jeudi 25 mai 2017

Quand sort la recluse

Fred Vargas

Flammarion, 2017



Où l'on retrouve avec plaisir l'univers singulier de Vargas...

Je ne vous apprendrai rien en disant que Fred Vargas possède un style bien à elle et que ses polars ne ressemblent à aucun autre. Et ce n’est pas son dernier opus qui me démentira.

Il me faut toujours un peu de temps pour entrer dans l’univers de Vargas. Comme à chaque fois, je me suis d’abord sentie un peu déconcertée par l’étrangeté des échanges entre les protagonistes, le caractère pour le moins surprenant et peu banal du modus operandi des crimes et la singularité du trait distinctif propre à chaque personnage. On retrouve ici le commissaire Adamsberg et ses énigmatiques associations d’idées, le commandant Danglard et sa légendaire érudition, soutenue par une mémoire hors du commun, la fidèle Retancourt dont l’impressionnante stature n’a d’égale que la finesse d’esprit, ou encore Mercadet, affligé d’hypersomnie, un handicap particulièrement épineux à gérer lorsqu’on exerce la profession de policier...

Mais, justement, avec ses personnages et ses dialogues, Vargas installe une atmosphère par laquelle on est happé presque malgré soi.
Cette fois, Adamsberg enquête sur une étrange affaire de morts par piqûres d’araignées recluses. Une affaire qui n’a au premier abord rien de criminel. Pour l’opinion publique, ces morts seraient plutôt une des conséquences de l’usage intensif de pesticides, qui rendrait ces petites bêtes plus agressives et accroîtrait la toxicité de leur venin. Pourtant, Adamsberg est travaillé par cette histoire, sans que sa brigade comprenne pourquoi. D’autant qu’un spécialiste lui démontre point par point qu’il est strictement impossible qu’une intention humaine puisse se cacher derrière ces décès. 
On n’apprendra que dans les dernières pages du livre pourquoi Adamsberg se montre si préoccupé par ces recluses. Mais avant de nous livrer les clefs de cette énigme, Vargas nous aura offert, outre un tableau très noir de l’humanité, de délicieuses incursions dans l’inconscient des héros de cette singulière intrigue. 
Une toile savamment tissée, qui m'a une fois de plus prise dans ses rets...


Papillon et Brize se sont également laissées prendre...


vendredi 19 mai 2017

L’ordre du jour

Eric Vuillard

Actes Sud, 2017


Une magnifique et percutante rencontre de la littérature et de l'Histoire

L’ordre du jour est le deuxième livre d’Eric Vuillard que je lis et, décidément, c’est un écrivain que j’apprécie. Vraiment. D’abord parce qu’il possède une plume remarquable. En peu de mots - ses textes sont courts - il parvient à planter un décor, brosser le portrait d’un personnage et, surtout, rendre compte d’une situation particulière par le recours à une formule percutante et un registre de langage parfaitement choisi. Et puis, c’est un écrivain qui se situe à la croisée de la littérature et de l’histoire. Et cette rencontre m’apparaît toujours passionnante!
Dans 14 juillet, son précédent ouvrage, Vuillard s’intéressait à la foule anonyme qui, dans un puissant mouvement, avait renversé un régime. L’ordre des choses est presque son antithèse. Ce sont quelques individus, parfaitement identifiés, dont l’Histoire a retenu les noms, qui infléchissent le cours des événements. 

Nous sommes en Allemagne dans les années 30, plus précisément le 20 février 1933, lorsque s’ouvre le récit. Vuillard nous fait entrer dans une salle du palais du président du Reichstag, où se trouvent réunis vingt-quatre des plus grands industriels allemands. Ils attendent l’arrivée du maître des lieux, Hermann Goering, qui précédera celle du chancelier en personne. Par la description de quelques gestes, l’évocation des paroles échangées et le bref rappel de ce qu’incarnent ces hommes, Vuillard en dit bien plus sur la responsabilité de ces derniers dans l’ascension du Führer qu’avec de longues démonstrations.  
Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer.
Quelle phrase glaçante ! Elle résume assez le terrible cynisme qui préside à cet instant. Au cours de cette séance, en retour du soutien politique et financier qu’il attend d’eux, Hitler promet en effet à ces capitaines d’industrie la stabilité dont ils ont besoin pour la bonne marche de leur activité. Un investissement qu’ils acceptent en finançant la campagne du chancelier et dont ils se verront grassement remerciés quelques années plus tard lorsque le régime leur fournira par le biais du travail forcé une main-d’œuvre gratuite totalement asservie.

