samedi 20 janvier 2018

La rose de Saragosse

Raphaël Jerusalmy

Actes Sud, 2018



Ça commence comme Le nom de la rose. Du moins dans le lointain souvenir que j’en ai. Et si vous êtes comme moi, cela ne doit pas manquer de vous émoustiller... 
Nous sommes en 1485, dans la grande cathédrale de Saragosse, et l’inquisiteur de la ville est sauvagement assassiné. Une enquête est lancée par Torquemada lui-même pour découvrir les coupables et couper immédiatement cours à tout ce qui pourrait faire vaciller l’autorité de l’Eglise. Ici s’arrête pourtant la similitude (en dépit du titre, qui fait furieusement écho à celui du roman d’Umberto Eco), en raison du style et du format choisis. Là où l’Italien entraînait son lecteur dans une flamboyante enquête aux multiples rebondissements qui tenait son lecteur en haleine, Jerusalmy opte pour une forme d’épure, tout en retenue et en sobriété.

L’urgence à démasquer les coupables croît avec la publication de gravures caricaturant Torquemada, menaçant ainsi plus gravement encore le pouvoir qu’il prétend incarner. C’est pourquoi celui-ci fait appel à des «familiers», sortes de mercenaires vendant leurs services au plus offrant. Angel de la Cruz, noble déchu, au physique plus que rebutant, constamment flanqué d’un terrifiant molosse, est de ceux-là. 
Lorsqu’il se rend chez Ménassé de Montesa, un «converso» - un juif converti - pour les besoins de son enquête, le contraste qu’il offre avec cette famille raffinée et cultivée, en particulier avec la gracieuse Léa, est plus que saisissant. Tout semble devoir les séparer. 

Mais ils nourrissent une même passion pour le dessin et la gravure. L’un d’eux a-t-il à voir avec ces portraits satiriques qui se multiplient dans la ville ? 

Jerusalmy met en place une intrigue subtile, qui révèle toute la portée subversive et contestataire de l’art. Mais le jeu peut se révéler dangereux. Les images ont un pouvoir d’une puissance insurpassable qu’il faut savoir manier, au risque d’en être soi-même victime. Certains, à l’aube de la Renaissance, n’hésiteront cependant pas à s’en emparer...

samedi 13 janvier 2018

Les loyautés

Delphine de Vigan
Jean-Claude Lattès, 2018


Delphine de Vigan fait partie de ces écrivains qui m’ont offert de lire des textes m’ayant tellement impressionnée - à plusieurs reprises et pour des raisons différentes en ce qui la concerne - que je me suis littéralement ruée sur son nouveau roman.

Disons tout d’abord qu’elle a définitivement clôt l’épisode Rien ne s’oppose à la nuit, qui avait ensuite donné lieu à D’après une histoire vraie, réponse ludique et littéraire à toutes les questions qui lui avait alors été posées. Elle revient à une veine plus classique et plus distanciée. Plus concise et plus sèche, peut-être aussi.
Dans ce roman, elle fait le portrait d’un jeune garçon au seuil de l’adolescence, Théo, vivant alternativement chez son père et sa mère, divorcés. Plus aucun lien ne subsiste entre eux, si ce n’est une rancœur tenace habitant la mère. Chaque semaine, Théo entre dans un univers qu’il doit entièrement laisser derrière lui lorsque celle-ci se termine. Aucune trace, si ténue fût-elle, ne doit venir rappeler à sa mère l’existence de son ex-mari...
Partagé entre deux mondes, Théo porte seul le poids de la dépression dans laquelle sombre son père.
Une enseignante semble toutefois percevoir une faille chez cet enfant. Une faille qu’il tente de combler en s’offrant des instants d’ivresse avec son meilleur ami Mathis...

Delphine de Vigan choisit d’aborder cette histoire à travers le regard de différents protagonistes - Hélène, la professeure principale de Théo, Mathis et la mère de celui-ci. Peu à peu, chacun de ces personnages révèle alors ses propres fêlures.
L’écriture est efficace, l’auteure va droit au but. Un peu trop, peut-être. Elle accumule les drames, plus ou moins enfouis en chacun de ses héros. Elle mène son récit au pas de charge et nul n’est épargné, si bien qu’on finit par avoir une sensation d’artifice. Là où, dans Les heures souterraines, Delphine de Vigan prenait le temps d’entrer dans la psychologie de son héroïne, elle cherche ici à embrasser trop de destinées et prive de sa faculté d’empathie le lecteur qui ne sait plus à quel saint se vouer...

D’une grande brièveté - j’ai lu ce texte le temps d’un dimanche après-midi - ce roman ne laissera sans doute pas en moi une empreinte durable, comme ce fut le cas des lectures que j’ai citées. On ne peut pas être toujours au plus haut de son talent... Rendez-vous avec son prochain livre !


