jeudi 14 avril 2016

En aparté avec Michel Moutot


Né en 1961, Michel Moutot est journaliste pour l’Agence France Presse depuis 1985.
En 1999, il a obtenu le prestigieux prix Albert-Londres pour sa couverture de la guerre au Kosovo. En 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour le travail qu’il a effectué à New York lors des attentats du 11-Septembre. 
  
En 2015, il a publié son premier roman, Ciel d’acier, qui sort aujourd’hui en poche, aux Editions Points Seuil. Il y évoque l’histoire de la tribu indienne des Mohawks, intrépides bâtisseurs, depuis l’édification d’un pont au-dessus du fleuve Saint-Laurent, dans les années 1890, à la construction, puis l’anéantissement des Twin Towers.
Des exemplaires de son livre sont à gagner, en bas de cet article...


© Sophie Bontemps


J’avais déjà rencontré Michel l’année dernière, après la sortie de son flamboyant roman, Ciel d’acier. A l’occasion de sa parution en poche, il m’a fait l’amitié d’accepter une interview. Nous nous sommes donc retrouvés par un après-midi neigeux dans un bar cosy du XIIe arrondissement et il m’a parlé longuement de la genèse de son livre, de son écriture... et de son prochain roman, dans lequel il est déjà bien immergé !



La discussion est partie de mon envie de parler de son désormais double statut de journaliste et écrivain, qui est un aspect de l’écriture qui m’intéresse particulièrement. Ce double visage caractérise deux écrivains que j’admire : Jules Vallès et Emmanuel Carrère, dont je venais tout juste d’apprécier le dernier livre, un recueil d’articles... Il n’en fallait pas davantage pour lancer la discussion : Michel a aussitôt réagi. En tant que journaliste...

J’aime beaucoup le style de Carrère. Mais son mélange me pose un problème. Par exemple, lorsqu’il raconte le naufrage du Koursk, il le raconte de l’intérieur. C’est extra, mais personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Et il ne «vend» pas ça comme une fiction ; c’est quelque part entre la fiction et la réalité. Il invente et il y a une ambiguïté qui me gêne. Il ne dit pas assez que ce qu’il ne savait pas, il l’a inventé.

Mais c’est sa vision. Il s’empare d’un fait dont personne aujourd’hui ne peut dire comment il s’est vraiment déroulé.

Mais je ne suis pas sûr que tout le monde sache ça.
Même dans L’Adversaire, qui est un roman et non un reportage, il prête des pensées à Romand. Mais en fait, qui sait ce qu’il pense vraiment ?

Carrère s’affirme comme quelqu’un qui, même s’il ne sait pas, essaie de comprendre, de retracer, et il étudie ce que cette situation interroge en lui. Il questionne quelque chose qui est au cœur de l’écriture : c’est le rapport entre la réalité et la fiction.
Vous, comment faites-vous avec ça ?

Pour ma part, je suis parti d’un fait réel [les attentats du 11-Septembre], mais tous mes personnages sont inventés, même si je me suis inspiré de personnes réelles.

Je comprends bien que votre démarche est très différente de celle de Carrère, et je ne cherche pas à faire de parallèle. Mais j’aimerais savoir en quoi vos deux activités de journaliste et d’écrivain sont liées ou pas, et en quoi elles se nourrissent mutuellement.

À la fois elles se nourrissent et elles sont antinomiques. Le fait d’être journaliste m’a gêné pendant un bon moment. Ça fait trente ans que je fais ce métier, et je me suis aperçu, quand j’ai commencé à écrire mon livre, que j’étais en train de faire un très long reportage. C’est difficile d’écrire autrement.

Quel a été le déclic pour vous ? Vous étiez à New York le 11 septembre 2001. Les gratte-ciel et leur construction sont au centre de votre livre. Est-ce cet événement-là qui vous a donné envie de vous exprimer autrement, à travers un roman ?

Non, ce qui m’a donné envie d’écrire, c’est l’exposition de 2002 du National Museum of the American Indian de New York, donc après nine-eleven, où l’histoire de la tribu Mohawk était racontée. C’est là que je l’ai vraiment découverte. Je connaissais la légende selon laquelle ces Indiens n’avaient pas le vertige, mais je n’avais pas le recul historique. Moi qui ai été un grand lecteur de James Fenimore Cooper, du Dernier des Mohicans, j’ai trouvé ça tellement romanesque qu’en rentrant en France, en 2003, j’ai fait des recherches sur Internet et je me suis aperçu, à mon grand étonnement, que personne n’en avait fait de bouquin. J’ai trouvé ça dommage, mais ça n’allait pas au-delà. J’avais la certitude pour ma part d’en être incapable.