Inutile de s’étendre davantage. Vuillard choisit de faire un saut dans le temps pour s’arrêter sur un autre moment clé : celui de l’annexion de l’Autriche, en 1938. Là encore, l’auteur nous permet d’assister à un entretien singulier, qui se déroule cette fois entre Hitler et le chancelier autrichien, Schuschnigg. On a l’impression d’assister à une pièce de théâtre, tant la gestuelle et les dialogues sont outranciers. On peine à croire que le destin d’un pays, puis du monde, a pu se jouer ainsi. Et pourtant, si lourdes soient les responsabilités qui pèsent sur les épaules d’un chef d’Etat ou de gouvernement, celui-ci reste un homme, avec son tempérament, ses grandeurs et ses faiblesses. Or, Hitler a rapidement pris l’ascendant sur son interlocuteur. Et ce qui devait être un échange diplomatique se transforme vite en une mise sous pression, à laquelle l’Autrichien n’a pas su résister. Incapable de réagir à la véritable agression qu’il subit, il mobilise tous ses efforts pour simplement ne pas s’effondrer : il fume clope sur clope. Oui, comme n’importe quel quidam soumis à la pression et en dépit de la démesure de l’enjeu... Hitler a gagné la partie.

Plus encore que les récits des manuels d’Histoire, celui de Vuillard est terrifiant. Car il n’explique rien, il montre - avec quel talent ! Et ce faisant, il nous permet de percevoir de saisissantes et inquiétantes ressemblances avec des personnages ou des situations beaucoup plus proches de nous. Et ce n’est certainement pas fortuit... 


dimanche 14 mai 2017

Deux hommes de bien

Arturo Perez-Reverte

Le Seuil, 2017


Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli


Le Paris des Lumières exploré par Perez-Reverte

Autant annoncer la couleur, j’adore de longue date Arturo Perez-Reverte, qui écrit des livres hautement rocambolesques, aux personnages truculents, riches en rebondissements, avec un ancrage historique solidement documenté. Des romans à la Dumas, en somme, dont l’œuvre était d’ailleurs au cœur de l’un de ses premiers romans, que j’avais à l’époque dévoré avec délices. Autant dire également que dans cet entre-deux-tours qui nous a tétanisés, ce nouvel opus m’apparaissait comme LA lecture idéale pour tenter de m’évader.
Un léger cafouillage dans la distribution de ce livre, qui ne s’est pas trouvé disponible partout à la date annoncée par Busnel himself à La Grande Librairie, ne m’a pas permis de me le procurer aussi vite que je l’escomptais. Mais, armée de mon ordinateur, j’ai pu repérer les quelques librairies qui le détenaient et, avec le concours de mon cher-et-tendre qui n’a pas hésité à traverser Paris à vélo pour aller me le chercher (il sait les contrariétés que peut engendrer chez moi la frustration d’être empêchée de lire un livre), j’ai enfin pu me plonger dedans. Tout ça pour dire à quel point le désir de le lire avait colonisé mon esprit !

Il faut dire que le sujet était séduisant : nous sommes à la veille de la Révolution française, la philosophie des Lumières rayonne, et deux éminents membres de l’Académie royale espagnole sont chargés de se rendre à Paris pour se procurer les 28 tomes de l’édition originale de l’Encyclopédie. Un voyage qui n’est évidemment pas de tout repos, surtout lorsque deux de leurs confrères hostiles à cette mission se sont mis en tête de la faire échouer...
Perez-Reverte nous immerge dans le Paris pré-révolutionnaire avec, je dois le dire, beaucoup de talent. De salons en cafés, d’auberges en librairies, don Hermogenes Molina et l’amiral don Pedro Zarate écument les rues de Paris, guidés par l’un de leurs concitoyens installé dans la capitale française, abbé de son état, mais dont l’esprit apparaît désormais teinté d’une théologie bien plus révolutionnaire que chrétienne...
Perez-Reverte excelle à restituer l’atmosphère qui régnait et les idées qui circulaient alors. Sa galerie de personnages est, comme toujours, parfaitement campée et l’intrigue ne manque pas de sel.

