mardi 2 juin 2020

Et la vie reprit son cours

Catherine Bardon

Les Escales, 2020



En voilà un titre qu’on a plaisir à prononcer ! Même si, en ce qui nous concerne, ce n’est pas encore tout à fait ça... La vie de Ruth, en revanche, se poursuit sous la plume toujours alerte de Catherine Bardon. Vous vous souvenez ? Dans L’Américaine, nous l’avions suivie à New York, où elle avait passé plusieurs années, le temps de nouer de puissants liens d’amitié avec Arturo, de tomber amoureuse et de faire une petite fille. Mais Ruth a choisi de retourner sur sa terre natale, pour retrouver sa mère et ses racines.

Sa petite Gaia à ses côtés, elle pose les fondements d’une nouvelle vie, sans jamais oublier ceux qui lui sont chers, et qui viendront la rejoindre sur son île, le temps de quelques jours ou un peu plus... 

Si vous avez lu les deux premiers volumes de cette saga, vous connaissez la manière dont l’auteure entremêle les fils de la petite et de la grande histoire. Alors que l’on se plaît à retrouver des personnages qui nous sont désormais familiers et qui éprouvent les joies et les revers de toute existence, Catherine Bardon évoque la destinée de cette République dominicaine si chère à son coeur, tandis que la guerre des Six-Jours ou l’assassinat de Martin Luther King viennent douloureusement rappeler à Ruth et à ses compagnons le chaos du monde. La vie pourtant poursuivra son cours jusqu’au crépuscule des années 70, et l’on refermera alors ces pages le coeur un peu serré de devoir les quitter, mais dans l’espoir de connaître les suites de leurs destinées dans un quatrième volume que l’auteure pourrait bien vouloir nous offrir...



samedi 30 mai 2020

Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une

Tonino Benacquista

Gallimard 2020



Je ne rate jamais un roman de Benacquista, et j’ai coutume de dire qu’il fait partie de cette famille rare et précieuse d’écrivains capables de vous emporter en vous racontant n’importe quelle histoire. Même la plus improbable. Même la plus banale. Et peut-être est-ce plus vrai encore aujourd’hui avec ce nouveau livre.

Car j’ai avalé ce roman d’une traite, goûtant les mille inventions qui jaillissaient de ses pages, me disant parfois intérieurement : «Mais quelle formidable idée !», impressionnée  que j’étais par cet imaginaire totalement débridé, offrant à mon admiration autant de germes de fictions incroyables que j’aurais eu envie de découvrir. 

Il faut dire que la fiction, comme elle le fut naguère dans Saga, est au coeur de ce roman, dont le héros s’enferme pendant plusieurs semaines pour littéralement se gaver de séries. Françaises, brésiliennes, anglo-saxonnes, contemporaines, historiques... tout y passe, et les personnages qui les peuplent deviennent peu à peu les seuls et uniques compagnons de Léo. La réalité et la fiction se mêlent alors, et il finit par ne plus percevoir le monde qu’à l’aune de ces chimères.

Hélas, le lecteur lui-même finit par s’y perdre et ne plus très bien savoir où il en est ni où l’écrivain veut en venir. Pour la première fois peut-être, Benacquista semble avoir échoué à donner une vraie cohérence à son récit, dont on ressort déconcerté. Un peu comme au sortir d’une trépidante série dont on aurait eu plaisir à suivre les multiples rebondissements, mais dont les dernières images nous laisseraient sur un vague sentiment d’inachevé, avec cette interrogation: «Tout ça pour ça ?»

dimanche 24 mai 2020

Les services compétents

Iegor Gran

POL, 2020



Tout a été dit depuis bien longtemps sur la police politique en URSS et l’on n’ignore plus rien désormais de ses terrifiantes pratiques. Cela n’a pourtant pas empêché Iegor Gran d’écrire un nouveau roman sur le sujet, et pas des moindres. Il faut dire qu’étant le fils d’André Siniavski, un écrivain russe contestataire qui parvint à faire passer et publier ses textes à l’Ouest, il avait sans aucun doute beaucoup à dire sur la question. C’est cependant sans fiel aucun, mais au contraire avec un humour dévastateur et néanmoins élégant qu’il nous livre son témoignage.