Puis, j’ai fait le nègre officiel pour un de mes amis, Nicolas Dubreuil, guide d’expédition en Antarctique. À la demande d’un éditeur, on est allés passer trois semaines au Groenland, et j’ai adoré écrire ce livre*. J’ai apprécié de me retrouver seul face à cette histoire et de me la raconter. A moi, d’abord.
J’avais un canevas très précis : c’était l’histoire de Nicolas, c’était plus facile. De par mon métier, je n’ai pas l’angoisse de la page blanche. La plupart du temps, j’ai une heure pour écrire...

Le moment où «je suis devenu écrivain», je peux le situer précisément. C’était à Ilulissat. On était coincés là-bas pour trois jours à cause d’une panne d’avion, et la compagnie aérienne nous avait installés dans un superbe hôtel tout en bois au pied des glaciers, avec de vastes baies vitrées donnant sur une forêt d’icebergs. J’ai passé là trois jours, assis face à ce paysage grandiose, à écrire l’histoire de Nicolas, qui passait de temps en temps répondre à mes questions. Ces trois jours-là, jamais je ne les oublierai.
Je me réveillais très tôt, vers 5 heures, et il y a un matin où je me suis dit : «Chouette, tu vas écrire !» Ce jour-là c’était gagné, j’ai su que j’irais au bout.

Dans la vie, je crois qu’il faut toujours essayer de faire quelque chose dont on pense que c’est un peu trop dur pour soi. C’est soi-même qu’on doit convaincre et étonner. On est son premier lecteur ; les autres, c’est accessoire.

" Écrire l’histoire des Indiens Mohawks, ce n’était plus l’Everest, c’était le mont Blanc. L’Everest, tu n’essaies même pas ; mais le mont Blanc, avec un peu d’entraînement, tu dois pouvoir… "

Or l’éditeur a été super content. Quand il m’a proposé d’en faire un autre, j’ai refusé, l’ayant fait par amitié pour Nicolas et pour le plaisir d’aller au Groenland.
Mais j’avais franchi une étape. Ce qui m’apparaissait jusqu’alors comme un Himalaya - écrire l’histoire des Indiens Mohawks -, ce n’était plus l’Everest, c’était le mont Blanc. L’Everest, tu n’essaies même pas ; mais le mont Blanc, avec un peu d’entraînement, tu dois pouvoir...
Et puis j’avais très envie de me retrouver à nouveau avec mon ordinateur, avec mon histoire à raconter.
Donc, je m’y suis mis. J’ai d’abord passé un an à lire tout ce qui avait été écrit sur le 11-Septembre et sur les Indiens Mohawks, j’ai tout pris en note et mis en fiches : c’est ma méthode de reportage. Et un jour je me suis lancé.
Après il ne faut pas lâcher, mais je n’ai pas eu trop de mal à arriver au bout parce que j’étais tenu par l’histoire.
Je voulais la raconter en alternant deux époques parce que j’aime bien ça en tant que lecteur. C’est toujours l’idée qu’il faut essayer de se plaire à soi-même. Alors j’ai fait le livre que j’aurais aimé lire. À l’arrivée, c’est beaucoup mieux que ce que je pensais pouvoir faire ! En fait, les choses se sont mises en place progressivement.

Pour mon nouveau roman, j’ai ma trame de départ : des chasseurs de baleines de Nantucket qui ont tout lâché, au milieu du XIXe siècle, pour aller chercher de l’or en Californie. Ensuite, il va se passer tout un tas d’événements dont je n’ai pas encore idée. Mais je suis beaucoup moins inquiet, car je sais que je vais trouver. Ce sera dans un an, deux ans, peu importe... Je sais à présent que j’en suis capable.

Comment vous est venue l’idée de cette nouvelle histoire ?

Elle est née d’un reportage que j’ai fait à Nantucket, en 2000. J’y avais rencontré Nath Philbrick, l’auteur du livre La Véritable Histoire de Moby Dick, qui narre le naufrage du baleinier Essex en 1820, dont s’est inspiré Melville pour écrire son chef-d'œuvre et dont Ron Howard a tiré un film sorti l'année dernière.
Au détour d’une phrase, il m’a appris que tous les protagonistes de cette histoire étaient partis chercher de l’or en Californie. Or cette histoire de ruée vers l’or me fascinait déjà quand, étant petit, j’écoutais Claude Villers la raconter à la radio...
Je vais l’entremêler avec une histoire de chercheurs d’or de nos jours, en Alaska. C’est une histoire géniale, que j’ai découverte grâce à un reportage qu’a fait ma femme pour le magazine Thalassa ! On y voyait un jeune gars originaire de l’Oregon plonger sous la glace pour chercher le sable aurifère. Au bout de deux heures, il ressortait bleu de froid et se tournait vers la caméra pour dire : «You know, this is no gold fever, this is freedom fever.» Au moment où je l’ai vu, j’ai su que je tenais mon personnage ! 
Pour ce livre, j’ai déjà passé dix jours à New York, puis je vais aller poursuivre mes recherches à San Francisco. Au final, si j’y arrive, ça peut être bien, vraiment. C’est une bonne base, en tout cas.