Eva et moi sommes sur la même longueur d'ondes...







dimanche 7 janvier 2018

Chanson de la ville silencieuse

Olivier Adam

Flammarion, 2018



Retrouver un écrivain que l’on aime procure une singulière émotion. Une émotion teintée d’une légère appréhension. Va-t-on éprouver à nouveau le délicieux frisson qu’il nous a déjà offert?

Le précédent roman d’Olivier Adam, La renverse, m’avait laissée sur ma faim.
Il revient aujourd’hui avec un récit profondément intime, dans lequel il explore les fêlures d’une jeune femme, et plus encore peut-être celles de son père, une rock star ayant choisi de se retirer de la vie publique alors qu’il était au sommet de sa gloire.
Au fil du récit, elle évoque une enfance silencieuse, la solitude, l’absence des parents - séparés dès avant sa naissance - quoiqu’ayant successivement vécu sous le toit de l’un, puis de l’autre. Olivier Adam revient sur ce qui le taraude depuis toujours, la soif de sincérité dans les relations que chacun entretient avec les autres, mais plus encore avec soi-même, l’incommunicabilité entre les individus, la difficulté d’être au monde.

Il y a certes une profonde mélancolie dans ce texte. Mais jamais de douleur, encore moins de complaisance. Il y a toujours la poésie de ses phrases, courtes, nominales parfois, interdisant toute fioriture, tout faux-semblant. Et c’est ce que j’aime chez lui, être de plain-pied dans l’émotion, dans la vérité d’un sentiment. 
Si l’on ne trouve plus ici la causticité et l’ironie qui faisaient aussi pour moi la force des Lisières, c’est peut-être parce qu’on sent comme une forme de paix s’installer enfin chez l’écrivain. Même la ville, jusqu’à présent hostile sous sa plume, semble ici devenir plus accueillante.

Vous l’aurez compris, j’ai été touchée par ce texte sensible et sincère qui m’apparaît comme une confession de l’écrivain. Au-delà de cette vision encore sombre quoique apaisée de l’individu qui peine à trouver sa place, Olivier Adam parle du rapport à l’art, de la distance qui peut s’établir entre un artiste, quel qu’il soit, et l’image qu’il renvoie à travers son œuvre. 

Certains le trouveront toujours aussi noir. Pour ma part, je reste plus que jamais sensible à sa grâce, son élégance et son style sans apprêt.


Marie-Claude elle-même a aimé... pourtant, ce n'était pas gagné !

Retrouvez Olivier Adam dans l'émission Boomerang d'Augustin Trapenard, sur France Inter 






samedi 6 janvier 2018

Les spectateurs

Nathalie Azoulai
POL, 2018


Pas facile de parler de ce roman.... Mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il m’a laissée perplexe. Pour tout vous dire, j’ai foncé dessus les yeux fermés, sans en rien savoir, tant j’avais été conquise par le précédent titre de l’auteure, Titus n’aimait pas Bérénice.
Nathalie Azoulai joue ici sur plusieurs tableaux et construit son texte sur les non-dits et les silences régnant au sein d’une famille. Cherche-t-elle à installer son lecteur dans le même état d’ignorance que son jeune héros ? Toujours est-il que le propos m’a paru quelque peu obscur. Disons qu’il est question d’exil, de filiation, de stars hollywoodiennes et de malformation congénitale. Vous ne voyez pas bien le rapport entre tout cela ? Moi non plus, et c’est bien ce qui m’a gênée tout au long de ma lecture...

Le seul marqueur explicite de ce roman est le discours que prononça de Gaulle le 27 novembre 1967, un discours qui fit grand bruit en raison de la déclaration qu'il fit à propos du peuple juif, dans le contexte ô combien sensible de la guerre des Six jours. A partir de là, Nathalie Azoulai fait de fréquents allers et retours vers un passé assez flou, évoquant un ailleurs aux contours guère plus définis.

Le héros de ce récit est un jeune garçon d’une douzaine d’années, né en France juste après que ses parents ont quitté leur pays d’origine. D’où viennent-ils ? Quels sont les événements qui les ont chassés de chez eux ? En dépit de ses interrogations répétées, le garçon n’obtient aucune réponse de ses parents, pas plus que n’en trouve le lecteur. Son père reste froid et distant, voire sujet à de violents accès de colère, tandis que sa mère s’évade dans un monde à part, peuplé de vedettes de l’âge d’or hollywoodien. Collectionnant les revues de cinéma, elle ne vit qu’à travers les grandes actrices dont elle connaît la filmographie sur le bout des doigts et auxquelles elle s’efforce de ressembler en se faisant confectionner leurs plus belles robes par sa couturière.