La scène d’ouverture donne immédiatement le ton. André a été arrêté le matin même et les hommes du KGB se rendent à son domicile pour y effectuer une perquisition. Son épouse les reçoit avec un aplomb peu commun, répondant à leurs questions avec une ironique ingénuité, allant même jusqu’à leur fourrer le petit Iegor, alors âgé de quelques mois, dans les bras. 
C’est que le couple s’y attendait, à ce moment-là : on n’écrit pas impunément des romans mêlant l’absurde et le fantastique au pays du réalisme socialiste ! Les «services compétents» auront pourtant mis six années à identifier le «coupable». Six années au cours desquelles les Français auront pu lire ces ouvrages subversifs, six années pendant lesquelles les services secrets russes auront été battus en brèche !

Il faut dire que Staline est mort depuis une douzaine d’années et le pays se trouve alors à un moment un peu particulier de son histoire, entre tentative de dégel initiée par Krouchtchev et reprise en main de l’appareil par Brejnev. Si, en 1958, le pouvoir avait choisi de laisser Pasternak en liberté - sans lui permettre toutefois d’aller chercher son prix Nobel -, il semblait de nouveau hors de question, à l’aube des années 60, de laisser impuni celui qui signait ses textes du pseudonyme d’Abram Tertz...

Iegor Gran ne cherche pas tant à relater l’histoire familiale qu’à faire la peinture d’une époque où l’URSS entrouvrait sa porte, accueillant par exemple une exposition américaine  offrant au regard de Russes ébaubis tous les aspects de l’American way of life, du téléviseur dernier cri à de rutilantes voitures sans oublier l’incontournable Pepsi proposé à la dégustation. Mais, pour le pouvoir, ne s’agissait-il pas de montrer l’inanité de cette débauche technologique que seuls quelques privilégiés pouvaient acquérir, quand l’idéal socialiste s’attachait à mettre les progrès au service du peuple ? 
Au coeur de ce réchauffement, les agents de la sécurité intérieure, biberonnés aux préceptes du communisme, avaient de quoi se perdre... Certes, on hésitait désormais à arrêter les gens au milieu de la nuit pour les conduire directement dans les sous-sols de l’effroyable Loubianka. Mais de là à laisser écorner l’idéal socialiste sans ciller...

Sous la plume à la fois tendre et incisive de Iégor Gran, le lieutenant Ivanov qui mena l’enquête ayant abouti à l’arrestation de son père et qui est le véritable héros de ce roman, incarne, bien avant la Glasnost, ce premier tournant de l’histoire. Ivanov y apparaît comme un opérateur pataud des «services compétents», formidable périphrase répétée, martelée tout au long du roman comme étaient martelés les slogans du régime pour dire toute l’absurdité et tout l’arbitraire sur lesquels celui-ci reposait. 

Iegor Gran réussit un périlleux exercice de haute voltige, celui de faire passer l’intime à l’arrière-plan de l’histoire collective et de faire rire et sourire avec l’odieux. Une merveilleuse prouesse !

samedi 16 mai 2020

Fin de siècle

Sébastien Gendron

Gallimard, 2020



Le confinement aura au moins eu une vertu, celle de nous contraindre - ou de nous permettre - d’exhumer des livres de nos PAL. Sans doute en effet n’aurais-je jamais ouvert le roman de Sébastien Gendron si je n’avais été réduite à faire de ma bibliothèque et de ses excroissances ma seule et unique source de lecture - papier s’entend. Il faut dire qu’un texte de quatrième s’ouvrant sur la phrase «Une femme est sauvagement assassinée dans sa villa de Cap Martin» a généralement tendance à me faire passer mon chemin... Mais la suite laissait présager quelque chose d’assez insolite, et ma furieuse envie de délaisser un temps ma liseuse pour une pratique plus charnelle de la lecture a pris le dessus.

Dire de ce roman qu’il est insolite est un euphémisme : il est parfaitement déjanté !  Il est d’ailleurs possible que hors confinement je n’en aurais pas dépassé les premiers chapitres. Mais dans un contexte où la moitié de la population mondiale se trouvait assignée à résidence pour échapper à un virus et où l’on a pu voir le personnel médical réduit à s’affubler de masques de plongée pour s’en prémunir, la fiction avait quand même du pain sur la planche pour se hisser au niveau de la réalité.

Donc, la réapparition en Méditerranée des mégalodons, ces espèces de requins géants mesurant plusieurs mètres et pesant des dizaines de tonnes revenus du fond des âges pour gober les baigneurs comme de vulgaires cacahuètes à l’apéritif, pourquoi pas... 
Pour les tenir à distance, des herses ont été profondément enfouies au fond de la mer, afin que les plus riches puissent continuer à vivre tranquillement dans leurs villas, concentrées dans une zone protégée. Mais l’entretien de ces herses ont été confiées à des entreprises privées qui ont au fil du temps, vous vous en doutez bien, cherché à réduire les coûts d’entretien et de maintenance, si bien que les charmantes bestioles ont fini par trouver une faille et par s’introduire dans ce qui n’est pour eux rien d’autre qu’un appétissant garde-manger... 