Hélas, trois fois hélas, pourquoi s’est-il mis en tête nous faire entrer dans les coulisses de son récit ? Pourquoi a-t-il voulu nous dévoiler par le détail les ouvrages qu’il a consultés, les spécialistes qu’il a interrogés, les démarches qu’il a effectuées pour élaborer son texte ? Il intervient ainsi constamment en tant qu’auteur pour nous expliquer les raisons qui l’ont conduit à placer l’action à tel endroit, nous préciser qu’il a repris des cours d’escrime pour s’assurer de la crédibilité d’une scène ou nous informer de ses sources bibliographiques. Loin d’apporter une perspective ou une quelconque épaisseur à son roman, ces gloses l’alourdissent considérablement. N’est pas Carrère ou Cercas qui veut. Lorsque l’un ou l’autre se mettent en scène dans leurs œuvres, ils font part d’une expérience existentielle, et apportent une réflexion sur ce qu’est la littérature et le rapport que celle-ci entretient avec la «vraie» vie. Or Perez-Reverte n’est absolument pas dans ce registre. L’auteur et le narrateur ne font jamais corps, et on n’a nul besoin de connaître tout se qui se cache derrière cette belle architecture. Tout se passe comme si alors qu’on écouterait une symphonie, le chef d’orchestre interrompait régulièrement les musiciens pour expliquer quel instrument allait se faire entendre et ce qui présidait à ce choix. Ce serait tout bonnement inaudible... J’avoue qu’en dépit de mon ardent désir de retrouver Perez-Reverte, j’ai eu toutes les peines du monde à m’attacher à ses deux académiciens. Fort heureusement, l’auteur a finalement consenti à se mettre plus en retrait dans la seconde partie de son roman, ce qui m’a enfin permis de goûter davantage mon plaisir !

Gageons qu’il s’agissait là d’une expérience, ou d’une coquetterie de la part de l’auteur, qui reviendra, espérons-le, dès son prochain livre à sa manière plus habituelle - et certes plus classique - mais dans laquelle il s’illustre avec tant de talent. Nul doute que je me précipiterai alors de nouveau chez mon libraire !

mardi 2 mai 2017

La fin de l’histoire

Luis Sepulveda

Métailié, 2017


Traduit de l’espagnol (Chili) par David Fauquemberg


"La littérature raconte ce que l'histoire officielle dissimule."
Luis Sepulveda 

Je l’ai dit ailleurs, pas moyen de rédiger un billet sur mes lectures depuis ce funeste dimanche 23 avril. Je me sens absolument incapable de dire quoi que ce soit d’intéressant sur Les filles au lion, de Jessie Burton, ou Trop de lumière, de Marinette Levy. Tant pis...
Si j’ai choisi néanmoins d’essayer de parler du dernier roman de Sepulveda, c’est qu’il est un nouveau et parfait témoignage des atrocités qu’engendre une dictature. Celle du Chili était militaire, mais on sait très bien que les régimes autoritaires et liberticides peuvent aussi surgir des urnes...

Entre Russie et Chili, Sepulveda explore les liens qui existèrent entre les descendants de certains cosaques qui défendirent le tsar en 1917 et les partisans de Pinochet. Sous la Seconde Guerre mondiale, les premiers rallièrent les régiments SS, puis, plus tard, servirent de mercenaires aux partisans de la junte. 
Dans son roman, Sepulveda met en scène Juan Belmonte, un ancien opposant au régime de Pinochet. Sa compagne, Veronica, n’est jamais sortie du silence dans lequel elle s’était réfugiée pour ne pas livrer d’information sur Belmonte lorsque ses bourreaux la torturèrent. Bien que Belmonte mène désormais avec elle une vie calme, en retrait du monde, il est contacté par les services secrets russes pour retrouver quelques-uns de ces cosaques, bien décidés à aider leur ancien chef à s’évader de la prison où il a été condamné à finir ses jours pour les faits de torture dont il se rendit coupable sous le régime de Pinochet.