Tout à l’heure, vous avez mentionné James Fenimore Cooper ; quelles sont vos références littéraires ?

D’abord et avant tout Steinbeck. Je suis un fan absolu. Les Raisins de la colère, c’est le bouquin qui m’a fait passer de la Bibliothèque verte à la « littérature de grand ». J’avais 13-14 ans, je suis tombé dedans et je refusais de venir manger.
Parfois, quand ça coince, je me demande comment il aurait fait et je feuillette ses livres. 

En fait, ce que j’aime, c’est que c’est simple. J’ai horreur des fioritures. Une histoire, si elle est bonne, elle se suffit à elle-même. Très souvent, lorsqu’un reporter tombe sur une bonne histoire, s’il est débutant il va en faire des kilos. Et c’est exactement l’inverse qu’il faut faire. Une histoire, plus elle est forte, plus il faut épurer.

La plus belle histoire du 11-Septembre que j’ai trouvée et que j’ai mise dans mon livre, c’est celle du père qui cherche son fils dans les décombres des tours. Quand il l’a racontée, on était une dizaine de personnes autour de lui ; j’étais avec des flics, des pompiers... des gros costauds. A la fin, tout le monde pleurait. Puis le type s’est levé, il est parti. Et là, je me suis dit : «Mon gars, cette histoire, elle est tellement forte, tu vas la raconter simplement.» C’est le papier le plus fort que j’aie jamais fait. Dix ans plus tôt, pourtant, je ne l’aurais pas écrit comme ça... 

"Dans mon livre, je ne pense pas qu’il y ait plus de trois adverbes."

Des histoires pareilles, il n’y en a pas beaucoup dans une vie de journaliste. Et dans ces cas-là, il faut faire simple, ça suffit. Naturellement, on a tendance à mettre plein d’adjectifs et d’adverbes. Dans mon livre, je ne pense pas qu’il y ait plus de trois adverbes. Je n’en mets jamais, je déteste ça. Au début j’en mettais plein. Je m’en suis aperçu et, du coup, je m’arrêtais au milieu de l’adverbe et je l’enlevais. Et j’ai tellement pris l’habitude que je n’en mets plus. 
Les adjectifs, j’en mets très peu. J’essaie de mettre les bons à la bonne place. Et c’est ça qui est dur. Ça vient avec l’entraînement. Il faut refaire et refaire encore. Relire. C’est ça que j’aime. C’est une de mes frustrations à l’agence. On manque de temps. Quand tu relis ton papier trois jours plus tard, tu ne vois plus que les défauts. Mais là, avec le roman, tu as le temps, tu peux revenir.
Et je coupe. Tout ce que je peux couper sans ôter du sens, je coupe ! Au final, c’est rarissime que ce soit moins bien. Arriver au truc simple. Mais ce n’est pas n’importe quel mot à n’importe quelle place. Il faut trouver le bon. C’est du boulot. C’est comme un ébéniste : plus il va poncer, mieux ce sera. Il n’y a pas de moment où il abîme sa pièce à force de la travailler.

Le défi, pour moi, maintenant, ça va être l’intime. Il faut que je creuse davantage mes personnages. Certains sont à peine esquissés. Je vais vraiment essayer de faire ça. Ça va être dur, parce que ça ne m’est pas naturel...
Mais je vais prendre mon temps. Il va falloir que je monte encore une marche. Aujourd’hui, je sais que j’en suis capable...



On patientera donc avant d'avoir le plaisir de lire ce nouveau roman !
En attendant, j’encourage évidemment tous ceux qui ne l’auraient pas encore fait à lire Ciel d’acier pour découvrir la formidable épopée de ces Indiens Mohawks, bâtisseurs de l’Amérique.

Pour cela, je m’associe à Michel pour vous offrir trois exemplaires dédicacés de l’édition Points Seuil qui vient de sortir. Il vous suffit pour cela de vous inscrire en commentaire pour le tirage au sort qui sera fait la semaine prochaine.