Sur cette toile de fond, Sébastien Gendron convie une galerie de personnages improbables, tels ce richissime fils de famille ayant financé une opération de saut en parachute à 88 kilomètres au-dessus de la Terre, ces flics homosexuels refoulés mais néanmoins racistes tentant de mener une enquête, ou cet artiste faisant main basse sur des oeuvres mondialement connues pour les transformer d’une manière ou d’une autre et en faire de nouvelles oeuvres signées de son nom qui se vendront à prix d’or, sans parler de l’apparition d’Albert de Monaco qui passe tout de même un mauvais quart d’heure... Ajoutons à cela quelques failles spatio-temporelles et vous obtenez un roman absolument unique en son genre !

Certaines scènes sont totalement désopilantes, mais derrière ce tableau d’un loufoque achevé se cache une peinture de nos travers, une critique mordante de notre société que l’égoïsme et la course effrénée vers le profit finissent par mener à sa perte. 
Finalement, s’agit-il vraiment d’une fiction ? 

En attendant la fin du monde, rien n'empêche de s'offrir un réjouissant moment de lecture ! 

dimanche 10 mai 2020

Richesse oblige

Hannelore Cayre

Métailié, 2020



J’avais raté La Daronne, alors cette fois pas question de passer à côté du nouvel opus de cette auteure singulière ! D’autant que l’intrigue avait un pied dans notre époque et l’autre dans le XIXe siècle.

L’héroïne en est la descendante d’une famille avec nom à particule, Blanche de Rigny. Une famille prospère qui sut en son temps tirer le meilleur parti de la Révolution industrielle pour faire fortune. Mais Blanche appartient à une branche qui s’est peu à peu paupérisée... Ses revenus seraient même extrêmement réduits si elle ne les cumulait avec de menus trafics qu’elle a mis sur pied... Affligée d’un handicap, elle forme avec sa jeune fille Juliette et son amie Hildegarde, une grande bringue activiste de la cause animale, un trio bien peu conformiste... et bien peu raccord avec l’autre branche de Rigny, qui a quant à elle fait fructifier le patrimoine familial sans s’encombrer du moindre scrupule.

A la mort de son père, retournant dans sa Bretagne natale, Blanche se met en tête d’éclaircir le mystère de sa généalogie : le nom de Rigny ne fait en effet pas très couleur locale... Commence alors une enquête qui va faire alterner les chapitres contemporains et l’histoire d’un ancêtre pris dans la tourmente de la guerre de 1870 et de la Commune de Paris.

On comprend assez vite le projet de l’auteure (et si tel n’était pas le cas, elle met les points sur i dans une manière de postface) qui consiste à démontrer, en mettant en miroir deux générations d’une même famille que plus d’un siècle sépare, que le mur dans laquelle notre société est en train de foncer (et que l’on vient de se prendre en pleine face) trouve ses racines dans le capitalisme triomphant du XIXe siècle. 
Ok. Je partage assez cette analyse qui n’a rien d’un scoop. Mais forte de ce constat, Hannelore Cayre bâtit son intrigue et sa démonstration avec la finesse d’un canon de la Garde nationale... Entre le cousin ayant acquis grâce à ses activités de recyclage de pétrole frelaté en pleine mer le charmant surnom de «gros enculé», la vieille tante hyperbotoxée et un brin dégénérée, la cousine anorexique se prenant pour une artiste et la petite Juliette prête à s’enchaîner à un arbre pour éviter qu’on ne l’abatte, disons qu’on ne fait pas exactement dans la nuance.

Alors c’est vrai que le tableau est amusant et que l’on ne s’ennuie pas. Et puis il est vrai aussi qu’il faut parfois savoir grossir le trait pour ouvrir les yeux de son auditoire... au risque de finir par décrédibiliser son propos si l'on ne se donne pas de limite.
Ceci étant dit, la peinture de la débâcle de 1870 et du Paris de la Commune est assez réussie, et les chapitres qui y ont trait sont ceux qui ont eu ma préférence. Et puis un roman qui fait apparaître la silhouette de Jules Vallès, fût-ce de manière furtive, ne peut être mauvais... n’est-ce pas !

vendredi 1 mai 2020

Trois heures du matin

Gianrico Carofiglio

Slatkine, 2020


Traduit de l’italien par Elsa Damien


Antonio est âgé d’une dizaine d’années lorsqu’il fait un malaise chez l’un de ses copains. Le diagnostic tombe : il aurait fait une crise d’épilepsie. Il va devoir suivre un traitement au long cours, abandonner les sports collectifs ainsi que diverses autres activités, et la consommation de sodas lui est désormais interdite ! Mauvaises nouvelles pour un petit garçon qui se sent alors exclu. D’autant que sa mère préfère taire son affection, de peur justement que son fils ne fasse l’objet de sarcasmes et de moqueries...