Les liens qui unissent les différents personnages et le rôle qu’ils jouèrent dans le passé nous sont peu à peu dévoilés par le jeu d’une alternance de chapitres qui nous emmènent à différentes époques de la Russie au Chili. Sans jamais s’attarder, en quelques mots savamment pesés et distillés, Sepulveda évoque l’horreur, la peur et la douleur, les alliances et les trahisons.

C’est un texte très maîtrisé, très fort, nécessaire, auquel j’ai conscience de rendre bien mal justice, l’ayant lu dans un moment de profonde inquiétude. Ce sont pourtant les livres qui nous éclairent et qui devraient nous permettre de reconnaître les faux-semblants pour ne pas sombrer à nouveau dans l’horreur.


lundi 17 avril 2017

Rue Monsieur-le-Prince

Didier Castino

Liana Levi, 2017


Le roman d'une génération, née en 1986

Il est des livres qui ont le pouvoir de nous toucher, d’atteindre quelque chose d’intime au plus profond de nous. Parfois, ils vont jusqu’à nous tendre un véritable miroir et l’effet n’en est que plus troublant. On est alors étreint par une sensation étrange, indéfinissable, mélange de saisissement de se sentir mis à nu, de stupéfaction de voir mis en mots ce que l’on ne percevait que confusément et de reconnaissance envers l’auteur. C’est ce moment exceptionnel que j’ai connu en lisant le magnifique et si juste livre de Didier Castino Rue Monsieur-le-Prince.

Hervé était âgé de 22 ans lorsque les étudiants investirent les rues de nombreuses villes de France en novembre et décembre 1986 pour exiger le retrait du projet de loi Devaquet. Premier mouvement d’ampleur depuis 1968, auquel il fut inévitablement comparé, il avait ceci de particulier - comme son aîné - qu’il était mené par de tout jeunes gens. Ceux-ci s’insurgeaient contre une mesure visant à instaurer la sélection à l’entrée des universités et donner à ces dernières une autonomie de gestion. Un projet inacceptable pour tous ces jeunes qui y voyaient une remise en cause d’un principe fondamental, celui de l’égalité des chances. Et remettre en cause ce principe dans les universités, c’était proposer une forme de société dans laquelle ils ne voulaient pas s’inscrire. 

J’étais en terminale et, comme de nombreux lycéens, j’ai emboîté le pas aux étudiants pour scander à gorge déployée «Devaquet, au piquet» et autres slogans plus ou moins mutins. Ce fut un moment de liesse et de ferveur où l’on occupait nos établissements et où l'on passait des heures dans les AG à élaborer la formulation qui ferait mouche. Au diable les cours et les profs, les parents et la routine quotidienne ! Nous avions un dessein bien plus grand à mettre en œuvre ! Ce fut très certainement un moment fondateur pour ma génération car c’était, au terme de notre adolescence, comme une naissance à une forme active et volontaire de citoyenneté. C’était faire l’expérience que l’on pouvait, collectivement, changer les choses. C’était notre sortie définitive du monde de l’enfance. 
Mais notre exaltation et notre innocence furent brutalement fauchées la nuit 6 décembre, lorsqu’un jeune homme de 22 ans, Malik Oussekine, fut battu à mort par des policiers. La liesse s’en est définitivement allée, la gravité l’a remplacée. Les marches hier joyeuses et bruyantes devinrent silencieuses et tristes. 

Le nom de Malik Oussekine est resté douloureusement gravé en moi, comme il l’est resté en Didier Castino.

Refusant de voir ce nom réduit à une simple notice dans les manuels d’histoire, l'écrivain retrace les dernières heures de Malik. Il esquisse son portrait, dit ses goûts et ses aspirations, évoque la maladie dont il était atteint et qui nécessitait un lourd protocole de soins, et il suit sa course effrénée, épouvantée, dans les rues pleines d’effervescence du VIe arrondissement, tandis que deux policiers à moto le pourchassaient. Il restitue ses derniers instants, lorsque les policiers forcèrent l’entrée de l’immeuble de la rue Monsieur-le-Prince où il avait trouvé refuge. Il dit les coups, il dit l’acharnement et il dit encore l’effroi du seul témoin qui se trouvait présent.

