dimanche 29 mars 2020

Un dimanche de confinement

En ces temps difficiles, ma bibliothèque reste ma meilleure alliée, même si je n'en fais pas le même usage que d'habitude... En ce dimanche confiné, je me me suis amusée à écrire un texte à l'aide des titres qu'elle héberge.
Essayez, vous verrez, c'est très ludique ! 
Et sinon, vous pouvez aussi essayer d'attribuer à chaque auteur le ou les titres qui lui reviennent. Rien à gagner, si ce n'est quelques instants de distraction. Ce qui est bon à prendre, non ?




Comment tout a commencé? 

Le jour d’avant, les enfants de Venise entraient dans le néant quotidien. Une fois nos illusions perdues, nous deviendrions à notre tour des otages intimes : la rentrée n’aura pas lieu, apprit-on d’abord. Le bruit du monde s’effaça progressivement : l’écho infini des montagnes commença par s’éteindre, puis on ne perçut plus que l’ombre du vent.

Nous devions procéder à l’invention de nos vies, que l’insouciance avait désertées...
Il est avantageux d’avoir où aller songèrent certains, qui quittèrent la rue Monsieur-le-Prince pour gagner un jardin en Australie. Pour vivre une saison en enfer, je restai dans le ventre de Paris. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon... 

Par les écrans du monde, nous voyions les manèges s’arrêter et le Corcovado se dépeupler. Où étiez-vous tous ? Aucune tentative d’évasion ? C’eût été peine perdue : l’adversaire se trouvait à l'extérieur monde.

Il ne nous restait qu’à apprendre la patience du franc-tireur : observer la danse de l’araignée, esquisser les pas d’une samba triste, marcher droit, tourner en rond, se remémorer les jours enfuis, penser à tout ce qu’on ne s’est jamais dit, s’abîmer dans les contemplations et convoquer les illuminations... on inventera bien quelque chose pour tenir jusqu’à l’aube, dans la nuit recommencée encore et encore. Mais lorsque se feront sentir les morsures de l’aube, trembler en dénombrant ceux qui manquent à l’appel...  

Il nous fallut apprendre à vivre au jour le jour. Quand sort la recluse, par la ville hostile, elle écoute la chanson de la ville silencieuse et s’interroge : comment vivre en héros ? En rentrant dans le cercle fermé, sans connaître la tristesse du samouraï ni perdre la tête, vivre les heures souterraines et rester vivant. Surtout pas pleurer ! Et pour cela laisser grandes ouvertes les windows on the world.

Mais tout n’est pas perdu : et soudain, la liberté, nous exclamerons-nous à la fin de l’histoire. Alors nous ferons une partie de badminton, nous irons jusqu’à Tombouctou ou en Amazonia, nous embarquerons pour l’America, nous irons autour du monde ou simplement bar des flots noirs. Nous emplirons nos poumons d’une bouffée d’air pur et organiserons la fête du siècle !

Mais lorsque sonnera l’heure d’écrire le journal de l’année du désastre, il nous faudra interroger nos civilizations et tout ignorer du rififi à Wall Street pour changer le sens des rivières. Proscrire les liaisons dangereuses et accueillir les échoués. L’invention du monde nouveau: c’est à ce prix que mon sommeil sera paisible. Pour que puissent vivre leurs enfants après eux.

J’aimerais dire que je n’ai pas peur, vivre d’autres vies que la mienne, ne pas me sentir piégée, dans l’ombre du brasier... Comme chacun, j’attends la fin de cet hallucinant phénomène futur.

Mais je vais bien, ne t’en fais pas !





Avec la complicité de :
Alain Absire, Olivier Adam, Laura Alcoba, Niccolo Ammaniti, Paul Auster, Honoré de Balzac, Frédéric Beigbeder, Tonino Benacquista, Jeanne Benameur, Stéphane Benhamou, Laurent Binet, Jean-Philippe Blondel, Leopoldo Brizuela, Emmanuel Carrère, Didier Castino, Stéphanie Chaillou, Sorj Chalandon, Choderlos de Laclos, Jonathan Coe, Victor del Arbol, Jean-Paul Delfino, Delphine de Vigan, Patrick Deville, Luca Di Fulvio, Paolo Di Paolo, Jean-Paul Dubois, Vlad Elsinger, Carole Fives, Miguel Angel Hernandez, Khaled Hosseini, Victor Hugo,Fabrice Humbert, Kathrine Kressmann Taylor, Philippe Joanny, Caroline Laurent, Bertrand Leclair, Hervé Le Corre, Murielle Magellan, Amulya Malladi, Pascal Manoukian, Nicolas Mathieu, Jay McInerney, Michel Moutot, Celeste Ng, Arturo Perez-Reverte, Arthur Rimbaud, Olivier Rolin, Carlos Ruiz Zafon, Lydie Salvayre, Giorgio Scianna, Luis Sepulveda, Lilja Sigurdadottir, Fanny Taillandier, Sylvie Tanette, Karine Tuil, Paul Vacca, Zoé Valdes, Fred Vargas, Emmanuel Venet, Wendy Walker, Emile Zola



