Tanguy Viel
Minuit, 2017
Dans une salle d'audience, un homme se met à nu
Après avoir entendu au Masque des critiques très contrastées de ce livre, et à l’écoute en particulier de la joute verbale ayant opposé Jérôme Garcin à Arnaud Viviant, au meilleur de leur numéro de duettistes qui m’a fait hurler de rire, j’ai couru chez mon libraire préféré pour me le procurer. Les mots de «polar très politique et très social», d’«engrenage d’humiliations sociales» et jusqu’à l’expression démodée de «lutte des classes», qui mériterait pourtant d’être remise au goût du jour, y avaient été brandis. Je ne doutais donc pas sinon que ce roman me plairait, du moins qu’il m’intéresserait.
Comme le laisse présager le titre, le lecteur, à travers le juge amené à statuer sur cette affaire, reçoit la déposition d’un homme qui en a assassiné un autre. Pourquoi ? Dans quelles circonstances ? C’est tout l’enjeu de ce livre que de replacer ce geste de désespoir dans une histoire aux racines profondément enfouies.
Tout au long des 174 pages que compte ce roman, Martial livre son témoignage. Sa parole, que l’on devine longtemps contenue, se libère en un flot parfaitement maîtrisé pour dire au grand jour tout ce qui jusqu’alors était resté tu, tout ce qui provoquait l’embarras, tout ce que cette histoire révèle d’humiliations, enfin tout ce que Martial ne voulait pas s’avouer.
On plonge dans ce texte pour n’en ressortir qu’une fois la dernière phrase achevée. Comment ne pas faire corps avec Martial, désormais d’une extrême lucidité, et ne pas ressentir l’ardente nécessité que l’injustice soit dévoilée au yeux de tous ? Comment ne pas être en empathie avec cet homme, licencié économique, victime de la rouerie d’un promoteur véreux ? Comment ne pas frémir face à ce tableau dépeignant avec tant de justesse la férocité des inégalités sociales ?
Certes, il y a eu un geste criminel. Mais Tanguy Viel nous invite à déplacer notre regard. Il nous révèle ce qui restait en-deçà du perceptible. Oui, il y a eu meurtre, et un homme comparaît pour cela devant la justice. Mais qu’en est-il de celui qui prétendait agir dans le sens d’intérêts mutuels, mais avait pour seul but de s’enrichir sans jamais avoir la moindre considération pour les individus qu’il côtoyait et exploitait ? Qu’en est-il de celui qui jouait de sa faconde et de ses relations pour anéantir définitivement ceux qui tentaient de faire face à une situation déjà dramatique ?
Ce livre n’est pas sans m’en rappeler un autre, dont je vous ai parlé il y a peu : Alice ou le choix des armes. Même forme littéraire jouant sur un ressort policier, permettant la libération d’une parole jusqu’alors privée d’espace d’expression, avec la déposition d’un personnage brisé par des comportements d’une extrême violence mais soutenus par une autorité (la hiérarchie dans le cas du roman de Stéphanie Chaillou, le maire, qui encourage le projet qui lui est présenté, espérant créer les conditions d’un renouveau économique, dans celui de Tanguy Viel). Une manière, dans un cas comme dans l’autre, d’affirmer le caractère criminel, socialement criminel, d’un certain type d’actes et de paroles.
Ces deux auteurs nous proposent ainsi une autre lecture du monde qui nous entoure : telle est bien la force de la littérature. C’est bien ainsi pour ma part que je l’apprécie.
Une lecture que j’ai la joie de partager avec ma complice Nicole !








