mardi 21 février 2017

Baïkal-Amour



Olivier Rolin

 Paulsen, 2017


Voyagez en train à travers la Russie avec Olivier Rolin pour guide. Une expérience unique ! 

Si vous passez régulièrement par ici, vous savez sans doute qu’il existe un écrivain dont je ne raterais pour rien au monde les nouvelles publications. Cet écrivain est doué d’une plume si exceptionnelle qu’il pourrait écrire sur n’importe quel sujet, je me jetterais à corps perdu dans ses textes. Qu’il ait le projet démesuré de donner à voir le monde entier ou celui, au contraire, de décrire de simples objets du quotidien, qu’il imagine une troublante figure féminine au charme incandescent ou qu’il évoque l’un des pans les plus noirs de l’histoire contemporaine à travers le destin d’un homme qui crut servir l’idéal socialiste, Rolin passe d’un registre à l’autre avec un égal bonheur.

Il nous revient cette fois avec un genre qui lui est familier, celui du récit de voyage. A nouveau, il retourne sur ces terres inhospitalières que sont les confins de la Russie, un espace dénué de limites qu’il explore sans relâche depuis de nombreuses années. Pourquoi ? Sans doute parce que la Sibérie reste un mystère, que l’écrivain ne cesse d’essayer d’approcher. Faire l’expérience de l’immensité, cette dimension presque inconcevable pour l’esprit humain. Percevoir ce moment où l’Europe et l’Asie se rencontrent et se confondent. Et surtout, retrouver les traces, tangibles ou plus impalpables, des atrocités qui y furent commises pour se convaincre que le pire, auquel l’esprit se refuserait sans cela à croire, est en effet advenu. 

Rolin est un passeur. Jamais il ne décrit platement ce qu’il voit. Tout au long des cinq mille kilomètres en train qui le mènent de Krasnoïarsk à Vanino, où il embarque pour l’île de Sakhaline, ce qu’il observe se mêle à la connaissance qu’il en a déjà par les récits  d’auteurs qui l’ont précédé. Avant même de marcher en ces lieux, il les avait en effet découverts et imaginés, à l’égal de tout autre lecteur, à travers les œuvres de Tchékhov, Grossman, Borges ou encore Hugo Pratt. Ce qu’il offre à notre regard acquiert ainsi une fascinante profondeur et nous invite à une forme de complicité, pour peu que l’on partage certaines de ses références.
Rolin convoque également l’Histoire, dont il décèle partout les empreintes. Un motif architectural, la déréliction d’un bâtiment, la persistance d’une langue ou la surprenante présence d’un commerce sont autant d’indices permettant de comprendre les lieux qui l’entourent.
Pour autant, ses récits ne manquent pas de vie. Rolin évoque également ses rencontres avec des personnages souvent ordinaires, mais qui portent en eux une part des régions qu’ils habitent et dont ils contribuent en retour à forger la singularité, et parfois le charme.
Individus, paysages, réalisations et activités humaines, tout participe à la découverte de chaque endroit traversé.

Avec Rolin, le monde est un ensemble de signes que chacun déchiffre à l’aide de ses propres connaissances, souvenirs, expériences et surtout de ses réminiscences littéraires. Le monde est un grand livre que chacun peut lire à sa guise et, à l’occasion, lorsqu’on a le talent de cet écrivain, continuer à façonner de ses propres mots pour l’offrir à ses congénères. Le monde et la littérature se mêlent ainsi intimement. Voilà pourquoi ces textes me touchent tant et me sont si chers. 



samedi 18 février 2017

Une bouffée d’air pur

Amulya Malladi

Mercure de France, 2017


Traduit de l’anglais (Inde) par Geneviève Leibrich


Un très beau portrait de femme

Un titre simple, un bandeau aux couleurs chatoyantes évoquant un pays dont j’apprécie particulièrement la littérature : il n’en fallait pas davantage pour attirer mon attention sur ce premier roman d’une auteure indienne totalement inconnue en France. La quatrième de couverture m’apprenait rapidement qu’il y était question de la tragédie de Bhopal. Sont alors remontés des souvenirs profondément enfouis dans ma mémoire. J’étais très jeune alors, en ce 3 décembre 1984, mais je me souviens confusément du sentiment d’effroi et du scandale qu’avait provoqués cette terrible catastrophe que constituait l’explosion d’une usine de pesticides appartenant à une firme américaine.