mercredi 18 mars 2020

Un mois de confinement : 6 questions à Michel Moutot

En ces temps de confinement, nous allons tous chercher les meilleures façon d’occuper notre temps. Bien entendu, pour ceux qui passent sur ce blog, une partie des ces longues heures seront sans doute consacrées à la lecture. 

En ce qui me concerne, compte tenu du caractère exceptionnel de la situation, j’ai envie de parler des livres et des écrivains autrement. Ne serait-ce que parce que vous donner envie de lire des livres que vous ne pourrez pas vous procurer - tout le monde n’a pas de liseuse - me semble un peu cruel. Alors, je ne dis pas qu’il n’y aura aucun billet relatif à mes lectures dans les semaines qui viennent, mais je réfléchis à des formats différents...

Or, il se trouve que je devais ce soir me trouver à la Librairie Le Divan avec Philippe Touron pour vous présenter l’excellent roman de Michel Moutot, L’America. Alors, à la place, pour compléter ma dernière chronique et mon montage video, j’ai envoyé à notre romancier-grand reporter quelques questions en lien avec ce contexte hors normes...
Et il apporte des réponses en forte résonance avec ses activités de journaliste et d'auteur de fiction.



© Hermance Triay


Un mois assigné à résidence, comment vois-tu les choses ?

Je ne suis pas sûr d'être un bon client pour ce genre de question, puisque je ne suis pas assigné à la maison. Je suis à l'agence, je bosse à mes horaires normaux. 
Les journalistes, nous sommes une race un peu spéciale: on aime bien arriver dans des avions vides, dans des aéroports que tout le monde veut quitter. 
Nous croisons les gens qui fuient, j'ai vécu ça souvent. 
Donc pas question de rester cloitré à la maison, je suis place de la Bourse, à mon bureau. Le but est d'être où ça se passe, et cette histoire est hallucinante, non ? 


Et les réseaux sociaux, dans tout ça ? On coupe pour se préserver ou on profite de cet espace de partage ?

Les réseaux sociaux, je n'ai jamais été très accro... Je ne trouve pas ça passionnant, et on y passe trop de temps à lire des choses sans intérêt. Mais d'un autre côté, on y trouve des pépites, de temps en temps. Donc là non plus, mon utilisation n'a pas beaucoup changé. 


Un conseil de lecture dans ces temps troublés ? 

Tout Steinbeck, of course, tout John Irving, tout Philip Roth et Maylis de Kerengal (à part peut-être le dernier). 


Un film culte à regarder sans modération ?

La porte du Paradis et Voyage au bout de l'enfer, de Michael Cimino. Et Le Parrain, bien sûr ! 


La musique qui permet de garder le moral au beau fixe ? 

J'adore Lloyd Cole, un Anglais totalement has been now, mais qui me met toujours de bonne humeur. 


La situation absolument inédite que nous connaissons actuellement pourrait-elle t’inspirer un prochain livre ?

Pas du tout ! J'ai toujours eu envie de raconter des histoires qui n'avaient aucun lien avec l'actualité, avec les choses que j'ai vécues ou couvertes. Une façon de m'évader, sans doute... J'ai les thèmes des trois ou quatre prochains romans, pour la suite, on verra. 







dimanche 15 mars 2020

L'America

Michel Moutot

Le Seuil, 2020



Ça se passe toujours comme ça avec Michel Moutot : vous ouvrez son livre, en lisez les premières lignes... et vous voilà arraché à votre monde pour être projeté dans le sien sans espoir de retour ! Et il vous emmène loin, le bougre, puisqu’il prend le large pour les Etats-Unis dont il ne se lasse pas d’explorer toutes les facettes de l’american dream. 