* Aventurier des glaces, Nicolas Dubreuil & Michel Moutot, La Martinière, 2012.

dimanche 3 avril 2016

Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre

Albin Michel, 2016


Trois heures de lecture et c'est tout.

Appâtée par la promesse d’un bon roman reposant sur une tension psychologique efficace, je me suis emparée du dernier Lemaitre sans trop d’hésitation. Je n’avais pas lu le Goncourt, ni aucun autre livre de cet auteur, c’était donc l’occasion idéale de faire connaissance avec lui, puisque ayant l’esprit un peu encombré par des préoccupations d’ordre domestique, j’avais besoin de quelque chose de facile et prenant.  

Hélas ! Quelle déception ! L’intrigue est d’une légèreté déconcertante, tandis  que Lemaitre tire des ficelles de l’épaisseur d’une corde de marin… 
Je ne déflore rien en disant que l’histoire est celle du meurtre de Rémi, âgé de six ans, par un son jeune voisin de douze ans, Antoine, dans une petite ville de province. Pendant plusieurs dizaines de (longues) pages, on assiste aux atermoiements et aux angoisses du petit Antoine qui, ayant réussi à cacher le corps, échafaude diverses stratégies pour ne pas être démasqué. Au lendemain du crime, une tempête dantesque s’abat sur la petite ville, représentant sans doute l’ampleur du drame qui vient de se jouer. 
Cette métaphore subtile et nuancée permet en même temps à Lemaitre de faire passer l’odieuse disparition de l’enfant au rang d’incident secondaire, les dégâts matériels et humains étant colossaux, et de régler ainsi la question de l'enquête policière. S'ensuit une ellipse temporelle de douze ans. On retrouve donc Antoine étudiant en médecine, dont le caractère - on le comprend - s’en trouve quelque peu perturbé.
Je ne dirai rien de la suite pour ne pas gâcher la lecture de ceux qui souhaiteraient découvrir ce livre par eux-mêmes. Mais elle est du même acabit : lourde et indigeste.

Quant à l’aspect plus sociologique, la réaction des habitants, les rancoeurs qui ressurgissent dans une petite communauté lorsqu’un drame survient, les relations entre les individus, tout cela est effleuré, mais de manière là encore assez grossière.

Bref, beaucoup de bruit pour rien, selon moi.

Sur le thème de l’enfant meurtrier, j’ai envie de vous conseiller un autre roman dont le suspens psychologique est lui autrement plus haletant. Il s’agit d’Un visage d’ange de Lisa Ballantyne. Un roman qui, sous le couvert d'une intrique habilement menée et construite, évoque le système judiciaire britannique avec intelligence et sensibilité. Je crois que c’était mon tout premier billet... et un vrai coup de coeur !

Je me dois néanmoins de préciser que d'autres lecteurs ont aimé : Sandrine et Clara, notamment. Sans doute bien d'autres avis sur Babelio

mardi 29 mars 2016

Randall

Jonathan Gibbs

Buchet-Chastel, 2016


Traduit de l’anglais par Stéphane Roques


Gibbs explore une certaine facette du milieu de l'art contemporain. Quand l'œuvre devient un objet de spéculation financière...

S’il est un domaine qui peut paraître difficile à aborder, voire hermétique pour le néophyte, c’est bien celui de l’art contemporain, en particulier dans sa composante conceptuelle. Ces œuvres qui résultent bien souvent d’une démarche restant inaccessible au public exigent de ce dernier une attention et des efforts soutenus pour se laisser appréhender. L’incompréhension cède bien souvent la place à l’incrédulité, quand ce n’est pas à un rejet parfois très violent. Aussi tous les textes pouvant apporter des clefs sont-ils les bienvenus.

J’avais lu il y a quelque temps un étonnant roman espagnol qui se situait précisément dans ce milieu et qui m’avait vivement impressionnée : Tentative d’évasion. Récemment, Nicole, de l’excellent blog Mots pour mots, a suscité mon intérêt et ma curiosité pour un roman, anglais cette fois, qui abordait le même thème, quoi que sous un angle apparemment différent, intitulé Randall. Nous avons alors eu l’idée de faire une lecture croisée de ces ouvrages que nous avions aimés. Cela nous a donc donné une très bonne occasion de nous rencontrer pour échanger nos livres... et vérifier ainsi que derrière les billets des blogueuses se cachent de vraies personnes qui se retrouvent dans des cafés pour boire un verre... et parler bouquins !

