. Il me semble qu’on vit dans un monde indéfiniment en guerre et je me demandais comment on pouvait agir, réagir. Il faut dire que j’ai une vraie tendance à me projeter dans des mondes qui ne sont pas les miens… Pareil, d’une certaine façon, l’usine - même si mon père était ouvrier - je ne la connaissais pas. Je n’y ai jamais mis les pieds. Et là, ces lieux de conflit, je me suis interrogé sur ce que je ferais, ce qui changerait de ma vie si je m’y trouvais. J’ai voulu imaginer ce qui se passerait si la guerre arrivait à nos portes.


Et en fait, c’est le cas. Au quotidien, on est confronté à des visages, à des individus, à des migrants - même si je n’aime pas ce terme. On est confronté à ces conséquences de la guerre. Même si en France, entre guillemets, tout peut aller bien, on vit dans un monde en guerre et cette guerre finit par faire partie du paysage. Elle devient habitable, comme le dit Gracq dans cet exergue que j’ai emprunté au Balcon en forêt. On vit avec et on l’entérine, d’une certaine façon. Et donc, j’ai voulu travailler là-dessus, en mêlant l’intime, le personnel avec l’Histoire. J’ai eu envie de fouiller l’Histoire contemporaine, de mettre de l’humanité, de l’intime - de mon intimité - dans cet univers qu’on ne comprend pas toujours.


La guerre, qui est présente dès le début du livre, est en effet difficile à cerner : on ne sait pas où elle se situe, on ne sait pas qui en sont les belligérants, c’est très diffus…

 

On est souvent perdu quand on nous parle de guerre. On nous parle parfois de lieux qu’on ne connaît même pas, de situations qu’on ignore, d’intérêts stratégiques qui nous dépassent… Même les noms des armes… tout ce qui fait la guerre peut avoir quelque chose d’incompréhensible, avec cette idée d’incertitude aussi, d’instabilité…

 

Ce qui transparaît en revanche nettement dans vos romans, c’est qu’il y a une sphère intime et individuelle, et une sphère collective et politique qui s’entrelacent et se construisent mutuellement, bien qu’on en n’ait pas toujours conscience. Et j’ai l’impression que ce que vous recherchez, c’est la manière dont tout ça s’articule. Dans Rue Monsieur-le-Prince, une génération s’éveille à cette dimension collective qui s’inscrit dans une histoire encore plus large, et ce mouvement est brutalement mis à mal par la mort de Malik Oussekine. Dans Quand la ville tombe, il y a le drame personnel qui amène le narrateur à se retrancher en lui-même du fait de sa douleur. Mais il est rattrapé par la dimension politique de la mort de sa femme… 

 

Marseille, rue d'Aubagne, 2018
© Pensons le matin

Mais cette dimension politique, il ne la voit pas. Cet effondrement opacifie tout. Il le dit: pour lutter dans un monde qui ne va pas, il faut être soi-même en paix. Mon personnage est d’abord incapable de voir que sa situation, finalement, est anecdotique aux yeux du monde. Mais oui, effectivement, il finit par être rattrapé par la dimension politique de cet effondrement.

Mais au départ, mon texte était beaucoup plus court. Et quand mes éditrices Sandrine Thévenet et Lola Nicolle l’ont lu, elles m’ont dit que je ne pouvais pas m’arrêter là, qu’il fallait que je creuse la question de l’effondrement, de la ville. Et c’est à partir de là, dans une seconde phase de travail, que j’ai vraiment creusé la dimension politique de ce qui arrivait à Hervé. 

Et c’est là que l’histoire du quartier de Noailles m’a rattrapé. Parce qu’il y avait beaucoup de ramifications, on parle de personnes déplacées, on parle de mal-logés, on parle de victimes. 

 

Vous employez le mot « anecdotique ». Pourtant lorsqu’on lit vos livres, on se rend compte que ces morts sont tout sauf anecdotiques.

 

Elles sont anecdotiques aux yeux du monde : que vaut une perte, si chère soit-elle, par rapport aux milliers de victimes ?