Ce n’est qu’auprès de sa petite sœur, âgée de quelques mois, que le jeune garçon parvient à trouver chaleur et réconfort. Mais l’enfant est atteinte d’une malformation qui devra nécessiter une intervention chirurgicale, à laquelle ses parents ne se résoudront qu’à grand peine.
Ne me demandez pas ce que cette fillette apporte à l’histoire, j’avoue que je m’interroge encore sur la raison d’être de ce personnage...

Sans doute Nathalie Azoulai a-t-elle voulu écrire une fable sur l’exil, sur l’identité, le sentiment d’appartenance. Mais pourquoi alors lui donner un ancrage historique qui, finalement, n’éclaire pas le propos ? Quant à cette obsession pour le cinéma, elle aurait tout aussi bien pu faire l’objet d’un autre livre.

Dommage ! Je ne serai absolument pas parvenue à entrer dans ce roman, qui aura manqué pour moi d’unité et de cohérence.



Cette chronique paraît au moment où l’on vient d'apprendre le décès accidentel de Paul Otchakovsky-Laurens. Découvreur de talents passionné et très engagé auprès de ses auteurs, il faisait honneur au beau métier d’éditeur. C’est un grand homme de l’art qui vient de disparaître.


lundi 1 janvier 2018

Je lis donc je suis 2017

Désormais rituel, ce tag permettant de revenir 
sur ses lectures de l'année écoulée est mon premier petit plaisir de l'année qui s'ouvre.
Attention, les réponses en révèlent parfois 
plus qu'on ne l'aurait pensé...


Décris-toi…

Comment te sens-tu ?

Décris où tu vis actuellement…

Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? 

Ton moyen de transport préféré ?

Ton/ta meilleur(e) ami(e) est…

Toi et tes amis vous êtes…

Comment est le temps ?

Quel est ton moment préféré de la journée ?

Qu’est la vie pour toi ?

Ta peur ?

Quel est le conseil que tu as à donner ?

La pensée du jour…

Comment aimerais tu mourir ?

Les conditions actuelles de ton âme ?

Ton rêve ?



Je vous souhaite à tous de faire de très belles lectures 
tout au long de 2018 !


jeudi 28 décembre 2017

Défense de Prosper Brouillon

Eric Chevillard
Notabilia, 2017


Le 25 décembre est vraiment une journée particulière. Entre le brouillard qui enveloppe mon cerveau et celui que je perçois derrière mes fenêtres, je n’ai généralement qu’une seule envie: m’installer sur mon canapé, bien emmitouflée dans mon plaid, et laisser paisiblement s’égrener les heures. Encore pour cela me faut-il le compagnon idéal... Vous voyez ce que je veux dire, n’est-ce pas ? 
Eh bien cette année, ça tombe bien, je l’avais reçu la veille, ce compagnon idéal. Suivant les conseils avisés de deux blogueuses qui me sont chères, Nicole et Catherine-Papillon, j’avais incidemment mentionné que je serais très curieuse de découvrir le dernier livre d’Eric Chevillard au titre plus que suggestif, Défense de Prosper Brouillon...

Or, ce texte, fort joliment illustré, s’est révélé une vraie friandise, de celles qui appellent votre main à plonger sans cesse dans le paquet, jusqu’à ce que celui-ci, à votre grande stupeur, finisse par être vide! 

Chevillard, on le connaît au moins pour le feuilleton qu’il tint plusieurs années durant dans Le Monde des livres. Alors, des romans, c’est sûr, il en a lu ! De toute nature. Des bons et des moins bons, forcément. Mais ce qui l’irrite par-dessus tout, c’est la posture du petit monde germano-pratin - dont, soit dit en passant, les frontières excèdent largement le périmètre du sixième arrondissement parisien - toujours enclin à fustiger les auteurs à succès. Chevillard entreprend donc de réhabiliter ceux qui ont l’heur de vendre leurs livres par dizaines, voire centaines de milliers d’exemplaires sitôt qu’ils paraissent...

Evoquant le dernier succès du bien nommé Prosper Brouillon, les Gondoliers, il nous en présente les héros et l’art avec lequel l’auteur chéri du public les met en situation. Un art très personnel ! Dès l’entrée en matière, on commence à sourire. Et plus Chevillard développe son argumentaire, plus on a envie de rire. Un rire qu’on ne peut réprimer à la lecture de certaines citations.

Vous l’aurez compris, ce petit pamphlet reprend à son compte les propos qu’il prétend condamner, et c’est un véritable régal de le déguster lorsqu’on s’intéresse à la littérature contemporaine. Il prend surtout toute sa saveur lorsqu’on apprend que les dites-citations sont extraites de romans plus ou moins récemment publiés et ayant reçu un accueil chaleureux de la part du public, voire des jurys littéraires. 