Après des années d’une vie en demi-teinte et la survenue d’une nouvelle crise, son père décide de consulter un spécialiste reconnu. Ce sera en France, à Marseille.
Le père et le fils devenu un adolescent de dix-sept ans vont passer trois jours et deux nuits ensemble. Des retrouvailles inattendues et quelque peu redoutées par Antonio qui vit avec sa mère depuis la séparation de ses parents...

Durant ces quelques heures, Antonio va découvrir un homme qu’il ne connaissait pas. Tous deux vont se laisser porter par les circonstances et les rencontres faites dans une ville qu’ils ne connaissaient qu’à travers leurs lectures respectives. Loin de leurs repères familiers, de leurs contraintes et de leurs habitudes, ils vont se parler, avec pudeur mais sans embarras, en toute sincérité, et se dévoiler l’un à l’autre, oubliant la distance qui s’était peu à peu installée entre eux...

Comme la lecture de ce roman doux et subtil m’a fait du bien ! L’auteur a trouvé le ton et les mots justes pour évoquer cette relation père-fils et ce moment si délicat du passage à l’âge adulte. Au cours de cette parenthèse enchantée, au coeur d’un Marseille où la violence peut surgir à chaque instant, mais où règnent aussi la bienveillance et le partage, ces deux personnages vivent des instants fondateurs que l’auteur restitue avec beaucoup de grâce.
Une belle découverte que je dois Au livre d’après et que j’avais repérée dans la sélection des coups de coeur du web rassemblés par Antigone. Qu’elles en soient ici vivement remerciées !

samedi 25 avril 2020

Dans la tête de mon maître

Béatrice Fontanel

Stock, 2020



Lorsque j’ai fait le plein à la veille du confinement, j’ai choisi mes livres en pensant dépaysement, voyage dans l’espace autant que dans le temps. Et comme j’apprécie assez les romans se déroulant sous la Révolution française, c’est tout naturellement que j’ai sélectionné celui qui avait déjà retenu mon attention quelques semaines auparavant...

A travers le récit du factotum d’Antoine Lavoisier (le célèbre chimiste ayant abandonné sa particule en cours de route), l’auteure se propose de peindre l’ambiance qui régnait à Paris dans les années qui suivirent la prise de la Bastille, et plus particulièrement celles de la Terreur. 

Entre détails de la vie quotidienne et échos des discours enflammés et plus ou moins emphatiques des tribuns, Béatrice Fontanel nous offre un tableau extrêmement vivant de cette époque.
Comment s’alimenter, par exemple, alors que certaines denrées se faisaient rares (tiens, ça vous rappelle quelque chose ?), mais surtout parce qu’il ne fallait pas disposer de plus d’un jour de provisions chez soi, au risque de passer pour un accapareur... 

Le contraste qu’offrent le personnage de Balthazar Janvier, jadis enfant trouvé que Lavoisier a pris sous son aile, et ce dernier, ancien fermier général, fortuné et cultivé, permet à l’auteure de poser son regard à la fois sur les plus humbles et sur les plus nantis, l’un et l’autre de ses personnages ayant d’ailleurs d’abord été favorables à la Révolution.

Mais s’il y a une chose dont l’auteure réussit remarquablement à rendre compte, c’est  l’omniprésence de la guillotine. On a beau savoir qu’elle fonctionnait à plein régime, il reste néanmoins difficile de se représenter jusqu’à quel point elle avait investi et envahi l’espace public. C’est d’ailleurs sans doute le point fort de ce roman que de nous faire entendre le son mat et glaçant de sa lame, résonnant à tout instant sur les places de la capitale baignant dans un flot ininterrompu de sang... Une lame qui s’abattra en mai 1794 sur la tête de Lavoisier.

Si ce récit ne nous apprend rien de bien nouveau sur cet épisode fondateur de notre histoire, il nous invite néanmoins à une immersion dans un Paris plein de bruit, de mouvement et de fureur, bien éloigné de celui que nous connaissons aujourd’hui...