Mais revenons-en à Randall. J’avoue qu’un sentiment de perplexité m’a accompagnée tout au long de la lecture de ces 370 pages.
L’action se situe à la fin des années 80, entre Londres et New York, qui constituent alors l’épicentre de la création picturale. On suit la percée de Randall, jeune artiste anglais émergeant au sein du groupe des «Young British Artists» qui, par son sens de la mise en scène et sa faculté à briller en société, parvient à se singulariser et à s’imposer comme un acteur majeur de la scène artistique.
Randall apparaît comme un artiste certes talentueux, mais qui cherche avant tout à se faire remarquer. Il est évidemment légitime pour un créateur, quel qu’il soit, de vouloir se faire connaître. Et on sait à quel point le relationnel est crucial. Mais dans le cas de Randall, son souci de reconnaissance, voire de réussite, prend le pas sur son travail personnel et modifie la nature même de sa création.
Il s’introduit d’emblée dans le milieu de la finance, dont on sait qu’il joue un rôle déterminant pour faire monter de manière parfois très artificielle la cote d’un artiste. Il choisit ainsi celui qu’il dit être son meilleur ami parmi ces golden boys, Vincent n’étant alors encore qu’un jeune loup aux dents longues faisant ses premiers pas... Et la stratégie paye - c’est bien le cas de le dire - puisque Randall devient richissime. Mais c’est au prix de son âme. Il devient le spécialiste des coups d’éclat, produit des installations qui moquent son public - qui s’en émeut, mais, le naturel reprenant rapidement le dessus, y voit le moyen de monnayer encore les effets collatéraux de ces mises en scène. Gibbs écrit à ce sujet des pages d’un cynisme absolu qui ne sont sans doute pas si loin d’une certaine réalité et qui sont tout à fait réussies.

Or, après la mort de l’artiste, sa veuve découvre l’existence d’un atelier secret, dans lequel Randall faisait un art figuratif d’un genre un peu particulier. Dans la plus grande discrétion, Randall peignait en effet des tableaux pornographiques, mettant en scène aussi bien des personnes de son entourage - lui-même compris - que toutes les figures du monde de l’art et de la finance. On découvre ainsi - ce qui semble d’ailleurs étonner Vincent qui hésite tout d’abord à voir en son ami l’auteur de ces œuvres -, qu’il était doué d’un véritable talent de peintre. Mais surtout, il exprime ainsi toute l’obscénité d’un système qui vide l’art de sa substance.

Jonathan Gibbs pointe les dérives d’un certain milieu artistique, ou de certains artistes, et tous les faux-semblant d’un public qui prétend s’intéresser à la création, mais qui n’y voit qu’une forme d’investissement financier. De ce point de vue, c’est tout à fait réussi. Et je ne doute absolument pas que cela renvoie à une certaine réalité. 
Mais s’il s’agit d’y trouver un éclairage sur ce que peut être l’art contemporain, sur une démarche intellectuelle, sur les questionnements que posent souvent les œuvres, tant sur la société que sur leurs propres conditions de création, alors il me semble que Tentative d’évasion offrira davantage de réponses.

En somme, je dirais qu’on peut lire ces deux romans extrêmement complémentaires comme un diptyque qui apportera à ceux qui s’intéressent à l’art contemporain, outre un plaisir de lecture évident, un éclairage en deux dimensions et une matière à réflexion tout à fait riche et passionnante !

Quant à l'expérience de la lecture croisée, c'est vraiment sympa ! Cela permet de découvrir à la fois des livres et des lecteurs, et je suis vraiment ravie d'avoir fait la connaissance de Nicole, lectrice curieuse et passionnée.


Pour connaître l’avis de Nicole - qui m'a allègrement tentée ! - sur Randall, c’est par ici ; et sur Tentative d’évasion, c’est par là !
Quant à mon propre billet sur Tentative d'évasion, c'est là !

samedi 26 mars 2016

Le tag du jour


Nicole, du blog Mots pour mots, que j’ai récemment découvert et dont je ne rate désormais aucun billet, vient de me taguer. C’est avec plaisir que je réponds aux questions qui, cela ne vous surprendra pas, tournent autour du livre !



Que penses-tu des adaptations cinéma ?
Je vais assez peu au cinéma. Et quand j’y vais, j’aime bien aller voir des réalisations originales. Je vais assez peu voir d’adaptations d'œuvres littéraires, en fait. Soit je n’ai pas aimé le livre et ça règle le problème ; soit au contraire je l’ai aimé, et je préfère alors rester sur ma propre perception. 