Mais cette fois, il nous propose de faire d’abord un petit crochet par l’Italie, plus exactement la Sicile, au début du siècle dernier. La vie pourrait paraître douce sur cette terre écrasée de soleil embaumant le citron et le jasmin. Sauf que quelques individus ont fait main basse sur la plus précieuse des ressources : l’eau. En quelques générations, les fontanieri ont pris le contrôle des canaux et des réservoirs de l’île et en accordent l’accès à leur guise. Et surtout en échange d’une partie des revenus générés par les cultures. Les paysans n’ont guère le choix, tenter de s’opposer c’est s’exposer à la ruine ou, pire, à la mort. Car ils ont le coup de couteau et de revolver facile, ces patriarches régnant en maîtres sur les territoires qu’ils se sont attribués. 
Le jeune marin Vittorio en fera l’amère expérience, lorsque Don Vito, le puissant fontaniero de Trapani, apprendra que sa fille Ana en est tombée amoureuse et a passé la nuit avec lui.

De toute urgence, il doit fuir. Abandonner sa mère, ses soeurs et partir le plus loin possible pour tenter d’échapper à la fureur et au code de l’honneur des Fontarossa. Vers quel asile se tourner, si ce n’est l’Amérique ? Mais certainement pas New York, les mafieux siciliens ayant étendu leurs ramifications jusque dans cette ville désormais multiculturelle. Non, Vitto devra prolonger le voyage et gagner la côte ouest pour espérer semer celui qui ne pense qu’à laver son nom par le sang.

Vitto échappera-t-il à ses agresseurs ? Les amoureux parviendront-ils à s’oublier mutuellement ? Ou bien chercheront-ils à surmonter les obstacles pour se retrouver ?
Cette trame mêlant les ingrédients les plus classiques - mais aussi les plus efficaces du roman - amour, vengeance et aventure -, nous offre un récit haletant qu’on ne lâche pas avant que la dernière page nous ait livré son ultime rebondissement.

Mais, comme toujours chez Michel Moutot, l’intrigue se met au service d’un contexte historique parfaitement documenté. Sans jamais être pesant, dans un mouvement efficace et précis, il révèle la manière dont la mafia sicilienne s’est constituée et les soutiens dont elle a pu bénéficier au plus haut niveau lorsque l’Etat a eu besoin de ses services. Mais il dépeint surtout une nouvelle facette du rêve américain, faisant au passage quelques clins d’oeil à ses romans précédents.

C’est ample, c’est plein de bruit et de couleurs, c’est riche en retournements de situations et en surprises... Bref, ce roman, c’est un concentré de plaisir que vous auriez bien tort de vous refuser - surtout en ces temps particulièrement tourmentés !







La lecture illustrée d'un extrait du roman est également disponible sur YouTube


samedi 7 mars 2020

La femme révélée

Gaëlle Nohant

Grasset, 2020



De Gaëlle Nohant, je n'avais jusqu'à présent rien lu. Ce n'était pourtant pas faute de connaître les avis plus qu'enthousiastes qu'elle suscite depuis son premier roman. Il était donc plus que temps d'aller y voir de plus près...

Et je confirme ce que tous lui reconnaissent : son talent de conteuse est incontestable, elle nous embarque sitôt les premières pages lues. Il faut dire que son personnage de femme se libérant de ses entraves pour vivre en accord avec ses convictions est à la fois séduisant et bien dans l’air du temps. Mais dans les années 50, époque à laquelle se situe le roman, ce n’était pas une mince affaire. Surtout lorsqu’on était, comme Eliza, mariée à un homme riche et influent. Puisque celui-ci lui refuse le divorce, elle est contrainte de fuir Chicago. Elle gagne alors Paris, laissant derrière elle son petit garçon à peine âgé de 10 ans.

Dans la capitale française, sous l’identité de Violet, elle pourra développer sa passion pour la photographie, captant inlassablement l’expression des laissés-pour-compte et le visage de ceux que la vie a meurtris... et qui la renvoient sans doute à sa propre douleur. Car elle ne se pardonne pas l’abandon de son fils et n’attend que le jour où elle pourra le retrouver.

A travers cette histoire, Gaëlle Nohant brosse un joli portrait de femme qu’elle associe, dans une seconde partie, à celui d’une Amérique en proie au racisme, dépeignant les faubourgs de Chicago et l’hypocrisie d’une société prétendument ouverte au mouvement des droits civiques.