 

Mais elles ne sont pas accidentelles, et c’est ça qu’il semble important de révéler. C’est aussi le monde tel qu’il est qui provoque ces morts. Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’accidents domestiques.

 

©  Delphine-Olympe

En cela, ça rejoint la mort de Malik Oussekine, qui n’est en rien un fait divers, mais un fait de société. Les pouvoirs publics sont responsables aussi de morts, y compris par leur incurie.

 

Ce que je trouve intéressant, c’est que vous révéliez ce qu’il y a derrière ces morts. Dans le cas de Blanche, c’est parce qu’une municipalité a préféré laisser des bâtiments populaires à l’abandon que l’effondrement arrive. Dans Après le silence, le père ouvrier meurt parce qu’on n’a pas veillé à contrôler et entretenir le matériel de l’usine. Mais on veut toujours nous faire croire que ce sont des accidents, des faits isolés et qu’il ne faut pas s’inquiéter ni réagir. Et là, vous révélez ce qu’on veut nous empêcher de percevoir.

 

Oui, j’aime bien fouiller, chercher ce qui est tu. J’aime bien percevoir ce qui n’est pas contrôlé. Comme un geste ou une parole échappés, tout ce qui fait que, finalement, la vérité est dans ce qui nous échappe.

 

Il y a aussi dans vos livres une réflexion sur la langue, sur les mots. On fait parfois face à un langage qui dénature les choses. Or c’est important aussi de remettre les vrais mots. Ça va avec le fait de révéler. Est-ce que la littérature ce n’est pas aussi remettre les vrais mots sur les choses ?

 

Alors je ne sais pas si ce sont les vrais mots, mais en tout cas la littérature interroge les mots, oui. Je suis très sensible à ça. A un moment dans mon livre, il y a toute une énumération de sigles, comme OQTF, Ordre de quitter le territoire français, qui, finalement, ne dit rien. Ce sont presque des allitérations, c’est presque phonétiquement harmonieux, alors que derrière il y a de la violence.


" On dit beaucoup de choses, non pas dans ce que l’on dit, mais dans la façon dont on le dit."


J’aime voir la manière dont les gens s’emparent des mots, comment ils les transforment, comment ils se les approprient. J’ai besoin d’entendre les personnages parler. Tordre la langue aussi : on dit beaucoup de choses, non pas dans ce que l’on dit, mais dans la façon dont on le dit. Oui, ça je l’interroge beaucoup.

Mais dans la vie de tous les jours aussi, j’entends des conversations, des amis, des façons de parler, à la radio, en politique, où des termes employés sont parfois d’une inconséquence ou d’une grande légèreté pour une situation très grave. 

 

Est-ce que c’est pour ça que vous faites beaucoup parler vos personnages ? Dans vos livres, il y a comme une prise de parole, un besoin de dire, d’exprimer pour comprendre. Et parfois, le lecteur a le souffle coupé par ce flux de parole.

 

Oui, et c’est pour ça que mon éditrice parfois me dit : « Attention ! Tu n’es pas seul, il y a un lecteur. » Moi j’ai tendance à oublier le lecteur, c’est l’éditrice qui y pense, pas moi. 

 

Mais moi, j’aime beaucoup ça !

 

Mais moi aussi ! D’ailleurs, ça vient aussi de textes qui m’ont marqué. J’aime entendre la voix des personnages, effectivement. J’aime lire le texte à haute voix - et ça, je ne suis pas le seul à le faire. Mais oui, j’aime beaucoup travailler sur la langue des personnages.

 

Justement, quelles sont vos références littéraires ? 

William Faulkner
photo de Carl Van Vechten
J’ai beaucoup lu les auteurs de Minuit, comme Claude Simon que j’avais découvert pendant mes études. J’ai été marqué aussi par le théâtre, celui de Beckett ou de Koltès, et il se trouve qu’ils sont tous chez Minuit. Je suis aussi un lecteur assidu et passionné de Laurent Mauvignier que j’ai rencontré à Draguignan.

Chez les Américains, il y a bien sûr Faulkner qui est pour moi un auteur majeur, dans cette parole, aussi, dans cette façon de tordre la langue. 