Quel marque-page utilises-tu ?
Très important le marque-page ! J’en ai une flopée. J’en rapporte de mes voyages et des musées et expositions que je visite. Ils constituent ainsi le souvenir tangible de beaux moments que j’ai passés. 
Quand je peux, j’essaye d’en choisir un au moment où je commence un livre... mais le plus souvent, dans l’urgence, je prends le premier qui me tombe sous la main. 
Je les égare beaucoup, et quand ils ressurgissent, c’est un petit instant de bonheur. Mais il y a un gros trafic à la maison ! J’en retrouve parfois dans la chambre des garçons et il m’arrive de leur en piquer - mais chut ! 
Malheureusement, tous ceux que j’ai rapportés de mon voyage en Toscane, il y a deux ans, ont disparu, ce qui me chagrine beaucoup...

Quel est ton coup de cœur 2015 ?
Le premier qui me vient, c’est La Septième Fonction du langage. D’autant que j’ai rencontré Laurent Binet et qu’il a eu l’extrême gentillesse d’accepter de répondre à une petite interview pour mon blog. Mais bien sûr j’en ai eu d’autres. Difficile de se limiter à un titre quand paraissent tant de romans de qualité.

Comment classes-tu tes livres ?
Je ne les classe pas. Je regroupe juste les livres d’un même auteur. Ce sont plutôt la place disponible dans ma bibliothèque et la hauteur des étagères qui commandent le «rangement» !

Quels sont tes blogs de lecture préférés ?
Je commence à en avoir quelques-uns dans mon agrégateur de flux... Il y en a que je suis régulièrement et dont j’essaie de ne rater aucun billet. Ils se reconnaîtront !

Des petites habitudes inavouables quand tu lis ?
Pas vraiment. Je peux lire un peu partout : sur mon canapé ou dans mon lit, évidemment. Mais aussi sur une pelouse (j’adore !), au café, dans le métro, et même en marchant, à la sortie du métro !

Un auteur contemporain que tu aimerais rencontrer et pourquoi ?
Tous ceux que j’aime ! J’adore rencontrer les écrivains dont j’ai apprécié les livres. Ce sont des moments précieux, qui peuvent parfois être très brefs ou parfois donner lieu à des échanges plus nourris.

Où achètes-tu tes livres (neufs et occasion) ?
Dans les librairies indépendantes ! J’en ai deux de prédilection : L’Arbre à lettres Bastille et Millepages, à Vincennes. Ce sont des librairies qui organisent des rencontres, des événements, qui mettent de nombreux livres en avant. Ce sont des endroits où je me sens bien, tout simplement. C’est particulièrement vrai de L’Arbre à lettres que je connais depuis son ouverture et où j’ai passé de trèèèèès nombreuses heures lorsque j’étais étudiante.
A tel point qu’il m’arrive d’aller fouiner à la Fnac à l’heure du déjeuner - il y en a une au pied de mon boulot - et de filer le soir même à L’Arbre à lettres pour acheter le bouquin que j’ai repéré le midi !

En ce moment, quel genre de littérature lis-tu le plus ?
Je n’ai pas de genre particulier. Je lis aussi bien de la littérature française qu’étrangère. Disons que c’est le plus souvent de la littérature dite «générale». A part les romans policiers, que je peux apprécier, je lis peu de littérature de genre. 

Un livre à la fois ou plusieurs ?
Un seul ! Si j’aime le livre, je le lis d’une traite. Et si je ne l’aime pas, je n’insiste pas. Tant d’autres m’attendent...

Quelle est ta lecture en cours ?
Illettré de Cécile Ladjali. Ce roman avait attiré mon attention, et le beau billet de Papillon a définitivement achevé de me convaincre. Il va d’ailleurs falloir que j’arrête d’aller sur son blog, car elle a une sévère une influence sur ma PAL ;-)

Sur quel site communautaire en rapport avec la lecture aimes-tu aller ?
Je vais sur Babelio. J’avoue d’ailleurs y aller de moins en moins, et je regrette d’ailleurs d’avoir du coup un peu perdu de vue des lectrices dont j’apprécie les billets et qui n’ont pas de blog. Mais entre la lecture de livres, la rédaction de billets et le suivi des blogs que j’apprécie, le temps m’est compté...

Livre papier ou numérique ?
Papier, bien sûr ! C’est un contact unique.
Ceci étant dit, j’ai une liseuse et je trouve cela très précieux dans des cas bien précis : en vacances notamment, car je les passe souvent à l’étranger et ne peux donc aller à la librairie du coin me réapprovisionner. Je dois d’ailleurs changer d’état d’esprit à cette occasion car je suis alors ravie de retrouver ma liseuse et n’ai pas envie de papier... Sans doute la possibilité de n’avoir dans mon sac qu’un objet peu encombrant et ultra léger...

Quel est ton endroit préféré pour lire ?
Mon canapé, je crois. Et aussi une pelouse très calme et agréable à deux pas de chez moi, l’été, quand il fait un beau soleil !