Emancipation féminine et ségrégation raciale sont des questions complexes qui ne cessent d’irriguer la littérature et donnent parfois des oeuvres d’une très grande force. Si l’on reste ici sur un roman assez lisse, de facture très classique, celui-ci m’a néanmoins offert avec son intrigue impeccablement menée et son héroïne attachante un fort agréable moment de lecture. Et ça, c’est toujours bon à prendre !

lundi 2 mars 2020

Le bûcher

Perumal Murugan

Stéphane Marsan, 2020


Traduit de l’anglais par Emmanuelle Ghez


C'est désormais officiel, le Salon du Livre de Paris est annulé. Parce que l’Inde devait en être l'invitée d’honneur, les éditeurs multiplient les traductions d’ouvrages parus dans ce pays. Ce qui n’est pas pour me déplaire, ayant de longue date un attrait pour la littérature, mais aussi la musique et la danse du sous-continent.

Mais face à cet afflux subit et à tous ces noms totalement inconnus, pas évident de s’y retrouver... C’est un peu le hasard qui a guidé mon choix vers ce roman traitant de la question des castes. Un sujet crucial, mais auquel on ne saurait évidemment résumer toute la complexité de ce pays. 
A lire la quatrième de couverture, ce qui me semblait intéressant ici, c’est, disons, l’approche générationnelle de la question. Deux jeunes gens qui se sont rencontrés en ville décident de se marier bien qu’appartenant à des castes différentes. S’ils ont bien conscience de la difficulté auxquelles ils vont être confrontés pour se faire accepter dans le village de Kumaresan, celui-ci reste cependant optimiste et ne doute pas que la profonde affection que sa mère, mais aussi tous les autres membres de sa famille lui portent aura raison des principes régissant leur vie.

La manière qu’a Kumaresan d’envisager cette question témoigne d’une certaine évolution des moeurs, et sans doute dans les villes les choses bougent-elles (un peu). Mais le poids des traditions reste encore solidement ancré, ce que montre fort bien ce roman, qui évoque aussi le statut des femmes, autre question particulièrement sensible en Inde. Place de la mère, place de l’épouse, qui ne se définissent que par les hommes, qu’ils soient présents ou absents, père, fils ou mari. 

Ce roman très classique dans sa facture brosse le tableau d’un pays encore extrêmement imprégné de ses coutumes. Le personnage de l’épouse, Saroja, dont on perçoit parfaitement les profondes angoisses et les limites qui s’imposent à elles, se révèle particulièrement bien campé. 
Pour qui est familier de ce pays, le roman n’apprendra sans doute pas grand chose. Mais il reste néanmoins une lecture intéressante et assez captivante, vers laquelle on peut se tourner sans craindre d'être déçu.


mercredi 26 février 2020

Tant qu’il y aura des cèdres

Pierre Jarawan

Héloïse d’Ormesson, 2020


Traduit de l’allemand par Paul Wider


Pour lire ce roman, deux options s’offrent à vous. Soit vous n’êtes pas du genre patient et vous vous ruez dessus immédiatement, soit vous le gardez précieusement pour cet été, lorsque vous serez en quête d’un bon pavé à mettre dans votre valise.
Dans tous les cas, si vous aimez les romans mêlant les destins individuels à l’Histoire avec un grand H, servis par une intrigue parfaitement maîtrisée, ne vous privez pas de ce premier roman d’un jeune auteur tout à fait prometteur ! Né en Jordanie de père libanais et de mère allemande, Pierre Jarawan vit en Allemagne depuis l’âge de 3 ans. De ce fertile métissage est né le livre qu’il nous propose aujourd’hui.

Comme nombre de leurs compatriotes lorsque a éclaté la guerre, Brahim et sa femme ont fui le Liban. Ils gagnèrent alors l’Allemagne où Samir puis sa soeur Yasmin naquirent quelques années plus tard. Samir grandit paisiblement auprès de ce père charismatique qui sait se faire apprécier de tous ceux qui l’approchent et qui, le soir venu, lui raconte des histoires évoquant son pays d’origine, des contes merveilleux peuplés d’animaux et de personnages extraordinaires qui le font rêver autant qu’ils lui transmettent l’âme de la terre de ses ancêtres. 
Mais alors que Samir est âgé d’une dizaine d’années, Brahim disparaît du jour au lendemain. Pourquoi les a-t-il abandonnés ? Quel intime secret cachait-il ? Devenu adulte, tandis que sa mère n’est plus, Samir ne cesse de s’interroger. Qui était vraiment son père ? Sa disparition est-elle liée à l’histoire du Liban ? S’il veut aller de l’avant et tracer sa propre voie, il devra se libérer de ce passé à ses yeux si mystérieux... 