Et là, j’ai terminé le livre de Kate Tempest. C’est une auteure que j’ai découverte il n’y a pas longtemps. J’aime cette façon dont au théâtre on s’empare de la parole.

 

Ça se ressent vraiment dans vos livres, parce que le narrateur, Hervé, dialogue avec ses enfants, avec sa femme - même après sa disparition. Ces voix sont extrêmement présentes. 

 

Le fait de dialoguer, avec les morts ou pas, de m’adresser à ceux que j’ai pu perdre, c’est quelque chose que j’aime bien faire. J’ai toujours convoqué la mort à ma table. Ça peut paraître très pompeux de dire ça comme ça, mais autour de moi on parle très souvent des disparus, sans tristesse aucune parce qu’on est habités par ces personnes-là.

 

C’est pour ça que les morts sont si présents dans vos livres ? Parce qu’effectivement, on les entend beaucoup.

 

Alors, justement, là aussi, mon éditrice m’a dit : « Bon maintenant, ça y est, on va passer à autre chose, tu as fini un cycle ! » Non, je plaisante ! Mais, oui, ils sont très présents, parce que la mort est très présente dans ma vie. Et même si c’est un arrachement, on plaisante aussi avec la mort, aussi paradoxal que ça puisse paraître.

 

En ce qui concerne vos personnages, pourquoi avoir choisi de donner au narrateur de Quand la ville tombe le même prénom qu’à celui de Rue Monsieur-le-Prince ? C’est comme si les deux narrateurs qui ont plus ou moins le même âge avaient fait des choix contraires : d’un côté, il s’est replié sur lui-même, de l’autre il est resté dans une forme d’engagement et de lutte collective. Un peu comme si vous vous étiez dit : « Tiens, et si l’histoire s’était passée autrement ? »

 

Oui, j’aime bien cette idée. Ce personnage d’Hervé me convient. Pour moi, c’est un moyen de porter une parole, donc il est revenu. Et je crois que je n’en ai pas fini avec lui… Mon éditrice disait que c’était une sorte de double. Pas vraiment, mais j’aime bien ne pas abandonner mes personnages. Donc, je pense qu’il devrait encore revenir...


Eh bien, puisque vous préparez déjà un nouveau roman, peut-être verrons-nous Hervé faire son retour… En attendant, je recommande chaudement la lecture de Quand la ville tombe et de vos deux précédents romans.

 



Je remercie chaleureusement Didier Castino d'avoir accepté cette rencontre 

qui, dans le contexte actuel de la pandémie, a dû se faire par écrans interposés. J'espère qu'il pourra bien vite aller à la rencontre de ses lecteurs 

pour des échanges plus conviviaux.

 

samedi 1 mai 2021

Combats et métamorphoses d’une femme

Edouard Louis
Le Seuil, 2021



Une chose est sûre, depuis son surgissement dans le champ littéraire Edouard Louis dérange. Et ça tombe bien, car tel est précisément son objectif. Avec lui, pas de littérature bien sage, tout en suggestion et en affectation. Il préfère empoigner la réalité et y plonger son lecteur sans chercher à l’épargner.  


Il avait raconté son douloureux parcours personnel dans En finir avec Eddy Bellegueule, évoqué la figure paternelle dans Qui a tué mon père et s’attache aujourd’hui à faire le portrait de sa mère. Une mère qu’il veut regarder non seulement comme un fils, mais comme un homme qui, à ce titre, a pu exercer sur elle une forme d’oppression. Car tout enfant qu’il était, Eddy-Edouard avait le souci de voir les représentations sociales respectées, et ce d’autant plus sans doute qu’il sentait déjà qu’il ne s’y conformait pas lui-même.


Ce récit est étonnant. Que reste-t-il de la littérature quand on va directement à l’essentiel, quand on se refuse à jouer des subterfuges de la fiction, quand on ne pare pas la réalité d’un délicat voile poétique ? 

Il reste une mise à nue des individus, une exposition crue des situations. Il reste des interrogations. Il reste l’observation des mécanismes à l’oeuvre dans une société régie par diverses formes de domination et de violence. 