Invite cinq amis à y répondre :
Comme j’ai déjà été taguée assez récemment, ce qui m’avait déjà donné l’occasion de solliciter des personnes que j’apprécie, je vais inviter des blogueuses (désolée, mais les hommes sont très minoritaires !) que j’ai découvertes ces derniers temps et retenter ma chance avec celles qui n’avaient pas répondu (même si je sais qu'elles sont peu disponibles) :
Papillon Journal dune lectrice

jeudi 10 mars 2016

J’envisage de te vendre (j’y pense de plus en plus)

Frédérique Martin

Belfond, 2016


Frédérique Martin s'amuse à distordre notre univers pour mettre en évidence les dangers qui nous guettent...

Tout d’abord, je souhaiterais exprimer ma gratitude envers les blogueurs qui m’ont incitée à dépasser mes petites préventions personnelles pour aborder ce recueil de nouvelles, que j’aurais sans cela naturellement boudé, étant adepte de formats plus longs. En dehors des nouvelles de Maupassant et de Villiers de l’Isle-Adam, véritables orfèvres en la matière, je n’ai pas dû en lire beaucoup… et je ne suis plus loin de penser que c’est sans doute une grosse erreur ! En tout cas, Frédérique Martin pourrait bien m’avoir réconciliée avec le genre. 
Il faut dire que ses textes, au-delà de leur indéniable qualité littéraire, présentent une remarquable cohérence. Prise individuellement, chaque nouvelle nous installe de plain-pied dans une atmosphère très particulière et, à l’exception d’une ou deux peut-être, à la thématique plus convenue, toutes se révèlent également percutantes. Pourtant, peu accoutumée, donc, à cette forme littéraire, j’éprouvais à la fin de chaque texte une certaine gêne à entrer dans un nouvel univers, à faire connaissance avec de nouveaux personnages que j’allais bientôt quitter… une gêne  néanmoins fugace puisque j’ai dévoré ce livre d’une traite !  

C’est que l’auteur sait y faire. Elle nous ouvre les portes d’un monde qui nous semble au premier abord familier : celui d’un vide-grenier par une journée ensoleillée ou d’un quartier paisible de Paris où un personnage vient d’emménager. Parfois la situation est plus exceptionnelle, et plus dramatique aussi ; mais on est néanmoins dans un cadre bien circonscrit que l’on peut aisément se représenter, celui d’une prison ou du foyer d’un homme malade, en fin de vie. Pourtant, l’auteur distille très vite un sentiment d’étrangeté qui fait basculer une situation que l’on pensait parfaitement appréhender du côté d’un monde d’anticipation : ce ne sont plus notre environnement et notre vie que nous montre Frédérique Martin, mais ce qu’ils pourraient devenir si nous n’y changeons rien. 

Mais ce qui est particulièrement brillant, c’est la manière dont la tension monte crescendo. Plus on avance dans le livre, plus les tableaux qui nous sont présentés s’éloignent de nos repères familiers pour nous emmener vers quelque chose d’oppressant et d’effrayant qui n’est rien d’autre qu’une image de ce que pourrait être notre avenir. L’absurdité, le mensonge, l’âpreté au gain, l’individualisme, le rejet de l’autre, une forme d’aseptisation... tout cela conduit à une société toujours plus avilissante et menaçante pour ceux qui la constituent. L’une des dernières nouvelles nous entraîne dans un monde à la Orwell où chacun est scruté et sommé de faire son autocritique pour la sauvegarde de la communauté... 

Sans lourdeur aucune, avec au contraire une forme de dérision ou de décalage qui  lui permet de ne jamais sombrer dans un discours moralisateur, Frédérique Martin met en évidence les dérives d’une société qui crée les conditions de sa propre perte.  A la fois léger et inquiétant, parfois drôle et pathétique, ce recueil est d’une réjouissante acidité.

Lirai-je après cela d’autres nouvelles ? C’est possible. Une chose est au moins sûre, c’est que je lirai d’autres œuvres de cet auteur qui a su me séduire de la manière la plus inattendue !


Le billet de Jérôme m’avais mise en appétit ; Noukette et Nicole ont définitivement enfoncé le clou !
Sans oublier Clara !





samedi 5 mars 2016

Ap. J.C.

Vassilis Alexakis

Folio (Première édition : Stock, 2007)


Grand prix de l’Académie française 2007


D'Athènes au mont Athos en passant par l'île de Tinos, Alexakis nous donne à voir une image riche, vivante et passionnée de la Grèce.

