samedi 11 janvier 2014

L'année des volcans


François-Guillaume Lorrain

Flammarion, 2014


L'auteur nous raconte un épisode rocambolesque de l'histoire du cinéma, mettant en scène trois monstres sacrés. Un grand plaisir de lecture ! 


Disons-le sans détour : j’ai adoré ce roman !
Alors que je n’en avais jamais entendu parlé, pas plus que de l’auteur, j’ai eu l’occasion de l’avoir entre les mains, j’ai lu la quatrième de couverture et la première page et... je ne l’ai plus lâché ! Ce livre m’a littéralement happée, captivée que j’étais par la personnalité de ses héros et par les invraisemblables péripéties qu’il relatait.

Rome, 1949 : Roberto Rossellini a déjà tourné quelques chefs-d’oeuvre avec Anna Magnani, avec laquelle il entretient une relation aussi passionnée qu’explosive.
De l’autre côté de l’Atlantique, l’une des plus grandes stars de Hollywood, Ingrid Bergman, étouffe dans le carcan de la florissante industrie cinématographique autant que dans son couple. Saisie par la puissance des oeuvres du maître italien, elle se jette à l’eau et lui envoie une véritable déclaration d’amour dans laquelle elle lui fait part de son ardent désir de tourner avec lui.
Ne pouvant sans doute laisser passer une telle occasion, et bien qu’il n’ait qu’une connaissance très vague de l’identité de son admiratrice, Rossellini tourne le dos à Magnani, renonce sans vergogne aux engagements qu’il a pris et part à la rencontre de la vedette.
S’ensuivra l’histoire d’amour que l’on sait, dont naîtront trois enfants et cinq films.

Le récit se concentre sur la période charnière de leur rencontre - des plus romanesques - et du tournage de Stromboli, premier opus de leur fructueuse collaboration.
Or le tournage de ce film est une véritable aventure, dont les circonstances et les rebondissements paraîtraient peu crédibles s’ils entraient dans la composition d’un scénario... Et pourtant, à mon grand étonnement, Lorrain, je crois, n’a rien inventé, ou si peu de choses... 
Je ne vous révélerai rien de ce qui nous est conté, tant il est jubilatoire de découvrir les uns après les autres les coups du sort, concours de circonstances et autres incroyables partis pris de ces trois monstres sacrés.

Lorrain, en tout cas, excelle à faire revivre cette époque et nous embarque dans un récit au rythme haletant.
Il sait faire de ces icônes des êtres humains à part entière, accessibles, dépouillés de leur piédestal, mais toutefois dotés de personnalités incroyables par leurs excès, leur théâtralité permanente (Magnani), leur truculence (Rossellini) et la force de leur caractère (Bergman), qui les conduisent à mener leur vie selon leur choix, sans aucune concession, à une époque où chacun de leurs mouvements était pourtant scruté et pouvait avoir des conséquences déterminantes sur leur carrière et jusque dans leur existence même. Car ce roman est aussi la peinture d’une époque et d’un milieu ultrapuritains, avec les prémices du maccarthysme.

Bien que rien ne nous soit caché des excès et des défauts de ces monstres sacrés, en particulier ceux de Rossellini, infatigable séducteur et hâbleur, leur profonde humanité, leur immense talent aussi sans doute, ainsi que leur force de caractère nous touchent et nous les rendent profondément aimables. L’auteur sait nous communiquer l’affection qu’il éprouve manifestement pour eux.  

J’avoue avoir eu un pincement au coeur au moment, arrivé bien trop vite, de les quitter.

Si vous aimez le cinéma, en particulier celui de l’Age d’or italien, vous vous régalerez de ce livre.
Et si, comme moi, vous le connaissez mal, alors vous le découvrirez d’une manière tout à fait inattendue et vous aurez sûrement l'envie d’aller faire un tour dans les salles obscures... en espérant qu’à l’occasion de la parution de ce livre réjouissant, quelques exploitants aient la bonne idée de ressortir les films dont il relate la création. 