Certains prétendent que ce n’est pas de la littérature.


Mais que serait alors ce récit de la métamorphose d’une femme ayant réussi, à quarante ans passé, à s’extraire de son milieu, de son origine et révélant toute l’admiration qu’en éprouve son fils ? Que seraient ces pages où, malgré la pudeur des sentiments, l’amour ne cesse d’affleurer ? Que seraient ces silences entre les lignes ? Que seraient ces fugitifs instants de connivence que l’auteur parvient à faire remonter et qui dessinent plus qu’une déclaration d’amour ?

Que serait tout cela, si ce n’est de la littérature ?





samedi 24 avril 2021

Danse avec la foudre

Jérémy Bracone
L’Iconoclaste, 2021



Je crois que c’est la première fois que ça m’arrive : j’ai traversé cette lecture dans une certaine indifférence, parfois ponctuée d’une pointe d’exaspération, assez pressée d’en finir, passé le cap de la moitié du livre. Et puis, paf ! à quelques pages de la fin, le coup de théâtre  - qu’en toute honnêteté, je n’avais pas vu venir. Me voilà subitement sortie de ma torpeur. Et contrainte de revoir tout le roman à l’aune de ce nouvel éclairage.


Mais n’allons pas trop vite en besogne, et disons d’abord que j’ai eu beaucoup de mal à m’attacher aux personnages : entre la femme-enfant complètement instable et l’amoureux transi pas beaucoup plus mature, il n’y en avait vraiment pas un pour rattraper l’autre. Seule leur petite Zoé me semblait tirer son épingle du jeu : malgré son jeune âge, elle saisissait très vite ce qui se tramait autour d’elle et maîtrisait parfaitement le mode d’emploi des adultes. 


Figuette, son père, ne comprend en revanche absolument pas pourquoi Moïra a mis les bouts. Il est vrai que certains hommes préfèrent ignorer le désarroi de leur compagne lassée de voir peser sur leurs seules épaules le poids de la vie domestique… et sont tout étonnés lorsque arrive le point de rupture ! Il en avait pourtant eu, des alertes, Figuette. Mais à défaut de les avoir perçues, le voici donc désormais contraint de s’occuper de sa fille, ce qui ne va pas sans quelques fantaisies… Je ne vous révèlerai évidemment rien ici de la plus inattendue de ses initiatives, mais j’ai presque fini par le prendre en sympathie. 


Comme quoi, il peut parfois valoir le coup de dominer son impatience et ne pas abandonner une lecture en cours de route… l’auteur attend peut-être le dernier moment pour vous surprendre !



Un livre sélectionné par les 68 Premières fois


Premiers romans :

  • Avant elleJohanna Krawczik (Héloïse d’Ormesson)
  • Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux ours) 
  • Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar (Julliard)
  • Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)
  • Danse avec la foudre, Jeremy Bracone (L’Iconoclaste)
  • Grand Platinum, Anthony Van den Bossche (Le Seuil)
  • Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard (L’Observatoire) 
  • Indice des feux, Antoine Desjardins  (La Peuplade)
  • L’enfant céleste, Maud Simonnot (L’Observatoire) 
  • Le doorman, Madeleine Assas (Actes Sud)
  • Le Mal-Epris, Bénédicte Soymier (Calmann-Levy)
  • Les après-midis d’hiver, Anna Zerbib (Gallimard)
  • Les cœurs inquiets, Lucie Paye (Gallimard) 
  • Les grandes occasions, Alexandra Matine (Les Avrils)
  • Les Monstres, Charles Roux (Rivages)
  • Les orageuses, Marcia Brunier (Cambourakis) 
  • Nos corps étrangers, Carine Joaquim  (La Manufacture de livres)
  • Sept gingembres, Christophe Perruchas (Le Rouergue)

Deuxièmes romans :

  • Le sanctuaire, Laurine Roux (Le Sonneur) 
  • Les nuits d’étéThomas Flahaut (L’Olivier) 
  • Over the Rainbow, Constance Joly (Flammarion)
  • Tant qu’il reste des îles, Martin Dumont (Les Avrils)

lundi 19 avril 2021

Ivo & Jorge

Patrick Rotman
Grasset, 2021



On a tous en tête cette image de Montand dans le film L’Aveu, le visage marqué, des lunettes de soudeur sur les yeux et une corde autour du cou. A l’époque, en 1970, son interprétation avait été unanimement saluée. C’est qu’il ne s’était pas contenté de jouer le rôle d’Arthur London, cet ancien responsable communiste tchèque accusé d’espionnage au profit des Américains : il s’était littéralement senti habité par ce personnage qui le renvoyait à la manière dont il avait lui-même traversé les tragédies de son siècle et à la culpabilité qu’il en ressentait. 

C’est ce que met admirablement en lumière le récit de Patrick Rotman dont les quelque trois cent soixante pages tendent vers cette catharsis qu’a constituée le film de Costa-Gavras pour Montand et pour Semprun, qui en avait pour sa part signé le scénario.


Ils n’étaient pas vraiment destinés à se rencontrer, ces deux-là. En tout cas pas à être unis par les liens d’une amitié sincère et profonde. Pourtant, entre le fils d’immigrés italiens ayant poussé dans les quartiers populaires de Marseille et l’intellectuel issu de la bourgeoisie madrilène ayant fui l’Espagne franquiste, l’entente est immédiate, qui se transformera en une durable complicité. 


Patrick Rotman semble avoir pris un malin plaisir à alterner à un rythme extrêmement serré, presque étourdissant, les éléments biographiques de chacun des deux protagonistes. De leur enfance à leurs années de maturité, il juxtapose leurs expériences, jetant ainsi une lumière crue sur la dissemblance de leur personnalité et de leur parcours. 

A la truculence de l’un répond la discrétion de l’autre, le premier ne songeant qu’à monter sur scène et à percer, ignorant dans une inconscience délibérée les risques pris par les résistants, quand le second engagé aux côtés des communistes est déporté à Buchenwald ; Montand entretient avec le parti communiste un rapport affectif lié à son histoire familiale alors qu’il s’agit pour Semprun d’une démarche d’ordre philosophique que son expérience des camps ne fera que raffermir. 


Mais leur chemin finiront cependant par se rejoindre, dès 1952, lors des iniques procès de Prague qui jetteront notamment London en prison. Les deux hommes repoussent le doute qui commence alors à s’immiscer en eux, instillant au passage le poison du sentiment de culpabilité. Un sentiment qu’il ne leur sera plus permis d’ignorer en 1956, avec l’écrasement du peuple hongrois, puis celui du printemps de Prague, douze en plus tard.


Aussi, lorsque après le succès de Z qu’ils avaient déjà réalisé ensemble, leur ami commun Costa-Gavras leur propose d’adapter au cinéma le récit autobiographique de London, L’Aveu, ce projet prend-il une dimension particulière. L'occasion leur est enfin donnée de faire face à leurs doutes, à ce qu’ils considèrent comme leurs erreurs et à dépasser les contradictions dont ils sont la proie. Ce film apparaît alors comme l’aboutissement de deux destinées qui semblent fusionner dans un projet artistique à valeur existentielle.


Au-delà de la trajectoire de ces deux personnalités charismatiques, c’est bien l’histoire d’un siècle  tourmenté qui nous est ainsi donnée à voir. Grâce à son judicieux dispositif narratif, Rotman apporte un éclairage à la fois sensible, intelligent et extrêmement pertinent sur les formes que prirent l’espoir et la ferveur suscités par le communisme et la nature du traumatisme qui en découla. Loin de toute posture morale ou dogmatique, en se tenant au plus près de ses personnages qu'il sait rendre extrêmement attachants, l'auteur nous permet de comprendre les mécanismes tant historiques que psychologiques qui purent conduire à l'un des plus grands aveuglements du siècle passé. Un très beau livre.



Retrouvez également une mise en images - et en chansons ! de ce roman sur YouTube





lundi 12 avril 2021

Cabale à la cour

Jean-Michel Delacomptée
Robert Laffont/coll Les Passe-Murailles, 2021




J’ai déjà eu l’occasion de dire combien j’appréciais cette collection des Passe-Murailles, qui permet au lecteur de traverser le temps et de sauter à pieds joints dans la fiction pour entrer dans un univers connu, celui d’un tableau, d’une oeuvre littéraire ou de personnages historiques, afin de nous les rendre vivants et d’instaurer avec eux une forme de complicité. Ces ouvrages souvent brefs offrent une parenthèse que j’aime m’offrir de temps à autre.

Cette fois, c’est à la cour de Louis XIV que j’ai été conviée pour assister au dialogue échangé entre Saint-Simon, qui n’était pas encore le mémorialiste que l’on sait mais cherchait bien à le devenir, et son ami Philippe d’Orléans, neveu du roi.


Philippe d’Orléans mène une vie aux moeurs volontiers dissolues et ne s’en cache pas. Depuis dix ans pourtant une femme est l’objet de son amour inconditionnel. Une relation qu’il affiche d’autant plus ouvertement qu’il ne fait aucun mystère de son inimitié à l’égard de son épouse, qui quoique bâtarde s’enorgueillit de son ascendance royale. Il n’est pas non plus avare de bons mots et a pu aller jusqu’à railler Madame de Maintenon… qui ne le lui pardonne pas. 

De là est née une cabale permettant de relire tous les faits de son existence à l’aune d’une prétendue conspiration qui est sur le point de lui valoir un procès et l’exil.

Une seule issue selon Saint-Simon pour échapper au sort funeste qui lui est promis : faire amende honorable devant les époux royaux et rompre avec sa maîtresse tant aimée. 


S'inspirant des Mémoires de Saint-Simon, l'auteur imagine le savoureux dialogue qu'ont eu les deux hommes et nous révèle ainsi les intrigues de cour, la soumission aux puissants, l’hypocrisie régnante, les rumeurs enflant au gré des intérêts et des caprices des uns et des autres, les grands scandales et les petits arrangements, bref tout ce qui entoure le pouvoir… Pardon ? Comment, dites-vous ? Rien de nouveau sous le soleil ?


mercredi 7 avril 2021

Quand la ville tombe

Didier Castino
Les Avrils, 2021



Peut-être aviez-vous lu le deuxième roman de Didier Castino, Rue Monsieur-le-Prince. Peut-être alors aviez-vous été comme moi frappés par la pertinence de son regard sur la manière dont les dimensions collective et intime s’enchevêtrent, se nourrissent et se façonnent mutuellement pour s’inscrire dans un mouvement plus vaste encore, qui est celui de l’Histoire. Il s’ancrait dans le contexte des grèves lycéennes et étudiantes de 1986 qui s’étaient brutalement soldées par le décès du jeune Malik Oussekine, frappé à mort par la police. 

Si j’évoque ce roman, ce n’est pas uniquement parce que je l’avais trouvé exceptionnel, mais bien parce que celui qui nous intéresse aujourd’hui poursuit sur un autre motif la même réflexion.


Hervé et Blanche n’ont jamais voulu former un couple conventionnel. Et la naissance de leurs trois enfants n’y a rien changé. Ils continuent à vivre comme ils l’ont toujours fait, les emmenant partout avec eux, dans leurs sorties comme dans les manifestations où ils ne manquent jamais de se rendre pour défendre les valeurs qu’ils estiment justes.

Mais la guerre est sur le point d’éclater. Une guerre dont on ne sait rien, ni quelles en sont les causes, ni qui en sont les belligérants, ni quel en est le terrain. Mais elle a déjà envahi les médias et s’est insinuée dans les esprits.


Au matin de ce premier jour, Blanche part comme à son habitude pour l’université où elle enseigne. Rien ne signale encore que la vie a changé. Hervé, lui, ne parvient pas à poursuivre la traduction sur laquelle il travaille. Le soir venu, il rejoint la place des Insurgés, comme de nombreux hommes et femmes qui s’y trouvent déjà. Hervé appelle Blanche pour qu’elle l’y rejoigne. Mais elle ne répond pas : il est 18h22, et le balcon d’un immeuble insalubre vient de s’effondrer sur elle, la laissant sans vie.


Désormais, l’univers d’Hervé se contracte. La tragédie collective reflue et il n’a plus que son drame intime pour tout horizon. L’Absente le hante par toutes les traces qu’elle a laissées - son odeur, les plis que son corps a imprimés dans les draps, sa voix qu’il continue d’entendre. Il doit pourtant apprendre à vivre sans. Et retrouver la perception de ce qui continue d’exister au-delà de cette sphère intime.


D’ailleurs, la mort de Blanche est-elle étrangère au climat qui menace les individus ? La guerre n’est-elle que cet instant où l’on prend les armes pour partir à l’assaut d’un autre peuple ou d’un territoire ? Le cynisme et le mépris d’une municipalité choisissant sciemment de laisser vivre une partie de sa population dans des immeubles qu’elle n’entretient pas malgré les risques qu’elle lui fait courir ne sont-ils pas également meurtriers ? Ces violences sont-elles d'une nature si différente ? N’y a-t-il pas mille façons de réduire un peuple à la misère et à l’impuissance ? La violence que l’on subit soi-même doit-elle, peut-elle faire oublier celle que subissent les autres hommes en tout point du monde ? Peut-on s’affranchir des oppressions qui s’immiscent parfois jusque dans les relations intimes qu’entretiennent les individus ? 


Au terme des trois parties d’un texte qui opère un mouvement de balancier entre ouverture et repli, Blanche apparaît comme l’incarnation des victimes de toute forme de tyrannie, qu’il faut pouvoir reconnaître afin d’être en mesure de la combattre. Il importe alors de ne pas être le jouet des discours fallacieux et des mots falsifiés visant à maintenir les individus dans un état de soumission et un esprit de fatalisme.


Tout le talent de Didier Castino est de proposer à partir de cette réflexion un récit vibrant et incarné, nous faisant entendre la voix d’un homme dialoguant tour à tour avec sa femme et ses enfants, nous permettant de partager ses convictions, ses doutes, ses colères et ses aspirations. Il nous plonge dans son existence et son quotidien, qui ne sont pas si éloignés des nôtres. Et nous invite ainsi à interroger nos propres situations, nos propres parcours, et à réévaluer peut-être notre rapport au monde.



Et si vous voulez un un autre avis avant de courir lire ce roman, passez donc chez Nicole !




Retrouvez Didier Castino, qui a accepté de répondre à mes questions, sur une autre page du blog 
© Didier Castino


mardi 6 avril 2021

La femme moderne selon Manet

Alain Le Ninèze
Ateliers Henry Dougier/Le roman d’un chef-d’œuvre



On sait peu de chose de Victorine Meurent, qui fut le modèle préféré d’Edouard Manet. On peut reconnaître ses traits dans des tableaux devenus non seulement célèbres, mais iconiques, parmi lesquels Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia. 


C’est elle qui prend la parole dans le journal fictif que nous offre Alain Le Ninèze afin d’évoquer l’accueil pour le moins hostile que reçurent ces œuvres, tant de la part des institutions que du public. Leur naissance, le contexte dans lequel elles furent créées, les sarcasmes qu’elles suscitèrent sont ainsi racontés d’une manière simple, accessible, à l’exact opposé d’une étude à caractère universitaire.


Ce bref roman propose ainsi une première approche tout à fait instructive pour le néophyte, mais qui paraîtra sans doute un peu sommaire à celui qui attendrait d’entrer davantage dans le processus créatif d’un artiste. Une fois ceci posé, on peut, comme je l'ai fait, passer un agréable moment à la lecture de ces pages, vivantes et attrayantes. 

Et si on a l’envie de développer ses connaissances en matière d’histoire de l’art, l’éditeur nous promet toute une collection s’inscrivant dans cette démarche. J’avoue que, pour ma part, je me laisserais volontiers tenter par le titre relatif à Klimt signé d’Alain Vircondelet dont j’ai déjà pu apprécier la plume avec l’excellent roman qu'il avait consacré chez un autre éditeur au Guernica de Picasso.