Vassilis Alexakis écrit depuis des années en français. Si bien, d’ailleurs, qu’on a du mal à croire que ce n’est pas sa langue maternelle, le titre d’un de ses livres, justement, que j’avais lu à sa sortie en 1995, où il évoquait sa relation avec son pays d’origine.
Mais la Grèce, où il est né et qu’il a quittée après le putsch des colonels, reste chère à son cœur et il y fait de fréquents séjours. C’est elle qui est au centre de bon nombre de ses romans, et de Ap. J.C. en particulier. A la lecture de la quatrième de couverture, ce roman m’est apparu comme le guide idéal pour poursuivre l’exploration de la Grèce et de sa littérature.
Le seul prénom de son héroïne était pour moi une invitation au rêve et au voyage : peut-on raisonnablement tourner le dos à un personnage nommé Nausicaa ? Agée de près de quatre-vingt-dix ans, celle-ci charge le jeune étudiant qu’elle héberge, originaire de l’île de Tinos, de faire des recherches sur le mont Athos pour, peut-être, y retrouver son frère aîné dont elle reste depuis près de cinquante ans sans nouvelles.

J’avais déjà entendu parler du mont Athos, cette presqu'île dotée de pas moins de vingt monastères, mais je ne le connaissais pas vraiment. En suivant le héros dans son enquête, au cours de laquelle il lit de nombreux livres, interroge des journalistes, des universitaires et des moines orthodoxes, on découvre peu à peu la physionomie de cette roche située au nord du pays, à quelques encablures de Thessalonique, qu’aurait jetée le géant Athos à la face de Poséidon... ou l’inverse, selon une autre légende.

© levoyageinachevé.com
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On découvre surtout le poids d’une communauté sur la vie politique du pays, son influence et ses dogmes, hérités d’un temps que l’on aurait cru révolu. Bénéficiant d’un statut autonome, elle est dispensée de payer des impôts ; il faut un visa particulier pour y accéder, et le nombre de visiteurs y est extrêmement limité, les moines vivant reclus pour se consacrer exclusivement à la prière. En aucun une femme ne saurait pénétrer sur ce territoire, où domine la règle de l’abaton qui en interdit la présence et que ni les gouvernements grecs successifs - même à l’époque des socialistes - ni la commission européenne n’ont pu - ou voulu - proscrire !

Par ses réflexions et ses errances mentales, le héros d’Alexakis nous entraîne dans une Grèce tour à tour millénaire et contemporaine, il en révèle les multiples visages, revient sur différents épisodes de son histoire, ses relations avec Byzance et brosse par là-même un portrait vivant, émouvant et coloré de son pays qu’il aime, mais dont il ne tait ni les failles ni les faiblesses.










mercredi 2 mars 2016

Mort d’un homme heureux

Giorgio Fontana

Le Seuil, 2016


Traduit de l’italien par François Bouchard


Retour sur l'Italie des années 80, à travers le regard d'un homme au centre du système judiciaire.

Milan, 1981 : les Années de plomb. Giacomo Colnaghi, magistrat, fait face à la violence. Fils d’un ouvrier communiste abattu avant la fin de la guerre, catholique convaincu, il se sent désemparé devant la situation que connaît son pays. L’empathie qu’il éprouve avec les familles des victimes ne l’empêche pas de les exhorter à ne pas céder à la soif de vengeance. S’il recueille la parole des terroristes, c’est pour tenter de saisir ce qui se cache derrière les phrases stéréotypées de leurs discours et tâcher de comprendre ce qui les anime et les amène à perpétrer des actes criminels. Lui-même, de par son statut, est une cible potentielle, mais refuse de céder à la peur.

C’est la quatrième de couverture qui m’a incitée à lire ce roman, dont je n’avais pas entendu parler (toujours pas vu de billets ni de critiques, d’ailleurs...). Un regard porté sur l’Italie de l’après-guerre à celle des Brigades rouges ne pouvait que m’intéresser. A l’opposé de toute fresque historique, l’auteur a choisi de traiter ce sujet de manière intimiste, à travers les questionnements de Colnaghi. Il incarne en quelque sorte les deux pans inconciliables d’une l’Italie tiraillée entre une exigence de justice sociale, tentée par la voie du communisme, représentée par son père, et une foi catholique sans faille, celle dont sa mère est animée.
A travers les souvenirs personnels de son héros et les violents antagonismes familiaux qu’il évoque, Fontana brosse par petites touches un portrait assez fin de la société italienne du siècle passé.

Si j’ai lu ce roman sans passion excessive, il m’a néanmoins permis de me plonger dans une atmosphère, de me faire toucher du doigt l’histoire sociale d’un pays que j’aime profondément et que j’aspire à toujours mieux comprendre.