Si le roman de Pierre Jarawan est réellement jubilatoire, c’est non seulement parce que les personnages sont attachants, l’intrigue parfaitement construite avec ses allers-retours entre passé et présent, parce que les indices y sont savamment distillés, à la manière d’un puzzle dont toutes les pièces finiront par trouver naturellement leur place au moment où sera mis le point final, mais c’est aussi parce qu’il révèle les arcanes du conflit libanais sans que cela apparaisse jamais lourd ni plaqué, puisqu'il constitue au contraire le moteur de son histoire. 
Mais ce qui est particulièrement remarquable et fait la singularité de ce récit, c’est le talent avec lequel l'auteur entremêle étroitement l’art du conte oriental avec son architecture romanesque pour nouer les fils d'une trame narrative pleine de suspense.

Un pur plaisir de lecture auquel je me suis adonnée avec délices ! Et vous, succomberez-vous ? 


Pierre Jarawan à Paris, le 31 janvier dernier



vendredi 21 février 2020

Love me tender

Constance Debré

Flammarion, 2020



Les mots peuvent-ils faire rempart au monde ? La littérature peut-elle permettre de se forger une carapace inexpugnable ? 
C’est ce que semble avoir entrepris Constance Debré. Après avoir rompu toutes ses attaches - mari, travail, appartement - pour, quoi ? rejeter tout ce qui pouvait lui apparaître comme un diktat social afin de vivre selon ses propres valeurs ? elle a choisi de revendiquer son homosexualité et de se consacrer à l’écriture. 

Quelle est vraiment la nature de ce choix ? Tant son écriture que sa manière d’assumer et de vivre son homosexualité semblent émaner de son rejet des normes sociales et de sa volonté farouche de s’en extraire. Vivre au jour le jour, sans un sou en poche, ni toit sous lequel passer la nuit, ni relation affective stable sur lesquels se reposer, grâce auxquels souffler. Souffler ? Mais c’est justement cela qui constitue à ses yeux une aliénation, c’est cela qui l’empêche de vivre. De ces entraves, elle s’est libérée, et elle assume sans ciller les revers et la violence qu’une telle décision ne manque pas d'engendrer.

Sauf que. Sauf qu’il y a Paul. Son fils de 10 ans, que son ex va couper d’elle, sa mère. Ce lien-là aussi, il va lui falloir l'arracher, le sectionner, le cisailler. A force de courage. A coups de phrases sèches. Se contraindre à désaimer. Pour ne pas souffrir. Pour ne pas tomber en chemin. Pour pouvoir vivre comme elle l’entend. Ce texte, pour faire « dénaître » son fils.

Honnêtement, ce livre, j’y allais à reculons. Cette écriture dont je croyais avoir suffisamment entendu parler pour entrevoir les mots crus cherchant le contact direct, refusant de faire écran, cette économie de moyens visant à réduire l’effet à néant, cette recherche forcenée d’annihiler toute émotion, ce n’était pas pour moi. 

Croyais-je. 

Il faut pourtant un putain de courage pour faire ce qu’elle a fait. Car la douleur est là, contenue, domptée, dominée, muselée. Grâce à l’écriture qui lui tient lieu de logis et de raison de vivre. Avec ces mots qui se dressent comme autant de boucliers. Des mots qui laissent pourtant à de rares instants entrapercevoir les entrailles à vif. Mais des instants brefs, à peine perceptibles, car Constance ne cesse jamais de s'en remettre à la seule chose qui vaille à ses yeux : la puissance des mots et des phrases. 

Alors c’est vrai, je me suis fait violence pour entrer dans ce récit. J'ai été empoignée, harponnée, je me suis sentie malmenée. Mais à aucun moment je n’aurais pu le lâcher. LA lâcher. De toute évidence, ce style et ce texte n’ont pas vocation à séduire. Ce sont leur force et leur puissance rares qui en font tout le prix.


Pour ceux que ça intéresse, Constance Debré sera jeudi 27 février à la librairie La Manoeuvre, 58 rue de la Roquette, à Paris.