Tiens, je vous en offre une, c’est mon cadeau de Noël !

Ils s’engageaient confiants dans l’étroit couloir du bonheur, en croyant aux rhododendrons de leur passion.
De la pure poésie, non ? 

A propos, vous faites quoi le 1er janvier ?


Bien évidemment, je vous renvoie aux billets de Catherine et Nicole



mardi 26 décembre 2017

Il n’y a pas Internet au paradis

Gaëlle Pingault
Editions du Jasmin


Combien sont douloureux certains sujets... La violence au travail en est un particulièrement sensible, et la souffrance qu’elle génère est à la fois au plus intime d’un individu et un mal si largement répandu qu’il en devient un sujet de société. Ce qui le rend probablement d’autant plus difficile à approcher et à traiter sous une forme romanesque.

Dans Il n’y a pas Internet au paradis, Gaëlle Pingault évoque le suicide d’un quadra victime de harcèlement moral à travers le regard de sa compagne. Surmontant sa douleur, Aliénor essaie de comprendre ce qui a pu conduire Alex à ce geste. Grâce aux témoignes de quelques collègues, à ses souvenirs des paroles d’Alex, mais aussi grâce à ce qu’elle découvre, comme tout un chacun, dans la presse et les médias sur certaines méthodes de management, elle parvient à saisir ce qu’a pu endurer son compagnon. Elle envisage alors de contraindre le supérieur hiérarchique de ce dernier à lâcher une somme d’argent suffisamment significative pour pouvoir être interprétée comme une reconnaissance implicite de sa responsabilité dans le drame.

La violence au travail, le harcèlement moral sont des sujets qui, pour différentes raisons, me touchent particulièrement. Aussi suis-je assez encline à lire des romans qui s’y frottent. Mais j’en attends beaucoup. J’attends une tentative d’expliquer les mécanismes à l’oeuvre dans la relation qui se joue dans cette tentative de destruction. J’attends un texte dont la puissance soit à la mesure du mal qu’il tente de cerner. J’attends une certaine hauteur de vue qui permette d’appréhender les choses d’un point de vue social. Ou bien quelque chose au contraire de très intime qui permette de traduire l’extrême violence et les ravages que produisent de tels actes sur un individu.

Je ne vais pas dire que Gaëlle Pingault passe à côté de son sujet. Les scènes qu’elle restitue sont tout à fait crédibles et son texte se lit très aisément, on ne s’y ennuie guère. Mais j’ai trouvé ce livre d'une grande platitude, tant sur le fond, fait de propos assez convenus mêlant les gros titres de la presse avec les commentaires que tout un chacun peut formuler dans sa cuisine, que sur la forme, qui emprunte au style oral le plus banal.  
On pourra me trouver un peu sévère, mais il est vrai que j’ai en tête des textes comme Les heures souterraines, de Delphine de Vigan ou Alice ou le choix des armes de Stéphanie Chaillou qui m’ont estomaquée par leur justesse et leur finesse d’analyse sur la relation qui se noue entre ce type de bourreau et sa victime, leur capacité à révéler le caractère insidieux des agissements qui détruisent un être et l'incapacité à activer des mécanismes de défense dans laquelle s'installe progressivement la victime... Bref, pour moi, et comme pourrait le dire Aliénor, il n’y a pas photo : si le sujet vous intéresse, je vous engage vivement à lire les romans que je viens de citer.


Une fois n'est pas coutume, Nicole ne partage pas mon même avis sur ce livre, qu'elle a beaucoup aimé, tout comme Joëlle





Ces rêves qu’on piétine, Sébastien Spitzer, L’Observatoire
Et soudain, la liberté, Evelyne Pisier & Caroline Laurent, Les Escales
Faux départ, Marion Messina, Le Dilletante
Il n’y a pas Internet au paradis, Gaëlle Pingault, ediditions du Jasmin
Imago, Cyril Dion, Actes Sud
La fille du van, Ludovic Ninet, Serge Safran
Catherine Baldisseri, Intervalles
Le courage qu’il faut aux rivières, Emmanuelle Favier, Albin Michel
Les liens du sang, Errol Henrot, Le Dilettante
Ma reine, Jean-Baptiste Andrea, L’Iconoclaste
Mademoiselle, à la folie, Pascale Lécosse, La Martinière
Neverland, Timothée de Fombelle, L’Iconoclaste
Ostwald, Thomas Flahaut, L’Olivier
Parmi les miens, Charlotte Pons, Flammarion
Redites-moi des choses tendres, Soluto,Le Rocher
Sauver les meubles, Céline Zufferay, Gallimard
Son absence, Emmanuelle Grangé, Arléa
Une fille, au bois dormant, Anne-Sophie Monglon, Mercure de France