Mais la grande valeur de ce livre tient à ce que Castino n’en fait pas un événement isolé. Il l’inscrit dans un continuum historique. Malik Oussekine n’est ni le premier ni le dernier homme à mourir au terme d’une course éperdue pour échapper à la violence de qui représente l’autorité, et qui le conduira à la mort. Du massacre du 17 octobre 1961 à Zyed et Bouna en 2005, ou encore, plus récemment, à Adama Traore, combien d’êtres, des adolescents parfois, ayant pour seul point commun et pour seul tort de n’avoir pas la peau blanche, ont-ils ainsi perdu la vie ? Combien ont couru pour échapper à l’horreur ? Courir pour ne pas entrer dans l’Histoire, pour ne pas venir grossir le nombre des pages les plus laides qui la constituent, pour arrêter cet intolérable mouvement des hommes vers la haine et le rejet de l'autre.  

Une histoire tellement éloignée de celle que nous voulions écrire, en 1986. 


Ce livre-ci, je l'ai tellement aimé que je ne résiste pas au désir de vous en faire partager un extrait, ici

jeudi 13 avril 2017

La plume

Virginie Roels

Stock, 2017



C'est déjà l'entre-deux-tours des élections...

Ce roman-là, je l’ai très vite repéré et j’ai eu aussitôt envie de le lire. Il faut dire que son sujet en ferait presque un document d’actualité. Jugez-en plutôt : il y est question de la manière dont un candidat - et pas des moindres, puisqu’il s’agit du chef de l’Etat candidat à sa propre succession - gère sa communication dans la campagne présidentielle. Sauf que Virginie Roels nous en propose un traitement romanesque assez inattendu.
Certes, aujourd’hui, plus rien ne semble pouvoir nous étonner, tant nous sommes abreuvés, atterrés, par les bassesses et compromissions d’une partie de notre personnel politique. Mais, comme toujours, je préfère observer les choses à travers le filtre de la fiction et le recul qu’offre celle-ci. Or, Virginie Roels, qui fut elle-même journaliste d’investigation, a amassé sans doute suffisamment de matière pour nourrir son roman, qui se révèle parfaitement jubilatoire.

Tout démarre comme un roman policier : l’auteure nous propulse d’emblée dans le moment de bascule, lorsque le Président Debanel, lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours, perd littéralement son sang-froid et compromet ainsi définitivement sa réélection. Pourquoi ? Comment ? C’est le mystère que va s’employer à percer une jeune journaliste, amenée à remonter le cours des événements et découvrir ainsi les coulisses du pouvoir...

Mais attention, si la jeune femme qui entreprend cette enquête est bien détentrice d’une carte de presse, elle pige pour... TV Big Chaîne ! Et lorsqu’on l’envoie couvrir le débat, ce n’est pas pour en proposer une analyse politique, mais pour offrir aux lecteurs du magazine télé une somme d’anecdotes rigolotes. Le ton est donné. Si le sujet est grave, l’auteure n’a pas l’intention de nous accabler davantage que nous le sommes déjà, ce dont je lui sais gré en ces jours où nous nous préparons à déposer notre bulletin dans l’urne...
Installée dans le public, seule cette journaliste déterminée à donner à sa carrière une nouvelle orientation semble avoir remarqué ce jeune homme au sourire de Joconde, dont elle a l’intuition qu’il est à l’origine de tout. Armée de sa pugnacité et d’une bonne dose de candeur, la jeune femme finit par décrocher un entretien avec un ancien proche de l’ex-Président. De révélation en révélation, elle finit par comprendre ce qui s’est tramé... et dont bien entendu je me garderais bien de vous révéler quoi que ce soit ! L’intrigue est parfaitement menée, et on la suit de bout en bout sans vouloir la lâcher avant de connaître le fin mot de l'histoire.