Regardez ici la chronique de Gérard Collard sur You tube


dimanche 29 décembre 2013


Le dernier lapon

Olivier Truc
Points Seuil, 2013


Prix Quais du polar 2013
Prix Mystère de la critique 2013

☀ 


Voici un roman totalement dépaysant, qui vous propulsera dans le Grand Nord ! 


Premier roman d’un journaliste français correspondant permanent en Suède, ce polar a le mérite de nous faire voyager dans une région du monde plutôt méconnue : la Laponie. Bien sûr, lorsqu’on évoque ce nom, l’imagination va bon train. Surgissent d’immenses étendues neigeuses, des troupeaux de rennes, des aurores boréales... Mais que sait-on vraiment de ce qui se cache derrière ces images d’Epinal ?

C’est ce que s’attache à nous faire découvrir Olivier Truc, au travers d’une intrigue policière mêlant le meurtre d’un éleveur de rennes et le vol d’un précieux tambour traditionnel de chaman. Tout au long de quelque 450 pages, nous sommes conviés à suivre les pas d’un policier sami - autrement dit lapon - nommé Klemet et de sa jeune coéquipière Nina, dans les steppes enneigées.

L’histoire et les conditions d’existence d’un peuple sont ainsi retracées : on apprend tout des convoitises suscitées par les immenses richesses minières de ce territoire, qui ont amené les Suédois à coloniser les Lapons. Cela ne s’est évidemment pas fait sans douleur, et l’on apprend aussi qu’il a pu y avoir des luttes entre autonomistes samis et partis d’extrême-droite. L’auteur met en lumière les tensions existant entre les tenants d’une certaine tradition et ceux qui souhaitent profiter des apports modernes. Il dépeint également avec force détails les rites et le folklore de ce peuple vivant dans des conditions extrêmes. C’est là toute la force de ce roman, très documenté. Olivier Truc nous donne à entendre les joïk, les chants traditionnels, il nous fait entrer sous les gumpi, l’habitat des Samis... Il excelle à peindre le tableau vivant du Grand Nord.

Il y a quelques morceaux de bravoure, comme lorsque les habitants guettent le retour du soleil, apparaissant pour quelques minutes à peine, après les interminables semaines de nuit polaire. 

Tel est le cadre, fort instructif et dépaysant, de ce roman.
En ce qui concerne l’enquête policière, j’avoue ne pas avoir été totalement captivée. Le rythme est assez lent, les éléments peinent à se mettre en place et j’avoue avoir mis un certain temps à rentrer pleinement dans l’histoire. Il me semble que le roman aurait gagné à être un peu plus resserré. En bref, j’ai connu des polars plus haletants.
Toutefois, il ne s’agit que de mon avis personnel, et je me dois de faire écho aux nombreux lecteurs qui ont apprécié le sel de cette intrigue et qui se sont exprimés sur la Toile, sur le site de Babelio ou ailleurs. 
Alors, si vous êtes tenté par un petit tour en terre polaire, à vous de vous faire votre propre idée ! 

samedi 21 décembre 2013

La délégation norvégienne


Hugo Boris
Pocket, 2009



Ce livre surprenant, à l'atmosphère énigmatique, vous entraînera dans une étrange aventure littéraire.

Après la découverte de Trois grands fauves et d’un style de haute volée, je m’étais promis de lire d’autres œuvres d’Hugo Boris. C’est chose faite avec La délégation norvégienne, son deuxième roman, initialement publié en 2007.

Or, je reste un peu perplexe, même plusieurs jours après en avoir achevé la lecture.
Tout d’abord, je préciserais que je ne suis pas entrée dans ce texte aussi immédiatement que dans le précédent. Loin d’avoir la fulgurance des Trois grands fauves, ce roman est empreint de mystère, d’étrangeté. Le lecteur ne sait pas où se déroule l’action, le personnage principal ne lui est pas présenté (et les personnages secondaires ne le sont pas davantage). On est totalement privé de repères, certains protagonistes parlent français, d’autres allemand, d’autres enfin une langue scandinave... Tout ce que l’on finit par comprendre, c’est qu’ils se sont rassemblés  pour partager, le temps d’un court séjour, leur passion commune pour la chasse. Mais on se retrouve finalement au centre d’un huis-clos qui va devenir de plus en plus oppressant.  

J’avoue n’avoir pas été au premier abord séduite par le sujet, ni par le héros, qui ne suscite pas d’emblée la sympathie. Pourtant, à mesure que j’avançais dans le roman, j’étais happée par l’atmosphère singulière qui s’en dégageait.

Il est particulièrement ardu de parler de ce roman sans en révéler le ressort, dans la mesure où l’auteur opère peu à peu une mise en abîme, sur laquelle il serait vraiment dommage de lever le voile.
Ce que l’on peut simplement indiquer, c’est que le lecteur devient progressivement partie prenante de l’intrigue et qu’il est invité à jouer un rôle actif.
La démarche de l’auteur apparaît donc comme assez originale et interroge sur la place du lecteur dans une oeuvre littéraire. La question est, finalement, un texte n’a-t-il d’existence que s’il est lu ? 

Une expérience littéraire intéressante, donc, et une ouverture sur une réflexion qui ne l’est pas moins, un style élégant, mais un livre qui n’a pas encore la beauté et la puissance qui caractérisent selon moi la dernière œuvre en date d’Hugo Boris. 

Pour conclure, je soulignerais ce qui fait pour moi l’une des qualités d’un auteur: la capacité à se renouveler, à produire des textes différents les uns des autres, sans se cantonner à un style ou un univers particulier. Là encore, Hugo Boris se distingue. Incontestablement un auteur à suivre.

dimanche 8 décembre 2013

Moscou-Babylone


Owen Matthews

Les Escales, 2013


Roman traduit de l'anglais par Karine Reignier-Guerre



Un roman qui se lit d'une traite, nous proposant une vision décadante mais non dénuée d'humour du Moscou de l'ère post-communiste.


Le titre de ce roman est sans équivoque. L’auteur nous convie à un voyage dans la capitale russe, à un moment particulier de son développement : nous sommes dans les années 90, après la Glasnost, alors que Gorbatchev a cédé la place à Eltsine et qu’une nouvelle caste est en train de s’emparer du pouvoir. A l’austérité de l’ère communiste a succédé une ère que l’on qualifierait aujourd’hui de «bling-bling» où les signes extérieurs de richesse font l’objet d’une surenchère effrénée.  

C’est dans ce cadre que vient s’introduire Roman Lambert, jeune citoyen britannique tout juste diplômé d’Oxford, russe par sa mère, qui, las de sa vie londonienne sans éclat, s’envole pour Moscou, à la recherche d’une vie qu’il imagine plus flamboyante.

Au début du roman, les images se superposent entre une Russie éternelle, celle du narrateur, qui a lu Tolstoï et Dostoïevski, et le pays qu’il découvre, dans lequel des hommes ayant rapidement fait fortune se livrent à des soirées orgiaques et ne semblent  connaître ni limite ni morale. Moscou est alors une sorte d’eldorado où se mêlent des hommes de tous horizons, de toutes nationalités.

Roman raconte son irrésistible ascension. Plus ou moins fasciné par les bad boys qu’il côtoie, il se rêve comme eux, tout en ayant conscience qu’il lui est moralement impossible d’y parvenir. De par son origine étrangère, il vit un décalage entre ce qu’il est, ce qu’il  s’était imaginé et ce qu’il rencontre.
Et c’est là la force de ce roman. Comme d’autres avant lui, - et c’est aussi le cas notamment de Patrick McGuinness dans Les cent derniers jours
- Owen Matthews use de ce procédé ultra-classique, mais ô combien efficace, qui consiste à sortir un personnage de son milieu pour le propulser dans un autre, extrêmement différent. Ainsi peuvent être mis en lumière certains caractères d’un pays et d’un peuple, émanant d’une tradition, d’une culture, de contraintes géographiques ou climatiques, dans un tableau mêlant à la fois humour et tendresse.

Ce qui est particulièrement intéressant ici c’est que le dialogue entre deux cultures se double de celui entre un pays rêvé, la Russie de l’époque tsariste, et la Russie post-communiste. Pris en étau, Roman a du mal à trouver sa place. Il perd ses propres repères et, dans une réminiscence sans doute des héros dostoievskiens, en vient à accomplir un meurtre qui le dépasse, dont il ne serait que l’instrument d’une justice qu’il ne contrôle pas.

Avec talent, Owen Matthews nous offre le portrait d’une ville qu’à n’en pas douter il aime profondément, en dépit de ses travers et de ses excès. Dans une sorte de postface, il prend soin toutefois de nous rappeler qu’il s’agit d’un roman, et donc d’une vision personnelle qui ne saurait prétendre à l’universalité.
En tout cas, un roman réussi !


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samedi 30 novembre 2013

Quand nous étions révolutionnaires

Roberto Ampuero

JC Lattès, 2013


Roman traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet


☀ 

Avec ce texte, l'auteur nous livre un témoignage sincère, loin de toute caricature, sur la perte des illusions révolutionnaires.


Ce livre nous emmène tout droit à Cuba, au début des années 1970. Le héros de ce roman largement autobiographique est un jeune Chilien âgé d’une vingtaine d’années. Militant communiste, il se voit contraint de fuir son pays au lendemain du putsch de Pinochet. Animé par l’ardent désir de voir le socialisme triompher en Amérique latine, il se réfugie en RDA où il souhaite étudier.
C’est à Leipzig, à la Karl Marx Universität qu’il lit Marx et Lénine, et c’est là surtout qu’il tombe amoureux d’une certaine Margarita, la fille du commandant Ulises Cienfuegos, l’un des compagnons de route de Fidel Castro. Voilà comment il se retrouve à La Havane, le coeur gonflé d’amour et la tête pleine d’un idéal révolutionnaire.

Hélas, on s’en doute, ce qui nous est conté, c’est la façon dont, confronté à la réalité de la vie des Cubains - avec son lot de manque de nourriture, de privation de liberté, de censure - ce Chilien va perdre peu à peu toutes ses illusions.

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce livre, c’est que l’on suit le cheminement  psychologique d’un homme. Il est au départ animé d’une telle foi en la Révolution et en l’idéal socialiste qu’en dépit de ce qu’il découvre en RDA, puis à Cuba, il peine à accepter cette réalité. Il cherche longtemps des explications, des justifications pour ne pas voir s’écrouler ce qui donne un sens à sa vie. Ainsi, si le régime de la RDA n’est pas bénéfique pour son peuple, c’est parce que celui-ci n’en a pas été l’acteur, mais qu’il lui a été imposé par les Russes ; l’intransigeance de Fidèle Castro trouve quant à elle sa raison d’être dans le combat sans merci que se livrent le socialisme et les dictatures d’extrême-droite souvent soutenues par les Américains. 
Mais la faim, la privation de liberté, les privilèges accordés à une caste dirigeante finiront par avoir raison de ces utopies.  

Ce livre est convaincant car il ne s’agit pas d’une condamnation d’emblée du régime, mais  avant tout d’une tranche de vie qui s’ancre dans un contexte historique. Les personnages jouent leur vie et l’on comprend comment ont pu naître certains espoirs. Enfin, comme le mentionne la quatrième de couverture, tout cela est exprimé « avec esprit, entre mélancolie et humour ».


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samedi 16 novembre 2013


Ainsi résonne l’écho infini des montagnes

Khaled Hosseini

Belfond 2013


Traduit de l'américain par Valérie Bourgeois
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Installez-vous confortablement, éteignez votre téléphone et laissez-vous emporter par cet émouvant récit. 


Si vous aimez que l’on vous raconte une belle histoire ; si vous aimez les récits au souffle épique qui vous font voyager d’un continent à un autre ; si vous aimez accompagner des personnages de l’aube de leur existence jusqu’à leurs derniers jours ; si vous aimez les héros faits de chair et de sang dont les destinées s’entremêlent, alors vous adorerez ce roman !

Nous sommes en Afghanistan, dans un petit village, au début des années 50 ; une fillette de 3 ans dénommée Pari et son frère Abdullah, 10 ans, vivent dans un profond dénuement avec leur père et sa seconde épouse - leur mère étant morte en couches -, ainsi que leur jeune demi-frère. Mais la relation qui unit Pari et Abdullah les comble d’un bonheur que rien ne saurait altérer... si ce n’est de se voir un jour séparés.
Vous l’aurez deviné, c’est précisément ce qui arrive. Mais n’ayez crainte, je ne vous déflore rien, puisque cet événement intervient dès les premières pages du livre !
C’est cette petite Pari l’héroïne du roman que l’on va suivre, à laquelle on s’attache immédiatement et dont on espère qu’elle parviendra un jour à renouer avec ses origines.   

Le livre s’ouvre sur une fable dont l’écho va résonner tout au long du roman : un père se voit contraint de désigner l’un de ses enfants pour l’offrir à un ogre, afin que celui-ci ne massacre pas l’ensemble de sa famille. Le sort désigne l’enfant qu’il chérit le plus. Inconsolable, ce père finit par partir à la recherche du monstre pour se faire justice. Parvenu dans sa forteresse, il découvre que son fils y coule des jours heureux en compagnie de tous les autres enfants sacrifiés avant lui. L’ogre lui propose alors le choix suivant : soit il rentre chez lui avec son fils, qui retrouvera alors l’existence misérable et sans espoir qui devait être la sienne, soit il repart seul, permettant à son fils de se tourner vers un avenir plein de promesses. Pour la deuxième fois, cet homme est amené à prendre une décision qui, dans tous les cas, lui infligera de la douleur.

C’est un dilemme comparable que connaîtront tour à tour les différents protagonistes du roman dont les chemins vont se croiser. 
Quelle voie emprunter pour construire sa vie ? Est-il nécessaire de sacrifier le présent pour garantir l’avenir, au risque de provoquer des blessures intimes irréparables ? Quelle est la nature du lien qui unit parents et enfants ? Comment se manifeste l’amour parental : dans la volonté de retenir ses enfants auprès de soi, dans un environnement soigneusement défini, ou en les encourageant au contraire à trouver leur propre voie ? Les enfants peuvent-ils - et doivent-ils -  combler les failles de leurs parents ? Quel lien entretenir avec ses racines ? Jusqu’à quel point a-t-on besoin de les connaître ? Nous aident-elles à nous construire ou, au contraire, nous enferment-elles?

Tous ces thèmes sont abordés avec une immense sensibilité, au travers de personnages  extrêmement attachants auxquels Hosseini sait donner de l’épaisseur.

Si la structure narrative est assez classique, avec des personnages dont les chemins se croisent et qui assument à tour de rôle la prise en charge du récit pour y apporter un éclairage différent, Hosseini est un orfèvre en la matière. La construction est impeccable et l’émotion toujours présente. Le cœur du lecteur bat au rythme de celui des personnages  et se serre en plus d’une occasion. 

A n’en pas douter, ce magnifique récit vous transportera.
A l’arrivée de l’hiver, voici une excellente raison de rester bien au chaud à la maison !


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vendredi 8 novembre 2013


Les cent derniers jours

Patrick McGuinness

Grasset, 2013


Traduit de l'anglais par Karine Lalechère

Prix du Premier roman étranger 2013
☀



Ce roman nous entraîne dans un monde aux allures totalement surréalistes qui, malgré tout ce que l'on sait des régimes de l'ex-bloc de l'Est, ne cesse de nous éberluer.  


Au moment de parler de ce roman, il m’apparaît bien difficile de le caractériser en quelques mots. Mais si je devais le faire, alors je dirais sans doute qu’il s’agit avant tout du portrait d’une ville, une ville meurtrie, martyrisée par un régime d’une totale incurie.
C’est une plongée dans un Bucarest désolé qui nous est proposée, un voyage de quelque cent jours qui précédèrent la chute de Ceausescu.

Les premières pages de ce livre sont une véritable réussite. L’auteur installe d’emblée une atmosphère. Bucarest y est vu à travers les yeux d’un jeune Anglais fraîchement débarqué pour enseigner sa langue, après avoir décroché à l’université un poste pour lequel il n’a ni postulé ni pris la peine de se rendre à l’entretien d’embauche. Le décor est planté ! Bienvenu dans le règne de l’arbitraire et de l’absurde !

Dès son arrivée, le jeune homme se lie avec un certain Léo, véritable as de la débrouille, trafiquant en tout genre au marché noir, qui va lui servir de guide dans cette ville aux allures fantasmagoriques. 
Léo a une marotte : il écrit un livre sur la capitale. Plus celle-ci s’efface sous les coups de   boutoir des pelleteuses déployées sous l’impulsion du Camarade pressé de raser le passé pour construire un «avenir radieux», plus Léo s’efforce d’en consigner le souvenir dans ses cahiers. Mais la tâche est rude et Léo a du mal à suivre: «En huit ans, il avait vu démolir près d’un quart de la vieille ville». 
A suivre les déambulations des deux personnages, on découvre la photo d’une cité où à un lacis de ruelles tortueuses et à de vénérables églises se superposent de larges avenues rectilignes aux noms évocateurs, telle l’avenue de la Victoire-du-Socialisme, et de sordides tours d’habitation.
Evidemment, on découvre les queues à n’en plus finir devant des magasins quasi-vides, ou ne vendant qu’un seul article dont les gens prétendant les acheter ne connaissent même pas la nature. Mais tout est bon à prendre, car pourra toujours être revendu au marché noir... 
On pénètre dans des hôpitaux sombres et sous-équipés, où exercent des médecins désabusés.
Certaines scènes ubuesques pourraient prêter à rire, si elles ne révélaient le douloureux quotidien de tout une population : les habitants d’un quartier profitant du retour du courant pour prendre leur douche au milieu de la nuit ; les rendez-vous manqués parce que les lieux ont tellement changé que personne ne connaît la rue où l’on veut se rendre... 
Sans parler des dogmes proprement hallucinants qui régissent jusqu’à la part la plus intime de la vie des individus.

Au terme de cette immersion, comme le laisse présager le titre, on assiste à la chute du régime, au «procès» et à l’exécution du couple Ceausescu. C’est assez troublant, pour qui se souvient de ces images diffusées en boucle, de revoir à froid, par le biais de la littérature, cet épisode qui traduisait à lui seul le profond bouleversement qu’étaient en train de connaître les équilibres mondiaux.

L’auteur, Patrick McGuinness, traduit parfaitement la perte de tous les repères, tant matériels que psychologiques, qu’ont vécu les populations ayant subi le joug des régimes communistes. Il évoque sans pathos, voire avec un sens de la formule non dénué d’humour, la méfiance généralisée, la pénurie de tous les biens de consommation, la surveillance constante et omniprésente, la résignation, l’ennui... Tout cela est extrêmement bien rendu.
Toutefois, si McGuinness insiste, à raison, sur l’incommensurable absurdité de ce système, il en oublie de rendre aussi sa cruauté. L’accent est mis surtout sur l’arbitraire, peu sur le régime de terreur sur lequel était assis le pouvoir. A lire ce roman, on perçoit plutôt faiblement la souffrance physique de ceux qui ont subi la torture - à laquelle il n’est fait allusion que dans les dernières pages. Quant à la douleur de ceux qui ont vu disparaître des êtres chers et à l’angoisse permanente d’être arrêté, elles ne paraissent pas aussi prégnantes qu’elles ont pourtant dû l’être. Il me semble que le roman aurait gagné en puissance s’il avait davantage insisté sur ces points.
Peut-être est-ce la raison pour laquelle ce roman m’a paru un peu long. Après un démarrage très convaincant, il s’essouffle un peu avant de se clore sur un final réussi. Mais à aucun moment je n’ai voulu l’abandonner et, en dépit de ces réserves, j’ai apprécié ce tableau de la capitale roumaine et de ses habitants. J’ai beaucoup aimé également le style de l’auteur qui, avec de surprenants rapprochements, l’emploi de formules enlevées et des dialogues bien menés, sert parfaitement le récit. 

Ah ! Un bémol, indépendant de la volonté de l’auteur : dommage que le livre ait été trop rapidement relu. Coquilles et mots oubliés ne servent jamais un texte ! A bon entendeur...


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