Le roman s’ouvre sur cette funeste nuit. Il est tard, et la jeune Anjali attend son mari à la gare, où il est censé venir la chercher. Mais il se fait attendre. Lorsqu’une impression horrible l’assaille, comme si de la poudre de chili rouge s’était introduite dans ses narines, et qu’un mouvement de panique s’empare de la foule, elle ne cherche plus qu’une chose, se sauver de cet endroit devenu irrespirable. Avant de perdre connaissance, elle a le temps de voir des dizaines de personnes s’effondrer autour d’elles et de penser qu’elle va périr à son tour... 

Lorsqu’on retrouve Anjali, quelque seize années se sont écoulées. Elle a quitté Bhopal pour Ooty, dans le sud du pays, et mène une vie simple avec son nouvel époux et son fils Amar, âgé de douze ans, qui souffre de graves troubles respiratoires, conséquences des gaz extrêmement toxiques qu’a inhalés sa mère. La rencontre inattendue avec son ex-mari Prakash, alors qu’elle est en train de faire son marché, va ramener Anjali vers son passé et l’on va  peu à peu découvrir toute la vie de cette femme.

Une vie peu ordinaire pour une Indienne. Anjali a en effet demandé et obtenu le divorce avant de se remarier. Indépendante, Anjali travaille comme institutrice. Son salaire et celui de son mari professeur suffisent tout juste à payer les soins très lourds que nécessite la maladie d’Amar, dont les poumons et le cœur sont sévèrement atteints. 
J’avoue avoir été tout d’abord surprise par ce personnage dont la liberté de pensée, et surtout le mode de vie, me paraissaient bien mal correspondre à ce que je connais de la société indienne. Mais on découvre qu'Anjali a d’abord été cette jeune fille façonnée par les schémas ancestraux transmis de génération en génération et véhiculés par le cinéma bollywoodien : une jeune fille qui ne songeait qu’à se marier avec un bel homme dont elle élèverait les enfants et qu’elle accompagnerait jour après jour en épouse accomplie. Un rêve qu’elle croit réaliser en se mariant fastueusement avec le bel officier Prakash. La terrible nuit de noces annoncera pourtant les déconvenues qui s’ensuivront...

Amulya Malladi délivre progressivement les éléments qui permettent de comprendre comment son personnage a pu connaître une telle évolution. Et cette femme hors du commun finit par apparaître extrêmement crédible. Elle connaît des sentiments qui nous semblent très naturels compte tenu de tous les événements qu’elle a traversés, tant dans sa vie intime qu’en raison des séquelles que lui ont laissées le drame de Bhopal. Et si elle fait des choix de vie qui vont à l’encontre de sa culture, elle se heurte sans cesse aux préjugés, dont l’auteure parvient à nous montrer à quel point ils prennent le dessus dans les relations qui régissent les individus, jusque dans les aspects les plus privés de leur vie.
Amulya Malladi signe un très beau roman, dans lequel la sphère intime et la catastrophe de Bhopal, qui a été un véritable traumatisme pour la société indienne, se mêlent habilement pour proposer un superbe portrait de femme, mais aussi un tableau très convaincant de son pays.

La version en langue anglaise de Wikipedia m’apprend que Malladi a écrit six autres livres après celui-ci, paru en 2002 aux Etats-Unis où elle vivait alors. Je m’adresse donc à l’éditeur : à quand la traduction en français de tous ces romans ?




mardi 14 février 2017

Les Premiers - Une histoire des super-héros français

Xabi Molia

Le Seuil, Fiction & Cie, 2017



Superman chez les Gaulois !

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu de livre publié dans cette excellente collection du Seuil, Fiction & Cie, qui fait la part belle aux auteurs inventifs et audacieux, aux textes parfois exigeants mais toujours d’une excellente tenue littéraire. Ce roman au titre plus qu’intrigant que l’un de mes libraires fétiches avait mis en avant a aussitôt attiré mon attention. 
Et on peut dire que le sujet n’est pas banal : un jour de janvier, sept personnes, hommes et femmes, se découvrent soudain le pouvoir de voler. D’autres capacités leur apparaissent aussitôt, chacun ayant sa spécificité : prédire l’avenir, accomplir des gestes à toute vitesse, devenir invisible, entendre le moindre bruit à des kilomètres à la ronde... Bref, à eux sept, ils capitalisent tous les super-pouvoirs dont sont dotés les super-héros des comics et autres séries américaines qui peuplent immanquablement notre imaginaire. Le point de départ était donc tout à fait singulier. Restait à savoir ce que l’auteur, dont je n’avais jamais entendu parler, allait en faire. 

J’ai d’abord cru entrer dans une sorte de variation sur l’homme providentiel - sujet d’actualité s’il en est. En effet, en dehors de cette situation hautement rocambolesque, l’histoire est ancrée en France, dans un contexte on ne peut plus réaliste. Or, ces super-héros sont embauchés et entraînés par l’Etat français pour accomplir des missions sensibles - gestion de prises d’otage, arrestation de malfrats, anti-terrorisme, etc. Bien sûr, nos sept personnages gagnent très vite les faveurs de la population et soulèvent une ferveur hors du commun. Certains sont adulés à l’égal des  plus grandes popstars. Il n’en faut pas davantage à Grégory, dit le Capitaine, pour entrer en politique et se présenter aux élections municipales. Ses discours, «cet assemblage si particulier (...) de grands mots désuets, d’élan patriotique et, il faut bien l’admettre, de naïvetés ou d’imprécisions, [qui] ne furent jamais que des simulacres destinés à le positionner sur le créneau porteur de la vertu révoltée», s’accompagnent de manifestations magiques, telles que séances de lévitation, qui emportent l'adhésion du public. Mais les critiques de ses adversaires, personnel politique qui voit d’un mauvais œil l’arrivée de ce trublion, autant que les dissensions se faisant jour au sein des Sept, auront raison de son absence de programme. Grégory ne sera pas élu. 

Toute cette première partie m’a véritablement happée, tant l’approche ludique d’un tel sujet me paraissait originale et intéressante. Mais j’avoue avoir ensuite eu le sentiment de m’égarer. Les affres dans lesquels finissent par s’abîmer les personnages m’ont modérément convaincue. Mais surtout, j’ai eu un peu de mal à me repérer dans les voies qu’empruntait le récit. Un autre super-héros s'empare du pouvoir, sans qu’on sache comment, et s’érige en autocrate. Une autre se retrouve en hôpital psychiatrique, tandis qu’un troisième tente de disparaître aux yeux du monde, le tout donnant lieu à diverses digressions plus ou moins passionnantes... Au final, l’auteur semblait davantage s’intéresser aux atermoiements de ses étranges héros qu’à l’impact que de tels individus pouvaient avoir sur leurs congénères et sur la société.

Peut-être suis-je passée à côté du livre ? Peut-être me suis-je trompée sur le projet de l’auteur ? J’avoue que je m’interroge. Si quelqu’un parmi vous a la curiosité de découvrir ce roman, je serais ravie que nous puissions confronter nos impressions !




vendredi 10 février 2017

Un fils parfait

Mathieu Menegaux

Grasset, 2017



Dans la lignée de son précédent roman, Menegaux signe un récit d'une incroyable efficacité

Décidément, Mathieu Menegaux s'y entend pour capturer son lecteur dans les méandres d'un récit aussi efficace que terrifiant ! Et je ne choisis pas ce terme au hasard. Car ici, comme dans Je me suis tue, on accompagne l’héroïne - l’auteur aime endosser des rôles féminins - dans un piège dont elle pose elle-même chacune des pièces.

Une femme livre son témoignage pour donner sa propre version des faits. Pour quelle raison, quel événement vient motiver cette démarche, le lecteur l’apprendra bientôt. Elle part de son mariage et évoque la vie heureuse qui a été la sienne depuis ce moment qui concrétisait le rêve de sa jeune existence. Un mari brillant, une carrière fulgurante, deux adorables petites filles, Daphné a tout pour être heureuse, n’était ce petit sentiment de culpabilité d’être trop souvent loin de son foyer, en raison de ses nombreux déplacements à l’étranger. Tout va pour le mieux, donc, jusqu’à ce moment où l’effroi la saisit, lorsque sa fille aînée lui fait une terrible révélation.
Daphné panique. Elle doit réagir, et vite. Dans sa précipitation, elle commet de nombreuses erreurs qui se retourneront contre elle. Et la voici prise dans un véritable étau judiciaire, qui se révèle pour le lecteur aussi révoltant qu’angoissant.

Vous en dire plus risquerait de gâcher le plaisir de la lecture : je m’en voudrais de  divulguer ce que l’éditeur a pris soin de ne pas révéler dans son texte de quatrième (ce dont je lui suis reconnaissante, même si ajouté au dispositif du titre associé au bandeau, il met très vite la puce à l’oreille). Mais plus que la révélation elle-même, c’est l’engrenage judiciaire qui nous est montré qui fait tout l’intérêt de ce roman. 

Menegaux, nous dit-on, s’est inspiré d’une histoire vraie, dont il a voulu toutefois s’éloigner, l’affaire étant toujours en jugement. 
Il s’est emparé du sujet avec un réel talent, la confession de cette femme étant saisissante. Je regrette toutefois qu’il n’ait pas su trouver une issue vraiment convaincante. Celle qu’il propose me paraît manquer de crédibilité, alors que tout ce qui précède paraît au contraire d'un redoutable réalisme... 

Il n'en reste pas moins que ce récit glaçant se lit d’une traite et qu’il nous apprend au passage des choses très inattendues sur notre code pénal. Si vous croyez à l’indépendance et à la clairvoyance de la justice, si vous pensez qu'elle s'attache à protéger les plus vulnérables, vous risquez bien d’être épouvanté ! 


Joëlle est du même avis que moi 



lundi 6 février 2017

La chair

Rosa Montero

Métailié 2017


Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse


La chair est triste, a dit le poète...

De Rosa Montero, je n’avais lu que Le territoire des barbares, son tout premier roman traduit en français en 2002. L’enthousiasme plus récemment soulevé par L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir m’avait donné envie de redécouvrir cette auteure, et voilà que La chair m’a été offert.
D’abord, une très belle couverture, comme elles le sont souvent chez cet éditeur, sobre et percutante avec sa photo en noir et blanc sur laquelle se détachent les lettres rouge flamboyant de son titre. Un visuel qui met immédiatement le lecteur dans l’ambiance...

Soledad a soixante ans. Un cap très difficile à passer pour cette femme indépendante qui a toujours préféré l’embrasement de son corps au contact de celui de ses amants successifs à l’idée de s’installer dans une relation qui lui semblerait trop fade. Mais elle sent que l’attraction qu’elle exerce sur les hommes devient désormais moins forte, et le fait que sa dernière conquête la quitte pour se consacrer entièrement à son épouse enceinte ne fait qu’exacerber ses angoisses. Assaillie par la colère, elle décide de faire appel à un escort boy pour rendre Mario jaloux, mais peut-être surtout pour lui démontrer qu’elle l’a bien vite remplacé par plus jeune et plus beau.
Mais un événement fortuit va modifier la donne, et ce qui devait n’être qu’une rencontre d’un soir va se transformer en une relation trouble, mettant Soledad au devant de ses doutes et l’amenant à réfléchir sur ses choix.

J’ai lu d’une traite ce roman vers lequel le sujet ne m’aurait peut-être pas naturellement conduite. Au-delà des interrogations intimes de l’héroïne, c’est ce qui est dit de la perception des femmes par la société qui m’a intéressée. Une femme célibataire, qui n’est pas femme de, dérange. Une femme qui assume le choix de n’avoir pas d’enfant inquiète. Une femme qui s’affiche avec des hommes plus jeunes suscite critiques et commérages. Evidemment, si l’on inverse les choses, le regard n’a plus rien à voir et devient beaucoup plus flatteur, l’homme étant assimilé à un éternel don juan qui a su ne jamais s’embarrasser de la moindre entrave...
Si le sujet n’est pas nouveau, Rosa Montero lui confère une dimension très charnelle et porte sur son personnage un regard à la fois lucide et tendre, non dénué d’un certain humour, qui a touché la lectrice que je suis. 

Non, décidément, la chair n'est pas triste !


En véritablee inconditionnelle de Montero, Keisha l'a déjà lu


lundi 30 janvier 2017

Ce que tient ta main droite t’appartient


Pascal Manoukian

Don Quichotte, 2017



Terrorisme et djihadisme au cœur d'un roman sans concession.

Si vous avez lu Les échoués, son poignant premier roman, vous savez que Pascal Manoukian, ancien reporter de guerre, ne cherche pas à travers la fiction à proposer une vision édulcorée du sujet dont il s’empare. Il ne considère pas le roman comme un terrain de divertissement, mais peut-être plutôt comme une forme lui permettant de porter un regard différent sur ce dont il a pu être témoin, notamment dans son activité professionnelle, et je lui en sais gré. Après avoir dépeint la condition des migrants, il s’intéresse cette fois au terrorisme islamique. Autant vous dire qu’on n’aborde pas cette lecture avec légèreté...

Manoukian utilise comme point de départ un attentat perpétré à Paris, à la terrasse du Zébu blanc, un café du Xe arrondissement, qui n’est évidemment pas sans rappeler les terribles événements que nous avons connus en novembre 2015. Son héros, Karim, d’origine algérienne, musulman non pratiquant, est sur le point d’avoir un enfant avec la jolie Charlotte. A eux deux, ils forment un couple heureux et confiant en l’avenir. Mais Charlotte est l’une des victimes du Zébu blanc, et Karim doit faire face à l’insondable douleur. Pour rester debout, il éprouve le besoin de comprendre et de remonter à la source de ce carnage.
Par le biais d’Internet et des réseaux sociaux, il entre alors en contact avec des responsables de Daech afin de partir pour la Syrie, avec le projet un peu flou, et surtout un peu fou, d’approcher l’un des chefs de cette organisation. A la nécessité de comprendre et de toucher du doigt l’origine de ce qui a détruit sa vie se mêle un irrépressible besoin de rendre la douleur. 

Je ne vous dirai rien de plus de l’intrigue magistralement menée par l’auteur. Car tout son talent est là, dans son habileté à construire une fiction qu’on ne lâche pas, en compagnie de personnages auxquels on s’attache très vite, mais qui évoluent dans un paysage que l’on sait scrupuleusement documenté et malheureusement très réaliste. Evidemment, certaines scènes sont insoutenables, précisément parce qu’on a pu voir relater des faits similaires dans la presse. Mais par le regard de son héros, Manoukian réussit toutefois à ramener une étincelle d’humanité là où tout n’est que barbarie, et l’on parvient dès lors à aller au bout de ces terribles moments. 
Mais surtout, et il le doit sans aucun doute à la connaissance qu’il a acquise sur le terrain, il ne se contente pas de décrire les événements. Il explique, par un contexte économique, par un contexte géopolitique, par le constat d’un mouvement progressif mais généralisé vers une forme d’aculturation, la manière dont on en arrive à voir l’impensable exister. Il démonte avec précision les mécanismes de recrutement des terroristes. Il donne à voir l’escalade, il montre sur quels terreaux naissent la haine et la violence. Il porte un regard sans concession, mais jamais dénué d'humanité.
Il en ressort un roman d’une grande force, d’une belle intelligence, servi par une écriture  fluide et efficace, élégante et juste.

Une fois de plus, Nicole et moi sommes sur la même longueur d'ondes ! De même que Joëlle.




mercredi 25 janvier 2017

Marx et la poupée

Maryam Madjidi

Le nouvel Attila, 2017



Un exil, une voix, un très beau texte

Voilà ! C’est pour tomber sur ce genre de divine surprise que je lis des livres ! Pour éprouver ce délicieux frisson à la découverte de pages pleines de grâce. Car c’est sans doute le terme qui convient le mieux pour qualifier ce premier roman d’une jeune auteure française d’origine iranienne.

J’avais pourtant quelques craintes en l’ouvrant. Car sur le thème de l’exil provoqué par la révolution iranienne et la découverte de la langue et de la culture françaises qui en découlent, une certaine Abnousse Shalmani avait précédé Maryam Madjidi avec un époustouflant Khomeiny, Sade et moi, faisant ainsi de l’ombre à Negar Djavadi, qui s’aventurait à son tour sur les mêmes terres avec un Désorientale (ne cherchez pas de billet, je n’en avais pas écrit) qui, malgré le battage médiatique, ne m’avait pas franchement convaincue... 

Mais Maryam Madjidi possède une voix bien à elle. Elle nous propose un récit original, à la fois tendre et incisif, plein d’humour et de sensibilité, offrant un éclairage subtil sur le rapport ambivalent qu’un individu contraint de quitter son pays entretient avec ses racines et avec sa culture d’accueil, l’écartèlement entre un monde resté derrière lui et celui au sein duquel il essaie de se faire une place. 
En choisissant de juxtaposer une ribambelle de souvenirs - réels ou imaginaires, peu importe - elle compose un tableau plein de vie et empreint d’émotion. Par la brièveté de ses saynètes qui finissent par dérouler le fil de toute une existence, elle donne à voir la complexité des sentiments et touche son lecteur en plein coeur.
Elle alterne souvenirs graves et anecdotes légères, elle se glisse dans la peau de la petite fille qu'elle a été avant de retrouver sa voix d'adulte, elle mêle récit et dialogues, passé et présent avec maestria, imprimant ainsi à son texte un rythme virevoltant par lequel on se laisse prendre avec délices. 

Avec des mots qui frappent  comme des coups de poing, elle dit la peur, atroce, qui habite les opposants au régime, qui n’ont d’autre choix que de fuir pour échapper à la torture et à la mort.  
Mais partir n’est pas une libération : elle dit le désarroi, le désespoir de qui a le sentiment d’avoir abandonné les siens et, peut-être plus encore, d’avoir renoncé à lutter pour ce à quoi il croyait.
Elle trouve de très jolis mots pour dire aussi la manière dont un exilé se définit par une forme de sentiment de nostalgie qui ne cesse de l’habiter, se projetant constamment dans un ailleurs idéalisé.
Elle dit tout ce qu’une langue nouvelle, qui reste à apprendre, cristallise de rêves et d’espérances, le talisman qu’elle constitue pour entrer dans un monde mystérieux et plein de promesses, mais qui renvoie aussi implacablement à la différence que l’on porte.
Elle dit enfin le chemin parcouru pour s’affirmer comme une femme libre de construire sa vie.
Elle dit tout cela et bien plus encore.

Mais lisez plutôt son livre ! Car ce sont les mots, les très beaux mots qu’elle a choisis qui font le charme et la fraîcheur de ce puissant récit. 


Nicole l'a déjà lu... et, alors que j'ai attendu d'avoir terminé le livre et rédigé mon billet avant de lire le sien, je m'aperçois que nous avons utilisé les mêmes termes !


Je vous en lis un extrait ici 


à la littérature de l'exil, à laquelle étaient invitées Maryam Madjidi et une autre auteure qui m'est chère, Laura Alcoba, ainsi que Shumona Shina