Mais l’essentiel n’est pourtant pas là. Au-delà du véritable plaisir que l’on prend à suivre cette aventure, c’est tout ce qui est dit des détenteurs du pouvoir et des relations qu’ils entretiennent avec tous ceux qui gravitent autour d’eux qui est intéressant. Bien sûr, on n’a plus grand chose à apprendre sur le machisme omniprésent réduisant les femmes à de vulgaires objets de consommation, sur cet asservissement volontaire de tous les ambitieux qui veulent leur petite part de pouvoir, sur le cynisme des puissants... 
Ce qui m’a un peu plus étonnée, en revanche, c’est la forme d’aveuglement où se trouvent les personnages, qui lisent les événements à l’aune de leurs seules attentes, de leurs seuls objectifs, sans jamais être capable de déplacer la perspective ou le point de vue pour acquérir plus de clairvoyance. Mais cela en dit long sur leur insondable égotisme, leur mégalomanie et, in fine, leur manque de discernement et leur complète incapacité à éprouver de l’empathie. Ce que l’on a tout loisir d’observer en ce moment... 
Non, tout bien réfléchi, il n’y a rien de surprenant au tableau que brosse Virginie Roels.


Je ne suis pas seule à avoir aimé : Nicole et Joëlle partagent mon enthousiasme ; l'avis de Jostein est plus mitigé


de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi


lundi 10 avril 2017

Principe de suspension

Vanessa Bamberger

Liana Levi, 2017



Grandeur et servitude d'un petit patron...

Le travail, son organisation et la manière dont l’individu peut y trouver sa place étant des questions qui me préoccupent tout particulièrement, c’est avec un intérêt certain que j’ai abordé cette nouvelle lecture proposée dans le cadre des 68. D’autant que l’approche en est originale, puisque l’auteure a choisi pour héros de son roman un patron de PME, ce qui est suffisamment rare dans le paysage littéraire, me semble-t-il, pour le souligner.

Or donc, lorsque s’ouvre le livre, Thomas est dans le coma, terrassé par une crise d’asthme survenue alors qu’il se débattait avec les graves revers subis par son usine d'embouts pour inhalateurs. Refrain hélas bien connu, son principal commanditaire a en effet décidé de délocaliser la fabrication de ces éléments, tandis que son directeur R&D (Recherche & Développement, pour les néophytes) choisissait précisément ce moment pour partir à la concurrence.
Quant à Olivia, sa femme, artiste peintre totalement velléitaire, elle se débat avec ses frustrations en élevant ses enfants, tout en gérant les affaires domestiques. Au sein du couple, la passion s’en est allée depuis bien longtemps pour céder la place à un quotidien peu glamour. Par le jeu de l’alternance des chapitres, Vanessa Bamberger nous fait tour à tour entendre la voix de cette desparate housewife et celle de Thomas dans les jours qui précédèrent le drame. Aux questions d’ordre socio-économique se mêle donc celle du couple et de sa capacité à perdurer.

Visiblement, l’auteure, journaliste de formation, a voulu passer à la fiction pour prendre la défense de ces petits patrons qui sacrifient leur vie personnelle pour se consacrer à leur entreprise et qui sont victimes, tout comme les salariés qu’ils emploient, des effets délétères de la mondialisation et du dumping social auquel elle aboutit. Soit. Cela correspond en effet à la réalité. Mais est-ce parce que l’auteure a voulu traiter deux sujets de front ou bien parce que ses personnages m’ont semblé caricaturaux qu’elle ne m’a pas vraiment convaincue? Je n’ai éprouvé aucune empathie ni pour Thomas, qui semble trop vite débordé par la situation alors qu’il était présenté comme un homme de conviction ayant fait le choix de la PME pour se mettre au service du redéploiement économique de sa région et améliorer les conditions de travail des ouvriers, ni surtout pour Olivia, qui donne l’impression de se laisser complètement porter par les événements sans jamais prendre sa propre vie en main, attendant tout de son mari. 
La plume est alerte et le sujet mérite qu’on s’y attèle. Mais celui-ci est ambitieux et demanderait selon moi à être traité avec plus de finesse. Même si le roman est agréable à lire, il est dommage que du patron du laboratoire pharmaceutique dont dépend l'usine de Thomas aux délégués syndicaux - présentés comme des «aboyeurs» -, le trait soit trop grossier. A cela s’ajoutent quelques réserves sur la happy end qui m’est apparue un peu facile et angélique. Des défauts que l'auteure parviendra certainement à corriger dans ses prochains romans...

Une fois de plus, Nicole et Joëlle m'ont devancée, ainsi que Benoît



Les 68 Premières fois, sélection de janvier 2017

 de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi