vendredi 17 mai 2024

L’ami du prince

Marianne Jaeglé
L’Arpenteur, 2024


Ayant choisi l’option grec plutôt que latin lorsque j’étais au lycée, je dois bien reconnaître que je ne suis pas très familière des auteurs et de l’histoire de l’antiquité romaine. Aussi aurais-je été bien en peine de dire trois mots sur Sénèque avant la lecture du roman que Marianne Jaeglé lui consacre. Il ne lui aura cependant pas fallu plus de 250 pages pour battre mon ignorance en brèche, présenter l’homme et relater l’essentiel de sa vie, et ce avec une remarquable fluidité.


C’est pourtant sur le dernier jour de son existence que s’ouvre le roman : des soldats se présentent à son domicile pour lui transmettre un message de l’empereur. Celui-ci lui ordonne de se donner la mort. Sénèque va obtempérer, non sans d’abord mettre à profit les quelques heures qui lui restent. Il écrit ainsi une lettre à son ami Lucilius dans laquelle il retrace le parcours qui le conduit à présent au suicide.


Tout commence à son retour de Corse où il avait été exilé par Caligula. Ce dernier mort (assassiné comme il se doit), Claude lui succède et sa quatrième épouse, Agrippine, rappelle Sénèque à Rome afin qu’il devienne le précepteur de son fils Domitius (issu d’un premier lit).


Flatté - et heureux de quitter la Corse qu’il abhorre - Sénèque se présente à Agrippine à la fois reconnaissant et avide de mettre ses compétences au service de la famille impériale. Aucun doute pour lui, il s’agissait d’enseigner à Domitius les idées qu’il avait développées dans ses écrits afin de lui permettre d’adopter face à l’existence une attitude fondée sur la vertu. 


Sauf que… une fois qu’on sait que Domitius est le nom de naissance d’un certain Néron, on comprend que tout ne va pas se passer comme prévu… 


Marianne Jaeglé nous fait alors pénétrer au coeur des intrigues de pouvoir - et à l’époque on ne reculait devant aucun mariage consanguin ni aucun homicide pour s’en emparer ou le conserver - et l’on découvre les manoeuvres menées par Agrippine pour asseoir sa position et celle de son fils. Mais, bon sang ne saurait mentir, elle pâtira elle-même de ces méthodes pour le moins expéditives que Néron finira par reprendre à son compte…


Mais l’essentiel du roman n’est peut-être pas là. Ce qui est intéressant, c’est la réflexion que Sénèque mène sur lui-même, sur son aveuglement quant aux ambitions de ceux qu’il servait et surtout sur son propre appétit de reconnaissance sociale. Au crépuscule de son existence, alors qu’il n’est plus utile à ceux qu’il a contribué à installer dans les plus hautes fonctions, il ne peut que déplorer avoir fait taire ses scrupules face à ce qui ne lui semblait pas juste, avoir choisi le prestige que la fréquentation des puissants faisait rejaillir sur lui, avoir mis ses convictions profondes en sourdine, bref s’être arrangé avec sa conscience plutôt que d’avoir rigoureusement suivi ses principes.


En un mot, si ce texte nous intéresse aujourd’hui c’est qu’il parle du pouvoir, de l’attrait qu’il suscite, des compromissions, petites ou grandes, qu’il génère, de l’attitude que l’on adopte face à lui. Les questions qui se sont imposées à Sénèque ont traversé les siècles et se posent aujourd’hui encore dans des termes comparables. Ce récit dont les personnages et les événements nous viennent tout droit de l’Antiquité reste hélas d’une banale actualité. 


5 commentaires:

  1. A chaque fois que je vois ce livre, les avis sont bons, voire très bons, et soulignent son aspect contemporain. Déjà noté, je ne le perds pas de vue.

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    1. Effectivement, les retours de lecture sont très bons. Ce sont d'ailleurs les commentaires de Paul Saint Bris puis de Nicole qui m'ont donné envie de le lire ;-)

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  2. Rien n'a donc changé depuis Sénèque ? Quel triste constat. Il faudrait que je me replonge dans les quelques traductions que j'ai pu faire il y a quelques années.

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    1. Alors, je ne dirais pas ça ! Mais, notamment en matière de comportements humains, on peut constater qu'il existe des invariants...

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  3. En effet l'écho est fort et le questionnement de Sénèque a quelque chose d'intemporel qui force ce constat d'immuabilité. En tout cas le travail d'écriture est remarquable pour rendre le cheminement si évident.

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